Beauxbâtons - 4 énigmes et un enterrement

Chapitre 27 : Sortilège 27 : l’aveu

9967 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 11/10/2026 14:10

Vampire. Le mot fut lâché devant le Gerbera au complet. En dépit du risque couru, Barthélémine refusa d’exclure les Cracmols. Dans l’esprit de nombreux sorciers, le vampirisme sonnait comme une malédiction, au même titre que la lycanthropie. Elle voulut éclaircir toutes les zones d’ombre.

Après avoir livré la vérité nue, elle lâcha les détails : les servitudes réelles malgré les lois les abolissant, l’envoûtement subi par sa mère, l’arrivée d’un enfant différent, les dons sanguins, le miracle de l’Académie, la dégradation de son état, l’aide providentielle d’Hercule, mêlée de sacrifice – elle insista sur le terme –, l’acharnement du garçon à mettre au point une solution, la vie normale depuis, bien plus aisée que celle d’un jeune sorcier infecté par un Obscurus ou qu’une adolescente contrainte d’avaler un breuvage chaque soir, comme Valentine. Ensuite vinrent les questions dont les plus farfelues, concentrées dans la bouche de Jacques.

— Est-ce que tu as peur de l’eau bénite ? Des crucifix ? Tu peux manger de l’ail ou pas ? Tu dors dans un cercueil ? Est-ce que le soleil peut te brûler ?

— Je vous rappelle que ma mère et mon papa de cœur, sont des Moldus. Ils sont croyants, de confession catholique et m’ont baptisée. Je n’ai pas transformé l’eau bénite en vapeur, je n’ai pas fait jaillir de flammes, de geyser, je n’ai pas souffert. Je porte même une croix offerte par ma marraine et une médaille de Saint-Michel. Rien de tout cela n’est vrai. Je suis une sorcière avant tout. Ma condition de demi-vampire suscite une faim spéciale, comblée une fois par mois. C’est dû à la forte carence en fer de mon sang, fer qui transporte l’oxygène. Quand il faut me nourrir, c’est comme une envie de future mère sauf que ça ne passe pas. Je ne me transforme pas plus en chauve-souris, je peux manger autant d’ail que je veux et heureusement, car j’adore le goût de l’ail et des mets piquants. Je dors dans un hamac, bien plus confortable et pratique qu’une caisse en bois. Border un lit là-dedans, quelle plaie ! Quant au soleil, je suis une fille des îles, c’est mon ami !

— Est-ce que tu es plus forte ?

— Oui, Andrea. Quand mon nourrissage mensuel a lieu, je récupère mes forces et je deviens dix fois plus forte que Jacques. Cela dure une grosse journée. Ensuite, ça décline. Depuis que j’utilise le sang inventé par Hercule, mon surcroît de puissance tient deux semaines.

— Est-ce que tu es… immortelle ?

— Je ne le pense pas, Andrea. Je mourrai un jour.

— Si rien de fâcheux ne t’arrive, tu viendras à nos funérailles ?

— En théorie, oui, si on se fie à la longévité des vampires. Comme je ne le suis qu’à moitié, ma vie sera plus courte.

— J’ai posé une question au Sondeur, à ce propos, intervint Hercule. Je voulais savoir qui était le sorcier le plus âgé, hormis les Flamel. Sondeur est en relation avec tous les sorciers et il m’a assuré que le plus vieux est un vampire né en 1490, en Roumanie, où il vit toujours.

— Ah ben merde ! jura Andrea. Le gars a 430 ans ! Il doit être en miettes ! Ça me casserait les pieds de vivre autant de temps et de ne plus pouvoir faire de sport pendant 370 ans ! Le cauchemar !

— Ne trouves-tu pas dangereux de me faire cette révélation, ainsi qu’à Jacques ?

— Tu sais, Bérénice, tu es ma meilleure copine depuis notre arrivée et mon secret me pesait tellement. Je voulais te le révéler, à toi plus qu’à quiconque. Je crois que le Sondeur l’a perçu et m’a placé parmi vous parce que le Gerbera est l’ordre le plus protecteur, le plus bienveillant de l’Académie.

— Tu n’as jamais eu envie de mordre quelqu’un ? osa Andrea.

Elle opina.

— Si, une fois, en voyant beaucoup de sang et en ayant une faim terrible. J’ai une astuce pour me couper l’envie.

Après avoir frémi en se remémorant la scène, Hercule ricana.

— Quoi ? Tu sais ?

— Il sait, oui.

— Et c’est drôle ?

— Oh que oui ! assura le Belge. Dites-leur !

— Je me mets à penser à Rosier et rien qu’à l’idée de mordre sa chair avariée, j’ai envie de vomir.

La scène suscita l’hilarité des témoins, hormis celle d’Umbelina, silencieuse. Sigrid souligna que l’Urticant devait avoir un goût de gomina bien graisseuse.

— Est-ce que les vampires ont des dons spéciaux ? demanda enfin la Portugaise. J’ai entendu dire qu’ils avaient des capacités peu courantes, comme la voyance.

La Marie-Galantaise interrogea Hercule du regard et il fit un petit geste avec son pouce et son index, que la jeune fille interpréta comme un encouragement à en révéler une petite portion.

— C’est le cas. Par exemple, je peux vous affirmer que Rosier a déjà tué.

— Tu détectes les sortilèges de la mort ?

— Non, Laurine. Je sens si une personne a déjà commis un meurtre. Peu importe la manière. Plus elle l’a fait de fois, plus ma révulsion est forte.

— Tu te sens dégoûtée ?

— À en trembler, à en avoir une nausée effroyable. Rosier, c’est le pire de tous les élèves de l’Académie. Chez lui, tuer est devenu une seconde nature.

— Il a assassiné des sorciers ?

— Je penche pour toutes sortes de créatures et aussi des elfes de maison.

— Des elfes ? Par Flamel ! s’insurgea Katarina. C’est un crime, en France.

— Loi ou non, à mes yeux, tuer un elfe ou un sorcier, c’est la même chose. L’assassin d’un jour le demeure pour toujours.

Umbelina regretta d’avoir posé la question. Barthélémine la fuyait comme la peste. Comme Emma, méfiante. Comme Flèche, le Fléreur. La petite Bréguet, attentive au moindre mot du discours de la Caribéenne, fut sur le point de se lever pour se confier mais Hercule interposa sa main pour l’en empêcher. Il chuchota :

— Plus tard, Emma. Laissons-les digérer cette nouvelle fracassante.

— Mais…

— Charlotte Corday, souffla-t-il au creux de son oreille.

Elle en perdit toute velléité d’opposition. Comment avait-il découvert ce secret ?

Elle se cala dans son siège et écouta la nouvelle salve de questions lancée par Jacques, fasciné par la révélation du jour.

Sigrid profita de l’occasion pour expliquer son changement physique. Elle décrivit sa précédente apparence à Emma pour qu’elle mesure la différence. Elle se contenta de parler d’un parasite bien connu, nourri par des frustrations, absorbant son énergie, la faisant paraître comme un être chétif, timoré. Grâce au travail incroyable de Noël, aidé d’Hercule et d’une mystérieuse tierce personne, pour préparer la plus fantastique potion Repulsa de l’histoire de la magie, elle était parvenue à se débarrasser de son hôte indésirable. Elle avait vécu des heures d’angoisse et le prix payé en retour, son étrange chevelure et ses yeux dépigmentés, était très minime. De l’aveu général, sa coiffure blanche lui seyait à merveille. Jacques désira faire suite au grand déballage et ajouta une couche fantaisiste en affirmant qu’Émile Picaillou, le ministre de la Magie, était sa création et qu’il dirigeait la nation sorcière depuis l’école ! Il fit rire tout le monde, ce qui conforta Sigrid dans son désir d’exploiter son talent comique.

Un peu plus tard, Emma rejoignit Hercule à bord de son Nautilus. Lorsqu’il ouvrit la porte d’acier, Flèche en profita pour s’infiltrer.

— Passager clandestin à bord ! Le petit malin ! Ça lui arrive de gratter à la porte.

— Il veut sa chatière.

— Il en veut à toutes les portes.

— Sauf chez Umbelina.

— Il faut bien une exception. Mais… Rhooo… Flèche, vous devez comprendre, mon jeune ami, que je ne suis point votre maître.

Elle referma la porte. Le Fléreur inspecta le nouvel univers de métal gris, riveté, très industriel et moderne. Il poussa un miaulement rauque et se frotta aux jambes du garçon.

— Il est entêté. Capitaine à bord ! Abaissez le paddock.

Les chaînes se déroulèrent et la couchette s’aligna à l’horizontale. La créature sauta sur le matelas et se pelotonna avant de ronronner.

— Tu es incorrigible ! pesta Emma.

— Le chenapan ! Il a eu ce qu’il désirait.

— Hercule…

— Emma ?

— Comment… ? Qu’est-ce que tu sais ?

— Je sais qui est la vraie Charlotte Corday. Une Moldue qui se rendit coupable d’un crime. Lorsque j’ai vu ce nom dans le registre de l’hôpital Bonpied, j’ai supposé qu’il était d’emprunt. J’ai fouiné dans les documents de différents hôpitaux sorciers. Le patronyme y apparaissait à des dates successives. 14 établissements en tout. De l’Oural aux États-Unis. Même en Afrique. Le problème du patient était similaire : pensées confuses, crise identitaire, idées incohérentes, propos scandaleux. Les traitements proposés variaient peu et la durée d’hospitalisation allait de deux mois à une demi-année. L’issue était identique : le « malade » ne présente pas les désordres psychologiques cités par la famille. Comme j’ai travaillé à l’hôpital Bonpied et que j’y ai conservé de précieux contacts, j’ai envoyé une copie de la photographie que nous avions faite, peu après la rentrée. On vous a reconnue. Une patiente à demeure vous a aussi identifiée. Juliette Pasteur.

— Tu connais Juliette ?

— La sorcière la plus intelligente. Un esprit stupéfiant. Et une amie avec qui je collabore pour une grande invention.

Il prit le temps d’inspirer profondément avant de la questionner.

— Que vous a-t-on fait, Emma ?

— Les Bréguet refusent ma tolérance, mon amour des créatures magiques et mon désir de justice. Je voudrais que les elfes soient libres de choisir leur famille, leur emploi et qu’ils gagnent quelques Gallions, qu’ils puissent se vêtir correctement.

— Je suis d’accord avec vous, Emma. Voyez-vous, je poursuis un rêve. Créer une sorte de sanctuaire, de refuge pour les animaux magiques. Bianca Toscanini va même plus loin en imaginant des logis au cœur des habitats animaliers où ce sont les sorciers qui seront enfermés et les créatures en liberté. Si des elfes venaient assurer des services liés à la restauration, à l’hôtellerie, je n’imagine pas qu’ils aient l’air miteux et maltraités. Au contraire ! Que leurs tenues soient impeccables et qu’ils soient fiers de travailler contre une rémunération honnête, sachant qu’ils seraient logés, nourris, ça va de soi. Emma… Que vous a-t-on fait, précisément ?

— J’ai dû avaler des tas de potions. J’ai subi des sortilèges Doloris et d’autres sorts qui ont laissé des traces, des marques visibles, des cicatrices. Des brûlures. Des éclairs, aussi et des breuvages pour m’effacer la mémoire.

— Vous n’étiez pas Occlumens, à la naissance, n’est-ce pas ? Vous l’êtes devenue.

— Comme toi, si j’ai compris ce qui t’est arrivé l’année dernière.

— J’ai forgé une carapace. Impénétrable ou presque.

— Pourquoi dois-je attendre de le dire aux autres ?

Il agita sa baguette pour s’assurer d’un Assurdiato s’appliquant aussi au Sondeur.

— Disons que vous ne devez pas tout dévoiler. Surtout pas ce collier.

— Quoi ? Ce pendentif ? Cette babiole ne vaut rien, hormis la chaîne, en or. Sa valeur ne vient que de la personne qui me l’a offerte.

Elle la sortit de sa chemise. L’améthyste accrochée avait été taillée en forme de poire terminée par des facettes. Il en estima le nombre et détermina que la table n’excédait pas 50 % du diamètre au plus large.

— Vous savez pourquoi l’Anglais est ici ?

— C’est un échange scolaire avec Poudlard, c’est ça ?

Il répondit par la négative et lui exposa ses soupçons à propos de Nott. L’Anglais cherchait la pièce manquante d’un œuf de Fabergé, enchanté, doté d’une mécanique horlogère Bréguet. Avec ce morceau, il complétait l’objet volé à une tsarine, un artefact capable d’endormir une ville entière. Il avait été dérobé par un voleur audacieux, assassiné par la tante de l’Anglais.

— Vous ne devez en aucun cas vous retrouver seule face à lui, à Rosier et à leur bande. Promettez-le !

— Je jure.

— Bien.

— Tu me fais visiter ?

— Attendez ! Nous allons corser la visite. Capitaine à la manœuvre.

Un gouvernail articulé se désolidarisa du plafond et se déploya devant le garçon.

— Périscope !

Le tube d’observation coulissa ; Hercule fit défiler les différentes vues disponibles et lui demanda d’en choisir une. Elle élut le miroir dissimulé à l’arrière de la serre, offrant un panorama sur le bois du domaine.

— Hum… Météo maussade. Barre au 180 ! En avant, 10 nœuds.

La pièce se mit à vrombir, le sol trembla.

— Alerte avion de reconnaissance ! Plongée immédiate à 100 mètres !

Le plancher bascula et Emma s’agrippa à la barre, riant aux éclats.

— Grenades sous-marines ! Accrochez-vous !

On entendit un bruit d’explosion et les parois tremblèrent.

— Mais c’est fou ! Comment tu as réussi à faire tout ça ? C’est le Sondeur qui…

— Plus ou moins, comme je l’ai expliqué. Plus c’est compliqué, plus cela fait appel à des enchantements enchevêtrés, moins le Sondeur peut l’accomplir car cela dépasse la seule puissance sorcière.

— Il y a quoi, comme pièce, après ?

— Allez, venez.

Il lui dévoila cinq des six compartiments. Lorsqu’il indiqua que l’ultime était secret, intime, elle demanda si Eugénie, qu’elle ne connaissait que de nom, était concernée. Ses yeux furent inondés de larmes.

Les élèves des niveaux BANQUET n’avaient jamais cours le samedi matin, sauf les ressortissants étrangers ne maîtrisant pas le français. Si Bianca, Jacques et Hercule consacraient le début du week-end à la serre et à la ménagerie, les autres étudiants, du moins les sérieux, se retrouvaient à la bibliothèque, au laboratoire de potions, dans une classe ou dans la salle blanche. Hormis chez Lonicera dont le pavillon mettait l’accent sur l’esprit travailleur, les jeunes sorciers demeuraient rarement cloîtrés dans leurs chambres. Même au Gerbera où il était possible de tout accomplir sur place, seuls Noël, Séraphin et Hercule avaient aménagé leur espace individuel comme une réplique miniature du château.

Sigrid n’appréciait pas de rester des heures dans sa chambre même si, désormais, elle était conçue comme une salle de cinéma avec des affiches de films épinglées aux parois. Celle du Voyage dans la lune, de Georges Méliès, que la jeune fille rêvait de voir autrement qu’en format papier, avait une place de choix.

Le carter, l’optique et les engrenages de la caméra sorcière étaient achevés. Réaliser des pièces originales, en s’inspirant de la copie moldue, était à sa portée. Lancer le charme Circumrota avec sa baguette pour actionner le pignon maître et entraîner le défilement de la pellicule, tout en couplant l’ouverture du diaphragme pour impressionner le support, était enfantin. Mais associer ces fonctions à un bouton Enregistrement, à la vitesse de 24 images à la seconde, était impensable en l’état de ses connaissances sorcières. D’autant qu’à l’instar de Méliès, l’inventeur des trucages cinéma comme le fondu, la surimpression, l’incrustation, elle désirait stopper l’enregistrement, revenir en arrière et imprimer une seconde fois la pellicule. L’aide d’Hercule était incontournable même si le garçon lui avait fourni un livret avec tous les enchantements de base en gaélique écossais. Le Belge créait des fonctions complexes avec une aisance déconcertante. Il ne couchait même plus les séries d’envoûtements sur le papier ; elles s’organisaient dans son esprit et il les dictait au phonographe s’il avait l’utilité de les rejouer. D’après lui, Juliette Pasteur était à un niveau stratosphérique de complexité. Il la pensait capable de donner naissance à une intelligence comme celle du Sondeur.

Si la caméra était avancée, le projecteur, essentiel à la naissance du cinéma sorcier, n’en était qu’aux schémas sur parchemin. L’élément indispensable, la source lumineuse, manquait à l’appel. Concentrée sur ses brouillons où elle tentait de faire correspondre, sans réussite, des enchantements individuels à des boutons poussoir, elle ne fut pas en mesure de détecter la présence d’un élève entré dans la salle de cours qu’elle occupait. Il l’observait en secret, hésitant à se montrer. Le « voyeur » buta dans une chaise qui grinça sur le sol. Sigrid se retourna et sourit.

— Bonjour, Roland.

— Salut, Sigrid. Euh… Je…

— Oui ?

— Hum… Euh… Je voudrais… te parler de… bredouilla-t-il en ne sachant que faire de ses mains en mouvement, triturant ses cheveux, son nez, son menton, tandis que ses jambes tressautaient.

La jeune fille laissa ses travaux en plan, se leva et vint se planter à cinquante centimètres de lui. Les oreilles du Belge rougirent.

— Tu as un souci ? Tu as reçu un sort ?

— Non, non. Je… j’aimerais… te demander… te poser…

— Une question ?

— Oui.

— Laquelle ?

— Euh…

— Tu as oublié ?

— Non. Tu sais, je me suis entraîné. Je me suis motivé, depuis plusieurs jours. Je me suis convaincu que j’arriverais à te demander de…

— Si c’est t’accompagner au bal, je préfère être très claire ! lança-t-elle sur un ton déstabilisant.

— Ah…

— C’est un grand oui. Avec plaisir !

— Ah bon ? C’est… vrai ?

— Je serai très honorée d’être au bras du garçon qui a mené l’assaut sur Lindoso.

— Oh… Merci. Je… Je pensais que tu irais avec Boulanger. C’est le vrai héros de la bataille. Des deux batailles, en plus !

— Jacques a été inouï, courageux. Il va au bal avec Bérénice. Je suis libre.

— Tu aurais pu y aller avec Van Betavende ou des tas d’autres cavaliers.

— Ils ne se sont pas bousculés pour demander. Toi, tu as trouvé le courage.

Il avoua qu’il trouvait cette demande plus compliquée qu’enfourcher un balai pour attaquer une cible. La comparaison la fit sourire : elle ne s’imaginait pas, débarrassée de Victoire la psychopathe et de l’Obscurus létal, générer un effroi incompréhensible. Il en vint à des détails pratiques.

— Tu as une robe de bal ?

— Oui. Et toi, un beau costume ?

— Tout neuf, acheté cet été. J’espère juste que je ne vais pas faire une nouvelle poussée de croissance. L’année dernière, entre l’été et Noël, j’ai pris dix centimètres. Au bal, on voyait mes chaussettes.

— Si tu as un ourlet avec un bon surplus de tissus, Alonzo peut t’arranger ça en un tournemain. Sans faux pli. Il crée de la vapeur chaude avec sa baguette. Ça défroisse tout. Un sort comme Islandis quelque chose.

— Mais oui ! Alonzo ! C’est le meilleur. Des fois, je suis distrait.

— J’ai remarqué, le taquina-t-elle.

— Ah bon ? Quand ?

— Pendant le club d’Hercule. Linda monopolise ton attention ?

— Linda ? Sûrement pas ! C’est…

— Oui ?

— Euh… Je… Non, c’est… toi. J’adore ta… chevelure. Je la trouve fantastique, vivante. Je… je peux pas m’empêcher de l’admirer et à chaque fois que je le fais, je me rends compte que tes yeux ont changé de couleur. Je ne sais pas ce qui t’est arrivé, cet été. Mais ça a tout bouleversé et pas seulement l’aspect physique. Non, tu es différente. Comme si tu étais débarrassée d’un masque ou comme quand une chenille mue en papillon. Tu vois ce que je veux dire ? Avant, on avait l’impression que tu portais un fardeau et à présent, tu en es déchargée.

— C’est le cas, Roland. Je t’expliquerai, un jour, ce qui est arrivé cet été.

— Je prendrai le temps de t’écouter. Je te laisse travailler. Comment tu fais ça ?

— Quoi donc ?

— Le morceau de quartz. Il brille légèrement. Il y a comme une petite lumière.

— Lorsqu’on prononce une certaine phrase, il s’active ainsi et attend une liste d’enchantements. Après la prononciation du sort final, il arrête son écoute et s’éteint. Ensuite, on peut activer l’envoûtement complexe qu’on lui a inculqué.

— C’est en Arts Magiques que vous voyez tout ça ?

— Oui. On étudie les minéraux, les bijoux, cette année.

— Ça, c’est costaud. C’est l’avenir des communautés sorcières. Il faut des cerveaux comme les vôtres, pour assurer le progrès sorcier.

Elle éclata de rire et avoua qu’elle ne comprenait pas un dixième de ce que Hercule réalisait. Le vrai cerveau de la bande, c’était lui. Elle aurait besoin de son aide pour son projet, comme la plupart des élèves. Hélas, l’emploi du temps de son comparse belge était aussi garni que celui du ministre de la Magie ! Il se consacrait à la ménagerie, puis à son club. Il prolongeait avec Roland pour établir de nouvelles stratégies afin de battre les suprémacistes durant l’heure de duel aérien. Ensuite, il fabriquait une à trois baguettes et le soir, peu après le repas, il disparaissait. Elle ne voyait pas comment attirer son attention.

Roland s’éclipsa, trop fier d’avoir décroché son rendez-vous annuel avec la plus belle et la plus intelligente sorcière. Sigrid reporta son attention sur le quartz à la faible luminosité. Hercule en avait une centaine à préparer et à expédier au Sorcier Moderne, pour les cuillères et à la Poussette Prodigieuse, pour les hochets.

Soudain, elle se sentit lasse, comme privée de volonté. Une main de petite taille, tenant une baguette tordue, bascula son front en arrière. Un flacon lui fut mis entre les mains et une voix féminine lui ordonna :

— Avale ça !

L’inconnue enfonça la pointe de sa baguette dans la tempe et l’ordre murmuré dans le dos de mademoiselle Vlaamel fut répété :

— Impero ! Bois jusqu’à la dernière goutte !

Incapable de résister, la future cavalière de Roland dévissa le bouchon et avala le contenu d’un trait. Elle se sentit détendue, incapable de s’échapper. Le breuvage n’était pas une banale potion de sérénité. La porte de la classe se verrouilla.

— Dis-moi ce que Van Betavende sait sur le ministre de la Magie française.

Elle n’opposa aucune résistance au Veritaserum et commença par l’enlèvement mensonger de Picaillou à Noël 1919.

Lorsque Hercule, douché, récuré et saupoudré de Tergeo après sa séance matinale à la ménagerie, entra dans la classe où Sigrid travaillait, pour l’inviter à ranger son attirail, il ne s’attendait pas à sa réponse.

— Déjà ? Mais nous sommes sortis de table il y a une grosse heure ! Je sais que j’ai désormais plus d’appétit qu’auparavant, mais je ne suis pas un Bécut !

— Sigrid… Il est midi et…

Il consulta sa montre.

— … seize minutes.

— Impossible ! Roland m’a quittée il y a cinq minutes. Il est arrivé vers 9H00 !

Le garçon la dévisagea avec suspicion et éjecta sa baguette.

— Voulez-vous vous prêter à une visite mémorielle ?

— Un Legilimens ? Pourquoi ?

— Pour vérifier un détail que je redoutais.

Elle accepta l’intrusion mentale. Il ne remonta pas au-delà de la visite de son compatriote. Il sourit en vivant l’épreuve du grand gaillard blond, transformé en garçonnet apeuré réclamant un sucre d’orge. Ensuite, ce fut un océan uni, la signature d’un Oubliette exécuté à la perfection. Sigrid en prit conscience.

— Zut ! Je me suis fait avoir ! Si on m’a effacé la mémoire…

— … c’est pour que vous ne soyez pas consciente d’avoir tout avoué.

— À qui je le dois ?

— Oh ça, c’est facile ! La sœur de Jacques.

— Elle a fabriqué du Veritaserum.

— En toute illégalité. Elle a déjà fait son rapport et effacé ses traces. Bien… Nous allons partir de l’hypothèse selon laquelle vous avez avoué que Picaillou est un escroc, un menteur, qu’il mène un double jeu et que je rassemble les pièces du puzzle qui le conduiront à Fengsel. Vous aurez mentionné le mur des anomalies. Émilie sait que nous sommes derrière l’agence W et qu’aucune pièce à conviction, aucun dossier ne se trouve dans notre local. Elle sait pour l’œuf de Fabergé et que j’ai la preuve de l’implication d’Emma Nott.

— Tu es certain que son mystérieux contact dans la grotte, c’était Picaillou ?

— Un doute subsiste. Cela peut être un sbire de premier plan, très talentueux, un inconnu du département des Secrets d’État ou un Oubliator. Mais je crois que pour une fois, il s’est sali les mains, qu’il a manipulé les Boulanger, les a envoyés en Afrique, pour initier Émilie et qu’il a remplacé les souvenirs de sa famille.

— Tu dois cesser de me confier des secrets vitaux.

— Je m’y refuse. Si je ne peux me confier à vous, je… dépérirai. Vous comprenez ? Ils ont réussi à m’enlever Eugénie, ont cru pouvoir placer Natalia pour la remplacer et, à présent, ils s’en prennent à ma seule véritable confidente.

— Comment veux-tu les combattre ?

— Pour commencer, vous porterez un pendentif basique de ma conception.

— Le coup de l’échauffement en présence de magie noire ?

— Celui-là. Ce sera plus compliqué de vous avoir par surprise. Ensuite, nous allons chercher des informations sur les talismans les plus efficaces face à la manipulation mentale.

— Aucun artefact ne protège des trois impardonnables.

— Essayons malgré tout. En attendant cette nouvelle quête, allons déjeuner. Euh… Avez-vous lancé des charmes sur ce cristal ?

— Non, rien. Il faut que tu nous aides, Hercule. Les envoûtements les uns à la suite des autres, ça va. Mais les choix, les imbrications, les interactions avec l’environnement, je n’y comprends rien. J’avoue mes… Eh ! Comment… ? Comment as-tu su que le cristal était prêt à… ?

— La luminescence. Sàmhach m’ bhriathran ! Je stoppe toujours l’écoute avant de cesser le travail.

Le quartz s’éteignit.

— C’est pour cette raison que j’ai séparé mes ateliers et le couchage. Quand il y a cinquante gemmes à préparer, c’est presque aussi lumineux qu’un modeste Feu Éternel. Cela me gêne pour dormir.

— Tu as toujours des soucis pour trouver le sommeil ? demanda-t-elle en fourrant son matériel dans sa besace.

— Beaucoup moins avec trois gouttes d’Ipnosia dans un verre d’eau, au coucher.

— Et les hallucinations ?

— Je vous en parlerai plus tard, ajouta-t-il en percevant du bruit dans l’escalier en colimaçon situé à quelques mètres de la classe.

Hercule grimaça en sautant du bureau sur lequel il s’était assis. Sa jambe le mettait au supplice. Il s’appuya sur sa canne de tout son poids et esquissa un sourire complaisant. Sigrid ne fut pas dupe.

Depuis deux ou trois minutes, Edward Nott déambulait non loin du comptoir du bibliothécaire, le menton relevé, tournant la tête dans tous les sens. Théophile, agacé par son manège, n’y tint plus et l’interpella :

— Je peux t’aider ?

— Oh oui ! Quelle heure est-il, s’il vous plaît ?

— 14H15.

— Merci. J’ai… remarqué qu’il n’y a qu’une seule horloge pour tout le château, dans le hall. Il y en a plusieurs, à Poudlard. Toutes dans les lieux les plus fréquentés. C’est étrange, cette pauvreté horlogère.

— Il n’y a aucune étrangeté dans cette affaire. La tradition horlogère française est presque à la hauteur de sa voisine helvétique. La plupart des étudiants possèdent leurs propres montres. Certains ont même acquis des modèles bracelets, à porter au poignet. Nous préférons responsabiliser les élèves plutôt que les assister, rétorqua l’adulte sur un ton aussi condescendant que celui de l’Anglais.

— Je comprends, fit l’élève, d’un air narquois. N’empêche… Une seule horloge et d’une fabrication inconnue.

— C’est une création de Lucien Judas, un horloger établi à Compiègne. Il crée des pièces uniques, robustes pour les gares moldues.

— Ah… Un Moldu, soupira Nott avec mépris. N’empêche que si j’étais à la place de la petite Bréguet, je ferais des pieds et des mains pour équiper l’Académie avec la marque familiale.

— Mais vous n’êtes pas Emma, Nott, cingla Théophile en opposant le prénom de la Suissesse au patronyme de l’Anglais. Vu son intégration et sa protection par l’OWL, je doute qu’elle contacte sa famille pour la démarcher. Si les créations mécaniques vous intéressent, posez vos questions au professeur Racine. C’est le plus qualifié pour y répondre.

Nott remercia son interlocuteur avec une dose de mépris, n’ayant que faire des conseils insipides. Il ne fricoterait pas avec Racine, Perlenjoie, ces Né-Moldus ou même avec Laflèche qui subvenait aux besoins de parasites. Rosier l’avait mis en garde : il se heurterait à des réticences, voire des refus en menant sa mission à bien. Un seul enseignant paraissait supporter la cause suprémaciste et c’était Sidonia Alinea dont les enseignements étaient aussi utiles qu’un Kelpie dans une écurie.

« Si toutes les pièces visibles du château ne disposent d’aucune horloge, c’est qu’elles se cachent dans des zones inaccessibles. Soit les appartements des professeurs, soit les cuisines, pour préparer et envoyer la nourriture dans les temps. C’est une bonne option. Ensuite, il reste les lieux secrets. Il y en a un dans l’observatoire, sous ce fichu coffre à lunettes astronomiques. Derrière le tableau du bureau du docteur Beauxbâtons, il y en a un rempli de magie. Même chose avec le placard à balais et à serpillière du pavillon Urtica. Si seulement ce crétin de concierge n’avait pas procédé à une inspection-surprise ! Surprise ? Mon œil ! Ce balourd de Grossel a bénéficié d’une dénonciation, l’œuvre d’un Sang-Impur ! »

Explorer les cuisines de jour était inimaginable. Nott avait questionné Rosier sur le moyen le plus sûr de s’introduire dans le château de nuit. L’infâme échalas gominé avait fourni une réponse logique.

— Être soigné à l’infirmerie. La dernière visite de Beauxbâtons a lieu vers 21H00. Ensuite, il rentre dans son appartement. Après ça, il y a les rondes de Grossel. D’après nos supporters, en CHASSE, le concierge s’ingénie à changer les horaires pour être imprévisible.

— Il suffit d’attendre qu’il soit passé pour se carapater.

— Ouais, mais tu n’es pas sorti de l’auberge.

— C’est-à-dire ?

— Personne ne sait comment on entre dans ces fichues cuisines. Il n’y a aucune porte visible. Elles sont au sous-sol parce qu’il y a un soupirail sous l’une des fenêtres du restaurant.

— Au sous-sol, il y a le laboratoire de potions. Sous la loge du concierge et sous l’aile ouest. Pas de porte. Après, il y a les cachots. Comment fait Ballessaim ? Il y travaille, ce sale Sang Impur ? Et l’autre, l’Italien Cracmol ?

— Vesperini. Il faut le coincer et lui arracher l’information. Ballessaim, oublie. Trop compliqué. Ce type dégoûtant est au Gerbera et il est souvent accompagné. Surtout par l’autre basanée ! Elle, elle est… malsaine. Elle cache son jeu, j’en suis sûr. Vesperini reste notre meilleure chance. Et après les cuisines ?

— Le repaire des elfes de maison.

— T’es dingue ! Ça doit puer, être crasseux !

— C’est certain ! Ces créatures honteuses n’ont aucun sens de la propreté. Mais je n’ai pas le choix. Pour être à l’heure, ils ont une horloge. Pas de montre puisque ces bestioles pouilleuses n’ont aucune possession. Si ça se trouve, ils possèdent un joyau et n’ont aucune idée de sa valeur.

— C’est sûr ! Ils n’ont pas plus de cervelle qu’un Chartier ! Ah ah !

Nott s’éloigna du comptoir de la bibliothèque et tenta sa chance près du tonneau des jeux et de détente. Il était verrouillé. Il agita sa baguette en murmurant un Alohomora, mais il fut inopérant. Il pesta et décampa. Il longea le couloir, descendit par l’escalier passant sous la loge de Sébastien et poursuivit jusqu’aux cachots. Il sonda les murs côté est, à la recherche d’un passage secret.

Sigrid refusa la solution de facilité consistant à réclamer des dizaines de morceaux de quartz au Sondeur dans l’optique de leur faire subir mille et une tentatives d’enchantements hasardeux. Elle voulut récolter elle-même plusieurs roches, de différentes tailles et les découper à l’aide de Diffindo. Après l’agression suivie d’une profanation subie par son amie, Hercule lui interdit de se rendre dans le monde des minéraux, seule. En débarquant dans l’univers pesant, dépourvu d’atmosphère, elle éprouva un pincement au cœur. Sa dernière visite remontait au jour de la remise des diplômes et c’était pour récupérer la potion d’ubiquité. Le duo s’éloigna du carrousel et préleva plusieurs kilos de roche transparente.

De retour au pavillon Gerbera, il lui déconseilla d’utiliser sa baguette de vigne pour lapider les minéraux. Il lui proposa un objet moldu détourné pour procéder au découpage de tronçons d’un centimètre cube, ni trop petits pour être manipulable, ni trop gros pour encombrer la « camagique », dénomination provisoire de la caméra sorcière ou pour s’intégrer dans le projecteur.

— Lorsqu’on tranche une matière dure, il faut utiliser une scie circulaire dotée d’un bain d’eau pour éviter l’échauffement. Il est modéré avec le bois mais élevé avec le métal ou le minéral. Ça, c’est un modèle Delacour. Comme il n’avait qu’une vitesse, j’ai adapté une molette pour faire varier le Circumrota.

Il décrivit la mise en marche, précisa les fonctions et insista sur la sécurité.

— Ce détournement maison me sert à produire les quartz pour les cuillères et les hochets. Sur la table, des butées réglables dotées de pieds à coulisse permettent de créer des pièces de tailles identiques, avec une précision d’un cinquième de millimètre. Je vous prête le matériel. Si vous le souhaitez, j’ai aussi une loupe frontale avec un bandeau élastique. Très pratique pour la joaillerie. Plus un jeu de pinces pour pratiques pour le sertissage. Indispensable en Arts Magiques.

— Je te remercie.

— Je reste dans mon sous-marin, si vous avez besoin. Sur ce petit grimoire, il y a tous les enchantements de base récoltés chez Delacour, avec des exemples d’utilisation. Il faut que vous réalisiez vos propres essais pour envisager de maîtriser les processus longs et complexes. Au début, vous passerez votre temps à ânonner « Tha mia’ sguanadh às na faclan » 1. Ou alors, vous supplierez le Sondeur de vous débarrasser des déchets minéraux.

— Aquadiffindo, le sort de découpe à l’eau, fonctionnerait ?

— Oui. Il serait même indiqué. Mais n’espérez pas obtenir la même précision qu’avec la scie et ses calages millimétrés. Surtout avec la baguette de vigne, tordue comme pas deux. J’ai deux productions en acacia, garnies avec une moustache de notre sympathique Flèche. Elles sont adaptables sur le banc de tronçonnage, à la place de la lame circulaire. L’inconvénient, c’est que cela implique de garder une main sur la baguette et l’autre sur l’avancée du minéral. Pas pratique, à moins de pouvoir se contenter du contact physique poitrine contre bois. C’est pour cette raison qu’elles sont fines mais longues de quarante centimètres.

Il lui tendit une boîte contenant gants, lunettes de protection et masque en tissu.

— Bon courage !

Elle prit le temps nécessaire pour enfiler les équipements de sécurité, mesura l’épaisseur de la lame du banc au micromètre et fit des réglages pour fabriquer des cubes d’un centimètre de côté. Après tâtonnements et acharnement, elle réalisa 125 cubes. Satisfaite, elle s’empara d’un parchemin vierge, d’une plume, d’encre et repensa aux conseils prodigués par son ami. Écrire un enchantement fait d’une succession d’ordres magiques était à la portée d’un enfant de cinq ans. C’était comme une routine matinale : se réveiller, se lever, enfiler ses chaussons, se rendre à la douche, etc. Cependant, dans les enchantements comme dans la vie réelle, rien ne se déroulait de façon aussi linéaire. À chaque étape, il fallait faire face à des choix auxquels répondre. Se réveiller, oui mais se lever ? Et si Flèche dormait lové sur son ventre ? S’il s’était endormi avec les griffes plantées dans l’édredon ? Et si c’était dimanche ? Et si un morceau de plafond de quartz s’était détaché et que sa masse de 200 kilos empêchait tout mouvement ? Des alternatives auxquelles il fallait répondre, même si la réponse était invariable : je ne me lève pas !

Pour l’envoûtement complexe d’un artefact magique, c’était la même chose. Cela devenait démoniaque à l’instant où il fallait que l’objet envoûté soit indéfiniment à l’écoute de paroles ou d’actions sur sa matière. Les engrenages de la camagique entraînaient la pellicule jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à impressionner. Ce n’était plus une simple alternative mais ce que Hercule nommait la boucle conditionnelle d’un enchantement. Le Choixpeau qui avait réparti Eugénie dans la maison Serpentard, à Poudlard, avait agi tant qu’on lui avait soumis des élèves à répartir. Cette intelligence sorcière, fabriquée par les fondateurs, inventait des discours, des chansons, dialoguait avec les étudiants, justifiait ses choix. Une magie ultime.

Sigrid prit un cube et le visa avec sa baguette en édictant :

— Eisd ri m’ bhriathraibh.

Puis, elle réclama une diminution de la luminosité ambiante au Sondeur. Elle remarqua la luminescence 2 et demeura en extase devant le cube parfait. Puis, une idée s’imposa à son esprit.

— Sondeur, j’ai en tête un objet. Une demi-sphère en métal, d’un diamètre de 10 centimètres. Il faut tapisser l’intérieur de minuscules miroirs individuels, tous orientés vers le centre naturel de l’hémisphère. Ça doit converger.

Grâce à ces indications, l’objet fut créé. Elle réclama une tige de métal de 4 centimètres au centre, terminée par une griffe de quatre lames de fer blanc, souples dans laquelle le cube puisse s’insérer.

— Je veux exactement le même objet, sans les miroirs. Juste la coque et la griffe.

Elle enchanta un second cube et le mit en place. Elle orienta les hémisphères vers le mur. La différence sautait aux yeux. La pâle lueur était amplifiée par les miroirs.

— Sondeur… Je retire les tiges des deux hémisphères. Je mets en place une griffe avec des pattes souples de 5 centimètres. Je désire empiler 5 cubes.

Lorsqu’elle fut récompensée pour la précision de sa description, elle prononça la formule adéquate sur 8 cubes supplémentaires. Avant même de les avoir mis en place dans les deux types de réceptacles, elle eut la réponse à son interrogation.

— Plus j’en allume, plus c’est lumineux !

Le résultat fut encore plus flagrant avec les miroirs.

— Nom d’un Piment Cornu ! C’est pas vrai ! Je rêve… Non, rien ! Attends…

Elle aligna tous les cubes et les envoûta avec une infinie patience. Elle les empila sur la table de travail et réclama l’érection de cloisons peintes en noir, sur quatre mètres carrés, soit la superficie d’une salle de douche. Elle commit une exception pour un pan, recouvert de peinture blanche. L’amalgame de 5 centimètres de côté luisait assez pour lire un livre. Lorsqu’elle usa d’un maléfice de glu perpétuelle pour agglomérer les 125 cubes et qu’elle installa le bloc dans l’hémisphère à reflets, elle obtint un faisceau rond éclairant « l’écran ».

— Ça fonctionne ! Euh… Puis-je avoir une porte dans cette cloison ?

Elle apparut. Elle l’ouvrit et fonça vers le rez-de-chaussée à vive allure. Elle tambourina à la porte du Belge. Dès qu’elle le vit, elle lui sauta au cou.

— Eh bien ! Qu’est-ce qui me vaut de telles effusions ?

— Eisd ri m’ bhriathraibh ! C’est la solution !

— Je me tue à vous le répéter.

— Non, tu ne me comprends pas. Viens ! Suis-moi ! Vite !

Elle le conduisit sur le lieu de la découverte fortuite et se transforma en un moulin à paroles devenu incontrôlable.

— Dis-moi que je tiens une invention là ! Hein ?

— Quand vous ajoutez des cubes, la luminosité augmente. En fait, selon les lois de l’optique, elles s’additionnent à l’intersection des faisceaux. Comme vous avez ajouté des miroirs les concentrant au centre, vous obtenez… ceci.

Il prit sa baguette et envoûta un gros bloc d’environ 50 centimètres cubes. Puis, il agit de même avec une chute minérale.

— Regardez. Si je mets ce bloc et cette fraction côte à côte, j’obtiens une intensité similaire. Ce qui veut dire que pour augmenter la puissance lumineuse…

— … il suffit de scinder les blocs en plus petits.

— Vous vous rendez compte ?

— Oui ! J’ai trouvé comment éclairer le projecteur !

— Mieux encore, Sigrid ! Cette petite lueur existe à l’état d’enchantement unitaire. C’est un envoûtement d’une simplicité désarmante à dicter. Vous vous rappelez du cours où monsieur Racine avait évoqué les constantes et les variables ?

— Oui.

— Ici, nous n’avons qu’une variable : c’est l’état allumé ou éteint de la luminescence. Il sera déterminé par le contact de votre ampoule magique avec le corps du projecteur dont un bouton spécifique possède deux positions.

— Allumé ou éteint.

— Exact ! Ensuite, nous aurons une boucle enchantée éternelle qui évaluera notre variable. Selon l’état lu, elle laissera allumé ou éteindra. De la science dans la magie. Sigrid, vous venez d’inventer l’ampoule sorcière. Il faut déposer un brevet pour la protéger.

— Quoi ?

— Il faut protéger votre œuvre ! Je ne plaisante pas, Sigrid.

— D’accord, d’accord. En attendant, je me remets au découpage. Je veux être sûre et certaine que le principe est juste. Parce que la salle de cinéma sera plus grande que ce cagibi.

— Vous le ferez demain. Dans votre chambre. Je m’occuperai de l’exception. Il est l’heure de dîner.

— Je n’ai pas vu le temps passer !

— Bienvenue dans le monde de la création.

Sigrid fut intenable durant le repas. De retour au pavillon, elle scinda de la roche en tranches de 5 millimètres, ce qui devenait délicat à manipuler à la main. À minuit, elle cessa, épuisée. Elle n’avait pas la moitié du compte total, soit 1000 cubes. Mais l’agglomération produisait, sans miroir, une lumière si intense qu’elle dut repousser les cloisons pour ne pas être aveuglée.

Tandis que Sigrid découpait tout en cherchant des solutions pour gagner du temps, comme une trancheuse dotée de 11 lames pour découper 10 morceaux en une seule passe, Hercule débarquait chez Jeanne pour accomplir la promenade promise. Après le traditionnel câlin de bienvenue, elle voulut aussitôt narrer son succès de la semaine.

— J’ai réussi !

— Quoi donc ?

— Attirer des animaux !

— Félicitations ! Allez, ne me faites pas languir, racontez-moi.

— J’ai fait comme tu m’as dit. J’ai amassé un bon tas de miettes de pain et j’ai trouvé des graines de tournesol. Papa adore en mâchouiller le soir, après le dîner. Maman déteste le voir parler avec des morceaux plein la bouche. J’ai piqué deux carottes, au cas où je serais tombée sur une plus grosse bête que des petits oiseaux. J’ai pris ma baguette et je suis allée me promener. Dans le bois, au bout du chemin qui mène à la maison. Je me suis assise sur un rondin de bois. Un jeune lapin de garenne est sorti d’un terrier. Je lui ai demandé s’il avait faim.

— Était-ce le cas ?

— Oui. J’ai cassé un bout de carotte et il l’a emporté chez lui. Il est revenu accompagné de copains et de copines. Ils ont pris tous les morceaux pour les déguster dans leur terrier.

— Excellent ! Ils auront eu à manger pour un repas.

— Ce n’est pas le plus fou, Hercule. J’ai entendu un drôle de bruit. Je me suis levée et me suis enfoncée dans le bois pour découvrir d’où il provenait. J’ai trouvé un pic noir. Il creusait un nid dans un tronc avec une écorce presque blanche.

— Du bouleau. Son bois est tendre.

— Il venait juste de commencer à creuser. Alors, je suis retournée à la maison, à l’atelier. Dès que les ouvriers ont eu le dos tourné, j’ai emprunté une chignole ensorcelée, un baudrier et des crampons.

— Je devine votre intention.

— J’ai réussi à grimper. Il est allé se poser sur une branche d’arbre pour m’espionner, à distance. Je me suis bien accrochée et j’ai creusé son nid avec l’outil. Quand j’ai eu fini, il ne lui restait plus qu’à l’améliorer. J’ai mis des graines dedans et il est venu les manger. Il s’est envolé, s’est posé sur ma tête et a tapoté mon crâne avec son bec en disant que j’étais intelligente.

— Voilà un oiseau très connaisseur !

— Le plus chouette, c’est avec la corneille. Elle voletait par terre, dans la neige. Elle avait une aile cassée. Elle souffrait, Hercule ! C’était horrible parce que ma baguette me permet de comprendre, tu vois ?

— J’imagine, Jeanne.

— Je l’ai attrapée, je l’ai rassurée et je l’ai mise dans mon manteau. Je l’ai gardée au chaud dans ma chambre, dans une boîte avec une vieille robe. Je lui ai donné des graines et de l’eau mais la blessure lui ôtait toute volonté.

— Oh… Elle n’est pas…

— Morte ? Non. J’ai dû attendre jusqu’au soir. Dès que les ouvriers ont quitté l’atelier, je l’ai emmenée et j’ai essayé de lancer un Episkey, sur son aile. Elle a émis un terrible craquement. Elle a eu mal, mais après deux ou trois minutes, elle a pu battre des ailes et a poussé des cris de joie.

— Fantastique ! Episkey, on sait que ça fonctionne au bruit. Plus le craquement est sonore, meilleure est la guérison. Il a marché parce qu’à cet instant précis, vous en aviez besoin. Vouloir guérir, soulager, vient du cœur et le vôtre est immense. Bravo ! Bravo ! Bien joué ! Qu’est devenu l’oiseau ? Il s’est envolé ?

— Il revient plusieurs fois par jour. Il se pose au rebord de la fenêtre de ma chambre et je lui parle. Il affirme ne pas tout comprendre mais dès que je lui explique avec des mots simples ou que je lui fais une démonstration, c’est tout de suite plus clair. Il apprend ! Je lui ai enseigné à tourner une clef dans une serrure, en faisant levier avec son bec.

— Même si les corneilles ne sont pas classées dans les créatures magiques, elles font preuve d’une intelligence supérieure aux autres oiseaux et réalisent des prouesses incroyables. Elle revient chercher de la nourriture ?

— Pas seulement. Je brosse ses plumes. Elle adore ça !

— Lui avez-vous donné un petit nom ?

— Pourquoi ?

— Eh bien, ça se fait, avec un familier. Faites-lui plusieurs propositions et demandez-lui son avis. Je suis certain qu’elle manifestera une préférence. Bien ! Faisons-nous cette promenade ?

Les enfants sortirent par la fenêtre de la chambre après que la demoiselle ait glissé un traversin dans son lit pour faire croire qu’elle était endormie. En sautant de l’arbre, Hercule, handicapé par sa cuisse, se reçut mal et se tordit la cheville gauche. Il couina. Jeanne s’en inquiéta. Ils s’éloignèrent d’abord de la maison à pas de loup, puis enfourchèrent leurs balais à la lueur du premier quartier de lune. Le temps était glacial mais le ciel était limpide. La lueur cendrée se reflétait sur l’épais manteau neigeux recouvrant la campagne.

Le duo ne volait pas à plus de 30 km/h. Hercule prodiguait des conseils à Jeanne pour le jour où elle se déplacerait avec ce moyen de locomotion typiquement sorcier. Pour lui, un balai se devait d’être équipé pour le confort et pour la navigation. La boussole était aussi indispensable qu’une gourde bien remplie pour partir à l’aventure. L’équipement incluait la baguette et pourquoi pas un briquet, si on ne maîtrisait pas les sorts incendiaires pour faire un feu et se réchauffer.

Volant à une altitude d’environ trente mètres au-dessus du sol aux côtés du Belge, la cadette le relança à propos de la blessure à la jambe. Il lui relata les circonstances de l’agression dont il avait été victime, à l’issue du temps réglementaire d’un match de Quidditch. Le criminel avait été banni de l’école. Il avait lancé plusieurs sortilèges. Hercule les avait surmontés sauf un qui persistait. C’était d’autant plus idiot qu’il connaissait le plus grand recueil d’enchantements médicaux mais ignorait lequel convenait. L’auteur, un médicomage inconnu, n’avait consigné que les noms, sans explication. Parfois, même, il imaginait qu’un sorcier mal intentionné avait créé un énorme canular en glissant de vrais charmes parmi un monceau de balivernes.

L’heure de promenade dut être écourtée. En dépit de leurs épaisses couches de vêtements, ils furent saisis par le froid. Le retour vers Py fut plus rapide, à la limite de la vitesse maximale du Friselune. L’atterrissage eut lieu en douceur à hauteur du chemin déneigé courant entre la maison et l’atelier. Hercule évalua mal la distance entre sa monture et le sol. Il se réceptionna de travers. Sa cheville, sollicitée par des semaines de compensation, produisit un craquement sinistre. Il se vrilla avant de tomber comme une masse, la face heurtant le sol sans retenue. Il réprima un hurlement en pressant sa main contre sa bouche. Il y avait du sang partout.

— Hercule, chuchota Jeanne, sans paniquer. Tu saignes. Ton nez est tordu.

— Aidez-moi à rejoindre l’atelier.

Elle le soutint de son mieux. Il voulut sauter à cloche-pied mais renonça vite. Sa cuisse lui interdit cette fantaisie.

— Appuie-toi sur moi et garde ta canne dans l’autre main. Allez… On y est presque. Encore deux mètres. Un. C’est bon.

Il trouva un peu de répit en retombant sur un siège. Jeanne sortit sa baguette et pointa le nez du garçon.

— Episkey ! ordonna-t-elle sans l’avertir.

Le redressement fut brutal et le saignement prit fin. Elle s’accroupit, visa la cheville et, sans une once d’hésitation, réitéra le sortilège. Hercule se mordit le poing pour ne pas hurler. Il réclama sa besace, fouilla et retira un petit coffret de bois couleur miel. Il l’ouvrit et dévoila une multitude de fioles.

— Ma pharmacie. Je l’avais prévue pour vous soigner au cas où un sort ou une potion tournerait mal. Eh bien ! Heureusement qu’Episkey n’est désormais qu’une formalité pour vous, Jeanne !

— Mince ! Ça fait trois fois que je le réussis !

— J’en avais besoin. Euh… Il y a des breuvages et des doses d’onguent. Une grande variété. Tout est étiqueté.

— Il y a une fiole de Poussos. Tu en veux ?

— Donnez, ça va consolider votre réparation. Je crois qu’il y a des bandages, là, dessous le plateau. Et cette boîte contient des épingles à nourrice.

— Je te fais un bandage. Tu as de l’essence de Dictame ?

— La plus grosse bouteille. Par Flamel ! Ça fait un mal de Croup.

— Contre la douleur, le mieux, c’est Pafsípono.

— C’est parfait. Il y a un gobelet miniature, là. Oui, c’est ça.

Elle dirigea sa baguette et énonça :

— Aguamenti !

Un filet d’eau jaillit et fit déborder le récipient. Elle versa trois gouttes d’élixir et tendit la solution au garçon. Puis, elle défit sa botte, retira la chaussette et fit un bandage imbibé au Dictame. Hercule but le calmant et la laissa agir, satisfait. Jeanne, dans l’urgence médicale, n’avait rien de brouillon. Au contraire.

— Merci, Jeanne. Vous êtes une soignante épatante. Je dois vous confier un secret. Je n’ai pas le choix. Je vous fais confiance pour taire cette révélation.

— C’est quoi ?

— Comment vais-je remonter dans l’arbre, dans mon état ? Même si c’est réparé, c’est trop douloureux pour que je puisse prendre appui avant quelques heures.

— Ah mince ! Tu vas devoir passer par l’entrée.

— Impossible. Il y a de la lumière dans le salon et l’escalier est juste à côté. De toutes les façons, je ne pourrai pas franchir les marches. Je vais hurler. Non… Il y a une autre solution. Mon secret. Vous voyez quand je vous demande de fermer les yeux pour emprunter le raccourci menant du pavillon Gerbera à la ménagerie ?

— Oui.

— Ce n’est pas un raccourci. Nous transplanons.

— Tu… tu sais faire ?!

— J’ai dû apprendre, car je l’accomplissais sans le faire exprès et n’importe où.

— Oh !

Il referma le coffret, le fit léviter jusqu’à sa besace, enfourna les balais et n’eut que son sac et sa canne en mains. Il pria Jeanne de s’agripper à son avant-bras et ils disparurent pour refaire surface dans le dressing où se cachait le coffre-passage. Il anticipa et la gratifia d’une étreinte et de remerciements pour son efficacité. Si un jour le sanctuaire, tel qu’il l’imaginait, voyait le jour, Jeanne serait le fer de lance des soins aux créatures magiques. Il bascula le couvercle et se contorsionna pour s’enfoncer dans les méandres de l’espace magique.


1 Gaélique écossais signifiant : « je supprime les mots ».

2 En réalité, il s’agit de la triboluminescence. C’est un phénomène optique dans lequel la lumière est engendrée par la cassure de liens asymétriques dans un cristal, quand ce matériau est gratté, cassé ou frotté.

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