Beauxbâtons - 4 énigmes et un enterrement
Eugénie se tenait presque au garde-à-vous, dans le bureau du directeur Phineas Black, en compagnie des professeurs Dumbledore et Slughorn. La Française n’était pas conviée à la cérémonie restreinte aux seuls élèves décrochant l’ASPIC. Toutefois, le directeur désirait lui signifier son admission dans le niveau supérieur avec des résultats honorables.
— Honorables mais exceptionnels aux yeux de tous les professeurs, corrigea Albus. Tes efforts constants, pour comprendre, pratiquer notre langue, ont été payants, Eugénie. Tu possédais un excellent bagage, tout particulièrement en Défense Contre les Forces du Mal et en potions. Le directeur n’a pas souhaité renouveler l’expérience d’échange estudiantin à la rentrée. Je le regrette. C’était très enrichissant. Aussi, nous garderons un souvenir vivace, précieux, de ton passage. Vraiment émouvant. Pour tous, tu es ici chez toi. Qu’il s’agisse des elfes de maison, de Peeves, des fantômes des quatre maisons, des élèves. Chez toi, des serres à la forêt interdite, en passant par les statues…
Eugénie toussota. Dumbledore l’avait percée à jour mais cet âne de Black, borné à souhait, ne l’avait pas faite plier et ça, c’était la cerise sur le gâteau.
— Voici un diplôme d’honneur, Eugénie.
Albus lui remit un cadre avec tous les sceaux officiels. Elle écrasa une larme, touchée. Les yeux d’Horace brillèrent tout autant que les siens.
— J’ai transmis vos résultats à la directrice Bonnelangue. Y compris les sanctions, débita Black sans desserrer les dents.
— Pas mal ! fanfaronna-t-elle. Avec douze jours de cachot !
Dumbledore réprima un sourire et Slughorn faillit s’étouffer. Black leur ordonna de ficher le camp avant de revenir sur ses décisions. Une fois dans le couloir, le professeur de métamorphose ne put s’empêcher d’ajouter son commentaire.
— De Lyna, tu as l’impertinence, l’ingéniosité, la ténacité et une interprétation personnelle des règlements.
— Hum…
— Je ne te cacherai pas que te compter parmi les étudiants de Poudlard, fut un réel plaisir. Tu es une sorcière d’une grande humanité, pétrie de talents et même si je ne devrais pas le dire, la maison Serpentard fut idéale pour la jeune femme ambitieuse que tu deviendras. N’est-ce pas, Horace ?
— Absolument, Albus. Eugénie… Auriez-vous ce que je vous ai demandé ?
— Oh oui, bien sûr ! Tenez, Professeur.
Elle lui tendit un cadre où lui et Eugénie posaient.
— Soyez assurée qu’il sera en bonne place sur mon mur des célébrités !
— Merci, Professeur. Vos conseils, votre écoute, à tous les deux, me furent… précieux, essentiels. Je n’oublierai jamais Poudlard. Jamais.
— Vous nous manquerez, miss Greengrass.
— Surtout mes macarons au crémeux d’ananas !
— Ah quel ravissement !
— De quoi s’agit-il ? demanda Albus, mains sur les hanches, interrogatif.
— Un délice ! Il doit m’en rester un ou deux, lança le professeur de potions en adressant un clin d’œil complice à la jeune fille qui comprit qu’il avait tout englouti.
Elle les salua avec chaleur et s’éloigna, traînant ses lourds bagages, en direction des attelages tractés par les Sombrals. Elle se retourna une dernière fois et aperçut Horace, agitant la main. Elle lui rendit le geste que Peeves, apparu au-dessus du professeur de potions, prit pour un signal pour lâcher un énième sac de farine sur Galvin Moon.
— Peeeeeves ! hurla le concierge en pétard.
La Française s’installa aux côtés de Lycoris, comme au premier jour. Elles se promirent, devant témoins, de rester en contact et s’abstinrent d’échanger d’autres paroles. Quelques minutes plus tard, elles s’installaient dans un compartiment du Poudlard Express et dispersaient des vêtements laissant croire aux voyageurs que la place était complète.
Tout au long des derniers jours, Eugénie n’avait pas cessé de répéter qu’elle se rendrait au Chaudron Baveur à leur arrivée pour y passer la nuit avant de prendre un train pour Douvres à la première heure. Pour cela, elle devait échapper à ses grands-parents désireux de rétablir une paix durable avec la jeune fille. La Française se plaisait à débiter, à qui voulait l’entendre, qu’avec ce qu’elle savait sur sa grand-mère, il était exclu que les événements ne prirent pas la tournure d’une guerre totale, avec l’anéantissement d’un des deux camps !
En parallèle, Eugénie avait ourdi un plan totalement différent. Lycoris se réjouissait d’incarner un rouage essentiel. La désinformation conduite à Poudlard aurait payé. Les petites fouines, les sbires, les adorateurs des Nott ne manquaient pas. Il s’en trouverait un ou plusieurs pour avoir envoyé un hibou à James et Emma, les prévenant des intentions d’Eugénie. L’autre versant de l’évitement des grands-parents reposait sur Lycoris, les tenues et les accessoires que les complices allaient revêtir pour échanger leurs identités. Il était hors de question de recourir à la magie mais des postiches, des vêtements et du fard feraient l’affaire. Mademoiselle Black habitait Square Grimmaurd, au cœur de Londres. Ses parents ne faisaient pas l’effort de venir à la gare et la laissaient se débrouiller avec ses bagages. Elle était libre pour agir.
Une heure avant l’arrivée en gare, les préparatifs débutèrent. La coquette Lycoris possédait du maquillage moldu acquis dans un quartier huppé de Londres. Les couleurs de fard à sa disposition lui permirent de blanchir son teint et d’ajouter des taches de rousseur. Eugénie appliqua une bonne couche matifiante pour brunir et masquer les étoiles foncées de sa peau. Elles enfilèrent des perruques achetées chez Zonko, à Pré-au-Lard, par Lycoris. Cette dernière chaussa des croquenots et enfila un chemisier élimé ainsi qu’une jupe longue passée de mode. Eugénie s’habilla avec la tenue de jeune fille modèle de son amie et glissa ses pieds dans les souliers vernis.
— Je te rends tes affaires dès que nous avons passé la douane ! jura la Française.
— Ne t’en fais pas pour ça. Les chaussures, ça va ?
— Un peu serrée.
— Je flotte dans les tiennes.
— Le plan est simple : soit ils m’attendent à King’s Cross, soit ils font le pied de grue au Chaudron Baveur.
— Soit ils ont divisé leurs forces pour t’alpaguer.
— Exact. Le but, c’est que tu sortes en premier. Ils vont te repérer. Ils te suivent, tentent de te rattraper, t’appellent. Tu poursuis jusqu’au passage de la voie 9 3/4. Il faut tenir le plus longtemps possible.
— S’ils me parlent, je ne les regarde pas. Tu as des livres sterling, pour l’hôtel ?
— Oui. Il est à côté de Saint-Pancras, à deux pas.
— C’est ça. Le Saint-Pancras Renaissance. Quatre minutes de marche.
— Si tu es à court d’idées pour les retenir…
— Plan B. Tu trouveras. Tout va se dérouler sans souci.
Elles s’admirèrent dans le miroir fixé au-dessus des sièges. L’illusion était suffisante pour tromper les grands-parents. Seule la couleur des yeux pouvait les trahir. Ceux d’Eugénie étaient noisette, avec une pointe de vert tandis que le regard de Lycoris tirait sur l’ambre. Elle baisserait la tête.
Le train stoppa en gare et Lycoris se mêla au groupe le plus compact descendu à quai. Elle avisa la position des Greengrass. Eugénie suivait à une vingtaine de mètres d’elle. Les grands-parents scrutaient les flots humains avec un regard de rapace. Ils mirent le cap sur leur cible. Plusieurs étudiants s’écartèrent, craignant l’influente famille, apte à causer les pires tracas à leurs parents. L’accès facilité, le duo infernal se mit en travers de sa route.
— Eugénie ! s’égosilla la grand-mère avec son timbre montant dans les aigus, comme à chaque fois qu’elle était exaspérée.
Mademoiselle Black fit la sourde oreille et accéléra la cadence en effectuant un crochet. James se lança à sa poursuite. Elle n’était plus qu’à dix mètres du passage lorsqu’elle sentit une main retenir son épaule. Elle se dégagea et s’entêta. Elle grilla la priorité à l’une de ses bonnes camarades et pénétra dans le tunnel durant une seconde. Elle émergea entre les quais 9 et 10. Elle poursuivit son périple sans un mot. James lui barra la route. Emma les rattrapa et aboya de sa voix aigrelette.
— Hors de question de t’échapper ! Tu nous suis sans faire de scandale.
La véritable Française les dépassa. Lycoris tourna légèrement la tête et sourit.
— Tu nous entends ? Nous allons au manoir. Immédiatement. Tu en partiras la veille de ta rentrée, avec une éducation irréprochable.
— Nous voulons une paix durable, confessa James, plus doucereux, tout en pressant l’avant-bras de la jeune fille.
— La paix ? marmonna-t-elle en tentant d’adopter le timbre et l’accent français.
La supercherie fonctionna. James se lança dans une explication hasardeuse mensongère, lui promettant la liberté de circulation autour du manoir, de la ville et même dans Londres. Elle ne serait plus prisonnière. Lycoris se tut, constatant, navrée, qu’Eugénie n’avait pas noirci le tableau. Quand elle fut assurée de la Française avait passé les portes de King’s Cross et qu’elle s’était éloignée, elle abattit ses cartes. Elle leva le menton, fixa James qui frémit et débita :
— Mais de quoi me parlez-vous ? Je ne vous connais pas, Monsieur. Lâchez-moi ou j’appelle un policeman !
Elle avait terminé sa menace en poussant la note. L’effet répulsif fut immédiat. James recula d’un bon mètre. Emma, consciente de la méprise, produit d’une supercherie, ne perdit pas son temps.
— Qui es-tu ? Où est Eugénie Greengrass ?
— Je n’ai pas à donner mon identité à des inconnus !
— Je suis Emma Greengrass, la grand-mère d’Eugénie. Où est-elle ?
— Je ne connais pas cette personne. Lâchez-moi ! LÂ-CHEZ-MOI ! hurla l’adolescente en se débattant.
Emma fut sur le point d’user de sa baguette pour lancer un Legilimens ou un Impero. Elle se ravisa sous le regard insistant de plusieurs Moldus. La victime s’enfuit avec le plan B en tête. Cette toupie n’allait pas céder facilement. D’ailleurs, la vieille femme décida :
— Il faut la suivre et l’interroger !
— Emma…
— J’ai dit ! grinça-t-elle. Il est hors de question que cette petite cruche quitte le pays ! Elle nous a dénoncés. J’ignore comment, mais elle l’a fait ! Suis-moi !
James n’eut pas le choix et emboîta le pas de son épouse. La fausse Eugénie les sentit la pister et bifurqua vers les toilettes de la gare.
— Tôt ou tard, elle va ressortir. Et si elle tarde trop, j’irai la chercher.
— Il y a trop de Moldus pour réaliser un Oubliette de masse.
— Je m’en fiche !
— Le ministère pourrait…
— Le ministère se taira !
Cinq minutes s’écoulèrent et Emma n’y tint plus. Au guichetier réclamant un penny pour l’entretien, elle jeta un sort de confusion et s’aventura aux toilettes. Elle inspecta les cabines jusqu’à ce qu’elle découvre un vasistas béant. Il donnait sur la rue voisine et était assez vaste pour qu’une adolescente souple s’y glisse. Elle pesta, attirant le regard d’une jeune beauté au teint hâlé et aux yeux ambrés. Habillée comme une Moldue chic, l’adolescente dévisagea la vieille furie aigrie et haussa les épaules. Elle essuya ses mains et s’empara d’une petite valise légère, préparée par Eugénie et glissée par le vasistas. Lycoris, en échange, avait transféré la lourde malle, croyant mourir sous son poids pour la faire coulisser le long du mur, jusqu’à la fenêtre. L’adolescente quitta les toilettes revérifiées par la harpie. Elle s’éloigna de la gare, traversa Pancras Road et se dirigea vers le kiosque à journaux. Elle le dépassa et s’arrêta près des bancs propices à la lecture d’un journal. Elle contrôla sous la première assise, puis la seconde où son pied heurta un objet invisible. Elle tira la malle, l’ouvrit et rangea la couverture de dissimulation ainsi que les oripeaux fournis par son amie française avant d’insérer la petite valise. Elle s’empara d’un parchemin et lut :
« Lycoris,
J’ai une dette et je l’honorerai. Merci pour tout. L’année, notre amitié, ta complicité, les fous rires, l’aide. Tout. Amies pour la vie.
PS : la couverture de dissimulation, c’est cadeau ! »
L’Anglaise referma la page de vie et le bagage, le cœur léger. Eugénie était fabuleuse. Elle prit la direction du métro le plus proche.
Une fois de plus, Hercule vida le contenu de ses meubles et demanda au Sondeur de faire disparaître tout ce qui n’était pas à lui. Seule la porte d’accès et les murs demeurèrent en place, jusqu’au départ du garçon. Sur le sol, hormis la malle et la valisette, il ne resta qu’une gemme noire, celle qui contrôlait le Nautilus. Il la fourra dans la poche de son uniforme : elle deviendrait le cerveau du futur submersible.
Alors que les élèves s’apprêtaient pour la cérémonie des diplômes, que Barthélémine espérait que ses poissons exotiques survivraient dans l’aquarium de l’infirmerie secrète, les enseignants délibéraient en salle de réunion. Agathe faisait grise mine. Selon les calculs, 82 suprémacistes redoublaient et seule une vingtaine, ayant brûlé l’ultime chance, était bannie de l’Académie. Pire : les ténors du Sang-Pur comme Rosier, Rostang de Hautefeuille et De Luca Rosso s’en tiraient encore.
Elvira la consola :
— Humbert de Ferluc échoue. C’est plaisant, non ?
— J’avoue que savoir son juge de père avaler sa chique en découvrant la nouvelle, me ravit. Jean ?
— Oui, Agathe ?
— Avez-vous contrôlé les moyennes ?
— C’est fait. La surprise était prévisible.
— En effet.
— Que va-t-il advenir des options supplémentaires ? Seront-elles maintenues ? Devra-t-on établir un programme avec des imposés ? Créer des exercices et les noter ? Ma remarque vaut aussi pour le Duel aérien. Si la discipline devient obligatoire en CHASSE-Magus, il va falloir structurer.
— Et même chose pour la Technique Médico, intervint Alfred. Vous avez vu la révolution sur le Goliath ? Une voie s’ouvre, je le sens. Alphonse ?
— J’abonde dans cette direction. Je verrais bien un BANQUET-Technico. Un diplôme plus valorisant.
— Je n’ai pas eu le temps de me pencher sur ces sujets. Je… Nous… avons eu… une priorité à traiter.
— Toute l’année ?
— Pratiquement.
— Peut-on en savoir plus ? Vous aider, Agathe ?
— J’en parlerai demain. Promis. Bien ! Si nous sommes d’accord, je récupère la liste et je remplis les diplômes grâce à un savoureux tour de magie. Alfred ?
— Oui ?
— Edward Nott sera-t-il en état de voyager ?
— Il sortira dès que ses parents seront là pour le récupérer, sur une chaise roulante. Son squelette est à peu près en ordre mais avant de marcher, il aura encore besoin de deux bonnes semaines de convalescence.
— Aura-t-il des séquelles ?
— Vous voulez dire : à part son esprit empoisonné par le suprémacisme ?
Quelques ricanements accompagnèrent sa réflexion.
— Ça ira. Ses parents… ?
— … ont écrit au ministre de la Magie. Picaillou était furieux et a précisé que ce regrettable incident anglo-belge, en territoire français, envenimaient les relations tendues entre nos nations.
— Qu’avez-vous rétorqué ?
— Que les Anglais n’auraient pas dû choisir le plus pitoyable des élèves pour les représenter !
Le personnel explosa de rire et applaudit la réplique cinglante. Peu de temps après, les enseignants se dispersèrent. Le début des festivités était fixé à 12H00, avec le cocktail de bienvenue concocté par le chef Feuillantine. La cérémonie débutait à 14H00.
Tout était en place et les Aurors, accompagnés d’hommes de la CRS, se déployaient sur le domaine. Émile Picaillou ayant décliné la traditionnelle invitation, les effectifs étaient réduits, bien que plusieurs sommités soient au rendez-vous. La directrice s’en fichait. Le plus important serait là.
Hercule, posté à l’arrière du pavillon Gerbera, à deux mètres de la grille nord, béante, s’impatientait. Les Aurors Cerisier et Delavigne, accompagnés de l’agent Orange, filtraient l’entrée et s’assuraient que les élèves en mal d’excursion ne soient pas tentés de profiter de l’ouverture. Le Belge guettait l’arrivée de sa mère et du traîneau des Delacour. Une vieille femme apparut, après un transplanage précis. Elle sourit au garçon et le dépassa sans mot dire. L’incognito était toujours de mise, surtout avec la présence de quelques Hollandais dans l’assistance. Le garçon aperçut l’attelage magique, au loin. Il le visa avec ses Multiplettes et contrôla l’identité des passagers. Les quadruplées étaient restées à Py. Gervais, Claudia, Jeanne et le petit Hercule-Juan, installé dans une poussette flottante, étaient du voyage. Il attendit qu’ils aient franchi la limite pour les saluer. Puis, sans perdre une seconde, il proposa de leur enlever Jeanne afin qu’elle fasse enfin le tour de l’Académie. Les Delacour acceptèrent de n’avoir que le remuant bambin, en plein apprentissage de la marche, à surveiller. Jeanne fit celle qui ne connaissait pas les lieux, ce qui était exact pour l’intérieur du château. Hercule lui proposa de voir l’amphithéâtre Flamel où Sigrid avait laissé la lanterne de projection ainsi que l’écran amovible. Ensuite, ils visitèrent le centre de soins. Jeanne aperçut Nott que Rose Cacheton tentait de rendre présentable. Elle rit sous cape.
— C’est l’Anglais que tu as secoué ?
— Oui. Ne vous approchez pas, il est enragé.
— Ah ah ! Oh ! C’est quoi, ce gros tube ?
— C’est le Goliath, l’un des meilleurs microscopes ensorcelés.
— Et là-bas, c’est quoi ?
— L’accès au bloc opératoire, au sous-sol.
Il lui fit les honneurs de la salle de potions qu’elle trouva propice au calme indispensable à la fabrication des breuvages. Elle fut intriguée par la pièce froide.
— C’est pour les morts ?
— Oui, Jeanne. Notre professeure y est restée quelques heures avant son départ pour le Défunt Dragon.
— Elle est morte devant toi. C’est dur. C’était une gentille dame, hein ?
— Oui. Une bonne personne.
— Il faudra un endroit comme ça, dans l’école de vétérinomagie. Les créatures meurent aussi. Je le rajouterai sur le plan de la grange.
— Vous savez que le bâtiment est éloigné du chantier ?
— J’ai réussi à remettre les pierres des murs debout. On peut tout déplacer et tout reconstruire, non ?
— Une entreprise sorcière allemande ou hollandaise est spécialisée dans ce genre de déménagement. Les coûts sont très élevés mais quand on tient à un bien, pourquoi pas ! Venez ! J’ai une surprise. Avez-vous pris votre baguette ?
— Comme tu me l’as dit.
— Parfait !
Il la conduisit dans la bibliothèque puis dans la salle du Sondeur. Contre toute attente, il lança une attaque contre la fillette. Elle la para. Il multiplia les Repulso, les Stupéfix, sans hargne, en édictant les sortilèges et en lui laissant le temps de se protéger. Puis, il commit une pause volontaire, lui offrant l’occasion de répliquer. Elle enchaîna les Repulso dont l’un propulsa une chaise dans la face du Belge. Elle se précipita, s’excusa et exécuta un Episkey, stoppant l’hémorragie et redressant l’appendice nasal. Elle usa de Recurvite pour effacer les gouttes de sang maculant la chemise du garçon. Un Cathedra Reparo remit le siège en état en un tournemain. Hercule lui adressa un clin d’œil et l’invita à choisir un isoloir.
— Il y a des différences ?
— Aucune.
— Alors, celui-ci.
— Allons-y.
Elle s’émerveilla face à la paix procurée par la grotte aux lucioles.
— C’est ici que le Sondeur pose cinq questions et attribue un ordre à chaque nouvel élève. Il lui arrive aussi, comme l’année passée avec votre sœur, de changer un étudiant de pavillon. Les questions n’ont pas vraiment d’utilité. Le Sondeur est un être doté d’une magie si puissante qu’il est capable de détecter n’importe quel sorcier sur la Terre. Il peut tout savoir de lui.
— Bonjour, Hercule. Bonjour, Jeanne.
— Oh bonjour, Sondeur !
— La démonstration ne servait à rien. Je ne reviendrai pas sur ma décision.
— Les questions, disais-je, ne sont pas importantes. Le Sondeur sait ce qu’il y a au fond de notre cœur. Il détermine notre nature, bonne ou mauvaise. Même s’il ignore où se trouve un sorcier, il le sent parce qu’il dégage de la magie. Vous… Je suis certain qu’il vous enverrait chez Lonicera. Vous travaillez beaucoup, vous faites preuve de curiosité.
— Est-ce qu’il se trompe ?
— Je sais à quoi vous jouez, tous les deux. Je ne changerai pas d’avis.
— Bien sûr, qu’il se trompe ! Il commet des erreurs et c’est ce qui le rend humain. Il l’est même encore plus en reconnaissant ses fautes et en les rectifiant. Par exemple, il a laissé entrer l’individu que j’ai neutralisé et expédié au centre de soins. Mais il était contraint par des décisions sorcières. Alors, pour faire bonne mesure, j’ai ratatiné cet imbécile de Nott, comme une crêpe ! Je suis sûr que le Sondeur mettra son grain de sel, la prochaine fois.
— Tu crois qu’il va y avoir un autre échange d’élèves ?
— Je n’y crois pas. Si je suis concerné, je refuserai. Pas question d’être séparée de mon amoureuse une année de plus !
— Est-ce que je pourrai venir en douce, à la ménagerie ? Ou au lac ? J’voudrais voir le Pitiponk, aussi ! De nuit, c’est plus drôle.
— Tous les jours.
— Je pourrais amener un animal de compagnie, si j’étais élève ?
— Madame Waldmeister serait folle de joie de rencontrer Hóngsè de. Imaginez un peu la fierté des professeurs si l’Académie abritait…
— C’est inutile de jouer à ce numéro, Her…
— … un Phénix. Votre Phénix.
— … cule et… un Phénix ? Ai-je bien entendu ?
— J’imagine que bien des créatures peuvent être dorlotées à l’Académie. En tous les cas, chez nous, dans notre sanctuaire, elles seront choyées.
— Le Picole ! Je l’adore ! Mais pas le droit, ici. Dommage ! Dis, tu m’emmènes à la ménagerie ?
— Au lac, d’abord ?
— D’accord !
— Au revoir, Sondeur !
Le professeur et son élève se hâtèrent tout en se retenant de pouffer. Ils prirent la direction du pont lorsque la fille remarqua la présence d’un énorme rapace posé sur les casiers à courrier. Hercule proposa de lui présenter le volatile. Avant, il lui montra l’astuce des miroirs jumelés par Protéiforma, imités par plusieurs camarades. Cependant, lui, il pouvait surveiller tout le domaine. Il découvrit un rouleau à son attention, le prit et le fourra dans l’une des poches de son uniforme. Il distribua des insectes séchés à la harpie et à un Grand Duc délesté d’une missive. Les deux oiseaux se disputèrent pour les friandises.
— C’est bizarre ! s’exclama Jeanne.
— Quoi donc ?
— Le hibou s’agace parce que l’aigle forestier est déjà assez gros comme ça pour engloutir plus d’insectes. Mais l’aigle, je ne comprends rien à son charabia.
— L’aigle forest… la harpie féroce.
— C’est l’autre nom. Elle raconte n’importe quoi ! Ça fait blablabli, blablabla badadi bala. Tu vois ?
— Étrange… répondit-il en fixant l’oiseau. Un aigle forestier. Où ai-je déjà entendu ou lu ce…
Le registre des Animagus lui revint en mémoire.
— J’peux aller sur le pont pour voir les sirènes ? Il faisait toujours nuit quand…
— Oui, oui, mais ne vous penchez pas au-dessus du parapet. Elles sautent très haut et sont un tantinet vicieuses.
Jeanne s’éloigna tandis qu’Hercule demeurait figé.
— Edgar… Harpie féroce. Comment ai-je pu me laisser abuser, Edgar ? Ou… Lucie, n’est-ce pas ?
L’oiseau poussa un cri effroyable et s’élança pour s’envoler à tire-d’aile.
« Lucie. Noël a parlé de son père, une fois. Il avait mentionné une personne en possession de la baguette de camphre. Lucie Boulanger, bien vivante, effacée pour œuvrer auprès de la Compagnie Internationale d’Arrachement. Ce qui sous-entend que monsieur Millefeuille n’est pas le petit fonctionnaire qu’il se donne la peine d’incarner mais bien le sorcier intelligent que j’ai décelé. Qu’est-ce que Lucie prépare ? De quelle mission est-elle chargée ? »
Incapable de répondre à ces questions, il rejoignit sa protégée pour la suite et la fin de la visite.
Jeanne et Hercule se rendirent au lac souterrain où le garçon put demander aux Quokkampes l’autorisation de bâtir un petit ponton le long de la berge principale, afin de faciliter l’accostage et l’amarrage de son futur submersible. La construction empiéterait sur le lac sur 80 à 100 centimètres et elle longerait la berge sur deux mètres, au maximum. Elle serait ajustée aux aspérités de la roche. Le garçon hésitait à concevoir l’appareil en forme allongée, impliquant de placer les navigateurs en file indienne. Il se demandait si une version soucoupe, avec les sièges côte à côte, pour une meilleure visibilité, dotée de doubles commandes comme sur les avions moldus, 1 n’incarnait pas une alternative plus séduisante, moderne et adaptée à deux personnes. Le bruit de la cascade empêcha le Sondeur d’entendre leur conversation portant sur la démonstration réalisée pour l’influencer. Hercule était persuadé que l’âme de l’Académie avait été déstabilisée par la nouvelle de l’existence du Phénix.
— Il ne changera pas d’avis. Le nombre de places est limité.
— N’oubliez pas les redoublements éliminatoires ! Il y en aura.
— Pas en première année, Hercule. Tu as dit que le Sondeur avait filtré tous les suprémacistes, à la dernière rentrée. C’est même pire : un redoublant de première année prend la place d’un sorcier de dix ans. Il n’y aura même pas 90 places.
— Les Hollandais n’ont envoyé personne et je suis presque sûr que leur refus va faire tache d’huile sur d’autres nations. Croyez-moi, cela fait nos affaires ! Je mange ma baguette si le Sondeur ne reconsidère pas sa position.
Le duo Delacour-Van Betavende regagna la surface. Il était près de 13H45 lorsqu’il rejoignit la foule s’agglutinant autour des petits fours et des points pour se désaltérer avec des boissons sans alcool, hormis dans les verres de Philippe Ballessaim et Alfred Beauxbâtons, gais comme des pinsons. En dépit du temps maussade et d’un thermomètre stagnant à 18 °C, les enfants se ruèrent sur le jus de citrouille bien glacé.
Agathe réclama l’attention des spectateurs et entama la cérémonie par les élèves de première année. Hercule, distrait, n’avait d’yeux que pour le camp des suprémacistes. La famille Rosier fricotait avec les Nott. Aucun d’eux ne savait qu’il connaissait une partie de leur plan.
Une élève de Lonicera décrocha la timbale. Emma se classa parmi les dix meilleurs étudiants de sa classe. Elle se rapprocha d’Hercule et de Jeanne à qui elle sourit tandis que Flèche ronronnait comme un moteur moldu en se frottant entre les mollets de mademoiselle Delacour. Gervais, à quelques mètres d’eux, observait le manège du Fléreur signalé par Claudia. Bien qu’il se méfie des créatures, il n’ignorait pas la faculté première des cousins magiques du chat : leur capacité à flairer les mauvaises intentions, leur dégoût pour la concentration de magie maléfique. Il se comportait avec Jeanne comme s’il s’agissait de sa maîtresse. Une amie aux intentions pures.
La promotion 1919 fut dominée par une Italienne, talonnée par Barthélémine. Sidonie passa à deux doigts du couperet. Ses parents manifestèrent leur mécontentement sans faire d’esclandre. Hercule ne perçut que les mots « travailler », « vacances », « privée ». Leurs sourires s’évanouirent d’autant plus que Roxane, l’aînée, fut impériale en troisième année, inquiétée par l’irremplaçable Noël Millefeuille. Le jeune garçon ne se contentait plus d’être le prodige des potions. La première place arrachée par le Gerbera le fut par Hercule. Agathe eut des mots dithyrambiques pour le Belge.
— Pour la première fois en quatre années, Hercule n’a pas séjourné au centre de soins. Disons de manière involontaire, victime des attentats suprémacistes.
Toute l’assistance s’attendit à une vindicte des intéressés. Aucun d’eux ne la brocarda ou ne siffla ses propos. Ni les parents, ni les élèves.
— N’étant pas pénalisé par des absences fortuites, répétées, aux contrôles, aux devoirs, Hercule a pu donner la pleine mesure de sa capacité de travail extraordinaire. En toute logique, ses résultats l’ont conduit sur la plus haute marche du podium. Mais pas seulement. Comme tous ceux qui sont passés dans cette Académie le savent, nous attribuons des points pour chaque note. C’est l’élève possédant le plus gros total qui l’emporte. C’est le plus important de l’Académie, tous niveaux confondus. Il détrône le précédent record d’Émilie Boulanger. Ces records ont toujours été obtenus – et j’en fais partie – en première année. Hercule le fait en quatrième. Bravo !
Le Belge fut très applaudi et logiquement boudé par ses ennemis, affichant des sourires mielleux. Il était certain qu’ils préparaient un sale coup. Il fit signe à la vieille femme de se rapprocher et de se tenir sur ses gardes. Gertha, métamorphosée, n’avait rien manqué du triomphe de sa progéniture.
Après la distribution des diplômes vint le rituel très attendu des gratifications. Au lieu de ça, il y eut un mouvement de foule orchestré par les parents suprémacistes. Ils repoussèrent les autres sorciers, sans ménagement et formèrent un cercle. 167 élèves – Hercule les énuméra et les mémorisa – retirèrent leurs uniformes, leurs écharpes et les jetèrent au centre, pêle-mêle, avec leurs parchemins. Thibaldus Rosier brandit sa baguette et produisit un Incendio rageur, au mépris des restrictions sur l’usage de la magie. Il beugla :
— Voilà ce que nous en faisons, de votre pitoyable gloriole, votre pacotille ! Nous conspuons ces couleurs, ces tissus de mensonges ! Ceci signe la fin de notre soumission au diktat de l’immondice pyrénéen protégeant les Sangs Infâmes, se vautrant dans leur fange, se gargarisant de la culture de ces rats d’égout de Moldus ! Nous ne remettrons jamais les pieds ici ! Jamais ! Amusez-vous. Cela ne durera pas !
Le brasier s’intensifia sous l’effet d’un Feudeymon lancé par le propre père du gominé. Atterrés, parents et enfants progressistes furent témoins d’une sécession soudaine. Les suprémacistes convergèrent vers les sorties. Durant plusieurs minutes, il y eut du flottement parmi le corps enseignant, estomaqué. Agathe effleura son recueil de poésie et frissonna. Ce n’était que le prélude. Il y avait, sous terre, une concentration maléfique, haineuse, guerrière, dogmatique.
Reprendre le contrôle de la situation prit plusieurs minutes. La distribution des accessits ramena un vent de légèreté. Shin reçut une bourse pour son ouvrage ingénieux, ludique, sur les origamis. Monsieur Dauclair, venu en personne au nom du Cri de la Gargouille, discuta longuement avec l’ambassadeur Ishii et la famille Millefeuille. Il y avait de l’édition dans l’air. Bianca Toscanini fut enfin reconnue pour le soin aux créatures et sa contribution au stage à l’hôpital Bonpied. Elle fut encouragée et félicitée par le ministre de la Magie italienne, venu incognito, pour la plus grande joie d’Agathe. Il y eut d’autres surprises comme le choix d’Elvira et de Wilfried d’honorer Clervois, un combattant résistant, intelligent, aussi doué pour commander que pour exécuter, humble, n’hésitant pas à se remettre en question. L’accessit des potions, remis par Alphonse, fut partagé entre Hercule et Jacques. Le Belge, pour la potion Ambroisine ayant sauvé des vies et le Cracmol, pour avoir fabriqué et mis en application les tatouages à l’encre magique. La médicomagie aurait dû échoir à Hercule mais le garçon avait anticipé la démarche des médicomages et proposé de récompenser Claudio et Sebastian. Avec une moyenne allant d’ARGENT – à ARGENT+, les adhérents du club d’Hercule avaient tous amélioré leurs résultats. Sans exception. Pour Hercule, c’était la meilleure nouvelle.
Sigrid rafla la totalité des sommes en jeu en Arts magiques et en Adaptation & Invention. Monsieur Gentil avait réclamé une invitation auprès d’Agathe afin, disait-il, de faire du « repérage » des talents de demain et de recruter quelques participants au salon des inventeurs sorciers. Apprenant que la lanterne magique était installée dans l’amphithéâtre, il supplia Sigrid de lui montrer le moyen métrage avant de quitter les lieux. Il fut si enthousiasmé qu’il jura de dégoter un local à louer assez grand pour en faire une salle de cinéma.
Lorsque tout le monde fut rassasié, abreuvé et remis de ses émotions, les premiers départs eurent enfin lieu. Jeanne étreignit Hercule, sachant qu’elle aurait peu d’occasions de le revoir durant l’été. Il lui remit la besace contenant les manuels de seconde année pour qu’elle jette un œil à l’occasion. Puis, il se pressa de récupérer ses bagages pour rejoindre Sigrid à l’agence W. Il commit un dernier détour par le stand de boissons et étancha sa soif de jus de citrouille.
1 Une invention des frères Wright, en 1908. La version automobile n’apparaîtra qu’en 1925, à Paris et se généralisera dès 1930 pour faciliter l’apprentissage de la conduite.