Beauxbâtons - 4 énigmes et un enterrement

Chapitre 37 : Sortilège 37 : la menace fantôme

9148 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 11/10/2026 14:26

Lorsque Laurine regagna le pavillon Gerbera, elle avait meilleure allure. Hercule joua les curieux et la questionna de ma nière détournée, sur sa séance chez madame Fortuna. Plusieurs élèves l’avaient mise en garde à propos de l’extravagante voyante aux coiffures tarabiscotées, frisant des hauteurs improbables à coups de potions fixatrices. D’après la rumeur, c’était un parfait charlatan. Claire Obscur doutait des talents de la cinquantenaire, ancienne camarade à l’Académie, titulaire d’un simple BANQUET obtenu sans panache et sans avoir conservé les arts divinatoires. Elle n’avait jamais eu le Don. En revanche, avec une baguette, elle n’était pas maladroite pour créer des effets visuels ou sonores spectaculaires afin de mettre en scène sa prestation à 5 Gallions la demi-heure. Laurine n’était pas du genre à se fier aux racontars débités par les uns et les autres. Elle tenait à se faire sa propre opinion.

Madame Fortuna savait mettre ses visiteurs en condition. Son cabinet étriqué, aux murs et au plafond recouverts de toile pourpre, accueillait une collection de portraits de sorciers voyants célèbres, tableaux dont la particularité était de fixer le consultant, quels que soient ses déplacements dans l’espace exigu.

— Elle m’a déballé des banalités consternantes sur ma destinée.

— C’est-à-dire ?

— Que je vivrai sans souci d’argent ou de santé, que j’habiterai une modeste masure arrangée avec goût, près d’une grande ville.

— Madame Obscur exige des détails plus croustillants.

— N’est-ce pas ? En se fiant à la façon dont tu t’habilles, Hercule, je pourrais aussi lâcher ce genre de poncifs. Et puis sa boule de cristal qui s’animait avec des volutes lumineuses ! Franchement ! Elle coûte 10 Mornilles chez Futurologis et le sort pour l’animer, on l’a appris l’année dernière, si je me souviens bien. Pourquoi faire tout ce cirque ? Personne ne voit ce que je lis dans mon verre mou comme personne n’a conscience des visions de Shin dans ses pétales. La voyance n’a pas besoin d’être visuelle pour le consultant. En revanche, lorsqu’elle a parlé de ma vie amoureuse future, elle a changé de tonalité.

— Comme si une autre personne parlait ?

— Exactement ! Le timbre, plus grave, à faire frissonner. Le débit, plus lent, comme si elle lisait ou écoutait, puis retranscrivait en français.

— Qu’a-t-elle dit ?

— Elle m’a parlé d’un étranger de mon âge, brun, les yeux marron. Doué pour le soin.

— Hum…

— Le français n’est pas sa langue maternelle. Alors, sur le moment…

— Vos petites cellules grises se sont activées.

— Un peu. Surtout quand elle m’a dit : il vient d’une ville bâtie sur l’eau.

— Oh… Les cités candidates sont peu nombreuses.

— Dans une ville au nord.

— Hum… répéta Hercule, songeant à Venise, dans le nord de l’Italie.

— Mais, ajoute-t-elle soudain, je vois double. Il y a deux garçons. L’un des deux a décidé d’aider l’autre à conquérir votre cœur. Ils ne sont pas très proches mais un événement futur scellera leur amitié et leur respect mutuel. Par contre, elle n’a pas su prédire l’événement.

— Saura-t-il conquérir votre cœur, cet Italien ?

— Je ne sais pas. Mais… comment… ? Oh !

— Sacré Di Maggio ! tenta faussement le Belge.

— Ce n’est pas… Zut ! File dans ta chambre, espèce d’enquêteur infernal !

— Tout de suite, Mademoiselle ! répliqua-t-il en ricanant.

Il tenait la réponse à sa question intérieure. Claudio avait obéi aux instructions d’Elvira à la lettre et avait surveillé Laurine de près. Elle avait fait le lien et le message avait été reçu.

Jeanne avait retrouvé Magot, son corbeau apprivoisé, mort, à un peu plus de vingt mètres de l’atelier, près du chemin menant à la demeure. Elle ne cessait de pleurer et Hercule se sentait désarmé face à son chagrin. Elle était déchirée, furieuse, abattue, passant d’un état de désespoir à la rage en une seconde, comme un ressort pressé et détendu sans avertissement.

Quand elle l’avait découvert, inanimé, elle avait poussé un hurlement. Les employés et son père s’étaient rués hors de la fabrique. Elle avait hurlé, son corbeau entre les mains. Son père l’avait réprimandée pour avoir crié au loup et lui avait ordonné de jeter cette « saleté ». Il avait ajouté que ces bestioles de malheur n’avaient rien à faire dans les parages. Elle avait rétorqué que ce n’était pas une bestiole mais son oiseau de compagnie. Il avait aboyé que tant qu’il serait le chef de famille, il n’y aurait aucune créature familière dans la maison, surtout pas une « horreur de charognard ».

Hercule se souvenait à quel point le sorcier avait été terrifié par Errebelde, le Hortza. Gervais tolérait les Jackalopes, des rongeurs, parce qu’ils étaient « attachés » au traîneau, le fruit d’un héritage familial avec lequel composer. Pour réagir avec une violence aussi démesurée, bestiale, l’artisan avait vécu une expérience désastreuse. À l’Académie ? Les espèces sélectionnées par madame Waldmeister étaient craintives ou inoffensives. Mais à l’époque où Gervais était élève, c’est Thorn de Klootzak, le père de l’avocat, qui occupait le poste d’Ursula. C’était un chasseur invétéré, un collectionneur de trophées animaliers. Son bureau avait l’allure d’un musée de l’horreur. Son rêve était de tapisser les murs de son antre avec la peau d’un Nundu. Un sinistre personnage soulignant les dangers des créatures magiques sans jamais en vanter les mérites ou l’utilité.

— Je veux que tu enquêtes, Hercule. Je te donnerai tout mon argent.

— Je ne vous prendrai pas la moindre Noise, Jeanne. J’ai bien assez de peine à vous voir malheureuse.

— Tu sais ce qu’il a osé dire, mon père ? Que c’était sûrement toi qui m’avais fourré ces idées d’animal de compagnie dans la tête !

— Il n’a pas tort.

— Il a dit : si c’est le cas, il va m’entendre jusqu’à Paris.

— J’imagine…

— Je veux savoir ce qui lui est arrivé. Je l’ai mis dans une boîte, sous mon lit.

— Jeanne…

— S’il te plaît…

Hercule céda, sachant qu’elle détesterait la vérité. Il refusa l’autopsie et se contenta d’une palpation et d’un prélèvement sanguin, pour la forme. Il transplana là où l’oiseau avait trouvé la mort. Les rares pièces disproportionnées du puzzle s’agencèrent. Des plumes éparpillées sur un demi-cercle, non loin de l’arbre où la fillette grimpait pour s’échapper de sa chambre. L’oiseau, dix ou douze mètres plus loin. En se plaçant au point de chute et en traçant une ligne imaginaire passant par le centre du demi-cercle de plumes, il aboutissait à quelques pas de l’entrée de l’atelier. Les côtes du volatile étaient en miettes. Un sort fracassant.

« Un Bombarda. Reçu après avoir pris son envol du rebord de la fenêtre de la chambre de Jeanne. »

Parmi les employés, il n’en voyait aucun faire preuve d’une cruauté gratuite et surtout pas en présence du directeur.

— Alors ? chuchota-t-elle.

— Alors, je sais et vous savez, je le sens.

— C’est lui ! Il a tué Magot ! Mon… père ! cria-t-elle.

Un Feu Éternel fut ravivé à l’étage où les parents étaient couchés. Hercule transplana dans le dressing, ouvrit le coffre, paré à toute urgence. Il entendit Gervais vociférer :

— Mais qu’est-ce que tu fiches dehors ?!

— C’est toi ! C’est toi !

— Quoi, moi ?

— Tu as assassiné Magot !

— Qui ça ?

— Mon corbeau !

— Encore cette histoire ?! Rentre dans ta chambre ! Immédiatement ! Je ne veux plus t’entendre parler de ce sale charognard ! Plus jamais ! Ni lui, ni aucun autre maudit volatile ! JA-MAIS !

La leçon tourna court. Hercule réfléchit quelques secondes lorsqu’il entendit Gervais renchérir :

— J’espère que tu n’as pas caché de bestioles dans ta chambre !

— Chéri…

— Je vais régler ça tout de suite !

L’histoire vira au vinaigre. Hercule se précipita sur la boîte avec l’oiseau, posée sur le lit et se réfugia dans le dressing. Il agrippa le coffre et transplana chez Patxi. Lorsque Errebelde eut fini de lui faire des joies, le garçon put s’expliquer auprès du fermier. Il lui révéla ce qu’il accomplissait depuis quelques mois, à quel point il était fier de Jeanne, quelle peine l’avait frappée et avec quelle urgence il avait dû se rabattre sur Planès avec le coffre. Patxi lui proposa un coin tranquille de la grange pour commettre des allers et retours à sa guise. Puis, d’un air grave, il déballa :

— Tu ne sais pas tout à propos de Gervais Delacour.

L’histoire dévoilée par Patxi figurait dans l’édition du Cri de la Gargouille datée du 21 avril 1878. Le jeune Gervais, âgé de huit ans, avait la responsabilité de surveiller son petit frère, Simon, de cinq ans son cadet. Les deux enfants s’étaient installés à l’extérieur. Le petit jouait avec des jeux en bois, dans l’herbe tandis que son frère, à dix mètres de là, faisait ses devoirs. Un Cormort silencieux avait surgi et plongé sur Simon. Il avait refermé ses serres et s’était envolé. Le temps que Gervais réagisse, poursuive la créature, il était trop tard. Elle avait pris la tangente et plongé vers un ravin où elle avait largué son paquet sur les rochers, pour le fracasser et le dévorer. Le jeune Gervais avait tout vu du haut de la falaise.

Hercule n’imaginait même pas l’ampleur du traumatisme. Jeanne n’y était pour rien et n’avait pas à subir les conséquences d’un terrible drame. S’il fallait désigner un responsable, voire un coupable, c’étaient les parents qui avaient fait preuve de négligence, d’inconscience en confiant une responsabilité aussi pesante sur les épaules d’un enfant de huit ans.

Maintenant, que faire ? Dévoiler l’horrible vérité à Jeanne, à propos d’un oncle dont elle ignorait l’existence ? Cette révélation ne lui appartenait pas. Écrire à Gervais en prétendant qu’il avait lu, par « hasard », un vieux numéro du Cri, découvert la tragédie, compris son aversion aviaire mais que Jeanne travaillerait un jour dans le milieu animalier parce que ses talents sorciers en faisaient la plus qualifiée ? Il risquait une volée de bois vert.

Depuis l’explosion de son père, la fillette n’avait pas communiqué. Il avait dû mettre la main sur leur moyen de communication. Une chance que les travaux soient stockés à l’Académie !

Deux jours passèrent et un nouvel événement ébranla l’Académie.

Le perfectionnement en potions, assuré par Ambroisine, débutait à 10H00, comme chaque mercredi. Il suivait le cours de potion délivré par Alphonse. Les potionnistes chevronnés, gantés, le corps couvert de tabliers de cuir et la tête protégée, devaient préparer Japonica, un désherbant doublé d’une fonction de démoussage sélectif. La particularité de cette mixture, c’était l’ultime étape où le fabricant incorporait les mauvaises herbes ou les mousses à détruire. Le liquide était si actif qu’il était capable de soulever un galet, de l’enrober, de le récurer de fond en comble et de le reposer comme il avait été savamment disposé.

Après s’être servi en ingrédients de base, les étudiants écoutèrent les consignes de sécurité. Certains composants exigeaient la protection du Têtenbulle tandis que d’autres requéraient une incorporation au goutte-à-goutte, sous peine d’une explosion. Ambroisine, assise sur sa chaise qu’elle ne quittait plus entre les repas, donna le feu vert. Shin, en retard, rangeait sa paillasse. C’était un jour de maladresse, car il renversa quelques pétales de Leptospermum, l’arbre à thé. Il y lut un message, releva la tête et se précipita vers la professeure Fordecafé, glissant de son siège, la nuque molle, les yeux révulsés. Il la rattrapa avant qu’elle ne se fracasse sur les tomettes du laboratoire. Hercule lui prêta main forte pour l’allonger sur le sol, sur un amas de manteaux empilés à la va-vite. Alphonse, revenu du hall et Rose, prévenue par Laurine, accoururent et l’évacuèrent. Choqués, les élèves se dévisagèrent, ne sachant que faire.

— On peut rentrer dans nos pavillons puisque la vieille va crever !

— Non, Rosier ! répliqua Sigrid. Hors de question ! La professeure est malade, mais elle nous a donné des consignes claires. Alors, par respect pour elle, on va travailler et produire nos désherbants.

L’Urticant s’avança, menaçant, serrant les poings et beugla :

— Depuis quand tu te prends pour la cheffe, espèce de cinglée ?!

— Depuis ton incompétence notoire en potions de magie blanche.

— T’es qui, pour me donner des ordres ? T’es quoi, au juste ?

Boulanger et Clervois fondirent sur Rosier. Sigrid les retint par les bras et lâcha :

— Laissez, les garçons. Vous n’allez pas contaminer vos gants avec son épiderme graisseux. Il va se rappeler sa moyenne BRONZE– et admettre que mon OR+ m’autorise à décider.

— Profite, Vlaamel ! Vos jours sont comptés ! Moi, j’énumère ceux qui me séparent de l’instant où je n’aurais plus à supporter vos gueules de Sang Impur !

— Tu vas écouter la demoiselle, intervint le concierge, arrivé dans le dos de Rosier depuis le début. Tu vas obéir sinon, tu pourrais bien trouver du Veritaserum dans ton café matinal. Là, ça me démange même de t’embarquer en salle blanche, en douce, histoire de t’administrer quelques sorts cuisants.

L’importun rentra dans le rang en maugréant. Hercule mit du temps à se lancer, analysant les paroles de Thibaldus. Elles comportaient une part de vérité proférée sous l’effet de la colère.

« Vos jours sont comptés. Les nôtres, pas ceux de Sigrid en particulier. Un compte à rebours est lancé. Les suprémacistes s’apprêtent à déserter, comme pour la sortie en carrosse. Pour attaquer ? »

La leçon se déroula dans le calme, sous la férule de monsieur Grossel commettant de fréquentes rondes. Ambroisine reprit connaissance dès qu’elle fut alitée mais son état inspira de l’inquiétude.

En cherchant l’autonomie à tout prix, Jacques prenait parfois les consignes de sécurité à la légère et cela lui causait quelques déboires. Plutôt qu’appeler un camarade à la rescousse pour lui appliquer un Têtenbulle, le grand escogriffe choisit de retenir sa respiration au moment de verser l’hellébore fétide dans son chaudron. Avec la cuillère en bois, il fallait fouler les tiges jusqu’à ce qu’elles aient rendu leur sève. Il ne fallait surtout pas respirer les bulles d’ébullition, dangereuses, voire mortelles. 1 Tout en brassant la mixture avec vigueur, il devait ajouter de la poudre verte, une sorte de liant végétal qui conférait la capacité d’enrobage au produit final. Le couvercle de son pot avait pris un peu d’humidité et avait rouillé. Il était coincé. C’est dans de telles situations que les sorciers faisaient la différence en envoûtant la cuillère en bois pour qu’elle travaille seule le temps qu’ils disposent de leurs deux mains pour décoincer le bocal. Il posa le pot de verre, fouilla dans ses affaires et mit en marche le premier prototype de cuillère signé par Hercule, fonctionnant avec des molettes. L’air vint à lui manquer lorsqu’il s’attaqua au contenant. Il cessa soudain de s’acharner, le regard fixe, rivé sur la surface bombée de son chaudron. Un énorme chiffre 3 se dessina sur le bronze.

— Un coup de main ? proposa Sigrid.

Jacques opina. Il versa deux mesures et expira. Intrigué par la vision, il alla se confier à Hercule.

— Je ne t’ai pas dit mais depuis quatre nuits, je rêve d’un chaudron. Toujours le même songe. Et là, je viens de voir le chiffre 3 apparaître sur le… Oh ! Mais quelle andouille ! Je sais à quoi ça correspond.

— Le chaudron de la salle secrète. Nos épreuves. Pourquoi vous apparaît-il ?

— Mais c’est évident, Hercule ! Ambroisine regrette de ne pas avoir la chance d’aller au bout de l’année scolaire. De la chance ! On en a un plein chaudron !

— C’est… c’est… logique, Jacques ! Mais oui ! Merci ! Merci pour elle.

— Le docteur Beauxbâtons ne sera pas d’accord pour que tu entres chez lui.

— J’en fais mon affaire.

Les élèves se hâtèrent de terminer leurs désherbants. Jacques y incorpora une mousse ayant la sale manie d’attaquer les noisetiers. Parce que des fruitiers malades, c’étaient des douceurs en moins à étaler sur les crêpes !

Le sang de ver arénicole, espoir du Belge pour requinquer Ambroisine, était rejeté par ses globules rouges. Une sorte d’autodestruction, programmée par son organisme, désamorçait toutes les tentatives pour entraver l’implacable marche du temps. La femme, affaiblie mais consciente et lucide, exhortait le personnel à se concentrer sur la mise au point de la potion conçue par son élève. Tromdur et ses confrères en étaient à un stade de paralysie avancée. Seuls leurs iris couvrant tout le globe oculaire étaient animés par l’agitation du centre. Ils ne pouvaient plus s’exprimer mais percevaient les conversations. Tromdur entendit tout le bien que la professeure exprimait à propos de l’élève attentionné. Elle était heureuse de partir en sachant que parmi ses étudiants, il y avait des pépites, la relève. Hercule refusait de capituler et voulait faire en sorte d’exaucer son vœu le plus cher : enseigner jusqu’aux examens finaux.

Le garçon disparut dans la section des bureaux, entraperçue à leur arrivée. L’élève ferma la porte. Un sifflement parasita l’ouïe du Gobelin.

— Van Betavende ! Si c’est pour savoir où en sont les essais, je te préviens que…

— Non, Docteur. C’est pour madame Fordecafé.

— Dis-moi.

— L’année dernière, avec mes camarades du Gerbera, nous nous sommes introduits dans un lieu souterrain où nous avons affronté des épreuves pour récupérer le testament Ballessaim.

— Et ?

— Le point de départ est situé dans votre appartement.

— Hein ? Comment… ? Non, laisse tomber. Eugénie.

— Parmi les étapes franchies, l’une d’elles consistait à faire un choix entre cinq breuvages en apparence identiques, du moins pour un profane.

— Mais vous aviez Millefeuille, Vlaamel, Ballessaim, Boulanger dans l’équipée. D’excellents potionnistes, doublés de nez sensibles.

— L’un des chaudrons, le bon choix, contient environ 10 litres de Felix Felicis.

— Dix litres ! Mais ça vaut… des milliers de Gallions !

— J’imagine. Je… je me propose d’y retourner et de ramener le chaudron. Étant donné la valeur monétaire de Felix Felicis, madame Fordecafé refusera d’en consommer pour vivre plus longtemps. Elle préférera la vendre pour alimenter les caisses de l’Académie. C’est tout à son honneur mais si un ennemi, disons le même qui rafla le stock de baguettes de Cosme Acajor ou encore celui qui acheta toutes les larmes de phénix, faisait main basse sur dix litres de chance liquide pour abreuver son armée et lui assurer la victoire, ce serait catastrophique. Je préfère accorder quelques semaines à une enseignante que nous chérissons.

— Bien dit, fiston. Je lui administrerai avec du jus de fruit. J’accepte, à condition de t’accompagner. Après tout, l’entrée se trouve chez moi.

— Je ne serai pas le premier élève à y entrer ?

— Depuis la mort de mon épouse, si. Avant, il y a eu…

— Lucie Boulanger.

— Tu crois ?

— Votre épouse l’aimait beaucoup.

— Je ne sais pas pourquoi parce que cette Lucie, elle était…

La rengaine de l’Oubliette fut répétée à la perfection.

— Ce ne sera pas une partie de plaisir, Docteur.

— J’ai en vu d’autres sur le front de l’Est ! répliqua Alfred en lui donnant une bonne tape dans le dos. On y va tout de suite !

Il se retourna et fit face au tableau. Il délivra le mot de passe hebdomadaire : nerf vestibulocochléaire. Le médicomage n’avait pas changé de marotte ; il interrogea le garçon sur la localisation et les fonctions de l’élément humain. Hercule précisa qu’il était spécial puisqu’il partait du crâne, dans le méat acoustique et se scindait en deux parties aboutissant à l’oreille interne. Le vestibulaire assurait l’équilibre, le mouvement du corps tandis que le cochléaire était dédié à l’audition.

— Cela te vaudrait un OR+ si j’avais posé la question à l’examen. Alors… Visite rapide ! Par là, le salon, ici, la cuisine, ma chambre, celle d’Eugénie avec la salle de bain au fond. Fonctionnel, rien d’extraordinaire.

Hercule remarqua un détail auquel il n’avait pas prêté attention lors de la venue avec Eugénie et s’amusa de la coïncidence. Il suivit l’adulte jusqu’à l’armoire truquée et lui expliqua l’astuce du stéréogramme dans le bois. Il l’incita à fixer le coloris uniforme, en apparence, jusqu’à ce que sa vision lui joue un tour. Au bout d’une minute, Alfred s’écria :

— Par Flamel ! Il y a des morceaux plus foncés ! Incroyable !

Hercule procéda, de mémoire, à la manipulation des pièces coulissantes jusqu’à ce que la porte se débloque. Il invita l’enseignant à descendre l’escalier en premier. Parvenu au sous-sol, l’homme découvrit les deux tunnels. Le garçon lui révéla où le « spécial » menait après cinquante mètres de marche. Le concept de raccourci spatial désarçonna le médicomage. Bien que sorcier, c’était un pur cartésien.

— C’est ce que j’aime, dans la magie, Monsieur. L’émerveillement constant, progressif, qu’elle ne cesse de procurer.

— C’est… stupéfiant ! Qui a construit ces tunnels ?

— Celui que nous allons emprunter, est l’œuvre d’Ambelion Ballessaim. L’autre, j’ignorais qui en était le concepteur, jusqu’à il y a quelques jours. Maintenant, j’ai un soupçon sur son origine.

— Bon. C’est dans cette direction ?

— Oui. Avant de nous engager, je dois m’assurer d’un point.

Il se ferma et ressentit le goût du chocolat laissé par les lèvres d’Eugénie. Baiser sucré, baiser volé.

— Expecto Patronum.

L’énergie positive jaillit de la baguette et prit forme, sous les yeux effarés d’Alfred. Il balbutia :

— Je… croyais que seuls Sean et la petite de Clermont-Tonnerre y parvenaient !

— Je me suis acharné. Grâce à Eugénie.

— Ah bon ?

— Un souvenir reconstitué.

— D’accord. Mais si tu vérifies, cela signifie que… Non. Non non, non ! C’est impossible ! Ils n’existent qu’en Grande-Bretagne !

— Un jour, je vous parlerai de ma passion pour les histoires du passé. Comment l’antagonisme entre un élève Delacour et le directeur, un de vos ancêtres, conduisit ce Delacour devenu commandant des Aurors, mariée à une Ballessaim, ami avec un Auror anglais, à réaliser le coup le plus fabuleux en transférant un authentique Détraqueur dans les sous-sols de l’Académie. Tout cela pour s’assurer que personne ne pourrait franchir l’obstacle.

— Tous sauf de Clermont-Tonnerre.

— En effet. J’étais incapable de le produire avant mon… accident.

— Durant le coma, il se passe des changements physiques, mentaux. C’est à ce moment que tu es devenu Occlumens. Mc Flurry m’en a parlé. Nous avions peur que tu souffres de séquelles. Mais le Patronus…

— Je garde ce souvenir pour moi. Allons-y, Monsieur.

L’adolescent les entraîna dans la cave aux voix et lui fit la démonstration de ce qui survenait si on s’écartait du chemin balisé. Alfred admit que la répétition des messages, jusqu’à submerger, avait de quoi conduire à la folie. Cependant, ce ne fut rien comparé au froid et à la tristesse qui l’envahit. Ce n’était pas une température polaire mais un sentiment qui glaçait de l’intérieur. L’affliction, ce vide abyssal aspirant le bonheur, il connaissait. L’enterrement de Lyna remonta à la surface et scarifia son cœur à coups de scalpel. Le monstre à la face faite d’un maelström se montra. Le médicomage, terrifié, paralysé, se mit à haleter. Il se revit dans l’immense trou d’obus, sous la mitraille, les gerbes de boue.

— Expecto Patronum !

Le Hortza de lumière immaculée fit barrage et contraignit le Détraqueur à la reculade. Le chemin jusqu’à l’armoire fut dégagé et quelques secondes après, élève et maître se retrouvèrent à l’entrée du labyrinthe changeant. Alfred eut besoin d’une minute pour récupérer de l’épreuve. L’expérience l’avait chamboulé et avait balayé les événements heureux des derniers mois.

— J’ai pris… ton avertissement… à la légère. Quelle… abomination !

— La confrontation, même avec un Patronus, laisse des traces. L’Épouvantard prenant la forme du Détraqueur, n’est rien parce qu’il joue avec la peur dans votre esprit, il trompe vos sens. Pas le Détraqueur. Ils ont tué mon oncle Waldo, le privant de tout ce qu’il y avait de bon en lui, jusqu’à son âme.

— Je préfère lutter contre de fichus virus inconnus.

— Moi aussi, Monsieur. Alors… Comment vais-je procéder ?

— Comment ça ?

— Avant, j’avais mon stéthoscope spécial. Il enfermait un morceau d’âme de chamane qui me guidait.

— Qu’est-il devenu ?

— Je l’ai offert. Je ne comprenais que deux mots parmi les phrases prononcées par la chamane tandis que la personne qui l’a reçu, comprend tous les langages.

— Tous ?

— Tous.

— Qui est l’élève qui… ?

— Elle n’est pas élève à l’Académie. C’est une sorcière née pour soigner les créatures magiques. Un talent fabuleux.

— Et pour ce labyrinthe… mouvant ?! Zut !

— Il bouge toutes les vingt secondes. Le marquage ne sert à rien.

— Le transplanage ?

— Impossible. Comme la voyance. Mais… Il me vient une idée.

Il se concentra et se laissa aller à se projeter en avant, au-dessus d’eux. Il commanda à son corps d’avancer tout droit, de bifurquer une fois à gauche, deux fois à droite avant que les cloisons bleutées ne pivotent. Alfred le suivit sans plus de formalité, sachant à quoi l’adolescent se livrait. Il visualisait le but, le labyrinthe et agissait comme lorsqu’il souhaitait voir Eugénie. La méthode prit plus de temps qu’à l’aide du couteau magique de son amie. Il dut commettre plusieurs pauses pour récupérer de l’effort. Ils parvinrent enfin à la salle des potions. Après un rapide examen, l’adulte avoua que ce n’était pas une promenade de santé. Tout était conçu pour embrouiller les sens. Il testa la potion ratée. Une goutte tomba sur le sol. L’explosion produisit une boule de feu d’une bonne cinquantaine de centimètres !

— Comme cette saleté de nitroglycérine !

— Imaginez en avaler une louche, même juste une gorgée !

— Brrr ! Et la chance liquide, à quoi servait-elle ?

Il lui décrivit la partie qu’une élève avait dû se coltiner, bataillant comme une folle, en dépit de la chance ingérée.

— De Laranjeira a bu la chance liquide, n’est-ce pas ?

— Vous faites un enquêteur hors pair, Monsieur.

— Ah ah ! Il le faut bien, pour exercer notre métier, hein ?

— Assurément, répondit le Belge, conscient que le terme « notre », prononcé par Alfred, l’incluait comme médicomage.

Le retour fut aussi délicat et épuisant que l’aller. Hercule ne fut pas mécontent d’en terminer et accepta, de bonne grâce, les conseils de repos. Le docteur mesura, à travers de ces trois épreuves, l’exploit réalisé par le Gerbera. Il décida de stocker le chaudron dans son logis. Il préleva quelques gouttes de Felix Felicis et les masqua dans un mélange de jus d’orange, de citron et de prune de Kakadu. L’administration de la boisson produisit un miracle. Ambroisine se sentit bien mieux et fut capable de quitter son lit. Elle pilonna ses anciens élèves Alphonse, Alfred et Rose pour connaître la composition de ce remède miracle. Ils s’abstinrent de lui révéler une once de vérité. N’ayant pas vu Alfred et Hercule durant une bonne heure, elle les soupçonna d’être à l’origine de ce regain d’énergie. Le garçon battit le fer tant qu’il était chaud et repartit à l’assaut pour avancer les tests de VB51C. Alfred le renvoya paître et lui ordonna de s’occuper de ses devoirs ailleurs.

Grâce à Felix Felicis, administré plusieurs fois par jour, Ambroisine put concrétiser son plus cher désir : assurer ses cours. Lors d’un entretien avec la directrice, elle suggéra qu’Alphonse Dadé prenne sa succession à la rentrée. Agathe s’y opposa. Le centre de soins exigeait une juste alternance d’Alfred et Alphonse. Elle devait recruter un remplaçant à part entière, voire embaucher un second enseignant. Madame Fordecafé regrettait que Noël ne soit pas en âge d’instruire les recrues. Pour elle, c’était le seul digne de prendre sa succession, le garçon cumulant talent, sérieux, intelligence, rigueur et pédagogie. Bien que le professeur Perlenjoie n’ait pas réclamé une œuvre originale aux troisièmes années, Millefeuille avait imité ses aînés en français rédactionnel avec un manuel de potion révolutionnaire.

Entre l’incident survenu après la mort de Magot, le corbeau et un court message de Jeanne pour rassurer son professeur, plusieurs jours s’écoulèrent. Le Belge les mit à profit pour décortiquer le fonctionnement de sa loupe magique parlante. Modifiée, elle lut le manuel de première année de M.E.S et intégra le produit de cette lecture dans la gemme noire contenant la liste des capitales mondiales. Si Hercule demeurait incapable de récupérer la connaissance médicale stockée dans le « jardin » lié à l’Hyperloupe, il pouvait toujours entasser les milliers de dossiers papiers sur des tables, poser sa loupe et enclencher la lecture. La procédure n’intégrerait que le texte normé, pas le descriptif spécial des photographies jointes aux dossiers. Le retraitement prendrait des mois. Mais c’était mieux que rien.

Mademoiselle Delacour lui demanda de la rejoindre dans l’atelier à 22H00. Il emprunta le coffre adéquat, déboula dans un recoin discret de la grange de Patxi et transplana à l’arrière de l’atelier Delacour. Lorsque la fillette le vit dans l’entrée, elle sauta de joie et le gratifia de bises. Elle redescendit de son nuage aussi vite qu’elle y était grimpée et relata la furie de son père découvrant les manuels d’enseignement de première année. Il avait fouillé presque partout mais n’avait pas trouvé le carré magique, ni la baguette qu’elle avait sur elle. Elle avait tout enfoui dans la neige avant qu’il ne la force à remonter pour fouiller la chambre. Quand il était passé au dressing, elle avait craint qu’il ne devine que le coffre avait été ajouté. Elle avait soupiré en s’apercevant de sa disparition. Elle avait conservé les manuels en prétextant qu’elle les aurait eus si l’Académie l’avait acceptée et même avec un précepteur capable de lui apprendre quoi que ce soit de magique, la présence des bouquins aurait été aussi valable.

Elle demanda si le garçon avait eu le temps d’analyser le sang de Magot. Il répondit qu’il ne présentait aucune anomalie. Il avait procédé à l’incinération de la dépouille et avait ramené un sachet avec les cendres pour qu’elle les enterre ou les disperse, à sa convenance. Elle le remercia et sa tristesse s’envola dès qu’elle voulut lui faire la démonstration d’un sort abandonné depuis des semaines. Il s’agissait de l’indispensable Alohomora. Elle réclama l’exécution de Collaporta. Il les lança et elle les contra. Elle fut en mesure d’inverser le processus. Elle sautilla sur place, vivant un ascenseur émotionnel permanent. Il s’apprêtait à la féliciter pour cette réussite spectaculaire lorsqu’une voix les interrompit :

— Qu’est-ce que tu fais ici, Hercule ?!

L’enseignant clandestin se retourna et découvrit Gertha, emmitouflée dans un manteau jeté par-dessus son peignoir. Elle pria les enfants de la suivre jusqu’à son chalet, afin de ne pas attirer davantage l’attention. Une fois réfugiés à l’intérieur, elle exigea des explications. Son fils lui livra toute la vérité, en commençant par la minute où il avait appris l’infortune de Jeanne, la décision inique du Sondeur. Il poursuivit par les sorties en douce, en balai puis par la construction des coffres à disparaître et l’établissement d’un véritable programme d’enseignement sur mesure, appuyé sur la magie émotionnelle de Jeanne, son extraordinaire facilité pour le soin des créatures magiques ou non, sa capacité à communiquer dans tous les langages, sans restriction. Ils avaient laissé de côté les sorts qui ne s’accordaient pas avec sa magie et avaient exploité ses forces. Il l’avait faite entrer dans l’Académie pour l’étude des plantes et des créatures. Elle jouait à cache-cache avec la Coquecigrue, le volatile le plus farouche qu’il connaisse. La meute de Hortzak de Patxi Sallaberry l’avait adoptée et Garra, la Piment Cornu, l’avait expédiée sur son dos. Elle était capable de se concentrer, de ne pas se disperser dès qu’il s’agissait de préparer une potion. Mieux : dans une situation urgente, elle ne paniquait pas. Il cita l’épisode où sa cuisse lui avait joué un tour de cochon. Membre remis en état en suivant les conseils de la fillette.

— Hercule, j’entends ton désir de lutter contre la décision du Sondeur. Je mesure tous les risques que tu as courus pour atteindre ton objectif. Je comprends à quel point Jeanne compte et s’épanouit dans cet enseignement secret, avec son côté interdit bravé. J’ai perçu votre complicité à Noël et je vois pourquoi tu l’as conduite dans les différentes fermes.

— Mère, je n’ai pas fait preuve d’intrépidité pour rien. Jeanne possède des dons uniques et a autre chose à vivre qu’une existence d’épouse modèle pour un sorcier issu d’un bon parti. L’opinion rétrograde de son père me révulse.

Gertha soupira et se mit à tourner en rond dans sa minuscule cuisine-salon. Son fils n’abandonnerait pas son sacerdoce.

— Qu’avez-vous étudié, jusqu’à aujourd’hui ? Jeanne, dis-moi tout ce que tu as appris. Avec Hercule, avec madame Rodriguez et par toi-même.

L’exposé exhaustif, trié par appréciation, dura un bon quart d’heure. Gertha nota les lacunes en anglais, pas maîtrisé par la préceptrice, en sciences, en divination. Jeanne ignorait certains sorts incontournables, basiques mais en connaissait certains plus avancés, étudiés en seconde année. Mieux : elle réalisait un Episkey bien supérieur à celui de certains élèves de CHASSE. Hercule l’avait dotée d’une baguette conçue sur mesures, de toute beauté, avec tout son amour parce que la fillette ne réagissait à aucune autre production. Comme son propre fils à ses débuts. Elle n’avait aucun doute : il s’était reconnu en Jeanne, même si leurs parcours différaient. Lorsque le tableau fut complet, Gertha reprit la parole.

— Je te propose de me charger des enseignements manquants. La divination, je te préviens, je n’avais aucun don mais l’idée est d’étudier des supports. Pour les sciences, l’astronomie, tu verras, ce sera concret, utile. Les deux manques concernent les runes qui sont ardues et la métamorphose qui coince dans ta magie.

— Vous voulez m’apprendre ?

— Oui.

— Quand ?

— Les après-midis. J’en parlerai à ton père et à ta mère. Je leur démontrerai qu’entre moi et madame Rodriguez, nous serons complémentaires pour t’inculquer des éléments utiles.

— Monsieur Delacour va poser la question de la baguette, Mère.

— Peux-tu me la laisser, Jeanne ?

— Oui, répondit-elle avec un soupçon d’hésitation, comme au moment de s’arracher un cheveu.

— Je vais confectionner un joli paquet-cadeau et prétendre que je suis allée l’acheter, pour toi, chez Borodine, à Saint-Pétersbourg.

— C’est un mensonge, Mère !

— Quelle chance que je n’appartienne pas au Gerbera ! confia-t-elle avec malice.

— Ah…

Jeanne éclata de rire et se frotta les mains. Un troisième enseignant, c’était presque comme si elle se rendait à l’Académie. Gertha parla d’une grange abandonnée distante de mille mètres, idéale pour la pratique des sortilèges. Le duo aurait moins de chance de se faire pincer, surtout avec Jeanne s’esclaffant pour un oui et un non. Hercule mit fin à la leçon du jour pour aller, de nuit, avec sa mère, se rendre compte de l’état de la bâtisse. Lorsqu’il appliqua la série de repousse-Moldus, les autorisations d’exercer la magie et les sorts renforçant la structure du bâtiment, Gertha crut être victime d’hallucinations. Son « petit » garçon était bien trop avancé. Elle fut partagée entre fierté, admiration et inquiétude.

La discussion mère-fils s’était éternisée jusqu’à une heure du matin. Gertha avait été très touchée par le drame vécu par Gervais. Même si elle s’y opposait, elle comprenait mieux son comportement hyper paternaliste. Cela ne l’excusait pas d’avoir jeté Hercule comme un malpropre. Les Van Betavende étaient d’accord sur un autre point : ce n’était pas à eux de dévoiler la sinistre vérité à Jeanne mais à Gervais. Plus il tarderait, plus elle nourrirait de rancœur envers lui, comme il en avait autant envers ses propres parents.

C’est l’esprit ensommeillé que le Belge se leva pour ouvrir la porte du Nautilus contre laquelle un importun s’évertuait à tambouriner, sans égard pour sa grâce matinée. Il s’attendit à découvrir Jacques ou même Andrea, voire Sigrid plus hardie qu’au début de leur relation. Ce furent les yeux bridés de Shin, impeccablement vêtu, accompagné de Katarina, qui le fixèrent d’un air suspicieux.

— Vous ? Que se passe-t-il ?

— Bonjour, Hercule. Nous avons des nouvelles à vous communiquer.

— Entrez ! Stoppez les machines ! Capitaine à la barre ! Réunion de crise.

La pièce, envahie par le ronronnement des moteurs, cessa le tangage mettant à mal les invités. Ne subsista que le clapotis des vagues sur la coque. La couchette disparut et deux sièges en métal télescopiques se déployèrent depuis le plafond.

— J’ai enfin pris le temps d’aller consulter les registres sorciers japonais où vous savez. Je n’ai pas eu à chercher longtemps. Maître Araii, mon défunt professeur de Divination, était le petit-neveu d’Akari Araii.

— Étonnante coïncidence.

— Pas tant que cela. Arai est un patronyme moyennement répandu mais le double i est très rare.

— Oh…

— J’ai reçu une réponse à mon courrier au ministère, Hercule. De la main du commandant des Samaurors, Tenga-San, en personne. Il écrit avoir pris très au sérieux notre hypothèse, car la soudaineté du changement de personnalité de Kenji Makoto, la perversion, la brutalité des crimes, pourrait être la signature d’un yokai.

— Et le trésor Byodo-In ?

— Il s’y est rendu. La tête était sur la lance.

— Ah… Fausse piste.

— Pas du tout. Le personnel, interrogé, a avoué qu’elle était tombée. Elle a été remise en place. Hercule… Cet incident pourrait expliquer qu’il a été contraint de prendre possession d’un corps et qu’il n’a pas eu l’opportunité ou le temps matériel de se régénérer. Ou bien, peut-être la tête est-elle périmée, depuis tout ce temps.

— Cela se tient. Autre chose ?

— Le commandant écrit qu’il va diffuser une annonce pour que la population soit à l’affût des changements de personnalité, des nuages noirs, surtout chez les personnes à la fois influentes, puissantes mais aux capacités de défense moindres.

— C’est parfait. Il a été sensibilisé et qui mieux qu’un Japonais, au courant des méfaits d’Otakemaru, pour le combattre ! Rien d’autre ?

— Si, Hercule. Une… bizarrerie… Vous savez, à noter… Je…

Katarina, silencieuse jusque-là, prit le relais et avoua :

— La tête s’est détachée à la suite d’un séisme anormal, localisé à la salle du trésor. Le 11 mars 1918.

La date maudite ne cessait de tarabuster l’esprit surchauffé du Belge. Il était à l’origine de tout ! Otakemaru, Makoto, les meurtres, les disparitions, les violences. Tout ! La boîte de Pandore avait bien été ouverte par lui et l’humanité courrait à sa mort avec le démon en semi-liberté, attaché au corps de Makoto, une victime, rien de plus. Il se fustigeait d’avoir inventé ce maudit sortilège. Il ne pouvait plus inverser le cours du temps, à moins de le remonter, de se rencontrer, de s’avertir du danger mortel relâché sur la Terre avec Fulguram Tempus Fugit, de se convaincre d’y renoncer et de mourir à son retour sans la garantie d’un futur modifié. Il suffisait d’embarquer des réserves de vivres, d’air et d’aller dans le degré 180, d’y transplaner autant de fois que nécessaire et d’en ressortir le 11 mars 1918. Combien de transplanages ? Son corps tiendrait-il ?

Le garçon croisa le regard de Jacques, intrigué. Hercule lui sourit. Il lui adressa un signe pour lui faire comprendre qu’il désirait discuter avec lui. Puisque Jacques était protégé par le pendentif autrichien, Hercule était décidé à lui faire quelques révélations à propos des raccourcis spatiaux. Après le petit-déjeuner dominical, il l’invita dans la salle du Sondeur. Il mentionna le monde minéral et Uagadou où il avait affronté le Nundu. L’adolescent devina qu’il existait d’autres chemins. Hercule dévoila l’existence de LA bibliothèque et expliqua que pour s’y rendre, il fallait s’entourer d’un luxe de précautions pour agir au nez et à la barbe des autres élèves et des enseignants. Face à ces contraintes, Hercule s’était créé son propre raccourci. Jacques soupçonna que l’arbre généalogique d’Hercule avait été bâti grâce aux documents trouvés dans LA bibliothèque. Il voulait construire le sien pour identifier des similitudes avec ses récentes constatations.

Guidé jusqu’au coffre adéquat dans le Nautilus, Boulanger s’extasia face à l’immensité de l’antre de Johannes. Chemin faisant, il attaqua, bille en tête :

— Hercule… Tu sais, le chiffre sur le chaudron…

— Ce n’était pas un souvenir opportun, ni même une déduction logique. Vous l’avez vraiment vu.

— Comme je te vois. Comme le Quidditch ! Je l’avais bien annoncé.

— Dans les proportions catastrophiques qui ont affecté le sport populaire.

— Et au Portugal, dans le tunnel, quand je me suis gouré parce que j’avais mémorisé la section à l’envers. C’est pas un hasard. Dans ma famille, il y a Adeline qui peut voir le futur immédiat et la directrice Bonnelangue, aussi. Je me suis dit que je devrais fouiner dans mes ancêtres. Ça expliquerait. Et puis, ça me permettra de crâner un peu, si je trouve un nom célèbre.

— Je vous aide.

Les amis se répartirent la tâche. Hercule explora la branche paternelle tandis que Jacques fouilla du côté de Janine, née Lambert, sa mère. Détail amusant et somme toute, assez logique, de la part la proximité géographique, ses parents avaient tous deux de la famille espagnole très proche. Le grand-père de Firmin Boulanger se nommait Juan Rodriguez. Le Cracmol se souvenait avoir entendu parler de l’épouse de Juan, Maria. Elle s’appelait Petrescu et était roumaine. Hercule suggéra à son associé du jour de fouiller du côté des Roumains, la divination occupant une place de choix chez ce peuple et ses sorciers. Hercule fut le premier à faire une découverte notable.

— Jacques, vous avez parmi vos aïeux, un patronyme connu dans le Quidditch.

— Ah bon ? Qui ?

— Votre arrière-grand-mère est née Bénédicte Galarza. Un nom basque, lié à Gisèle Galarza, l’intrépide gardienne des Pimentines d’Espelette.

— C’est sûr ! De mon côté, c’est du 100 % roumain. Tu sais que ma grand-mère le parle ? Elle m’a appris quelques mots. Je suis à Elena Enescu, la mère de Maria. Fille de Nadia Arapu et Costin Enescu. Ce mot-là, profesia, veut dire métier, profession. Et fierar, c’est forgeron. Sûrement parmi les Moldus. Sa femme s’occupait des quatre frères et des deux sœurs de Maria.

— De grandes familles.

Jacques crut, à plusieurs reprises, qu’il allait manquer le sacro-saint déjeuner. Son acolyte lui rappela que LA bibliothèque était faite pour prendre son temps et que sa montre n’accomplirait qu’un tic toutes les cinq secondes.

La branche des Lambert, famille de Janine, apporta un lot de surprises. Il y eut d’abord Madeleine de Bazincourt, cinq générations au-dessus de madame Boulanger. À la sixième génération, Hercule décrocha la timbale avec Valentine Beauxbâtons, née en 1641 et décédée en 1732.

— Beauxbâtons ! Mince ! Si elle avait bénéficié du droit d’aînesse, je serais l’héritier de l’Académie !

— Valentine a épousé Edmond Lambert et de fait, a perdu son titre. Désolé ! Edmond dont la génitrice se nommait… Ça, par exemple !

— Quoi ? Vas-y ! Dis-moi !

— Marie… Feuillade.

— Feuillade ? Comme Bérénice ? Ça donne un cousinage à… sept degrés ! Je peux pas l’épouser !

— L’héritage est dilué depuis longtemps, comme un fond de sirop de menthe avec un litre d’eau.

— Ah ah ah ! Bon, ça va, alors.

— Vous pourrez l’épouser.

— Qui te dit que je veux la marier ?

— Vous. Pas moi, taquina Hercule. Oh mais…

— Quoi d’autre ?

— Le père d’Edmond Lambert se prénomme Casimir.

— Oui et ?

— Il est né à Namur. Il est belge.

— Si ça se trouve… commença Jacques.

— Jacques, j’ai des Lambert du côté des Maertens. Attendez…

Il fouilla dans son immense parchemin, complété avec Côme Cielen. Siebe Maertens, le petit-fils de Côme, héritier du grimoire, avait épousé une Josépha Lambert, sœur de Dirk Lambert, à l’origine de la branche maternelle de Jacques.

— Regardez !

— On est cousins. Au… dixième degré. C’est fou ! Eh bien, cher cousin, viens voir ce que j’ai dégoté. Lis et explique-moi ça !

Hercule remonta le fil suivi par le Cracmol, un peu au hasard. Il en était à l’arrière-grand-père d’Elena Enescu, un certain Piotr Olanescu, né en 1490.

— Alors ?

— Ce nom ne m’est pas étranger. Qui m’en a parlé ? Mais… il…

— Ah ben oui, ça te choque aussi ! Les registres, remplis à la perfection et là, paf ! Pas de date de décès ! Il faut se méfier. Tout n’est peut-être pas exact, notamment les métiers. La rubrique « Profesia » indique « Ghicitor ». Je ne connais pas ce mot.

Hercule empoigna sa baguette et le mot se révéla à ses yeux.

— Devin. C’est un mot pour désigner la diseuse de bonne aventure.

— Non… Vrai ?

— Il était devin. Nous en tenons un. Un homme, en plus. Je… J’ai une idée en tête. Monsieur Gutenberg ?

— Oui, mon jeune ami ? fit le fantôme en effaçant la vingtaine de mètres le séparant du duo en un éclair. Que puis-je pour vous ?

— Dans ce registre, il est écrit qu’un certain Piotr Olanescu, né en 1490, était devin. Aucune date de décès n’est inscrite. Cela m’énerve de ne pas me rappeler…

— C’est un oubli de notation dans le registre. Voyons… Mais non ! Absolument pas. Piotr Olanescu… Il y a un article sur lui dans Tiganul Zburator, le quotidien lu par la majorité des 1500 sorciers de la communauté roumaine. Il date d’octobre 1920. C’était à l’occasion de la parution de son dernier livre. Il a publié plusieurs titres sur ses prédictions mais celui-ci, récent, intrigant, porte sur le… sang.

— Il est toujours en vie, murmura Hercule. C’est le vampire dont le Sondeur m’a parlé ! Le doyen de l’humanité, les Flamel mis à part.

— Les vampires ont des pouvoirs spéciaux, affirma Jacques. Ils ne sont pas toujours sorciers mais leurs talents sont inattendus. Le livre de mon ancêtre, comment qu’il s’appelle, m’sieur Gutenberg ?

— L’héritage de notre sang. Monsieur Van Betavende, je crois, sans comprendre les détails, qu’il a cherché à percer des mystères au cœur du liquide vital.

— Son expérience doit être fabuleuse. Faire sa connaissance serait fantastique !

— J’ai un ancêtre âgé de 430 ans ! Ton Néo-Zélandais peut se rhabiller.

— J’ai perdu, vous avez gagné.

— Je continue à chercher, décida le Cracmol.

Jacques découvrit que la grand-mère de Piotr n’était autre qu’Iléana Bánffy, son modèle. Il fit alors un aveu à Hercule qui approuva la démarche.

Pala. Ou « Pas là ». C’était le nom, sous forme de boutade, retenu par Jacques pour son Dirico dessiné, peaufiné, puis encré avec cinq couleurs différentes, fabriquées en parfaite synchronicité, comme l’exigeait le rigoureux processus du tatouage magique. Pala, un pied de nez pour une créature qui, si elle était prise pour cible, ne serait pas là où on l’attendait.

Hercule contrôla la partie des runes exprimant l’identité de la créature choisie.

— Aucune erreur. Vous êtes déterminé ?

— Plus que jamais ! Je le veux, Hercule. Comme Iléana. Tu m’as donné le moyen de me protéger. À moi de chercher de quoi répliquer si on m’agresse. Et vu le contexte général en France, je dois être prêt.

— De ce point de vue-là, je ne peux que vous approuver.

Le Belge éjecta sa baguette et prononça le sortilège de transfert du Dirico sur le bras gauche, de l’épaule au coude. Le Cracmol serra les dents. La douleur surpassa son imagination. Le Belge ne s’en tint pas à cette action magique ; il demeura dans l’antre de verdure, aux côtés de son ami. Le calvaire dura près de 45 minutes. Chaque nuit, il revivrait l’enfer.


1 25 grammes d’hellébore fétide suffisent à abattre un cheval de 500 kilos.

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