Harry Potter et l'Autre Malfoy — Tome I
Chapitre 0 : PROLOGUE — LA NUIT ET LES HÉRITIERS
5214 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 21/10/2026 11:59
Le 31 octobre 2016, Lily Potter avait laissé refroidir son thé sur le rebord de la fenêtre.
Dans la chambre, Harry refusait de dormir. Il s'était redressé dans son lit et tendait vers elle un carré de tissu qu'il voulait manifestement lui donner, puis reprendre, puis lui donner encore. James avait proposé d'intervenir. Sa présence avait surtout encouragé leur fils à pousser des cris de joie.
— Tu es très efficace, lui avait-elle dit.
Il avait pris un air offensé avant de l'embrasser et de redescendre.
Maintenant, la maison était calme. Une lumière orange, provenant d'une décoration d'Halloween, traversait les rideaux. Lily reposa le tissu dans le lit et attendit que la petite main de Harry cesse de chercher la sienne.
Un bruit retentit au rez-de-chaussée.
Pas une chute. Un choc trop profond, suivi d'un froissement et de la voix de James.
Lily se retourna.
Elle n'entendit pas les mots. Elle comprit son ton.
Elle prit Harry avant qu'il se mette à pleurer et courut vers la porte. Dans le couloir, sa baguette était posée sur une console, à quelques pas. Elle s'élança.
Une lumière verte jaillit dans l'escalier.
La voix de James s'arrêta.
Lily resta une fraction de seconde au milieu du couloir, Harry serré si fort contre elle qu'il protesta. Puis elle recula dans la chambre et referma la porte.
Elle aurait dû prendre la baguette. Cette pensée revenait avec une précision atroce pendant qu'elle poussait une commode devant le battant. Le meuble grinça sur le plancher. Un tiroir s'ouvrit ; de petites chaussettes tombèrent à ses pieds.
En bas, rien ne bougeait plus.
— James ?
Elle avait prononcé son nom sans le vouloir.
Des pas montèrent l'escalier.
Lily regarda la fenêtre. Le jardin était trop bas. Elle n'avait pas de quoi descendre, rien pour protéger la chute. Harry s'agitait dans ses bras et cherchait son visage.
Elle le remit dans son lit, derrière elle.
Le verrou sauta.
La commode fut projetée contre le mur avec un fracas qui fit hurler l'enfant. Lily leva les mains devant son visage, puis les abaissa.
Voldemort occupait la porte.
Il ne semblait ni essoufflé ni pressé. Son regard passa sur elle, s'arrêta sur le lit et revint à son visage avec une impatience froide.
Il lui ordonna de s'écarter.
Lily secoua la tête.
Elle entendait Harry pleurer derrière ses jambes. Elle ne pouvait pas le prendre sans se tourner. Elle ne voulait pas cesser de regarder la baguette.
— Sortez de cette maison, dit-elle.
L'homme eut un mouvement de la bouche, presque étonné qu'elle parle encore comme si elle pouvait exiger quelque chose.
Il lui laissa un instant pour partir.
Lily resta devant le lit.
Elle pensa à James au bas de l'escalier, à la tasse qu'elle n'avait pas bue, à tous les gestes qu'elle ne ferait pas demain. Puis Harry l'appela dans ce langage qu'ils étaient seuls à comprendre, et elle recula la main pour toucher ses doigts une dernière fois.
La lumière emplit la chambre.
Lily tomba.
Dans le lit, Harry cessa de pleurer pendant une seconde. Il regarda le visage qui se penchait au-dessus de lui. Il ne connaissait ni le nom de l'homme ni la raison pour laquelle sa mère ne se relevait pas.
La baguette descendit.
Une seconde lumière verte éclata.
Cette fois, quelque chose répondit.
L'air se contracta autour du lit. La fenêtre fut soufflée vers le jardin. Des pierres se détachèrent du mur ; le plafond se fendit dans un bruit immense. À l'endroit où Voldemort s'était tenu, sa silhouette se défit au milieu de la poussière.
Puis il n'y eut plus personne devant le lit.
Dans la maison détruite, un petit garçon vivant recommença à appeler sa mère.
Le premier novembre 2016, à sept heures quarante-deux, Vernon Dursley dut attendre qu'une femme en manteau violet cesse d'embrasser le gardien du parking pour pouvoir sortir sa voiture.
Elle embrassa ensuite un homme qui portait deux écharpes, bien que le matin ne fût pas particulièrement froid. Tous deux riaient. Le gardien avait l'air de chercher comment se dégager sans lâcher son gobelet de café.
Vernon donna un petit coup de klaxon.
La femme se tourna vers lui, les yeux humides.
— Vous avez entendu ?
— J'ai surtout entendu que je ne pouvais pas passer.
Elle sembla trouver cette remarque extraordinairement drôle. L'homme aux écharpes lui prit les mains et l'entraîna vers le trottoir. Vernon appuya sur l'accélérateur avec plus de force que nécessaire.
La journée commençait mal.
À la maison, Dudley avait renversé sa bouillie sur la manche de sa mère. Pétunia avait déclaré que cela prouvait qu'il voulait manger tout seul ; Vernon avait approuvé. Puis une chouette avait heurté la fenêtre du séjour, ce qui était beaucoup moins facile à expliquer. Il avait inspecté le rebord, trouvé une petite plume et décidé que les voisins devaient laisser de la nourriture dehors.
Maintenant, il y avait des gens qui s'embrassaient dans les parkings.
Au premier feu, il remarqua deux autres manteaux bizarres. L'un était vert sombre et traînait presque sur le sol. L'autre, d'un rouge éclatant, appartenait à un vieillard qui pleurait ouvertement en parlant dans un petit miroir.
Un adolescent leva son téléphone pour le filmer.
Le vieillard ne s'en aperçut pas. Son compagnon, si. Il se plaça entre l'objectif et le miroir, prononça quelques mots et montra du doigt le bus qui venait de s'arrêter. Le garçon se retourna, jura et courut vers la porte déjà en train de se refermer.
Vernon fronça les sourcils.
Le feu passa au vert. Une voiture klaxonna derrière lui.
Il arriva au bureau avec cinq minutes de retard et la conviction que les services municipaux ne faisaient plus leur travail.
À dix heures, sa secrétaire lui apporta les dossiers qu'il avait demandés. Elle souriait devant l'écran de son téléphone.
— Quelque chose d'urgent ? demanda-t-il.
— Pardon. Ma sœur m'a envoyé une vidéo. Il paraît qu'il y a une fête improvisée près de son travail. Regardez les costumes.
— J'ai des chiffres à vérifier.
Elle rangea le téléphone. Vernon attendit qu'elle soit sortie pour consulter le sien.
Dans le groupe de son quartier, quelqu'un avait publié une photographie floue de trois silhouettes devant une boulangerie. Une autre personne demandait si une série se tournait dans les environs. Plusieurs réponses évoquaient Halloween, une opération publicitaire et un mouvement religieux étranger. Une femme se plaignait qu'un inconnu l'ait serrée dans ses bras devant la pharmacie.
Vernon approuva ce dernier commentaire, puis referma l'application.
Il travailla presque normalement jusqu'à midi.
En allant acheter son déjeuner, il vit un groupe réuni autour d'un banc. Il y avait une vieille dame, deux jeunes hommes et une femme dont la cape était brodée de fils brillants. Ils tenaient des gobelets de carton. L'un des jeunes hommes avait posé un bouquet encore enveloppé de plastique contre le dossier du banc.
— Ma mère ne voulait pas ouvrir sa porte, disait la femme. Même après le troisième message. Elle croyait que c'était un piège.
— La mienne aussi.
La vieille dame ferma les yeux. Le plus jeune posa son gobelet à côté d'elle et lui prit la main.
Vernon ralentit malgré lui.
— C'est vrai, alors ? demanda-t-elle.
— Le ministère vient de confirmer qu'il n'est plus là. Ils ne savent pas encore…
— Il est mort ?
L'homme hésita.
— Il est tombé. Cette nuit. Les siens ne répondent plus. Ils se cachent.
La vieille dame porta la main à sa bouche. Puis elle se mit à rire et à pleurer en même temps. La femme en cape s'agenouilla devant elle, sans se préoccuper de la saleté du trottoir.
Vernon pensa qu'il devait s'agir d'un criminel arrêté dans un pays lointain. Il allait reprendre sa marche lorsqu'il entendit un nom.
Potter.
Il s'arrêta devant la vitrine du marchand de sandwiches.
— Le petit ? disait l'un des hommes. Quinze mois, à peine. Tu imagines ?
— Pas ici, répondit la femme en relevant la tête.
Elle avait vu Vernon.
Il fit semblant de regarder les prix affichés, le cœur soudain trop rapide. Potter était un nom répandu. Il y avait des Potter partout. Il ignorait même comment s'appelait l'enfant de la sœur de Pétunia. Henry, peut-être. Ou quelque chose d'aussi banal.
Il entra dans la boutique, commanda sans savoir ce qu'il choisissait et oublia de réclamer sa monnaie.
À la même heure, Hagrid sortit enfin de l'ombre des arbres avec l'enfant endormi contre lui.
Ses bottes étaient couvertes d'une poussière blanchâtre qui ne venait pas du chemin. Il avait frotté ses mains dans l'herbe, plusieurs fois, sans réussir à les nettoyer complètement. Des débris s'étaient logés dans les plis de son manteau.
La maison derrière lui n'avait plus d'étage au-dessus de la chambre.
Il avait passé une partie de la nuit à avancer parmi des choses trop petites : un barreau de lit, une manche, un morceau de bois peint qu'il avait pris pour un jouet avant de comprendre qu'il appartenait à la porte. Dans l'escalier, il avait dû se tourner de côté pour ne pas déplacer ce qui ne devait plus être déplacé.
James et Lily étaient restés derrière.
Cette idée revenait chaque fois qu'il sentait Harry respirer.
Le garçon avait pleuré lorsqu'il l'avait soulevé. Ensuite, il s'était agrippé à sa barbe, avec une force surprenante. Maintenant, sa main s'ouvrait et se refermait dans son sommeil. Une entaille rouge marquait son front.
Hagrid baissa la tête.
— On va s'occuper de toi, murmura-t-il.
Il avait promis la même chose dans la chambre éventrée. Il ne savait pas si le répéter rendait la promesse plus solide ou révélait seulement combien il avait peur de ne pas savoir la tenir.
Un bruit de pas le fit se raidir.
Ce n'était qu'un homme du ministère qui venait lui confirmer que le passage était libre. Plus loin, des sortilèges empêchaient les voisins d'approcher des ruines. Il faudrait leur donner une explication. Il faudrait retrouver ceux qui avaient fui, prévenir les familles, compter les morts.
Dans les villages sorciers, on commençait déjà à sortir les tables.
Hagrid avait reçu un message de Dumbledore, bref et précis. Garder Harry à l'abri. Ne laisser personne le photographier. Attendre la nuit pour le conduire à l'adresse indiquée.
Il resserra la couverture autour du petit garçon et reprit sa marche.
Vernon passa l'après-midi à ne pas appeler Pétunia.
Il posa trois fois le doigt sur son nom dans la liste de ses contacts. Chaque fois, il trouva une raison d'attendre. Elle était occupée avec Dudley. Il n'y avait rien à raconter. Une conversation entendue sur un trottoir ne signifiait rien du tout.
Au retour, les rues lui parurent redevenues normales. Un livreur bloquait la circulation, un homme promenait un chien et deux femmes se disputaient devant une place de stationnement. Vernon se sentit presque mieux.
Puis il aperçut un chat assis près de sa maison.
L'animal ne regardait ni les oiseaux ni la haie. Il observait la porte d'entrée.
Vernon gara sa voiture et le chassa d'un geste. Le chat tourna la tête vers lui sans bouger.
— Allez !
L'animal le considéra avec une telle sévérité qu'il eut l'impression absurde d'avoir été mal élevé.
Il rentra en claquant la porte.
Pétunia préparait le dîner. Elle lui demanda si sa journée s'était bien passée ; il répondit oui, trop vite. Dudley tapait sur le plateau de sa chaise avec une cuillère. Le bruit couvrit le silence qui suivit.
Pendant le repas, Vernon parla du bureau. Pétunia raconta qu'une voisine avait acheté une poussette beaucoup trop chère. Ils discutèrent longuement de cette extravagance. Puis le téléphone de Vernon vibra contre la table.
Une nouvelle vidéo avait été ajoutée au groupe du quartier.
Cette fois, c'étaient des gens rassemblés devant un pub. On voyait des verres levés, une longue manche étoilée et un jet de lumière bleue au-dessus de la rue. L'image devint brusquement blanche, puis le téléphone de la personne qui filmait sembla tomber. Les commentaires s'accumulaient.
Vernon verrouilla son écran.
— Tu as eu des nouvelles de ta sœur ? demanda-t-il.
La cuillère de Pétunia s'arrêta entre le plat et l'assiette.
— Pourquoi ?
— Comme ça.
— On ne demande pas cela comme ça.
Il regretta immédiatement.
— J'ai entendu son nom. Enfin, leur nom. En ville.
Pétunia posa la cuillère.
Dudley lança la sienne par terre et attendit qu'on la ramasse. Pour une fois, personne ne se précipita.
— Tu t'es trompé, dit-elle.
— Probablement.
— Certainement.
Elle se leva pour prendre une autre cuillère. Vernon vit que sa main tremblait légèrement en ouvrant le tiroir.
Il décida de ne pas ajouter qu'il avait été question d'un enfant.
Le chat attendit que la dernière fenêtre de Privet Drive s'éteigne.
La rue retrouva son calme par morceaux : un moteur qui s'éloignait, une chasse d'eau, un téléviseur dont le son diminuait derrière un mur. Il restait la lueur des lampadaires et le voyant rouge d'une petite caméra au-dessus d'une porte, trois maisons plus loin.
Une silhouette apparut au bout du trottoir.
Dumbledore s'arrêta près du premier lampadaire. Il leva un objet qui tenait dans sa paume. La lumière s'éteignit. Il répéta le geste en avançant ; l'obscurité le suivit jusqu'au numéro quatre.
Devant la maison équipée d'une caméra, il fit une pause et leva sa baguette vers le feuillage d'un arbuste. Une branche s'abaissa lentement devant l'objectif.
Le chat sauta du muret.
Un instant plus tard, Minerva McGonagall se tenait à sa place, le dos raide et le visage fermé.
— Vous avez mis du temps.
— Je suis venu dès que j'ai pu.
— Tout le monde est dehors, Albus. Ils s'embrassent dans les rues. J'ai vu des enfants lancer des étincelles au-dessus d'un arrêt d'autobus. Un homme a annoncé la fin de la guerre à un journaliste qui ne lui avait rien demandé.
Dumbledore baissa les yeux vers l'objet qu'il venait de refermer.
— Certains ont attendu dix ans pour pouvoir le dire.
— Ils pourraient attendre d'être rentrés chez eux.
Sa voix manqua de fermeté sur les derniers mots. Elle détourna le visage vers la maison.
Dumbledore ne répondit pas tout de suite. Au loin, un chien aboya deux fois.
— Est-ce certain ? demanda-t-elle enfin.
— Pour James et Lily, oui.
McGonagall porta les doigts à ses lèvres. Pendant quelques secondes, la femme qui avait passé la journée à contenir sa colère ne trouva plus rien à contenir.
— Et lui ?
— Nous ne savons pas exactement ce qui s'est produit. La maison porte les traces de sa magie. Harry est vivant. Voldemort n'est plus là.
Elle tressaillit au nom, puis parut irritée contre elle-même.
— On dit qu'il est mort.
— On dit beaucoup de choses depuis ce matin.
— Vous ne le croyez pas ?
Dumbledore regarda la fenêtre du premier étage.
— Je crois que son pouvoir s'est brisé cette nuit. Cela a libéré des gens qui pensaient ne jamais connaître un autre lendemain. Je ne leur demanderai pas de remettre leur soulagement à plus tard. Mais je ne peux pas vous affirmer ce que je ne sais pas.
McGonagall serra ses bras contre elle.
— Où est l'enfant ?
— Avec Hagrid.
Elle jeta un regard vers la route vide.
— Vous l'avez envoyé le chercher seul ?
— Il l'a sorti de la maison. Il ne l'a pas quitté depuis.
Un grondement sourd monta derrière les toits.
McGonagall leva la tête. Le bruit approcha, trop grave pour appartenir à une voiture ordinaire, puis une masse sombre descendit entre deux rangées de maisons. Une motocyclette toucha le bitume avec un rebond lourd.
Hagrid coupa aussitôt le moteur.
Il resta un instant immobile, les deux pieds à terre, comme s'il ne savait plus comment descendre sans déranger ce qu'il tenait contre sa poitrine.
Dumbledore s'approcha.
— Hagrid.
— Il s'est rendormi. Le vent l'a réveillé un peu, mais j'avais mis des protections. J'ai fait attention.
— Je sais.
Hagrid passa une jambe par-dessus la selle. McGonagall découvrit la petite forme enveloppée dans la couverture et avança malgré elle.
Harry avait une joue écrasée contre le manteau du géant. Quelques cheveux noirs collaient à son front. Une chaussette avait glissé, découvrant les orteils d'un pied minuscule.
McGonagall rabattit doucement un coin de tissu.
Elle vit la blessure.
— Est-ce que cela lui fait mal ?
— La guérisseuse qui l'a examiné dit que le reste va bien, répondit Hagrid. Il a mangé. Il a même voulu attraper la cuillère.
Sa bouche se déforma.
— Lily aurait…
Il ne termina pas.
Dumbledore posa la main sur son bras. Hagrid se mit à pleurer sans bruit, en essayant de ne pas secouer l'enfant. De grosses larmes se perdirent dans sa barbe.
McGonagall regarda la maison, puis Dumbledore.
— Vous ne pouvez pas le laisser ici.
— Pétunia est sa tante.
— J'ai passé la journée devant cette porte. Ils ont un petit garçon, eux aussi. Je les ai vus sortir. J'ai entendu cette femme parler à une voisine. Elle ne prononce pas le nom de sa sœur. Elle dit « ces gens-là ».
— Je connais leurs relations.
— Alors vous savez qu'elle ne l'attend pas.
Dumbledore resta silencieux.
— Il y a des familles qui l'aimeraient, reprit-elle. Des gens qui connaissaient ses parents.
— Et des gens qui voudraient se servir de ce qu'il représente. Dès ce matin, son nom circulait avant que l'on ait pu prévenir tous les proches de James et Lily. Certains partisans de Voldemort sont encore libres. D'autres attendent de savoir à qui ils doivent maintenant obéir.
— Ce n'est pas une réponse suffisante.
Dumbledore acquiesça lentement.
— Non. Il y a aussi une protection que je peux établir auprès de la famille de sa mère. Je ne peux pas la placer n'importe où.
McGonagall observa son visage. Elle avait des questions ; la manière dont il regardait le petit garçon lui apprit qu'il ne les confondait pas avec de l'insolence.
— Vous êtes certain qu'elle l'acceptera ?
— Je vais lui demander de le faire en lui expliquant ce qui est arrivé. Et ce qui dépend désormais d'elle.
— Elle doit lire votre lettre avant de décider.
— Oui.
Hagrid resserra les bras.
— On pourrait attendre qu'elle ouvre.
Dumbledore regarda Harry, puis la fenêtre au-dessus de la porte.
— Vous avez raison.
Il tendit les mains. Hagrid hésita avant de lui confier l'enfant. Le petit corps parut changer de taille en passant de ses bras à ceux du directeur.
Harry remua, ouvrit à moitié les yeux et chercha quelque chose contre la robe de Dumbledore. Celui-ci glissa un doigt dans sa main. Les doigts de l'enfant se refermèrent dessus.
Personne ne parla.
Dumbledore gravit les quelques pas de l'allée et posa la lettre contre la vitre de la porte. Elle y resta fixée. Il effleura ensuite le bois de sa baguette.
À l'étage, une lumière s'alluma.
— Nous devons lui laisser le temps de comprendre, dit-il à voix basse.
Il déposa Harry dans un couffin que McGonagall venait de tirer de son sac et d'agrandir d'un geste. La couverture fut remontée jusqu'à sa poitrine. Un sortilège discret réchauffa le tissu.
Hagrid se baissa pour effleurer les cheveux du petit garçon.
— Bonne nuit, Harry.
Sa voix se brisa sur le prénom.
Ils reculèrent derrière la haie, assez près pour voir le seuil, hors de la lumière qui venait d'apparaître dans l'entrée.
Pétunia ouvrit la porte en peignoir.
Elle aperçut d'abord la lettre à hauteur de son visage. Ses yeux parcoururent les premières lignes. Puis elle regarda le couffin.
Elle ne cria pas.
Une main toujours posée sur la porte, elle se baissa très lentement.
— Vernon, appela-t-elle.
Le nom sortit si faiblement qu'il ne dut pas parvenir jusqu'à l'escalier.
Harry s'était réveillé. Il la regardait sans comprendre, les yeux encore lourds de sommeil. Sa main chercha le bord de la couverture et s'y agrippa.
Pétunia regarda ses yeux.
McGonagall fit un mouvement, retenu seulement par la main de Dumbledore sur son coude.
Sur le seuil, Pétunia relut la lettre. Son visage passa de la stupéfaction à une expression plus difficile à saisir. Elle posa les doigts sur le rebord du couffin, les retira, puis les y remit.
Vernon apparut derrière elle.
— Qu'est-ce que…
Elle lui tendit le papier sans le regarder.
— C'est le fils de Lily.
Ce fut la première fois de la journée qu'elle prononça le nom de sa sœur.
Vernon lut. Il leva aussitôt les yeux vers la rue, mais les lampadaires étaient éteints et il ne vit personne.
— Ils ne peuvent pas…
— Baisse la voix.
— Pétunia !
Harry se mit à pleurer.
Le son sembla trancher quelque chose. Pétunia se pencha, passa maladroitement les bras sous l'enfant et le souleva. La couverture s'accrocha au couffin ; elle tira dessus d'un geste impatient, puis cala le petit garçon contre son épaule.
Elle ne lui dit rien.
Mais elle entra dans la maison avec lui.
Vernon resta une seconde sur le seuil, la lettre froissée dans la main. Il rentra le couffin, regarda encore la rue et ferma la porte.
Hagrid inspira comme s'il avait retenu son souffle depuis leur arrivée.
— Elle l'a pris.
— Oui, dit Dumbledore.
McGonagall ne quittait pas la fenêtre éclairée des yeux.
— Il faudra savoir comment il va.
— Nous garderons un regard sur cette maison.
— Un regard attentif, Albus.
Il inclina la tête.
La motocyclette repartit bien plus doucement qu'elle n'était arrivée. McGonagall resta encore un instant auprès du portail. À travers les rideaux, deux silhouettes adultes s'agitaient ; elle ne pouvait plus voir l'enfant.
Dumbledore rendit aux lampadaires leur lumière, puis dégagea la branche devant la caméra des voisins.
Ailleurs, dans des salles où les volets étaient enfin ouverts, des sorciers levaient leur verre au garçon qui avait survécu. Des inconnus répétaient son nom avec une gratitude qu'il était trop petit pour imaginer.
Au numéro quatre, Harry pleurait dans les bras d'une femme qui ressemblait à sa mère sans avoir sa voix.
Près de dix ans plus tard, le 29 août 2026, deux autres enfants s'apprêtaient à quitter la maison où ils avaient grandi.
Le manoir Malfoy savait être silencieux d'une manière offensante.
Même les horloges semblaient hésiter avant de troubler l'air des couloirs. Derrière les hautes fenêtres de la salle à manger, le parc descendait en terrasses impeccables jusqu'à une rangée de cyprès. La pluie avait cessé depuis une heure, mais la pierre gardait une odeur fraîche, presque métallique. À l'intérieur, douze chandelles suspendues sans support éclairaient une table où quatre couverts seulement avaient été dressés.
Dracena achevait de déplier sa serviette lorsque son frère fit vibrer son verre d'un coup de coude.
— Tu pourrais faire attention, Draco.
— Je n'ai rien fait.
— Le verre s'est déplacé par conviction personnelle, sans doute.
Leur mère eut un sourire à peine visible. Lucius, lui, ne leva pas les yeux de la lettre qu'il lisait.
— Vous entrerez à Poudlard dans trois jours, déclara-t-il. Je souhaite ne pas avoir à rappeler ce qu'on attend de vous.
Draco se redressa immédiatement. Dracena continua de découper son repas.
— L'excellence, répondit son frère.
— La discrétion, ajouta Narcissa.
— L'excellence discrète, conclut Dracena. Voilà qui devrait nous permettre de satisfaire tout le monde.
Née le 5 juin 2015, comme Draco, elle avait onze ans et avait déjà appris qu'une phrase pouvait remplir deux fonctions : répondre à une question et faire remarquer qu'elle était mal posée. Narcissa qualifiait cela de vivacité d'esprit. Lucius employait parfois un autre terme.
— Votre nom vous ouvre des portes, reprit-il, mais il peut aussi attirer la jalousie. Ne commettez pas l'erreur de confondre une politesse avec une amitié. Les familles ont des histoires. Vous devrez les connaître.
— Je connais les vingt-sept principales lignées britanniques, dit Draco avec empressement.
— Vingt-six, corrigea Dracena. Les Montague de l'Ouest ont fusionné leur branche avec les Selwyn en 1988. Nous en avons parlé hier.
Draco lui lança un regard noir.
— Tu pouvais me laisser finir.
— Je t'ai laissé te tromper entièrement. C'était déjà généreux.
— Dracena, souffla Narcissa.
Sa fille se tut, non sans incliner la tête dans une imitation irréprochable de repentir.
Lucius posa enfin sa lettre. Ses yeux gris s'arrêtèrent sur chacun des jumeaux.
— Votre maison aura son importance. Je ne vous demande pas d'être populaires. Je vous demande de vous montrer dignes de ce que vous êtes.
— Des Malfoy, dit Draco.
Dracena connaissait la réponse attendue. Elle connaissait aussi les limites de ce genre de formule. Porter un nom n'avait jamais dispensé personne de travailler ; c'était, à son avis, l'une des raisons pour lesquelles tant d'héritiers finissaient par devenir parfaitement inutiles.
— Des élèves bien préparés, dit-elle simplement.
Lucius l'observa une seconde de trop.
— Les deux, j'espère.
Le dîner reprit. Une pluie fine recommença de glisser sur les vitres.
Plus tard, les jumeaux empruntèrent l'escalier monumental qui menait à leurs chambres. Draco portait sous le bras une boîte renfermant ses nouveaux boutons de manchette, alors que Dracena gardait contre elle un volume relié de cuir vert : une histoire commentée des premières institutions magiques britanniques.
— Père a raison, déclara Draco dès qu'ils furent hors de portée des oreilles adultes. Il faut savoir à qui on parle, là-bas. Certains élèves n'ont aucune idée de ce que signifie notre nom.
— C'est plutôt sain.
— Quoi ?
— Qu'il existe encore des gens qui ne passent pas leurs journées à parler de nous.
— Tu sais parfaitement ce que je veux dire.
Ils franchirent une galerie où des portraits d'ancêtres suivaient discrètement leur passage. Dracena avait les mêmes yeux clairs que son frère, le même nez fin et cette façon familiale de relever le menton comme si le monde avait, dans son ensemble, une tenue médiocre. Ses cheveux, en revanche, étaient plus dorés que ceux de Draco, abondants au point de lui donner l'impression qu'ils occupaient parfois davantage de place qu'elle. Elle passait une partie de ses matinées à tenter de les discipliner, avec des résultats inconstants.
— Tu veux parler du sang, dit-elle.
Draco baissa la voix, presque par réflexe.
— Certaines familles ont gardé leurs traditions. D'autres ont oublié ce qu'elles sont.
— Les traditions, oui. La généalogie comme mesure de l'intelligence, non. C'est une idée paresseuse.
— Tu dis ça pour m'énerver.
— Pas uniquement.
— Père ne serait pas d'accord.
— Père est excellent pour négocier, gérer ses propriétés et obtenir ce qu'il veut sans hausser la voix. Cela ne signifie pas qu'il ait raison sur tout.
Draco s'arrêta. La franchise de sa sœur l'inquiétait parfois plus qu'il ne voulait l'admettre.
— Tu ferais mieux de ne pas répéter ça devant lui.
— Tu vois ? Nous sommes d'accord sur quelque chose.
Elle lui prit la boîte des mains avant qu'il puisse protester et la posa sur une console.
— Écoute. Si seuls les sang-pur étaient capables de grandes choses, le monde magique aurait déjà cessé de progresser. Nous sommes trop peu nombreux. Continuer à se marier entre les mêmes familles comme si c'était un exploit finira par produire une collection d'imbéciles élégants.
— Tu exagères.
— À peine.
Draco allait répondre lorsqu'un portrait toussota d'un air réprobateur. Les jumeaux tournèrent la tête d'un même mouvement. Le vieil homme peint se replongea précipitamment dans un journal vieux de deux siècles.
Draco éclata de rire. Dracena essaya de conserver son sérieux, puis céda à son tour.
Cela leur arrivait souvent : une dispute assez violente pour fâcher deux inconnus, suivie d'un fou rire que personne d'autre n'aurait compris.
— Je serai à Serpentard, annonça Draco en récupérant sa boîte.
— Je le sais.
— Et toi aussi.
— Je l'espère. Mais si le Choixpeau décide de me placer ailleurs, je suppose que la famille survivra à cette tragédie.
— Tu dis n'importe quoi.
— Bonne nuit, mon frère.
Elle lui déposa un baiser rapide sur la joue. Il grimaça avec l'indignation étudiée d'un garçon de onze ans, puis attendit qu'elle soit presque au bout du corridor pour l'appeler.
— Dracena ?
— Quoi, encore ?
— À Poudlard… on restera ensemble, pas vrai ?
Elle cessa de sourire. Cette fois, sa réponse ne contenait aucune ironie.
— Évidemment.
Le soulagement passa dans les yeux de Draco avant qu'il ne retrouve son air supérieur.
Dracena entra dans sa chambre. Sur son bureau, un petit miroir ensorcelé affichait l'heure et le temps prévu pour Londres. À côté reposait un appareil électronique moldu qu'un fournisseur avait apporté au manoir : un téléphone qu'on pouvait faire réagir au simple contact d'un doigt. Elle l'avait examiné avec curiosité. Sans réseau dans certaines pièces protégées, il demeurait moins utile qu'un miroir de communication, mais la technologie qui le composait la fascinait.
Draco l'avait qualifié de babiole.
Il appelait volontiers babiole ce qu'il ne comprenait pas.
Dracena s'assit sur le bord de son lit et ouvrit son livre. Un chapitre consacré aux guerres sorcières évoquait un nom que l'on prononçait rarement à table. Elle s'immobilisa devant un portrait absent : une page où l'illustration avait été retirée, ne laissant qu'un cadre pâle.
On lui avait appris à parler du mage noir comme d'une puissance extraordinaire et d'une période tragique. On lui avait moins expliqué pourquoi il avait fallu massacrer tant de gens pour défendre une prétendue supériorité. Elle avait lu assez d'histoire pour se méfier des hommes qui se proclamaient indispensables, puis traitaient chaque opposition comme un crime. Que cet homme eût possédé une science magique remarquable ne changeait rien à ses conclusions.
Un criminel pouvait être brillant. Cela ne faisait pas de lui un esprit juste, ni même un stratège raisonnable.
Elle referma le livre.
Au manoir Malfoy, les pensées les plus importantes étaient parfois celles qu'on gardait pour soi.
Dans trois jours, elle partirait pour Poudlard. Elle avait hâte de découvrir un monde plus vaste que la propriété familiale.
Elle ignorait encore qu'un garçon aux cheveux noirs allait y occuper une place beaucoup plus agaçante que prévu.