Beauxbâtons - 4 énigmes et un enterrement

Chapitre 23 : Sortilège 23 : scénario de rêve

9599 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 11/10/2026 14:03

Sigrid ne perdit pas une miette du récit de son ami. Lorsqu’il enseignait à Jeanne, il revivait. Quand il chapeautait les membres du club, qu’il les poussait à s’améliorer, il rayonnait. Dès qu’il faisait face à ses pensées, il s’étiolait. Lorsqu’il eut terminé de relater sa première semaine, elle se redressa et n’y alla pas par quatre chemins.

— Et si nous demandions au Sondeur de reproduire l’agence W ? Avec des espaces en bois pour intégrer nos lits, comme deux cocons ? De part et d’autre de la pièce. Au centre, un espace commun avec une table, deux chaises, pour travailler ou nous abreuver, pour partager. Et au fond, la zone du laboratoire pour bricoler potions, inventions, baguettes, etc. Nous ne reproduirons pas tout, comme la salle blanche ou les sanitaires, puisque le pavillon dispose du nécessaire. Mais juste de quoi partager le quotidien, comme cet été. Je suis partante pour fusionner. Après tout, le Sondeur l’a permis chez Valentine et Sidonie. Je suis sûre qu’il facilitera toute démarche pour t’aider à retrouver un équilibre d’ici le retour d’Eugénie. Ne réponds pas. Prends le temps.

La proposition était tentante et fondée. Tous les arguments penchaient en faveur d’une acceptation sauf un : Émilie avait ordre de fabriquer du Veritaserum et d’en faire usage sur le plus proche confident du Belge. Eugénie étant hors d’atteinte, Sigrid était la suivante sur la liste. La jeune fille à la chevelure immaculée n’ignorait rien du mur des bizarreries, savait que les Nott étaient mouillés jusqu’au cou, suspectés d’assassinat. Partager davantage, c’était prendre un risque inconsidéré.

Sigrid lui souhaita une bonne matinée et esquissa un geste pour tapoter son épaule, consciente qu’il ne fléchirait pas. Elle ne put s’empêcher d’imaginer :

« Je vais le ramasser à la petite cuillère. 1 Je le sens. Eugénie, je te maudis d’avoir fichu le camp ! »

Le garçon prit ses affaires de toilette et se traîna, sans conviction, jusqu’à la douche, sous le regard d’Emma sur le point de se rendre à la bibliothèque.

— Je t’accompagne, décida Sigrid.

— Je viens aussi, ajouta Jacques. Sigrid, je pourrais te parler d’un sujet… privé ?

— Bien sûr.

Ils escortèrent Emma et choisirent un bureau à quelques mètres de la fillette. Sigrid exécuta un Assurdiato pour faire siffler les oreilles indiscrètes de Nott.

— Dis-moi.

— C’est à propos du bal de fin d’année. Euh… J’aimerais changer de cavalière.

— Ben, tu en as le droit ! Avec qui as-tu envie d’y aller ?

— La petite Bérénice.

— Génial ! Qu’en pense-t-elle ?

— Je sais pas. Je lui ai pas demandé. Elle… m’impressionne.

— La bonne blague ! Tu rigoles, hein ? Non ? Ça, alors ! Jacques Boulanger casse des suprémacistes au déjeuner mais tremble devant une petite sorcière.

— Cracmol.

— C’est pareil. Tu as les chocottes ? Prends ton courage à deux mains et fonce !

— Ouais. Et toi ? Le bal ?

— Pff… J’irai m’installer sur le pont avec la brochette d’esseulés.

— Pas sûr. Y a un garçon qui aimerait t’inviter.

— Ah bon ? Qui ça ?

— Ouvre les yeux. Il a du mal à se concentrer quand tu traînes dans les parages.

— Vraiment ? Je ferai attention. Promis.

Jacques l’abandonna et se dirigea vers la colonne B comme Bánffy. Il appréciait ses récits, son style littéraire et désirait s’en inspirer pour écrire le récit historique de la bataille du Portugal, son sujet. Il fallait en passer par des interviews de plusieurs belligérants choisis dans les différents ordres de l’Académie. Souci : cette technique n’était abordée qu’en cinquième année. Suivant les conseils d’Hercule et Sigrid, il avait composé une lettre à l’attention de Pénélope Chamfort. Il attendait sa réponse avant de se lancer.

De son côté, la jeune fille emprunta plusieurs ouvrages relatifs à l’évolution des lois sorcières, à celle du règlement de l’école et un traité sur les géants reprenant leurs principaux us et coutumes. Emma s’appliqua à recopier au propre son devoir sur l’histoire de la magie. Bien que Wilfried Laflèche l’ait jugée assez à l’aise sur un balai pour intégrer les juniors au Quidditch, Umbelina la refusait aux entraînements du dimanche matin. Emma ne prenait pas la mouche pour autant. Elle relativisait avec facilité, ce qui agaçait la princesse, agitée de pics colériques.

Hercule parvint au château une demi-heure plus tard, se traînant comme un vieillard. Sa jambe ne le laissait pas en paix. Bien qu’il disposât de tout l’équipement utile pour aller rendre visite au Sondeur, dans le degré 220, il tenta le diable et se contenta de discuter avec lui par le truchement de la grotte. Il opta pour l’isoloir de droite, pour changer et salua son hôte. Le Sondeur rendit les salutations avec politesse. Face au silence qui suivit, l’âme du château prit les devants.

— Comment puis-je t’aider ?

— En me parlant de vos origines.

— Précise ta question.

— Connaissez-vous votre lieu de naissance ?

— Oui.

— Vous souvenez-vous de votre création ?

— Non. Et toi ?

— Ma mémoire n’était pas à maturation pour graver l’événement. Je me disais que vous pourriez disposer de souvenirs fabriqués à partir de narrations.

— Ce n’est pas le cas. Pourquoi ces questions relatives à mes origines ?

— Comme ça… Vous avez la capacité de ressentir la magie sur toute la planète ?

— Si je me concentre, que j’emprunte les bons chemins, je remonte jusqu’à un sorcier en particulier et je perçois ses forces, ses faiblesses, ses aspirations.

— Voyez-vous Jacques Boulanger ?

— Oui.

— Adrien Céladon ?

Sondeur hésita avant de le confesser. Il ressentait l’ancien professeur.

— Et… Casper Van Kriedt ?

— Il est toujours en vie, si tel est le sens de ton interrogation.

— Même lorsque la magie vit une sorte de coma, vous percevez l’âme hébergée.

— Oui. Comme le diamant noir de la tenue que tu as élaborée est en relation avec chaque once de métal. Comme ces lianes courant dans ton premier ouvrage. Elles permettent une connexion distante. Certains sorciers possèdent une capacité supérieure dans ce domaine.

— Ils s’affranchissent des liens physiques et des distances.

— Ton oncle, Waldo Maertens, le pratiquait. Il fut, je dois l’avouer, un piètre élève, rêveur, bonimenteur, mais ce talent le rendait unique.

— Vous vous souvenez des sorciers du passé, décédés ?

— Jusqu’à l’année 1580.

— Pourriez-vous me décrire le Japonais Kenji Makoto, né en 1900 ?

— C’était un étudiant poli, respectueux, travailleur, effacé, doué en Legilimancie, doublé d’un excellent soigneur.

— C’était ?

— Kenji Makoto est décédé.

— Quand ?

— Le 11 mars 1918.

— Quoi ? Encore cette… Non, Sondeur, il y a erreur. Makoto a assassiné un professeur le 21 mars 1918. Devant témoins. Puis, une fois son forfait accompli, il s’est enfui. Depuis, il s’est rendu coupable de plusieurs enlèvements dont celui d’Abraham Piedargile.

— Je suis navré.

— Il ne peut pas être revenu d’entre les morts. Sauf si… Sondeur, connaissez-vous Victoire Flamel ?

— Je connais presque tous les Flamel. Victoire est née le 22 janvier 1907 et est décédée le 15 mars 1915.

« L’émergence de Sigrid date de cette période. Apparition à la surface ou, plus vraisemblable, greffe d’une âme errante dans le corps de Victoire, reléguée au second plan. Makoto pourrait avoir subi une substitution similaire. Il n’existerait plus et à la place, il y aurait une autre identité. Ça se tient ! Mais pourquoi le 11 mars 1918 ? Pourquoi l’injection de temps, dans une école française, aurait-elle abouti à la contamination d’une âme, à l’autre bout de la planète ? A 11 500 kilomètres de là ! Si c’était à côté, ce serait… Par Flamel ! Van Betavende ! Tête de Troll ! Tu te trouvais à quelques dizaines de mètres de Mahoutokoro ! Le raccourci par le carrousel ! »

— Je sens que mes réponses te troublent plus qu’elles ne t’apaisent.

— Elles induisent interrogations et nouvelles conjonctures. J’ai une question subsidiaire. Quel sorcier, encore vivant, est le plus âgé ?

— C’est Nicolas Flamel. Dans dix ans, il fêtera son 6ᵉ siècle.

— Hormis Nicolas et Pernelle, qui vient dans l’ordre des doyens de l’humanité ?

— Piotr Olanescu, un sorcier roumain, né en 1490.

— Pardon ?

— Sa nature vampirique explique sa longévité exceptionnelle. Tes questions sont… inhabituelles et un peu désorganisées. Prends-tu le temps de te reposer ?

— Je n’ai pas le temps. Mes questions ont pour objectif de déterminer les capacités de connexion des sanct… des… points de convergence de la magie.

Hercule remercia l’âme sorcière et déguerpit comme si un Mantrille était sur le point de pousser son cri létal. Il traversa le hall, stoppa au pied de l’escalier et s’assit sur une marche. Il plongea la tête dans ses mains. Un flot de souvenirs déferla. Marlborough House, le chemin de Traverse, la boutique d’Ollivander, la photographie d’Eugénie en uniforme Serpentard, le château de l’école Poudlard, le visage de l’acariâtre Emma Nott et celui d’Emma Bréguet, zébré de balafres sanguinolentes.

« Écoute… »

— Non ! hurla-t-il en s’attirant les foudres ou l’inquiétude de Sébastien, assis dans sa loge. Assez d’écoute ! Rendez-la-moi, murmura-t-il.

Il se leva et courut droit devant lui. Il trébucha et dévala le perron sur le dos et le ventre. Il se releva, se relança mais se cassa la figure à plusieurs reprises, crucifié par la douleur. Il fut contraint de marcher en prenant de plus en plus appui sur sa canne, jusqu’à la ménagerie où il s’écroula, à bout de forces.

Sensation lointaine d’humidité, de piqûre, de picotement et d’une joie inexplicable. Les paupières se relevèrent et l’image du sourire inaltérable du couple de Quokkampes s’imprima sur les rétines. Au bonheur ressenti, Hercule détermina que la femelle lui avait administré son venin générant une liesse propre à désarmer le plus enragé des suprémacistes.

Une main puissante agrippa son épaule droite et le sortit des eaux glacées du lac souterrain. Pour une fois, Jacques ne riait pas de la situation. Il adossa Hercule, torse nu, à un rocher.

— Ça va, mon ami ?

— On ne peut mieux ! Je suis gai comme un pinson !

— On procède par un échange d’explications ? Tu commences ?

— Je suis sorti en courant du château. Je fuyais… Ma douleur à la cuisse s’est rappelée à moi de façon soudaine, aiguë. Je me suis étalé sur le perron. Après avoir trébuché à plusieurs reprises, j’ai rejoint la ménagerie, mon royaume, le seul endroit où j’aime me retrouver pour vider mon esprit. La douleur était si violente que j’ai perdu connaissance. Et vous ? Pourquoi la grotte ?

— C’est une drôle d’histoire. Sigrid m’a raconté une blague. J’ai ri et je me suis étouffé. Comme l’autre fois, quand tu m’as sorti le morceau de pain de la gorge. Enfin, moins grave, hein !

Hercule se raidit. La divination…

— Et là, bam ! Plus de bibliothèque, plus de Sigrid. Je t’ai vu, étendu, inerte, avec la Coquecigrue qui t’observait. Je me suis vu te soulevant et venant jusqu’au lac pour te déshabiller et te tremper. Je n’ai rien compris ! J’ai filé et forcément, quand je t’ai trouvé, j’ai obéi au reste de la scène. J’ai aperçu des créatures aquatiques.

— Vous n’avez pas rêvé. Je les nomme Quokkampes. Très intelligents, doués d’un langage évolué, riche. J’ai soigné la femelle, l’année dernière. Sa piqûre est euphorisante. D’où mon sourire béat, voire niais, j’imagine.

— Ah oui ! Dis… Il lui reste du venin ? Pour Umbelina…

— Ma foi… Votre idée se défend. Il faudra plusieurs doses.

— Emma est patiente. À sa place…

— … vous auriez fait usage d’un sermon pas piqué des vers ?

— Non. Je l’aurais laissée cinq minutes avec la dragonne.

— La pauvre…

— Umbelina mérite une bonne leçon qui lui remette les idées en place.

— Quand je disais « la pauvre », je parlais de Garra.

Jacques se marra sans retenue et Hercule ne fut pas en reste pour se bidonner à s’en éclater la rate. Le fou rire les contamina et ils l’entretinrent à tour de rôle. Hercule se rhabilla avant que son ami ne lui prête assistance pour s’extraire de la grotte. Lorsque le Cracmol demanda s’il ne souffrait pas trop, le Belge admit que c’était infernal mais qu’il s’en moquerait tant que le venin ferait effet. Son insouciance était garantie pour quelques heures.

Ce ne fut que bien plus tard que la victime se rendit compte avec effroi qu’ils avaient songé à administrer le « poison » à Umbelina plutôt qu’à Rosier.

Le duel aérien se déroulait le samedi, de 11h00 à 12h00, pour les élèves de CHASSE et le mercredi, de 17h00 à 18h00, pour les niveaux de 4ᵉ, 5ᵉ et 6ᵉ années. Il était obligatoire pour les Magus, optionnel pour tous les autres. Fait rare, les deux séances d’affrontement attiraient plus de spectateurs dans les gradins que les entraînements de Quidditch et presque autant de curieux que les rencontres officielles. Wilfried Laflèche avait édicté des consignes claires : s’il voyait un sort noir ou un impardonnable, le responsable de la transgression serait expulsé de l’école et la ségrégation protectrice serait aussitôt rétablie. Pour faire bonne mesure, le professeur avait limité le nombre d’inscrits de BANQUET à 14. Sept élèves dans les rangs progressistes : De Laranjeira, Fuchs, Mondague, Clervois, Daguerre, Mourgues et Troplein. Les effectifs suprémacistes, aussi nombreux, comptaient Rosier, Tremblay, De Lagrange, De Gazeau, De Ferluc, Baggio et Castelmur. Lors du premier cours, l’enseignant avait essayé de mélanger les élèves mais les dissensions avaient renvoyé aux calendes grecques ses rêves de réunification. En maintenant les dogmes politiques des deux camps, l’émulation était vive.

Entrer dans le top 14 n’était en aucun cas une garantie d’y demeurer toute l’année. Si monsieur Laflèche estimait qu’un élève était trop faible, pas assez coopératif, attentif et obéissant aux chefs de leur groupe – tournant d’une semaine sur l’autre afin de susciter des vocations de meneurs –, il s’arrogeait le droit d’éjecter le maillon défectueux et de piocher dans la longue liste de prétendants.

Hercule se glissa dans le public, nombreux en dépit de la pluie tombant sans discontinuer depuis la veille. Cette semaine, les progressistes tenaient la position au sol et se chargeaient de repousser, subir ou anéantir l’attaque des adorateurs du Sang-Pur. Le cours n’en était qu’à sa quatrième semaine d’existence et les tactiques élaborées, déployées par les deux camps, étaient sans saveur. En résumé, les sorciers à terre se regroupaient, dos à dos, se protégeaient avec quelques rondins ramenés du bois ou avec des fosses creusées à la va-vite tandis que dans le ciel, à bonne distance, tournant en cercles, leurs adversaires faisaient pleuvoir des sorts trop imprécis.

L’action se répéta sous la houlette de Troplein, espérant un éclair de génie de Laranjeira et de Tremblay, entraînant les volants à la queue leu-leu, dans une ronde infernale. La sarabande fut une telle distraction pour l’enquêteur qu’il leva sa canne en direction des moustiques volant à basse vitesse et s’imagina au tir à la carabine de la fête foraine moldue, à Bruges, en 1913.

« Pan ! Pan ! Pan ! Ce serait facile, depuis les gradins. Même un moucheur 2 moldu y parviendrait. Quelle misère ! Que fichez-vous, Troplein ? Déployez vos troupes, figez la neige en glace, roulez-vous dans la poudreuse pour vous rendre plus difficile à détecter ! Allez ! »

Hercule usa de ses Multiplettes pour déterminer ce qui se tramait en bas. Yves exhortait la Portugaise à entrer dans l’action avec un sort plus puissant.

« Il réclame un Tornado Extremis. C’est une idée pour les disperser, mais ils reviendront à l’attaque. C’est reculer pour mieux sauter. Alors que… »

Il souleva sa canne, coinça ses Multiplettes dessus et maintint le tout en appui sur la rambarde lui faisant face.

« Une optique, une bonne longueur, un trépied… Mais oui ! Il faut que je présente l’idée à Roland. Il faut combiner la tactique avec Invictum Somnium. Dans une configuration idéale, deux sorciers créent des illusions de troupes au sol tandis que le reste de l’équipe, disséminé autour du périmètre du champ de bataille, avec des robes sorcières à capuche de la couleur de l’herbe, est en embuscade. Sur les hauteurs, armé de la longue baguette de précision, le moucheur solitaire joue à la fête foraine. C’est un scénario qui donne un avantage incontestable au sol. Et pour l’attaque aérienne ? Voyons… Il vaut mieux fondre en piqué. C’est ce qui fut accompli à Lindoso. La dragonne et sa puissance de feu ouvrait la voie à la chasse en mesure de se rapprocher et de jeter ses sortilèges dans l’axe. Sans dragon, il faut charger les sorciers en positions 1 et 7 de protéger les équipiers. Le risque, c’est que les sorciers au sol répliquent en ligne et concentrent leurs tirs sur le bouclier humain. Sept tirs contre un Protego. Hum… Un sorcier ne peut attaquer et défendre en même temps, sauf à posséder deux baguettes et être rompu à l’usage simultané, un exercice mental ardu. De plus, il faut au moins une main pour tenir le manche du balai et la baguette de l’autre, ce qui occasionne des accidents. Le duel a déjà envoyé cinq élèves à l’infirmerie. Ils sont très exposés. C’est pour ça que les Moldus abandonnent la toile et le bois au profit du métal, plus résistant, pour construire leurs avions. Et si… Mais oui ! Un bouclier à l’avant, un second à l’arrière ! Pour protéger le sorcier au moment de piquer. S’il a arrosé sa cible avec efficacité, il est à l’abri des tirs de représailles. Voilà des scénarios à glisser sous les yeux de Roland. Pas Umbelina. Elle refusera que l’inventivité ne l’emporte sur la puissance sorcière. Et pourtant, les guerres moldues nous enseignent que l’innovation technique fait la différence. »

N’y tenant plus, il abandonna les spectateurs à un nouvel épisode d’attaque de diligence par des bandits et fondit sur le bois, à la recherche d’une branche parfaitement rectiligne, d’au moins 150 centimètres de longueur et issue d’un arbre abritant des Botrucs. Ironie du sort, ce fut le châtaignier où il tailla sa première baguette, qui lui offrit la pièce de choix recherchée. C’était comme une renaissance.

Satisfait, il partit s’enfermer dans la Salle Blanche du Gerbera. Il rendit hommage à Garra et à son action décisive en introduisant du vésicule laiteux du Piment Cornu. Il fabriqua un trépied, fixa la lunette de Waldo sur la tige et réclama une cible au Sondeur, au bout du bâtiment. Puis, il testa son invention à coups de Diffindo, ajusta le réglage et poursuivit ses essais jusqu’à ce que le disque de bois finisse en échardes. Excité comme un Pucestis, il manqua le dîner et faillit ne pas honorer son rendez-vous avec Jeanne.

« La révolution est en marche », imagina-t-il, parodiant Rosa Fuchs.

Installé au deuxième étage de l’aile sud-ouest du château, le clan belgo-portugais était prêt à travailler sous la houlette d’Hercule, comme chaque samedi. Sigrid apportait sa contribution depuis peu, surtout auprès de Linda, désireuse de devenir potionniste médicale, du prudent Joop, de Roland et Elias, aspirant à exercer le métier d’Auror, une profession où l’appel aux potions était fréquent. Mademoiselle Vlaamel patientait comme les membres du club, s’approchant d’une fenêtre par intermittence, surveillant l’arrivée du Belge. Le fondateur brillait par son absence.

— Mais qu’est-ce qu’il fiche ? Il est…

Elle avisa sa montre pour la cinquième fois en moins d’un quart d’heure.

— 14h10. Dix minutes de retard ! Ça ne lui ressemble pas.

— Il a appris une mauvaise nouvelle ? Le procès de Polignac débute bientôt, malgré les tentatives de De Ferluc pour le tenir à huis clos. Hercule est en contact avec plusieurs Aurors. Il a bénéficié d’une information exclusive.

— Le procès ne commence que mardi, Roland. Non… J’ai un sale pressentiment. Les suprémacistes se tiennent trop tranquilles.

— Bah, il a un comportement solitaire, ces derniers temps. On l’a tous remarqué. Je veux dire : hormis en classe où il participe sans compter, au club où il nous aide, il parle peu. Il déserte la bibliothèque, il rate la moitié des repas. Un boulimique de lecture et un fin gourmet comme lui, c’est anormal.

— Tu as raison, Joop, insista Roland. Sigrid, tu es celle qui le connaît le mieux. Qu’est-ce qu’il a ? Il ne va pas devenir comme Umbelina, hein ?

Elle leva un sourcil, pas vraiment étonnée. Qu’ils se tiennent aux côtés des progressistes ou des suprémacistes, les élèves avaient tous noté les colères imprévisibles d’Umbelina. Il suffisait qu’une réflexion ne cadre pas avec ses convictions et ça tournait au drame.

— Hercule ne sera jamais comme elle, affirma Sebastian. Il intériorise ses sentiments, il n’explose pas ou si peu. En revanche, il est sensible à la détresse, à l’écoute. De plus, c’est l’élève le plus rigoureux de l’Académie et il est à cheval sur les horaires. Je pars à sa recherche.

— Je vais voir au Gerbera, décida Sigrid en s’éloignant d’un pas alerte.

— On va jeter un coup d’œil dans les autres classes, proposa Roland.

Ils se répartirent la tâche mais très vite, ils furent rabattus par Izabella, en panique totale. Les Belges et les Portugais se rejoignirent dans la pièce réservée aux cours d’anglais et s’agglutinèrent autour d’un Van Betavende inanimé, allongé sur le sol, baignant dans une flaque de sang. Lucie s’agenouilla, plaça sa main en face des narines et la bouche de la victime. Elle perçut un filet d’air. Il était vivant.

— Qu’est-ce qu’il a ? demanda Roland.

— Attends, je regarde.

Elle s’allongea au sol, joue contre le revêtement et éclaira l’arrière du crâne à l’aide d’un Lumos. Une plaie expliquait la quantité de liquide vital répandue.

— On l’emmène au centre de soins ?

— Non, ne le bouge pas, rétorqua Lucie. Va prévenir un médicom…

Elle n’eut pas le loisir de terminer sa phrase. L’unique porte de la salle fut claquée. Elias tenta de l’ouvrir, en vain. Il brandit sa baguette pour s’en charger à la mode sorcière. Les sorts classiques échouèrent.

— C’est quoi, ce cirque ? Un guet-apens ? s’exclama le grand blond.

Un parchemin plié fut glissé sous la porte. Elias tambourina, réclama leur libération mais aucune voix ne répondit. Il ramassa le document, le déplia et le lut en silence. Il se décomposa.

— Roland, tu as raison. C’est un guet-apens !

— Quoi ? Vas-y ! Dis-nous ce qui est écrit !

Il communiqua le contenu.

— « J’ai mis Van Betavende hors d’état de nuire. Il ne s’occupera plus de vous. Comme je suis sympathique, je vous laisse une heure pour le sauver. Passé ce délai, il périra. Si vous êtes malins, comme il l’affirme, vous devriez lui épargner une mort atroce et déterminer mon identité. Sinon, tant pis pour lui ! » Aucune signature.

— Merde ! jura Roland. C’est un malade qui lui a fait ça ! On est coincé !

— Essayons de le passer par la fenêtre, proposa Joop. Il y a du lierre solide et on n’est qu’au premier étage. On peut même faire léviter le plus léger d’entre nous jusqu’au perron. D’ailleurs, pourquoi est-ce ouvert ? Il gèle à en prendre les oreilles ! 3 Et… mais… c’est quoi, ça ?

Il remarqua un bout de tissu déchiré pris dans une écharde de l’encadrement de fenêtre. Il le détacha et l’examina. L’étoffe était tissée dans un coton épais et rouge. Des dessins noirs incomplets étaient imprimés dessus.

— Fais voir, dit Sebastian, avant de se tourner vers le bureau. Vous avez remarqué cet énorme amas de livres ? Pourquoi ? Qu’est-ce qu’ils font là ?

— Il y a aussi la valisette d’Hercule, nota Roland.

— Tu penses à quoi, Sebastian ? demanda Lucie.

— À un test. Avec des indices.

— Je veux bien mais la blessure d’Hercule et le sang sont réels. Et…

Le Belge, à terre, remua légèrement, ouvrit les yeux et grommela.

— Ne bouge pas, Hercule. Tu as une très vilaine plaie à la tête. Je ne t’ai pas déplacé, à cause de l’emplacement de ta blessure. Je soupçonne une fracture. Est-ce que tu sens tes mains ? Tes pieds ? Peux-tu les bouger ?

Il y parvint mais grimaça.

— Fais voir le morceau d’étoffe, Elias, demanda Roland. Ces trucs, dessus, là, ça me fait penser à… On dirait des…

— … symboles chinois ? suggéra Joop.

— Ou japonais ! coupa Évelyne.

Hercule s’agita et marmonna sans parvenir à se faire comprendre. Roland se planta devant lui et lui demanda s’il pouvait cligner des yeux pour communiquer.

— Un clignement pour oui, deux pour non. D’accord ?

La victime accepta la méthode. Par le jeu de questions-réponses, Roland et Elias lui firent avouer que l’étoffe appartenait à un kimono de Shin.

— Bon sang ! Ishii a agressé Hercule ! Pourquoi ? Décidément, ça ne tourne pas rond, au Gerbera. Bon, tant pis ! Je paierai pour les dégâts, mais il faut défoncer cette porte !

Le blond s’apprêtait à balancer des grands coups de pied pour la faire céder quand elle s’ouvrit enfin. C’était Sigrid. Elle se précipita sur Hercule, vit qu’il était mal en point et qu’il tentait de communiquer des informations en désignant le bureau. Elle s’en inquiéta. Les élèves lui montrèrent les indices.

— Je crois qu’il n’y a pas que le coup à la tête qui le fasse souffrir. Roland, essaie de trouver Shin. La dernière fois que je l’ai vu, il était à la bibliothèque.

Elle relut le parchemin et s’affola.

— Il parle d’un délai d’une heure avant une mort atroce. Il a dû l’empoisonner !

— Comment ça ?

— Regarde son teint. Il est verdâtre.

— On l’emmène au centre de soins.

— Non, Sebastian. La réponse est ici. Les médicomages mettront trop…

Hercule se cambra et gémit de douleur. Roland revint trois minutes plus tard en tenant le Japonais par le col de son uniforme. Aux accusations, le Nippon jura qu’il n’y était pour rien, qu’on avait placé ce bout de tissu pour l’accuser. Il nia en bloc.

— Tu vas parler, je le promets ! affirma Clervois, tirant sa baguette. Legilimens !

— Protego ! répliqua Shin.

Sigrid dissuada l’élève wallon.

— Tu perds ton temps, Roland. Shin est le meilleur en Occlumancie.

— Si on avait du Veritaserum…

— Je n’ai rien fait.

— Je suis idiot ! Ta baguette ! Elias, fouille-le, je le tiens !

Willems mit la main sur l’objet convoité. Joop concrétisa l’idée de son camarade. Il interrogea le morceau de cerisier. L’ultime sortilège jeté était un Bombarda.

— Et ça, ce n’est pas une preuve de culpabilité ? Avoue !

— Ce n’est pas une preuve. Je me suis entraîné au duel en salle blanche.

Hercule se tordit de douleur et geignit. Son teint cadrait de moins en moins avec la plaie à la tête. Évelyne déboutonna la chemise de la victime, car il paraissait souffrir plus de douleurs abdominales que de son traumatisme. Izabella s’exclama :

— Regardez son ventre, sa poitrine. S’il avait reçu un Bombarda, qu’il était tombé en arrière, il aurait l’avant écarlate, avec un hématome à venir. Au lieu de ça, il a des points rouges. Teint vert, éruption, c’est une maladie. Ça va se transformer en pustules. C’est la Dragoncelle !

— Attends, tempéra Sebastian. Hercule, as-tu déjà eu la Dragoncelle ?

Il fit comprendre qu’il n’avait jamais contracté la terrible et contagieuse maladie.

— Où as-tu le plus mal ? La tête ? La poitrine ? Le dos ? Le ventre ?

Il répondit par la négative, sauf à la dernière question.

— Le ventre ? Il a bu un breuvage.

— Ça peut être un sortilège vomitif, répliqua Joop.

— Pas avec ces symptômes.

— Et son haleine ? suggéra Elias. Si c’est une potion…

Évelyne la respira, détecta une odeur et ouvrit la bouche. La langue était bleue.

— Qu’est-ce que c’est, ce micmac, Évelyne ?

— Je ne sais pas. Je connais aucune maladie avec ces signes. Vous avez une idée ?

— Non.

— Moi non plus.

— C’est une potion, trancha Elias. Et si ça se trouve… commença-t-il. Fouillez tout ! Roland, fais les poches à Shin. On cherche une fiole.

— Je vous répète que je n’ai rien fait, s’entêta le fils de l’ambassadeur.

— La valisette ! Et le bureau ! Les placards au fond de la classe.

Ce fut peine perdue. L’heure tournait et plus l’échéance se rapprochait, plus les étudiants se désespéraient. Alors que Roland remettait l’avertissement des médicomages ou le transport d’Hercule sur le tapis, Shin serina que c’était un coup monté pour le piéger.

— Si nous manquons de preuves directes pour incriminer Shin, c’est qu’il est qu’il dit peut-être la vérité. Dans ce cas, le coupable est une autre personne.

Sigrid recula et s’approcha de la porte. Son manège n’échappa pas à Elias.

— Stupéfix !

Il la fouilla et mit la main sur une fiole transparente au liquide noir bleuté. Lucie prit le flacon, le dévissa, en versa une goutte sur son doigt et la huma. Évelyne s’assura que l’odeur était identique à l’haleine éprouvée.

— De la myrtille. Sa langue est bleue, mais ce n’est pas un symptôme.

— Attends, dit Linda. Ne bouge pas. Specialis Revelio !

La composition fut révélée.

— Myrtille, hellébore, bave de crapaud, cynorrhodon, ortie, griffe de Fléreur. Zut ! Je ne connais pas cette potion.

— Enervatum ! Sigrid, dis-nous ce qu’est cette potion ! menaça Elias.

— Quoi ? Je… Non ! Je ne savais pas que j’avais cette fiole sur moi ! Je le jure !

— Ne me force pas à utiliser la Legilimancie, Sigrid, coupa Roland.

— Vas-y, si tu veux ! Tu verras bien que je dis la vérité.

Il hésita à s’immiscer dans les pensées de celle pour qui il en pinçait de plus en plus. Elias fut plus pragmatique. Son incursion fut d’autant plus rapide que Sigrid était privée de défense. Il vit une main masculine glisser la fiole dans l’uniforme de la jeune Française lors du petit-déjeuner. Hélas, il fut incapable d’identifier l’auteur.

— Il nous reste trente minutes ! rappela Joop. Le texte disait qu’il va connaître une mort atroce. Une potion.

— Mais si on connaît les ingrédients… commença Elias.

— … l’un de ces bouquins est peut-être un manuel de potions, compléta Linda. Vite ! Cherchez les manuels avancés.

— Il y a cette énorme encyclopédie. « Comprendre une potion ». Attendez… C’est classé par ingrédient. Par ordre alphabétique. Alors… M… Myrtille. Zut ! Il y a au moins 200 recettes !

— Cherche un ingrédient moins courant, Elias. Griffe de Fléreur.

— G… Non… F… Fléreur. Une petite trentaine. C… Cynorrhodon. Pareil ! Mais… attendez… Hellébore… Oui ! Et bave de crapaud… C’est bon ! Je l’ai ! Ce sont les ingrédients de la potion Irritatis !

— Allez ! Il faut découvrir comment elle agit et quel est son antidote.

Il leur fallut cinq angoissantes minutes supplémentaires pour que Sebastian tombe sur le descriptif et l’antidote. Irritatis provoquait des démangeaisons si violentes que la victime se grattait jusqu’à subir un choc allergique. La blessure d’Hercule était la conséquence de sa chute. Pour combattre Irritatis, il fallait préparer une décoction avec un peu d’eau, du miel d’aspérule, du bicarbonate de soude et de la racine de réglisse râpée. Après avoir fait boire le remède purifiant au patient, le soigneur devait activer le processus en lançant le sort Purgare Efficere et en pointant sa baguette sur le ventre.

Les élèves utilisèrent la valisette où tous les ingrédients se dissimulaient en quantités suffisantes. Hercule fut sauvé. Mais l’affaire n’en resta pas là. Dès que le Belge eut meilleure mine, il accusa Shin de lui avoir fait avaler le poison.

— Ah bon ? Dans ce cas, il y a mes empreintes sur la fiole ! Non ?

— J’ai tout ce qu’il faut dans ma valisette pour les relever et les comparer.

— Mais faites donc, Hercule-San ! Oh… Dites-moi comment j’ai pu vous Stupéfixer avec un Bombarda ? Hum ?

— C’est vrai, coupa Joop. Ce n’est pas logique.

— Attendez deux secondes. Voyons si… C’est bien ce que je pensais ! Un Expelliarmus. Tu l’as lancé contre Sigrid qui…

Elias analysa la baguette de la jeune fille et triompha :

— Voilà ce qui s’est passé ! Shin a subtilisé la baguette de Sigrid, il a commis son forfait sur Hercule avec sa conquête. Ensuite, il a lancé un Oubliette sur Sigrid avant de lui restituer son bien. Puis, il s’est forgé un solide alibi en salle blanche.

— C’est exactement ce qui s’est passé, affirma Hercule.

— Très bien. Vous vous liguez contre moi mais moi, j’affirme que ce sont ces deux-là qui ont tout manigancé.

Le Japonais désignait Lucie et Elias.

— Relevez les empreintes sur la fiole. Les miennes n’y sont pas. Par contre, les leurs y sont. Lucie a préparé cette potion et Elias s’est chargé d’implanter une fausse histoire dans votre esprit, Hercule. Il a aussi semé des indices pour m’accuser.

— N’importe quoi ! s’insurgea Willems.

— Fouillez-le, Roland ! Vous verrez que j’ai raison. Hercule, faites votre office avec les empreintes. J’ai la conscience tranquille.

Roland fouilla la besace d’Elias et y dénicha un kimono auquel il manquait un morceau, déchiré. Quant à Lucie, intercalé entre des parchemins, un document décrivait le processus de fabrication d’Irritatis.

— C’est impossible ! protesta Lucie. Jamais je n’aurais commis un tel crime !

— Je sais, s’amusa Hercule.

— Quoi ?

— Et c’est sur ce suspense insoutenable que mon scénario prend fin.

— Bon sang ! Sebastian avait raison. C’était un test !

— Je remercie mes complices d’avoir joué leurs rôles avec justesse.

Sigrid salua l’assistance comme au théâtre, exécutant une révérence. Le Nippon s’en tint au salut en vigueur dans sa nation et s’inclina avec déférence.

— Quoi ? C’était… une mise en scène ? Pour nous tester ?

— Oui, Roland. Je vous avais prévenus : je vous réservais une surprise. Lucie, auriez-vous la gentillesse de me lancer un Episkey, un Aguamenti et un Tergeo ?

— Euh… Oui, je m’occupe de ta blessure.

— Mais comment pouvais-tu savoir à l’avance, pour les accusations de Shin ? Parce que sur le coup, il a été malin ! C’est Elias et Lucie qui ont eu la fiole en mains. Sans gants. Comment… ?

Hercule livra les explications attendues. Shin avait une mission double. Quoi qu’il se passe, il devait nier en bloc. Ensuite, lorsque Sigrid serait sur la sellette, il avait pour tâche d’observer qui toucherait la fiole et y apposerait ses empreintes. Shin était tranquille puisqu’il n’avait jamais touché le verre. Hercule révéla qu’il avait glissé le flacon dans la poche de Sigrid et taquina Elias à propos du Legilimens lancé : comment Sigrid pouvait-elle avoir mémorisé la scène de la main dans son uniforme et affirmer qu’elle n’avait rien vu ? Il y avait une incohérence.

Une fois les « criminels » identifiés par Shin, le Japonais devait les charger, réclamer le relevé d’empreintes et se souvenir quels indices leur avaient été glissés.

— Les indices ?

— Une petite arnaque de magicien moldu. Tout le monde, excepté Roland, a hérité d’un élément accusateur. Pourquoi pas Roland ? Parce que je savais qu’il prendrait la tête des interrogatoires. Quant aux autres, vous pouvez vérifier. Sebastian, j’ai glissé un morceau de bois dur ensanglanté. C’était au cas où les aspirants à la médicomagie soient passés à côté des symptômes les plus colorés possibles. La batte permettait de valider la théorie de l’agression gratuite. Évelyne détient le document de collusion signé par Izabella. Cette dernière possède un assortiment d’ingrédients pour confectionner Irritatis. Linda, c’est le chaudron pliable, en cuivre, avec les restes de la potion. Joop, je vous ai attribué du Polynectar facilement identifiable grâce à son odeur infâme. C’était au cas où vous seriez parti sur la culpabilité de Shin, malgré son déni. Celui qui aurait bu le breuvage aurait pris les traits de notre ami japonais avant de commettre son crime. Ainsi, il aurait jeté le doute sur vous, Joop.

— C’est…

— Machiavélique, Elias ?

— Ah ça oui, Hercule ! J’ai marché jusqu’au bout ! Comment as-tu eu l’idée de nous plonger dans un tel chaos ? Vous étiez terrifiés, vous autres ?

Ils approuvèrent. La tension était encore palpable.

— C’était le but, Elias. La préparation des assauts, au Portugal, m’a inspiré cette histoire. Il fallait que tout ait l’air réel. Y compris le coup sur mon crâne. Un Accio batte volontairement raté. Nous avons rajouté du sang de porc pour accroître l’effet sensationnel. La serrure de la porte a été changée, peu après le déjeuner. Remplacée par un modèle gobelin. Pas le genre à s’ouvrir avec un Alohomora ou un sésame classique. J’ai ajouté quelques protections magiques pour que la porte résiste à l’enfoncement par un Belge costaud. L’idée, oui, c’était de vous voir en action. Sigrid devait tout révéler si ça tournait mal et disposait du remède dans la salle de classe contiguë. Irritatis est un poison mortel et je l’ai bien absorbé.

— Tu es fou ! s’insurgea Roland. Tu aurais pu mourir !

— Tout comme vous, lors de l’assaut. Vous n’étiez pas derrière les élèves mais en première ligne. Quant aux soignants, je souhaitais vous donner un avant-goût des urgences telles qu’elles se déroulent à Bonpied ou pire, sur un théâtre d’opérations chaotiques. Vous y serez confrontés. Vous aviez tous les éléments sous la main et même s’il faudra analyser, corriger certains points, acquérir des réflexes, vous avez fait face et réussi. Bravo !

— On doit s’attendre à d’autres surprises du genre ?

— Oui, Sebastian. Dites-vous que je frapperai plus fort. Vous trois, plus que tous les autres, vous savez que la situation peut basculer en un claquement de doigts.

— On dirait que tu nous prépares… à une guerre !

— C’est le cas, Roland. Le calme actuel m’incite à faire preuve de prévoyance. Je vous remercie, tous. Passez une bonne journée. Merci pour votre concours. Roland… Pouvez-vous rester quelques minutes ?

— Bien sûr.

Les membres du club se dispersèrent. Les Belges s’installèrent autour du bureau. Hercule entreprit de ranger ses ouvrages dans sa valisette et glissa « Comprendre une potion » dans son sac dédié. Il entama son laïus par un aveu.

— Mercredi dernier, j’étais dans les gradins, assis avec les spectateurs. Pendant le cours de duel aérien.

— Tu en as pensé quoi ?

— Selon vous ?

— Pas terrible, hein ? En fait, dans les airs, il y a des talents au duel, des sorciers doués avec un balai mais le mélange ne prend pas. Au sol, ce n’est pas mieux. On finit par stupéfixer les volants comme ils finissent par toucher les troupes à terre. Aucune équipe ne se distingue. Pour l’instant, monsieur Laflèche ne donne pas de directives ni de tactiques. Je suis sûr qu’il a demandé des conseils à Elvira. Après tout, elle forme les futurs Aurors. Mais ça manque de… méthode, de variété.

— Justement. Nous allons changer la physionomie du duel aérien.

— Comment ?

— En innovant, comme le prônent les progressistes.

Hercule fouilla dans un compartiment de la valisette et en retira une longue tige de bois. Il fixa la lunette de Waldo, glissa l’extrémité dans le trépied et alla placer une cible à l’autre bout de la pièce.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Une baguette de précision. C’est un prototype. Je compte réaliser une série avec un bois plus puissant et une inclusion plus percutante. Pour l’instant, j’ai celle-ci. Châtaignier, vésicule de Piment Cornu.

Il se mit en position, visa, ajusta et ordonna :

— Diffindo !

Le centre de la cible se changea en cratère. L’inventeur exposa alors un plan pour que les progressistes ridiculisent les suprémacistes, au sol comme dans les airs.

Roland l’avait mentionné juste avant l’exécution du scénario surnommé « la potion accusatrice » : l’actualité journalistique était focalisée sur le procès de Geoffroy de Polignac. Le juge De Ferluc avait l’intention d’expédier le procès en douce, en une heure ou deux, assisté d’un magistrat et du greffier. Pourtant, le prévenu était accusé d’avoir lancé le sortilège impardonnable de la mort. Maître Oreste Orrante, ténor du barreau italien, défenseur des plus grandes fortunes européennes, parlant 14 langues, payé 100 Gallions de l’heure, était mandaté pour s’occuper de l’affaire.

Des indiscrétions venues du département de la Justice avaient fuité dans la presse. L’espoir de ne pas faire de vagues médiatiques avait volé en éclats. Le quotidien le plus incisif, c’était le Dragon Déchaîné. Ses demandes d’abonnement avaient grimpé en flèche, suite à la parution de dessins animés humoristiques à la Une. Le criminel était égratigné et Léon Torzien s’ingéniait à déformer son nom de famille. Malpolignac et Policegnaque remportaient les suffrages des lecteurs.

Le Cri de la Gargouille, plus mesuré, insista sur la publicité désastreuse engendrée par le fils honteux sur sa famille, cheville ouvrière de l’immobilier sorcier. Le nouveau rédacteur en chef, Symphorien Contini, ne jurait que par le proverbe « jamais deux sans trois » et se demandait, à ce titre, qui des Rosier ou des Rostang de Hautefeuille, plongerait dans la tourmente après les affaires de Bourgmestre et de Polignac.

Comme toujours, à la Gazette de Paname, les journalistes contestaient la véracité des faits reprochés, prônaient la relaxe pure et simple, exigeaient la réintégration de Geoffroy dans l’Académie, la délivrance de son diplôme de CHASSE et sa nomination au poste de professeur de Duel.

Le 12 octobre, à 9H00, la présence des têtes d’affiche des journaux n’entrava pas le projet du juge félon. Le magistrat demanda au prévenu s’il reconnaissait avoir lancé un Avada Kedavra contre Umbelina de Laranjeira lors d’un combat pour défendre son honneur. Il avertit le prisonnier que nier aggraverait la peine encourue et souligna que l’affrontement avait respecté tous les règlements. Non seulement le suprémaciste reconnut son crime mais une fois de plus, il le revendiqua et regretta d’avoir échoué. Cynique, il lâcha :

— Ce n’est pas le défunt José Alveira qui m’en aurait voulu d’éliminer ce rebut !

— Certes, certes. Maître, qu’avez-vous à déclarer en faveur de l’accusé ?

Oreste fit signe qu’il déclinait mais glissa à De Ferluc un billet sur lequel « 10 000 ? » était écrit. Le soudoyé s’empara d’une plume et raya la somme. Il inscrivit « 50 000. » Maître Orrante approuva. Le magistrat français tua le suspense.

— Geoffroy de Polignac, en vertu des pouvoirs judiciaires qui m’ont été conférés et à la vue des faits reprochés n’ayant causé ni mort, ni blessé, je vous condamne à 364 jours d’emprisonnement.

En prononçant une peine en dessous de la barre fatidique d’une année pleine, De Ferluc provoquait une incarcération dans l’une des cellules adossées au tribunal. L’avocat avait une semaine pour réclamer un aménagement afin que le condamné effectue des travaux au ministère en journée et regagne sa cellule la nuit.

Dans la salle d’audience, les journalistes se dévisagèrent, incrédules. Le lendemain, le Cri publiait une diatribe intitulée « Parodie de justice » et dénonçait un régime de faveur accordé au prévenu et la méprise des droits de Bérénice Feuillade, torturée par le criminel. Le journal exigeait la tenue d’un nouveau procès pour ce crime omis et l’ajout de la peine pour que le tortionnaire soit envoyé à Fengsel. Le Dragon Déchaîné se lâcha avec un nouveau dessin où Picaillou et De Ferluc votaient la dépénalisation du sortilège de la mort. La Gazette réclamait une annulation du procès, contestait tout, comme toujours. Au passage, elle conspuait la direction de l’Académie et utilisait un terme moldu à la mode pour agir contre Beauxbâtons : nationalisation. Selon le journal ouvertement suprémaciste, Agathe Bonnelangue avait commis sous son règne de deux ans plus de bévues que son prédécesseur en quelques décennies. Il fallait la démettre d’urgence, pouvait-on lire dans un rectificatif, après qu’une coquille se soit glissée dans l’édition précédente, préconisant de « démembrer la directrice d’urgence ».

La lecture des articles de presse avait de quoi cristalliser la haine viscérale entre les progressistes et les suprémacistes. Agathe redoutait que l’affaire De Polignac ne soit un prétexte pour un nouvel embrasement dans l’Académie. Il n’en fut rien. Rosier ne se moqua pas de Bérénice, victime d’un surcroît de mépris. En effet, le scénario ubuesque se poursuivit lorsque la plainte de son père, déposée au département des Aurors pour omission de faits répréhensibles, fut déboutée par De Ferluc. Le même juge contrecarra monsieur Feuillade en l’accusant de harcèlement caractérisé, le jugea en l’absence et le condamna à une amende de 100 Gallions !

Hercule imita ses camarades et s’informa. Il ne manifesta aucune surprise, aucune révolte. La justice française, moribonde, venait de rendre l’âme. Il n’y pouvait rien. Son absence de réaction fut une nouvelle occasion pour Umbelina de le critiquer ouvertement, à table. Elle lui reprocha son inaction, son refus même de prendre position. Il expliqua, avec calme, qu’il était impuissant et que la colère était un serviteur néfaste à sa santé. Lorsqu’elle l’accusa d’être devenu un poids pour le Gerbera, un handicap, plutôt que son héraut, ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase. Umbelina, soucieuse d’engranger des supporters, de radicaliser la position face aux suprémacistes, agit en plein restaurant, espérant susciter un esclandre. Sigrid crut que l’incriminé allait exploser. Mais la tristesse prit le pas sur la rébellion. Personne n’osa s’interposer, par peur de déplaire à la princesse ou de prendre un sort.

Hercule se leva, repoussa sa chaise, sans un mot. Il plia son écharpe blanche et la déposa sur le dossier. Depuis la table des professeurs, silencieuse, Dune frémit, comme si elle percevait une fêlure dans l’édifice. Agathe était décomposée. Max ne masquait pas sa déception. Le garçon prit sa besace et quitta le réfectoire, non sans accorder un regard navré pour Bérénice. Il se hâta de rejoindre le pavillon Gerbera, pénétra dans l’antichambre, traversa le mur et se réfugia dans l’univers d’Eugénie. Il grimpa dans le nid et libéra ses larmes de fatigue. Il entendit frapper à la porte. Il descendit du perchoir, les yeux rougis. C’était la fidèle et authentique Sigrid.

— Hercule… Tu…

Il soupira et haussa les épaules, tournant en rond. Puis, il stoppa et parla enfin.

— Je me sens… dépouillé. Pas de ma création, hein… Le Gerbera n’est pas ma propriété. Non, je sens mon âme arrachée parce que… je… suis dépossédé de ma légitimité de Gerbera. Je suis un poids. Un handicap. Peut-être, après tout. Parce que je vois, sans posséder le don de divination, les événements se profiler avant leur survenue ? Je gêne Umbelina par ma simple existence ? C’est triste. Vraiment. Et je n’ai pas besoin de tristesse.

— Non, c’est certain.

— Alors, je m’en vais.

— Quoi ?

— Je quitte l’Académie et je retourne à l’agence W. Je mènerai des enquêtes. Raymond Dessuture acceptera ma candidature au poste d’assistant. J’espère.

— Non ! Tu ne vas pas faire ça ! Bazar de bazar, comme dit Eugénie. C’est à Umbelina de décamper pour dormir chez les suprémacistes.

— Non.

— Tu restes ici. Agathe et Dune ne te laisseront pas faire. Ta mère non plus.

— Alors, je quitte le pavillon et je m’installe au Quartier Général.

— On est en automne. Les températures vont chuter, tu vas mourir de froid.

— Honnêtement, Sigrid ? Je m’en fiche. La météo, les humeurs massacrantes, la haine, tout ceci m’insupporte. Je n’ai qu’une envie, là : transplaner chez les Boulanger, grimper sur le dos de Garra et rejoindre Eugénie. Hier…

Il éclata en sanglots et balbutia :

— Hier… elle était là. Devant moi, ici… J’ai senti… son parfum, j’ai eu le goût de ses lèvres parfumées au chocolat. Une illusion… si réelle ! Un Invictum Somnium involontaire, parfait… ou une vision imposée par… ma cervelle détraquée. Mon esprit… l’a recréée parce que je ne peux plus concevoir, supporter… son absence.

Il se calma, respira, essuya ses larmes avant de poursuivre.

— Umbelina qui fait sa crise de nerfs, je m’en moque. J’étouffe. L’air est empuanti de relents d’intolérance. Je ne désire qu’un parfum…

— Habitons ensemble. Je t’aiderai. Et quand elle reviendra…

— Je doute, Sigrid.

— Tu dis ça parce que tu souffres, Hercule ! Écoute-moi, s’il te plaît.

— Vous avez fait plus que votre part. Bien plus. Respirez, jouissez de la vie.

— Hercule…

— Sondeur. Effacez ma chambre et ne laissez que mes biens. S’il vous plaît.

Tout disparut en un clin d’œil. Le duo se retrouva dans un box sans cloison, ni porte. Il ne resta que la malle avec les vêtements entassés à l’intérieur, les biens personnels, les essences de bois, les inclusions et les outils du garçon stockés dans les trois productions brugeoises, sans oublier les deux coffres à disparaître. Il entassa tout sur la malle et rassembla les deux coffres enchantés.

— Hercule…

— Je serai au Quartier Général. Vous êtes la bienvenue. Sondeur, permettez-moi de transplaner jusqu’à la cabane.

Il effleura les bagages empilés, s’enroula et disparut sans un bruit. Arrivé à destination, il décida d’entreposer sa malle dans la tour au couchage le plus confortable. Il s’assura d’utiliser le moindre espace disponible. Le reste des coffres fut installé dans une seconde tour. La troisième fut consacrée au laboratoire de potions et d’inventions. Il nota l’heure. Il était temps de retourner en classe.

Lorsqu’il franchit le perron du château, il mit la main sur sa baguette et pointa son Gerbera. Le blanc se changea en un camaïeu d’émeraude et d’argent. Puis, il prononça la formule adéquate pour autoriser quiconque entrant dans le QG à exercer la magie. Il grimpa jusqu’au premier et rejoignit la salle où le scénario avait été déroulé. Il salua le professeur Mc Flurry, sur le point d’exercer son auditoire à la Legilimancie et à l’Occlumancie. Sean remarqua le changement de couleur de la fleur cousue à l’uniforme d’Hercule. Il ne correspondait à aucune des teintes en vigueur à l’Académie mais l’association lui était familière. Les couleurs de Serpentard. Le garçon choisit un emplacement au dernier rang et s’assit. Il ferma les yeux et respira le parfum du bonheur passé.


1 Expression datant de 1900, s’appliquant aux malades, aux blessés et aux cadavres.

2 Terme utilisé avant la première guerre mondiale où il fut remplacé par l’anglais « sniper ».

3 Version belge de « Il fait un froid de canard ».

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