Beauxbâtons - 4 énigmes et un enterrement
Chapitre 21 : Sortilège 21 : le programme
10501 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 11/10/2026 14:01
Edmond Perlenjoie était contrarié. Il s’attendait à plus d’enthousiasme de la part des étudiants inscrits au Français Rédactionnel. Son désappointement était encore plus visible depuis qu’il avait fait l’acquisition d’un nouveau galurin chez Le Pointu. Le couvre-chef enchanté avait l’allure d’un haut-de-forme dont la hauteur variait selon l’humeur de son propriétaire. Là, sa taille n’excédait guère le gabarit d’un chapeau melon et il s’engageait sur la voie du béret.
— Que se passe-t-il ? À quoi vous attendiez-vous ? Le travail exigible augmente en quantité, en qualité, en intensité. L’année ne se résumera pas à l’étude de nouvelles formes d’écrits comme les articles scientifiques, avec documentation et démonstration, les commentaires sportifs, les résumés de matchs, le reportage animalier, l’interview de personnalités. Ne vous leurrez pas. En marge des nombreux travaux pratiques, notés, vous devrez me rendre un projet personnel, ambitieux, comptant pour ⅓ de votre note finale, examens compris. Vous êtes en quatrième année et sur les 28 élèves présents, je ne ferai cours qu’à 8 ou 9 d’entre vous, en CHASSE. Alors, désolé si cela vous choque, vous terrorise, mais je dois tirer la quintessence de votre verve au plus tôt.
Sigrid leva la main.
— Oui ?
— J’avoue être un peu perdue. Pourriez-vous nous donner des exemples de ce qui est attendu qui puisse durer l’année ?
— Vous êtes tous comme Sigrid ? Perdus ? Vous voulez des idées ?
Les élèves hochèrent la tête. Edmond accepta de baliser le chemin. Au-delà du manque d’imagination, l’empathique enseignant perçut un malaise, surtout chez les tenants du Gerbera. L’ordre, amputé de son flambeau Eugénie, était mortifié.
— Voici une liste de projets possibles. Réécrire le règlement de l’école mais en adoptant un parti pris loufoque, comme si l’Académie accueillait, du jour au lendemain, des fées, des lutins des champs. Autre idée : bâtir le budget ministériel de notre communauté, avec recettes, dépenses, investissements mais en rassemblant la population sorcière mondiale sur une île… L’Islande, par exemple. Vous pouvez réaliser un manuel scolaire portant sur un domaine où vous êtes plus qu’à l’aise, à condition de révolutionner la forme et de m’instruire avec des nouveautés.
Les exigences d’Edmond refroidirent plus d’un étudiant. Il poursuivit :
— Si vous êtes bilingue, vous pouvez vous lancer dans la traduction d’un ouvrage qui n’a jamais été adapté en français. Si le cœur vous en dit, écrivez la biographie d’un enseignant de l’école ou une pièce de théâtre, puisque nous avons étudié cette forme l’année dernière. Bien sûr, la pièce de choix reste le roman imaginaire ou le récit historique. Et pour les fanatiques de règlements et décrets, vous pouvez réécrire une constitution et tous les articles de lois associés. Pour résumer, ce que j’attends de vous, c’est un travail de longue haleine, chronophage, avec la présentation soignée ad-hoc.
— Peut-il y avoir des photos ?
— Oui, Shin, à condition que cela ait du sens et de l’originalité. Je dois être ébloui, apprendre de vos écrits. Si vous allez à la ménagerie, que vous photographiez nos créatures et que vous écriviez des fiches descriptives à côté, je risque de m’ennuyer. En revanche, si vous les surprenez dans une tranche de vie méconnue, que vous mettez à jour un comportement, des mœurs, qui vous conduisent à expérimenter et à partager le fruit de vos analyses, que vous épiez un Laminak dans son terrier, que vous découvrez le processus qui rend sa coquille si précieuse, vous aurez toute mon attention et une notation en conséquence.
Après ces précisions, les étudiants se manifestèrent enfin. Rosa proposa de rédiger le programme d’autonomie du Luxembourg, avec l’écriture d’une constitution, la répartition des rôles entre les 80 sorciers du pays et la méthode pour attirer des étrangers renforçant la communauté. Umbelina sauta sur l’occasion de réécrire le code sorcier portugais. Bianca choisit la pièce de théâtre, une adaptation sorcière de Roméo et Juliette, avec une dose d’humour sorcier. Sigrid, moins inspirée que ses consœurs, choisit de revisiter le règlement de l’école ouverte aux géants, avec l’adaptation induite par leur taille. Laurine, à la surprise générale, tint à écrire la biographie d’Abraham Piedargile. Le Japonais élut le manuel scolaire dont il avait entamé des travaux préliminaires au cours de l’été, usant de son don de prédiction. Le garçon précisa que l’exemplaire produit serait unique et magique. Le copier serait stérile. Le tour d’Hercule vint et il fut peu inspiré. Paralysé, il garda la tête baissée, face à son parchemin vierge. Edmond lui tendit la perche.
— Que se passe-t-il, Hercule ? J’ai la sensation que tu n’es pas avec nous.
Il ne l’était pas. Monsieur Delacour avait envoyé tout le matériel pour fabriquer les coffres. Tout était entreposé dans la Cabane Enchantée. Il ne pensait qu’au lendemain, le mercredi après-midi, au calme, seul, à scier, assembler, poncer, respirer la sciure de pin.
— Je… je…
— Tu veux réfléchir jusqu’à la fin du cours ?
— Il est plus simple que vous inscriviez FONTE–, Monsieur.
Sigrid et Jacques, ses voisins, se tournèrent vers lui, décontenancés par son propos. Hercule, en mode abandon avant le combat, c’était de l’inédit.
— Mais tu dis n’importe quoi, murmura la jeune fille. Ne lâche pas !
— Hercule…
— Vous me mettrez une FONTE – si je ne concrétise pas ce que j’ai en tête.
— Qu’as-tu trouvé ?
— Un récit historique, biographique. Sur le drame vécu par le professeur Racine. Du point de vue de son principal tortionnaire.
— Que sais-tu à ce propos ? De ce souvenir vécu en boucle ?
— Que j’étais celui qui le torturait.
— Par Flamel ! Tu es sûr de…
— Si le professeur Racine refuse de se confier, FONTE–. Je n’ai pas d’autre sujet.
L’ambiance pesante prit des allures de… fonte. La leçon sur le discours politique débuta. Le thème rebuta Hercule et son esprit vagabonda. Il ne sentit même pas la main chaude de Sigrid sur son avant-bras gauche.
Le surlendemain, l’annonce des programmes annuels se poursuivit en Arts Magiques. Dune dévoila le thème principal : le monde minéral, au sens large, des miroirs aux vases, des bijoux travaillés aux pierres fines sans fioriture, en passant par les plaques de verre aux peintures animées. L’enseignante lista les ouvrages de référence. Les bouquins d’Agatha Jasper figuraient en bonne place. Comme certains confrères l’imposaient, elle exigea des projets personnels en lien avec la thématique annuelle. Elle précisa que le travail réclamé serait distinct de la nouvelle option Adaptation & Invention, animée par monsieur Racine, sauf si l’ampleur globale du projet le permettait.
Valentine fut intéressée par un miroir qui s’intégrerait dans un télescope et renverrait le nom de la constellation ou la planète observée. Elle avait en tête l’exemple des Multiplettes haut de gamme, capables d’identifier des joueurs de Quidditch, de mentionner leur équipe, leurs records personnels.
Adèle, interrogée, se lança d’abord dans un préambule qui toucha Dune de près.
— Hercule a parlé d’une patiente vue durant son stage de médicomagie et atteinte du syndrome du visage horrifique.
— Oui… soupira Dune. Et ?
— J’aimerais créer un miroir où elle pourra enfin se regarder, sans être effrayée.
— Très beau projet. Elle dispose de la potion Utopia qui travestit sa perception.
— Oui mais là, elle verrait ses vrais traits. Le miroir devrait renvoyer l’image horrifique d’elle, celle qu’elle perçoit et que son cerveau inverserait.
— Je vois. Ton idée est très intéressante. Shin ?
— Je fais un rêve, en ce moment, Madame.
— Récurrent ?
— Tout à fait.
— Explique-moi.
— Au Japon, le Ministère et le quartier magique ne sont pas installés dans les mêmes villes. Pour naviguer d’un lieu à l’autre, il faut emprunter une porte couverte de papier, gardée par des Samaurors. C’est l’objet au cœur de mon rêve. Chaque traversée déchire la feuille. Elle se reconstitue aussitôt. J’aimerais créer une variante avec un miroir liquide et franchissement de distance. Comme si, au restaurant de l’Académie, au lieu d’entrer dans une simple extension, nous pénétrions dans l’établissement des Vesperini, à Venise. Vous voyez ?
C’était le sujet de ses recherches intensives, réclamées par la directrice Bonnelangue. Elle ignorait qu’il existait une telle facilité au Japon. L’enchantement était-il commun à celui des armoires à disparaître ? Il fallait une paire d’encadrements : l’un à Tokyo, l’autre à Kyoto. Dans le cas du mobilier, il y avait deux actions manuelles à accomplir pour déclencher le transfert : la fermeture d’une porte, puis l’ouverture de son pendant à destination. Dans le cas de la magie japonaise, c’était passif et automatique. Reconstituer le miroir liquide après le passage était dans la même veine.
— Je vois, Shin. Pourras-tu rester quelques instants après la fin du cours ? Je voudrais te parler d’un sujet auquel ta proposition m’a fait penser.
— Bien sûr, Professeur.
Hercule fut questionné. Cette fois-ci, il ne fut pas pris de court. Son idée répondait à la problématique rencontrée par Juliette pour transférer toute la connaissance contenue dans son réseau végétal dans un seul quartz et rendre l’intelligence de l’Hyperloupe, transportable. Il désirait créer un joyau contenant du savoir, une pierre tenant dans la paume de sa main, qu’il pourrait interroger par la pensée et qui répondrait par le même biais. Dune jugea la proposition fantastique mais irréalisable. Il abaissa ses ambitions.
— Une pierre interrogeable à haute voix et qui me répondra en vocal.
— Ton défi est trop ardu. Désolée.
Il refit la même proposition qu’à Edmond : sanctionner d’une FONTE – s’il échouait. Elle accepta du bout des lèvres l’attitude suicidaire du garçon. À l’issue des deux heures d’enseignement, elle dut se forcer à laisser le Belge rejoindre Adaptation & Invention et ne put retenir que le Japonais. Elle s’inquiéta de la santé de son camarade.
— Que se passe-t-il, Shin ? Avec Hercule ?
— Je ne peux pas dire que tout va pour le mieux. Il demeure distant, multiplie ses recherches, distribue son aide mais ne se confie pas. Peut-être auprès de Sigrid. Je perçois sa souffrance et je devine la source.
— Eugénie.
— Elle nous manque mais à lui plus que tout autre. De plus, l’attitude cassante d’Umbelina nous pèse. L’entraînement, dimanche dernier, fut une horreur. Elle explosait en permanence. Elle nous inquiète… Non ! Elle nous fait peur. Hercule refuse de l’affronter.
— Je le lui ai interdit. Cette restriction s’applique à tout l’ordre.
— Alors, nous courberons l’échine. Mais, si je suis d’une nature placide, ce n’est pas le cas de tous les membres du Gerbera, Professeur. Si elle perd pied, qu’elle se déchaîne, personne ne sera en mesure de la contenir. La situation désespère Hercule. Après ce qu’il a accompli pour elle… Umbelina manque de reconnaissance, frappe sur tout ce qui ne va pas et oublie le positif.
— J’entends ton alerte. Je vais la relayer auprès d’Agathe. Shin… Sais-tu ce qu’est un serment inviolable ?
— Oui, Professeur.
— Je souhaite en établir un entre nous. À propos de ton idée.
— J’accepte.
Elle brandit sa baguette et commença le rituel, avant-bras joints par les paumes. Shin rêvait fort à propos. Tôt ou tard, ses dons le mèneraient à la vérité. Il s’engagea à respecter toutes les clauses qu’elle édicta. Sans condition.
Après l’application d’une exception d’exercice de la magie dans sa chambre du pavillon et après avoir tenu ses engagements d’aide auprès des adhérents de son club, de 14H00 à 16H00, Hercule fit face aux quatre coffres identiques fabriqués dans sa pièce secrète, avec les matériaux expédiés par Delacour. Il en positionna un à son emplacement définitif et s’empara de Benben. Il s’assit sur le tapis et récita la longue litanie. Rien de fâcheux ne se passa. Alors, il plaça le second coffre et répéta l’opération. Une fois l’ultime sortilège prononcé, il manipula les couvercles, respectant les consignes fournies par Juliette. Les meubles étaient assez larges et hauts pour qu’il n’ait qu’à se pencher en avant pour refermer. Jeanne, plus fluette, se glisserait sans mal dans l’espace. N’ayant pas encore lié les points de chute, la fermeture des couvercles n’entraîna aucun effet magique.
— Nous voilà parvenus au moment de vérité. Allons-y !
Il effleura le coffre de gauche, puis son pendant destiné au degré 50 et prononça « Res tota inseparabilis est ». Un filament bleu s’étira entre les deux objets. Il répéta l’exercice avec la seconde paire. Il consulta l’heure. Il était à peine 18H00. Il avait le temps de traiter le premier duo. Il jeta la couverture de dissimulation sur ses épaules, la centra au mieux et empoigna le meuble. L’étoffe ne couvrait plus ses pieds ! Il pesta :
— Zut ! Comment vais-je m’en sor…
Il laissa tout en place et alla fouiner dans sa chambre en bazar jusqu’à ce qu’il mette la main sur un pot métallique avec un reste de peinture. Il se déchaussa, choisit les croquenots les plus vilains de sa garde-robe et les tartina avec l’enduit utilisé pour la fonction camouflage de la tenue d’exploration. Ses chaussures devinrent invisibles pour dix ans, selon les dires et la garantie Delacour. Il glissa sa tête et un bras dans la bandoulière de sa besace, ajusta sa tenue et entreprit le long et périlleux parcours le conduisant de sa chambre à la salle du Sondeur.
Il dut commettre plusieurs haltes, épuisé par le poids du coffre et son encombrement. Quand il parvint, fourbu, à la porte de la salle, il dut patienter jusqu’à ce que personne ne soit tourné dans sa direction. Quelques minutes plus tard, il toucha au but.
— Oh ! Monsieur Van Betavende ! Quel plaisir de vous revoir ! Que puis-je accomplir pour l’élève aux questions les plus savoureuses ?
— Absolument rien, monsieur Gutenberg. J’amène ce coffre dans la travée où figure l’ultime parution. Le passage débouche dans ma chambre. Les explications de mademoiselle Pasteur furent parfaites. Nous aurons ainsi l’occasion de nous voir plus souvent.
— Merveilleuse nouvelle ! Sachez que dans LA bibliothèque, vous pourrez vous entretenir avec votre oncle avec plus d’aisance. Ce plan intermédiaire est plus favorable que le vôtre.
— J’ai hâte !
— Travailler ici vous garantit sérénité et gain de temps.
— Excellent conseil, comme toujours.
Hercule visualisa l’étagère du 28 juillet 2061 et transplana. Il ressentit cette vague déstabilisante, grisante, propre au transplanage réalisé sur longue distance. Il s’en amusa et imagina que dans un lieu où le temps s’écoulait plus lentement, les sensations changeaient. Comme l’acte le concernait au premier chef et qu’il n’avait pas lancé de sort sur le coffre, il crut que cela n’aurait pas de conséquence. Cinq minutes s’écoulèrent après le début de la récitation et il n’y eut aucune explosion. La réussite était avec lui.
Le passage du degré 50 à la chambre était opérationnel. Le voyage dans le sens inverse l’était aussi. Il retourna au comptoir afin de prévenir Johannes.
— Tout fonctionne.
— Nous reverrons-nous bientôt ? Quelle énigme vous tient déjà en haleine ?
— Il y en a quatre.
— Sapristi ! Vous devenez exigeant. Voyons si je pourrais vous aider.
— Il y a toujours le tableau du mystérieux Pacôme.
— Un mystère épais. Aucune référence. Quoi d’autre ?
— Comment rendre une potion éternelle ?
— Le niveau de difficulté a grimpé en flèche !
— Les deux autres touchent à la manipulation du temps.
— Je ne peux que vous conseiller une extrême prudence.
— Il s’agit de répondre à des interrogations, sans action. Deux événements troublants, que j’associe à un manipulateur temporel inconnu. Je ne toucherai pas au déroulement du temps.
— Soyez tout de même conscient que la connaissance peut agir sur votre ligne temporelle et, par effet de bord, éclabousser la destinée de vos proches. Prudence.
— Je vous le promets ! À très bientôt !
Le sorcier transplana au loin, se mit à tanguer, se rétablit et se glissa dans le coffre. Il referma et débarqua dans sa pièce secrète. Il activa la serrure gobeline.
— Et d’un ! Maintenant, envoyons un petit mot à Jeanne.
Il feuilleta le Bottin jusqu’au carré de la fillette. Elle avait inscrit :
« Est-ce que tu viens, ce soir ? Si oui, fais attention : les grands-parents de Jacques Boulanger dînent à la maison. Les repas durent longtemps. »
Il répondit :
« Je redoublerai de vigilance. J’avais promis une surprise. Je l’amènerai. »
« Chouette ! Est-ce qu’on va étudier Protego ? »
« Pas ce soir. Je n’aurai pas le temps de préparer la surprise et de vous enseigner. Cependant, il y aura une nouveauté. À tout à l’heure, derrière l’atelier. »
Il vérifia tout ce dont il aurait besoin. Sa baguette – Benben pour rester dans la continuité –, son Harpie, deux cordes pour ficeler le coffre sur le balai, sa besace. Il lança une nouvelle exception d’exercice de la magie localisée à la demeure des Delacour. Ensuite, il endura un calvaire encore plus insupportable pour transporter, les muscles endoloris, le second coffre. Comme il était 19H30, tout le monde était à table. Les odeurs de cuisine excitèrent sa faim. Il se fit violence pour en terminer sur le transport du coffre à Py, au moins jusqu’à l’atelier ou derrière un des chalets. Il sua pour hisser sa construction jusqu’au quatrième étage. Une ascension corsée par l’étroitesse de l’escalier de droite conduisant du premier au dernier niveau.
Une fois dans la place, il se fustigea :
— Idiot ! Tu aurais pu transplaner avec la couverture. Il faut croire que mes petites cellules grises tournent au ralenti. Cistem Aperio !
Le coffre aux lunettes astronomiques ouvert, le Belge constata un problème.
— Ce n’est pas possible ! Van Betavende ! Tu es confondant d’imbécilité ! Comment as-tu pu être aussi imprévoyant ?!
L’étroitesse de l’entrée secrète était rédhibitoire et l’escalier, en colimaçon, menant aux profondeurs de l’Académie, était encore plus restrictif. Il tenta de transplaner dans la pièce où les prophéties de Claire Obscur étaient entreposées. L’opération fut entravée par les protections magiques de l’école.
— Quel benêt je fais ! Comment faire ?
Il eut beau gamberger, il se heurta à des impossibilités. Ficeler le coffre sur le Harpie et décoller depuis l’Académie serait restreint par le dôme. Pas moyen de transplaner pour la même raison.
— Je pourrais solliciter Rostock. Un coffre de quinze kilos, il me laissera faire. Mais non ! Toujours le dôme ! Madame Bonnelangue le désactive les jours de sortie scolaire. La seule issue, c’est le tunnel de Transportation. Dès que je suis à Bourg-Enchanteur, je transplane. Le souci, c’est que je n’ai pas de clef et aucune idée pour tripatouiller la console. Dommage ! Je n’ai aucun sac à extension assez grand. Mère les a conservés. Je me vois mal lui quémander. Je vais finir par manquer de temps et mon rendez…
Il pensait renoncer lorsque l’idée lumineuse germa dans son esprit. Il redescendit de l’observatoire et rejoignit la salle du Sondeur. Il positionna les autos sur 180 et les mit en place derrière les bancs.
— Têtenbulle ou Toutenbulle ?
Il opta pour la seconde option. L’autonomie en air était supérieure. Il déclencha le mécanisme synchronisé et fut projeté dans le degré où le temps était gelé. Il traîna le coffre jusqu’à la porte enchantée. Elle était verrouillée. Il appuya de nouveau sur la poignée et elle s’ouvrit. Ce monde où les états coexistaient était fascinant.
Dans le couloir, il y avait trois élèves stationnant près de la loge du concierge et cinq autres à l’entrée du centre de soins. Des suprémacistes venus rendre visite à Just de Tourdonnet, atteint par un Cognard le jour de l’entraînement.
« Parfait ! »
Il transplana derrière le Gerbera, à deux mètres de la grille nord, en compagnie de son colis. Grisé au-delà de la normale, il faillit trébucher.
« Oh ! L’effet est décuplé. Le temps n’est pas ralenti, il est à l’arrêt ! »
Il s’apprêta à vérifier la théorie du double état de la magie. Il effleura le métal de la grille et reçut une décharge dissuasive. Il encaissa la douleur mais s’appuya sur la poignée en dépit du choc. Elle s’ouvrit en grand. Il traîna le coffre sur une trentaine de mètres et vérifia qu’il était dissimulé à la vue des étudiants.
« Retournons dans le degré 0, passons par l’observatoire et récupérons le coffre. Quelle heure est-il ? »
Il nota 19H40. Le soleil était couché et la nuit ne tarderait plus à tomber.
« J’ai du temps devant moi. Je pourrais lancer les sortilèges… Non, pas assez d’autonomie. Et… Mais je suis hors du domaine ! Pourquoi m’embêter à revenir au degré 0 pour déposer le coffre à Py ? C’est un risque inutile. Je peux faire plus simple ! »
Il transplana à l’entrée de la chambre de Jeanne, au deuxième étage. Il chuta, étourdi par l’effet de tangage, dévastateur.
« Oh ! Bon sang ! Quel tournis infernal ! »
Il se redressa en s’appuyant sur le coffre, puis sur la poignée de porte. Il toqua mais aucun son ne provint de l’intérieur. Réflexe idiot ! Il ouvrit et découvrit Jeanne, assise au bord de son lit, son carré magique dans une main, une plume encrée dans l’autre. Elle était figée.
Le visiteur souleva le coffre et l’emmena dans l’armoire à extension servant d’annexe, de débarras. Il installa le meuble derrière un vieux secrétaire et une malle. Ensuite, il se retira. Édicter les formules d’enchantement prendrait trop de temps et le réaliser dans des conditions temporelles différentes changerait peut-être l’accomplissement du jumelage. Il vérifia qu’il n’avait rien déplacé, comme un tapis ou un bibelot. Avant de disparaître, il joua les curieux en lisant ce que Jeanne venait de lui écrire. Il lut :
« Est-ce qu’on va étudier Protego, ce soir ? »
Pourquoi reposait-elle cette question à laquelle il avait déjà répondu. En toute logique, les derniers mots qu’il lui avait adressés étant « A tout à l’heure, derrière l’atelier ! », elle aurait répondu « d’accord » ou « Pas de souci » ou bien « J’ai hâte de savoir ». Avait-elle déjà oublié ? Le carré magique, qui ne conservait que la dernière phrase tracée, n’était pas l’outil adapté avec sa mémoire éphémère. Si elle souffrait d’absences, une potion adaptée lui apporterait une aide.
Il disparut sans un bruit et se matérialisa près de la grille de l’Académie. Il mordit la poussière, tanguant comme un poivrot. Il prit une bonne minute avant de pousser les barreaux de métal. Une chance sur deux ! Pas d’éclair ! L’estomac en vrac, il choisit de retourner au carrousel à pied alors que le soleil dardait ses derniers rayons. Il ne fut pas mécontent de retrouver le degré 0. Entré sans être vu, il se glissa sous la couverture de dissimulation et se dirigea vers la porte. Elle s’ouvrit soudain. Il s’écarta. Elle se referma sans qu’il ne voie qui que ce soit.
« Par Flamel ! Est-ce devenu l’auberge des courants d’air ou un autre élève se promène-t-il avec un camouflage identique au mien ? Sigrid ? Avec la couverture de Noël ? Rhaaaa ! Elle file consulter Johannes. Je dois lui faire profiter du pont. »
Il inspira et soupira. L’inconnu se dévoila enfin. Hercule manqua d’avaler sa chique et de hurler de terreur. Tétanisé, il se vit, lui, installant le coffre dans l’isoloir central, puis fourrant sa couverture dans sa besace avant d’activer les autos.
Hébété, il s’engagea dans le couloir et accéléra. Sur le perron, il s’enfuit à toutes jambes jusqu’au pavillon Gerbera. Il s’enferma dans sa chambre. Il eut le réflexe de noter l’heure. Il n’était que 19H32 !
Alors qu’il était alité, il éprouva un choc inouï. Puis, il fut écrasé, comme si un char d’assaut moldu lui passait sur le corps. Groggy, affecté d’une pesanteur exagérée, il lutta pour se redresser. En vain. Les vagues d’un océan en colère le balayèrent. Au bout de deux minutes, le ressac violent diminua en intensité.
Il tenta de raisonner, de faire preuve de logique.
« C’était moi. Pas un double mais moi à un moment passé. Oui… J’étais devant la grille du domaine à 19H40. Mais lorsque je suis arrivé à l’observatoire, il était déjà 19H40. J’aurais dû me trouver devant la grille à 19H50. J’ai transplané jusqu’à Py. Le message que Jeanne a écrit, n’était pas la question reposée mais la première mouture, inscrite à 19H26. Par Flamel ! Je n’ai pas cessé de grappiller du temps ! En revenant, le soleil se couchait. J’ai fini à pied. Je suis revenu au degré 0 mais avec encore plus d’avance ! Le temps s’est écoulé, j’ai failli me percuter vers 19H28 ou 19H29. C’est impossible puisque je suis sorti du domaine à 19H40 ! Ce mouvement de houle était un recalage violent, une course contre la montre pour se recaler sur ma ligne temporelle ! Ou alors, le temps est devenu fou et je suis sur le point de basculer dans la folie à mon tour ! »
Il s’attendit à éprouver l’incontrôlable soif de jus de citrouille. Il n’en fut rien. Il se sentit mieux et décida d’aller dîner. Il se persuada que tout ce déraillement temporel était la conséquence du transplanage dans le degré 180, un univers aux lois physiques et sorcières bouleversées. C’était l’unique différence avec ses précédentes explorations. Il se promit de ne pas reproduire l’expérience.
Après son repas, il écrivit à Jeanne d’aller jeter un œil dans son armoire. Elle répondit une minute plus tard :
« Comment as-tu fait ? »
« C’est de la magie. Chuuut ! »
Hercule s’éveilla en sursaut, persuadé d’être en retard. Après le dîner pris dans une ambiance sépulcrale, le sorcier était revenu au pavillon, avait taquiné Jeanne et préparé son sac avant de partir chez les Delacour. Il avait même pensé aux accessoires commandés au Portugal, auprès de Günther dont les affaires étaient florissantes. Le kit « voyage » comportait un guidon avec instrumentation minimale – altimètre, boussole, horizon artificiel, compteur de vitesse –, éclairée par un pic Barboule et protégée par une casquette, porte-gourde, selle double extra-confort et deux paires d’étriers avec latex anti-dérapant. Après les préparatifs, il s’était écroulé et endormi. Au réveil, il se sentait toujours perturbé par un cauchemar dérangeant. Il y incarnait l’Inquisiteur, un voyageur temporel sans limite de lieu et d’époque. L’être malfaisant écumait LA bibliothèque, notait les identités des auteurs et les éliminait dans le passé avant qu’ils ne commettent leurs écrits. Par chance, il n’était que 21H50. Il se mit en route après s’être rendu invisible aux yeux des couche-tard du Gerbera.
Parvenu à temps derrière l’atelier Delacour, il gratifia Jeanne d’un énorme câlin, selon le rituel institué dès la première visite. Il lui rappela qu’il devait vite achever la préparation de la surprise. Ils empruntèrent le sapin et se réfugièrent dans la chambre. Hercule réclama un silence absolu. Il lui proposa un livre de contes d’Hans Christian Andersen et lui demanda de lire jusqu’à ce qu’il ait fini. Il lui demanderait alors quelle histoire aurait emporté son cœur. L’auteur danois envoûta vite son esprit. Jeanne ne prononça plus un mot tandis qu’Hercule parachevait l’enchantement du coffre à disparaître.
Alors que la demoiselle lisait, quelqu’un toqua. Hercule venait de prononcer l’ultime couplet. Il se figea et tendit l’oreille. Il reconnut la voix de Romy, l’un des elfes de maison. Il apportait le linge pour refaire le lit avant que la fillette ne se couche. Il venait reprendre celui, sale, déposé dans l’armoire le matin même. Hercule souleva le couvercle du coffre, s’accroupit et rabattit la fermeture. Il réapparut dans sa chambre secrète.
« Et de deux ! Passage validé dans l’urgence ! Ouf ! Patientons un peu… »
Il récupéra son Bottin et attendit que Jeanne lui donne son feu vert. Il arriva deux minutes plus tard.
« Tu es caché où ? Romy est parti. Il ne t’a pas vu dans l’armoire et moi non plus. Tu n’es pas dans le coffre ! »
« J’arrive. »
Il emprunta le raccourci et débarqua sans tambour ni trompette.
— Mais comment tu as fait ? murmura-t-elle.
— J’ai enchanté deux coffres. Un ici et l’autre dans ma chambre, à l’Académie.
— Waouh ! C’est pour ça que ça a duré autant de temps ?
— C’est une magie compliquée. Pas le droit de commettre de bafouiller, ni même d’éternuer.
— Tu l’as inventé ?
— Non. J’ai eu l’aide d’une sorcière époustouflante. La plus grande savante que je connaisse.
— Plus savante que toi ?
— Infiniment plus. Grâce à son coup de main, je pourrai venir sans prendre de risques à l’Académie. Cela va nous permettre de changer la façon de faire à partir de ce soir. Six jours par semaine, à 22H00, il y aura un programme.
— Un programme ? C’est quoi ?
Il expliqua que les soirées seraient désormais consacrées à des pans spécifiques de la magie afin de découvrir dans lesquels elle s’épanouirait. Effrayée, Jeanne souligna qu’elle n’arrivait pas à produire autre chose que des étincelles avec Finite et Protego, qu’elle avait essayés. Il rétorqua que son pouvoir cherchait à s’exprimer.
— Cela vous arrive, parfois, de chercher le bon mot pour un objet. On le décrit, on lui trouve des synonymes, on sait comment l’utiliser mais ce n’est pas le terme qu’on désire. Jusqu’au moment où… bam ! Il débarque de notre cervelle ! Si votre baguette était muette, je serais ennuyé. Mais elle agit.
— Alors, qu’est-ce qu’on va étudier ?
— Le samedi, comme aujourd’hui, ce sera balai.
— Chouette ! Je rêve d’en faire.
— Le lundi, les sortilèges comme nous avons commencé avec Periculum. Le mardi, nous verrons les plantes et les créatures magiques.
— Dans des livres ?
— Non. Je vous emmènerai à l’Académie. J’ai les clefs.
Les yeux de la fillette s’illuminèrent.
— Le mercredi, ce sera les arts magiques. Enchanter un objet comme un bijou. Ou réaliser un pliage de papier, animé. Ou apprendre à chanter pour faire tomber la pluie. Il y a plein de choses très amusantes. L’idée, c’est de trouver votre magie et pour cela, nous allons procéder à des essais.
— D’accord. Et les autres jours ?
— Le jeudi, je vous montrerai comment soigner. Les créatures ou les sorciers. Quand le vendredi viendra, nous préparerons de petites potions simples. C’est un peu comme la cuisine. On suit une recette. Vous cuisinez, parfois ?
— Oui. Avec Maman ou les elfes.
— Ce n’est guère différent.
— On va faire du balai ? On est samedi.
— Oui mais pas trop longtemps. Pas au-delà de minuit. Vous devez dormir et j’en ai aussi besoin. Au fait ! Quelle histoire, quel conte avez-vous le plus aimé ?
— Le vilain petit canard.
— Pourquoi ?
— On dirait…
— Vous ?
— Oui.
— Vous êtes un cygne majestueux, Jeanne. N’en doutez pas !
Ils descendirent par le sapin et s’éloignèrent de deux cents mètres de la demeure. Il demanda si elle avait déjà enfourché un balai en tant que passagère. Ce n’était pas le cas. Ses parents détestaient ce moyen de transport – le traîneau avait leurs faveurs – et ses sœurs refusaient de l’embarquer, la considérant à la fois comme une petite chose fragile et comme un trublion 1 incapable de se tenir tranquille, de respecter les consignes. Il enfourcha le balai.
— Venez vous installer derrière moi. Vous posez les pieds sur les étriers. Vous avez vu la gomme qui les enveloppe ? Cela évite de glisser. Passez vos bras autour de ma taille et serrez fort. Voilà ! Parfait. C’est parti !
Il entama un premier circuit en huit, en rasant le sol. Jeanne émit de petits cris de surprise et non de frayeur. Le second tour prit de la hauteur et plafonna à une quinzaine de mètres. Elle n’éprouva aucun vertige, ce qui coïncidait avec son aisance à se mouvoir dans les arbres. Il poussa le Harpie à 40 km/h et exécuta quelques montées raides, en virage, suivies de piqués modérés.
Après avoir saturé la fillette de sensations, il regagna la terre ferme. Ils descendirent et il déposa le balai à la gauche de l’élève.
— Ma foi, vous fûtes une passagère épatante. Bien meilleure que moi.
— Ah bon ?
— Umbelina pilotait. J’ai embarqué derrière elle et je me suis évanoui.
— Oh…
— Comme quoi, ce mode de transport vous ira mieux qu’à plusieurs sorciers que je ne nommerai pas. Maintenant, il m’arrive de voler, mais j’ai besoin de confort quand la distance est longue. Comme ce guidon, cette selle. Le derrière sur un morceau de bois dur, c’est bon pour le Quidditch. Alors… Nous allons essayer la première nouveauté du programme de magie. Apprendre à se faire obéir d’un balai. Je l’ai placé à votre gauche, car vous êtes gauchère. Moi, droitier, je le mets toujours à ma droite. Un balai, ce n’est pas un objet intelligent. Mais attention : il y a de vraies têtes de mule qui tentent de faire ce qu’ils ont envie et rien d’autre. Pour lui commander, on prononce le mot « debout ». Selon vous, en cherchant dans votre cœur, de quelle façon faut-il lui parler ? Gentiment, avec une voix toute douce, en ajoutant « s’il vous plaît » ou bien fermement, avec une tonalité plus dure, pour lui expliquer que c’est vous qui commandez ?
— Dure.
— Exact. Alors, ouvrez votre main gauche et ordonnez-lui : debout. Allez-y !
— Debout !
Le Harpie se redressa, par l’avant et se cala dans la paume, prêt à être chevauché.
— Bravo ! Du premier coup ! Excellent !
— Ben ça, ça ne me paraît pas difficile. C’est le reste qui est compliqué.
— Que vous dîtes, mademoiselle Jeanne ! Sachez que mon amie Katarina Rostopchine, la grande sorcière capable de soigner avec des mots, sans baguette, la championne de français, la seule à ne faire aucune faute, ne s’est jamais fait obéir d’un balai. Ja-mais ! Et chaque année, à l’Académie, il y a deux ou trois sorciers qui n’y parviennent pas. Alors, Jeanne ?
Elle sourit et vint se jeter dans ses bras. Elle reçut l’avant du Harpie dans le dos.
— Ouille !
— Il vous obéit. Il vous suivra comme un Croup, tant que vous ne l’aurez pas rangé en lui disant « couché ! ». Comme quoi, j’aurais dû vous expliquer « couché » avant « debout ».
— C’est vrai. Même pour ça !
— Allez, grimpez ! Calez-vous sur la selle. Vous mettrez les pieds sur les étriers avant d’avoir décollé.
La suite fut plus compliquée. Jeanne voulut aller trop vite, se montra trop brusque et le balai se cabra à plusieurs reprises, l’éjectant dans les herbes hautes. Hercule décomposa les phases mais ce fut stérile. Il lui montra sur un Friselune de secours, lui demandant d’imiter ses gestes. Elle eut du mal à transposer. Après plusieurs tentatives, à force de tâtonner, il suggéra de monter à deux en la plaçant à l’avant. Il usa de douceur pour s’élever avec moelleux, de rudesse pour freiner, d’anticipation avant d’entamer une boucle serrée ou une ascension raide à grande vitesse, pour que les forces physiques valables pour les Moldus et les sorciers ne l’écrasent pas, ne la jettent pas de sa monture. Mise en confiance, elle s’enhardit et Hercule espaça ses interventions, ses corrections.
Peu avant minuit, il quitta la monture et proposa à Jeanne de le suivre, à un mètre d’altitude, pendant qu’il marchait. Rassurée par sa présence, elle réussit l’exercice. Heureuse, elle atterrit, sauta et le gratifia d’une énième étreinte spontanée. Le Harpie lui remit un coup dans les jambes. Elle fit face à lui et aboya :
— Couché !
Il tomba au sol, inerte.
— Han ! Je l’ai tué ?
— Non, non. Il dort. Bravo ! Vous avez fait un travail extraordinaire ! Bien plus de progrès que moi. Vous aurez vite besoin de leçons de Quidditch.
— Tu crois ?
— Je sais reconnaître le talent. Vous êtes faite pour le balai, c’est une certitude. Venez, rentrons.
— On peut passer par l’atelier ?
— Bien sûr ! Que voulez-vous me montrer ?
Elle affirma que c’était une surprise. Après quelques minutes de marche, ils se réfugièrent dans l’entrée de la fabrique. Jeanne se posta près de l’encadrement de la porte, dirigea sa baguette vers le ciel et commanda :
— Color Periculum. Ruber.
Des étincelles rouges fusèrent.
— Caeruleus. Viridis. Flavus. Albus !
Le signal de détresse devint bleu, puis vert, jaune et blanc. Une féerie colorée.
— C’est fou ! J’ignorais que l’on pouvait changer la couleur d’un Periculum.
— T’as vu ? Ça fait comme un feu d’artifice. C’est joli, hein ?
— Magnifique ! C’est dans le manuel, que vous avez trouvé cette astuce ?
— C’était pour un sortilège que je n’arrive pas à exécuter. Agua… euh… pour faire de l’eau colorée. J’ai voulu essayer avec Periculum.
— Aviez-vous peur, en les lançant ?
— Un peu. Mais Periculum, j’y arrive bien, maintenant.
— Vous êtes une élève stupéfiante, Jeanne. Je suis heureux de vous enseigner et fier de vous. Vous maîtrisez ce sort, vous lui inventez d’autres fonctions. Venez là !
Il la congratula avant de se résoudre à partir. Une fois dans la chambre, Hercule prit la direction de l’armoire, ouvrit le coffre et disparut. Parvenu à destination, il pressentit l’arrivée de la vague de mélancolie. Il la combattit en se concentrant sur l’étrange saut temporel d’environ trente minutes.
Dans certains lieux ou certaines conditions, le temps accélérait ou ralentissait. Valentine Clairdelune avait provoqué une avancée, l’année dernière, alors qu’il se trouvait en sa compagnie. Comme si son pouvoir prédictif, capable de se projeter dans le futur, avait déraillé et que le futur s’était projeté dans son Don. Le degré 180 était à part. Il stoppait le temps et les règles qui le gouvernaient, n’avaient pas cours ailleurs. Le double état de la magie, avec ces portes tantôt ouvertes, tantôt fermées, était unique. Pour s’y déplacer, le Têtenbulle était le minimum requis. Ce n’était pas nouveau et cela n’avait jamais posé de problème. Il avait expérimenté l’influence des protections magiques sur le déroulement de sa montre, chez Johannes. La protection annulait les anomalies des degrés 20 et 50 mais n’influençait pas le gel du temps. Sauf à l’instant de transplaner.
« Après tout, qu’est-ce que le transplanage ? C’est un raccourci pour être rendu plus vite dans un point différent. Si je transplanais, maintenant, à New-York, je serais le 2 octobre, vers 18H30 et non le 3, à 0H30. Je remonterais le temps terrestre. Notre monde est calé sur la vitesse de rotation de la Terre, à 1 600 km/h. Dans un degré figé, transplaner sur une très courte distance a eu des conséquences temporelles. Et lorsque j’ai franchi les dix kilomètres nous séparant de Py, la remontée a été encore plus prononcée. Dans le degré 50, j’ai ressenti un déséquilibre fugace. Peut-être ai-je remonté le temps d’une seconde ou deux ? En revanche, dans le monde des fées si rapide, je pourrais transplaner sur des milliers de kilomètres sans éprouver d’ivresse. Hum… Mais… Si j’ai été conscient de l’effet, les autres élèves l’ont-ils perçu ? »
Il sortit sa baguette pour produire un Lumos et se ravisa. L’exception ne concernait que la maison Delacour. Il avait supprimé celle de la chambre secrète.
— Sondeur… murmura-t-il par crainte d’éveiller ses camarades. Pourriez-vous installer une poutre de bois foncé, dans la diagonale et y suspendre un… non, trois Feux Éternels. J’aimerais aussi un lit suspendu dans cet angle. Avec un gros édredon. Et puis, ici…
Il se lança dans l’aménagement de la chambre secrète jusqu’à ce qu’elle soit parfaite. Il soupira avant de traverser le mur vaporeux. Il prit place dans l’espace officiel, froid. Il était plongé dans l’obscurité. Un Feu apporta une touche de lumière. Il dissimula la malle dans l’armoire, prolongea le bureau, installa le microscope, sa loupe enchantée et rangea enfin la pièce. Il jeta une poignée de poudre Tergeo sur son linge sale et le plia convenablement.
Toujours en proie à une lutte intérieure, sentant que le sommeil s’obstinait à le fuir, il entama les devoirs de la semaine. Edmond avait commencé l’année en fanfare avec le discours politique et donné des consignes strictes sur son format, son ton. Après quelques minutes passées à corriger la dérive permanente de son esprit, il se demanda s’il ne ferait pas mieux d’aller quémander un conseil auprès de Johannes. Il ne lui faudrait que dix secondes pour se rendre au comptoir, en passant par la travée du 28 juillet 2061. La date le fit frémir et l’inspira. Il sut comment tourner son laïus à dévoiler en classe.
Le dimanche matin, la ruée sur le jus de citrouille n’eut pas lieu. Personne ne mentionna de récit abracadabrantesque où le soleil se serait couché à plusieurs reprises. L’ambiance du repas fut morne à souhait, hormis pour Sigrid qui se réjouit du succès de l’opération raccourci. Puis, cela tourna au vinaigre. Dès qu’Emma ouvrit la bouche pour parler de la sortie au Grand Palais en compagnie du professeur Racine, Umbelina lui coupa le sifflet avec une impolitesse manifeste. Elle s’en prit à Hercule. Campée sur son histoire de formation, d’entraîneur, elle n’entendit même pas ce que le Belge lui répétait.
— Vous vous passerez de moi mais aussi de Valentine et Sidonie. Nous partons à Paris durant la journée. Le concours Lépine. J’en ai déjà parlé.
— C’est à Toi de former Barthélémine, à Ton poste. Que Tu as abandonné.
— Écoutez-vous ce que je vous répète ?
— C’est toi qui n’écoutes pas un mot de mes paroles ! Rien ! hurla-t-elle, attirant à elle des regards inquiets.
La victime de l’attaque garda son calme en dépit d’une furieuse envie de surenchérir dans les aboiements. Il délia les syllabes pour laisser le temps au message d’infuser dans le bouillon de cervelle de la Portugaise.
— Nous avons une sortie. À Paris. Avec le professeur Racine. Tous les étudiants d’Adaptation & Invention.
— Ah…
— Quant au Quidditch…
Il agita la canne avec laquelle il se déplaçait sans cesse.
— … j’ai assez donné de ma personne et je ne le répéterai plus. Qui plus est, avec les joueurs de l’équipe, le Gerbera a non seulement de grandes chances de vaincre mais même de remporter la coupe de l’Académie.
Jacques éclata de rire au moment inopportun où il avalait une bouchée de pain – un quignon – avec une grosse gorgée de cacao brûlant pour faire passer le « colis ». Son hilarité se mua en stupeur accompagnée d’un sifflement, puis plus rien.
— Il s’étouffe ! s’exclama Bérénice.
Hercule bondit et lui administra des tapes dans le dos. Rien n’y fit. Jacques, de rouge, passa à violet. Le Belge éjecta sa baguette et lança :
— Accio morceau de pain !
L’obstacle obstruant les voies respiratoires fut éjecté. Jacques, les yeux écarlates, les pupilles fixes, était immobile. Il ne se remit à respirer que trois secondes après.
— Vous nous avez fichu une sacrée frousse, Jacques !
— Le championnat est annulé.
— Quoi ? À l’école ?
— Toutes les compétitions, nationales, régionales. Toutes les divisions. L’école. Plus de Quidditch !
Son affirmation eut le mérite d’injecter de la légèreté et de l’hilarité dans le regard de la princesse portugaise. Elle trouva le Cracmol impayable.
— Ça va, mon ami ? Vous vous sentez mieux ?
— Grâce à toi ! J’ai failli y passer.
— Si tu n’enfournais pas des baguettes entières… taquina Bérénice, soulagée.
— Ben je sais pas si on aura le temps de manger, à la capitale…
Shin attira l’attention du Belge sur quelques pétales jetés sur un coin de la table. Puis, il désigna Jacques du menton et hocha la tête. Hercule décrypta le message. Le Japonais confirmait la déclaration de Boulanger. Jacques le devin était de retour.
Le professeur Racine confia à Delplanque et Valembreuse la responsabilité de mener le groupe d’élèves jusqu’à la place de Furstemberg, à Paris et de les guider ensuite jusqu’au Grand Palais. L’enseignant promit de les rejoindre en empruntant la cheminée de la directrice. Ce circuit ouvert prenait en compte sa claustrophobie. Il conduisit le groupe jusqu’à la Cabane Enchantée, prêta sa clef de navigation à Delplanque qui appela le module. Au dernier moment, Jean retint le Belge.
— Pas vous, Hercule. Je préfère être accompagné.
— Entendu, Professeur.
— Je déteste le couloir administratif. Passer par ce conduit sans ouverture, pour me rendre à mon appartement ou en salle de réunion, m’angoisse.
— Aucune fenêtre.
— Je ne peux m’empêcher de hâter le pas, à chaque fois.
— Entre les portraits, ne pourrait-on pas intégrer une fenêtre factice ? Comme celles existant dans tous les lieux souterrains ?
— Ce genre d’enchantement est complexe et la seule compagnie qui équipe les lieux publics, Toutestclair, pratique des tarifs scandaleux. Et puis, ce n’est pas très efficace sur moi. Il faut que ça ait l’air réaliste. Or, la lumière est dansante. Dehors, la luminosité varie mais graduellement. Pour un esprit cartésien comme le mien, comme le vôtre, difficile à leurrer, l’exigence de qualité illusoire est bien supérieure à celle du sorcier lambda.
— Alors, pratiquons une ouverture naturelle sur le restaurant. Si mes estimations sont justes, cela débouche sur le miroir où se trouve Rosier. Il n’en voudra à personne si on supprime sa tablée contrainte de manger avec des Sangs Impurs.
— Toujours de l’humour, Hercule. Nous y voici !
Il tambourina à la porte. Personne ne répondit. Il ouvrit et soupira en apercevant la fenêtre.
— Personne ? Agathe était pourtant présente, ce matin.
— En effet.
— Bon. Tant pis !
Jean prit une poignée de poudre de cheminette, édicta l’adresse de la cheminée publique Place Cachée et jeta la matière dans l’âtre. Il y eut une bouffée de flammes vertes mais aucun départ.
— Nom d’une cornue ! Elle a oublié !
— Refaites une tentative. Parfois, ça coince à cause d’un morceau de suie.
Il réitéra geste et paroles. Sans résultat. Désemparé à l’idée de ne pas pouvoir prévenir le groupe – Hercule se garda de mentionner son Bottin, pas certain que Jacques et Sigrid aient le leur en mains –, le professeur perdit ses moyens.
— Il faut… euh… trouver monsieur Grossel. Il saura où se trouve la directrice. Mais si elle a quitté l’Académie, nous sommes marrons.
— C’est la seule à qui le département des Transports accorde des dérogations ?
— Oui.
— Allons voir le concierge pour qu’il ouvre la grille au nord du domaine.
— Pas besoin, je connais la formule. Mais à quoi cela nous avancera-t-il ?
— Monsieur… Me faites-vous confiance ? Pleinement ?
Il hésita, soupira et avoua :
— Parfois, j’ai du mal à…
— Le professeur Perlenjoie vous a-t-il parlé de mon projet de français ?
Il approuva d’un hochement de la tête.
— Je suis d’accord pour vous relater la véritable histoire, à deux conditions. Que vous romanciez, modifiez quelques éléments pour cadrer avec ce que j’ai concédé auprès de mes collègues. Et je refuse que vous endossiez le point de vue du tortionnaire. Ça, non. Vous n’êtes pas… ce monstre, Hercule.
— Je relaterai ce cauchemar en suivant vos directives. En échange, je vais vous faire une toute petite révélation de rien du tout.
— Ah ?
L’élève et le professeur longèrent le pavillon Gerbera, contournèrent l’abri du Baku et se présentèrent à la grille. Jean la désactiva en un tournemain magique, silencieux, impliquant que la phrase-clef était succincte. Ils franchirent l’enceinte. L’enseignant réactiva les protections.
— Voilà. Et maintenant ?
Hercule vérifia s’il y avait des curieux aux alentours et dans l’Académie. Il posa sa main droite sur l’épaule de Jean et ils s’enroulèrent. Ils firent leur apparition devant la fenêtre de l’agence W.
— Par tous les dragons du bestiaire ! Nous sommes… à… Paris ?
— Monsieur, vous transplanez mieux que la directrice, plaisanta l’adolescent.
Face à l’étonnement légitime, le Belge dévoila une tranche de l’histoire, manquée par Jean durant son internement. Celui-ci frémit lorsque l’élève narra le premier déclenchement, juste après l’attentat dont il avait été victime dans le tunnel de Transportation. À plusieurs reprises, le transplanage l’avait sorti de mauvais pas. Il avait même sauvé deux vies grâce à cette faculté. La distance de 700 kilomètres séparant Beauxbâtons et le quartier magique n’était pas un souci. Il compara cette capacité à la fonction respiratoire. C’était naturel.
Peu à peu, l’enseignant mesura à quel point ce touche-à-tout, futur médicomage, n’avait rien de commun avec l’être affronté dans la tranche temporelle. Lorsque Hercule évoqua la porte runique, celui-ci n’eut que quatre mots.
— Il faut la détruire.
Il ignorait comment. Après en avoir discuté avec Juliette, il était juste convaincu par ses arguments et déterminé à tout faire exploser, si les entraves pour dissuader n’importe quel explorateur ne suffisaient pas. Hélas ! Il ne pourrait pas affronter l’enfermement. Il aurait besoin d’aide.
Le concours Lépine passionna les élèves. Les Moldus en compétition fourmillaient d’idées ingénieuses et leur habileté à fabriquer des prototypes était incomparable. Deviner qui remporterait le prix du jury n’était pas une mince affaire et pas un d’entre eux ne vota comme son voisin. La visite du Grand Palais réserva son lot de surprises. Hercule mentionna une adresse parisienne où il s’était rendu et où il avait déniché une source d’inspiration : l’exposition permanente des inventions nouvelles. Hélas, c’était fermé le dimanche. Après le déjeuner sur les bords de scène, c’est en se promenant parmi les camelots installés près des quais et en débattant des moyens pour débusquer des plans d’un projecteur de cinéma que Sigrid eut une idée de génie.
— Professeur, cet été, je suis allé au cinéma à trois reprises et j’ai sympathisé avec le projectionniste. Nous pourrions nous y rendre, c’est à quelques pas de la Place Cachée. Nous entrons et pendant que je lui parle, vous faites une copie de sa machine, vous la réduisez et vous la glissez dans votre poche. Il n’y aura aucune déperdition puisque la machine ne comporte pas de magie.
— Mais oui ! Excellent ! Après tout, nous sommes sorciers. Faisons de la magie !
C’est ainsi que quelques heures plus tard, le groupe reprenait le chemin de l’Académie, nanti non pas d’une mais de deux inventions moldues. Le projectionniste n’avait pas résisté à montrer sa DEBRIE Parvo L, une caméra récupérée sur un avion de reconnaissance à la fin de la guerre. Pour accomplir son acte d’espionnage, Jean n’avait même pas jeté de sortilège de confusion, Sigrid ayant embobiné – ! – le Moldu avec la manière d’une authentique bonimenteuse. Le soir, au restaurant, le professeur passa de table en table afin de valider les paris sur le concours. Hercule accorda une attention particulière au choix de Jacques : une machine à écrire en braille. Le garçon était sensible au fait que les Moldus se soucient, à l’aide de prothèses, d’accessoires comme les cornets acoustiques, des handicaps de leurs concitoyens.
Dans le courant de la semaine, les parents scientifiques de monsieur Racine lui firent parvenir un exemplaire du journal le Figaro où l’attribution des prix était imprimée. Un inhalateur nasal et la fameuse machine à écrire remportèrent les suffrages du jury. Jacques le devin frappait une fois de plus.
« Дагмар »
« Dagmar »
« Votre majesté,
Madame,
Je n’ai pas encore pris le temps de vous rendre compte d’un fait nouveau survenu dans notre école le jour de la rentrée. Comme vous le savez, un élève anglais issu d’une famille sorcière reconnue, pour ne pas dire admirée, par les suprémacistes a fait l’objet d’un échange scolaire avec une amie précieuse. Le vol de votre joyau m’a amené en Grande-Bretagne pour enquêter, enregistrer quelques avancées, avant de buter sur une impasse provisoire. Depuis, j’attendais un fait nouveau. Il est apparu comme une évidence. Notre Académie comporte quatre ordres, avec leurs bâtiments attitrés. Celui où je loge accueille désormais une jeune sorcière âgée de dix ans. Elle se nomme Emma… Bréguet. Oui, Bréguet, des horlogers sorciers qui fournirent, volontairement ou non, à Karl Fabergé le mécanisme animant votre œuf. Je ne crois pas au hasard, Madame. Ma théorie se précise : mademoiselle Bréguet est en mesure de trouver la clef manquante, de la recréer ou de réparer la mécanique faussée. La fillette, en rupture avec le dogme familial très conservateur, montre des talents à la fois sorciers et manuels. Nous veillons sur elle et la tenons éloignée de l’Anglais. L’inscription de ce personnage, avant même que l’Académie ne sélectionne Emma, démontre qu’il y a eu prophétie. Les non-sorciers appellent cela de la voyance ou de la médiumnité. Nos ennemis ont appris, à travers cette prédiction, l’existence d’un puissant artefact magique – votre œuf –, capable d’engendrer des ravages et le moyen d’y accéder via votre petite-fille. La prophétie désignait l’Académie de magie française. Ce Britannique a fait le rapprochement avec Emma. Je crois juste qu’il ignore la façon d’exploiter la fillette. »
« Hercule,
Je vous remercie pour ces précisions et je loue vos actions pour entraver l’action du commanditaire. De quel genre de ravages serait capable l’œuf ? »
« L’hypothèse la moins catastrophique serait d’endormir une ville entière pour piller banques, boutiques, stocks d’armes. »
« Oh… Et la pire ? »
« Un préalable identique pour perpétrer un génocide. »
« Par tous les saints ! Je préférerais que l’œuf soit détruit ! »
« Je vous comprends, Madame. Puis-je avoir des nouvelles de votre petite-fille ? »
« Elle est repartie en Russie. Consciente du danger. Elle est russe, née à Gatchina. Je suis née au Danemark et j’y retournerai vivre mes dernières années d’existence. »
« Difficile de blâmer cet attachement à sa patrie, Madame. Je le comprends ô combien. Si je retourne en Belgique, menacée par notre voisin hollandais, je suis en danger. Soyez assurée, Madame, de ma vigilance. Excellente nuit à vous. »
Hercule reposa sa plume dans son encrier. Puis, il ouvrit l’un des coffres brugeois, où il avait entassé les quelques dossiers ouverts cet été et les preuves des affaires en question. Il fouilla et s’empara de sachets au contenu identique. De longs cheveux gris. Une seule tige capillaire dans le premier sachet, une poignée dans le second. Il se plongea ensuite dans les différents manuels de Maléfices à sa disposition pour déterminer pourquoi la méthode comparative des cheveux ne fonctionnait pas. La poignée arrachée à la brosse d’Emma Nott venait de la même personne et pourtant, la comparaison échouait.
« Réfléchis, Van Betavende ! Pourquoi Sanguis Vestigia Ostentatio est infaillible avec le sang alors que Capillus Vestigia Ostentatio persiste dans l’échec ? Pourquoi une différence systématique au lieu d’une concordance ? Pourquoi je n’y parviens ni avec mes cheveux, ni avec ceux de Sigrid ? Je ne peux pas me fier au microscope. L’observation montre des cheveux identiques mais ce n’est pas une preuve irréfutable. Comment une goutte de mon sang, fraîchement prélevée, peut-elle correspondre à un prélèvement séché, vieux de quinze jours ? Pourquoi la dégradation visible ne fausse pas le comparatif ? Parce que… le charme fonctionne sur un point de comparaison… invisible ou si petit 2 que même l’Hyperloupe serait incapable de le détecter. C’est l’unique explication. »
L’heure de faire appel aux lumières de monsieur Gutenberg sonna.
1 Créé par Anatole France vers 1899, ce mot, formé sur le latin trublium – écuelle –, désignait à l’origine les agitateurs partisans de Philippe d’Orléans, prétendant au trône de France, qui avait pour surnom Gamelle.
2 Hercule ignore que Sanguis Vestigia Ostentatio compare… l’ADN.