Beauxbâtons - 4 énigmes et un enterrement

Chapitre 14 : Sortilège 14 : il était temps

9464 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 11/10/2026 13:51

L’activité au sein de l’Académie était aussi intense qu’en cours d’année. Les lourds travaux de la serre progressaient. Cinq carrousels de carrés potagers, montant et descendant à l’infini, étaient opérationnels, recevant des doses de rayons solaires et de pluies fines en parties égales. Au sous-sol, l’excavation touchait à sa fin. Telle une taupe humaine, Philippe Ballessaim consolidait l’ouvrage, érigeait des murs de briques, enduisait à la chaux, démontrant une fois de plus l’étendue de ses compétences manuelles. Peu à peu, la roche et la terre étaient masquées. Le Cracmol se faisait fort de récolter les premiers champignons et des endives avant Noël.

Dans l’aile droite du château, l’ancienne infirmerie et les deux salles de classe voisines étaient ravalées au rang de souvenirs. L’équipe Delacour avait même de l’avance sur l’agenda ! Toutes les cloisons, huisseries, fenêtres – normales, à l’intérieur et à l’aspect de meurtrières, vues de l’extérieur – étaient posées. La nouvelle cheminée était installée et fonctionnelle. Le sas accolé au point d’entrée était équipé d’un rideau de brume révélatrice, capable d’effacer tous les subterfuges changeant l’apparence. La plomberie était achevée et desservait aussi bien les douches pour les futurs patients que les paillasses destinées aux étudiants. La literie avait repris sa place dans les quatre chambres communes et avait été complétée par l’achat de trois lits additifs, modernisés, équipés de réglages supplémentaires, d’options comme des barres de maintien, des crochets pour installer des poulies ainsi que des matelas massant. L’emménagement final était proche.

Au laboratoire de potions, étendu, les avancées étaient moins flagrantes. Les médicomages n’escomptaient pas opérer avant le 1ᵉʳ janvier et refusaient d’inaugurer la morgue avant des années.

Au cours du mois d’août, Agathe reçut plusieurs visiteurs inattendus. Les premiers furent les Vonbank, un couple d’amis franco-allemand. Marie, l’épouse, née d’Aussaguel de Lasbordes, était la tante de Constance, élève Urtica de la promotion 1916. Elle transmettait son savoir des arts magiques et mystiques. Helmut, l’époux, dirigeait l’école Adler et enseignait les potions et la botanique.

Face à la coupe budgétaire monstrueuse de 100 000 Gallions, le directeur avait lancé un appel auprès de ses concitoyens, afin de lever des fonds. Marie, adepte d’ornithomancie – elle déterminait l’avenir dans le vol des oiseaux – avait envoyé un hibou à Agathe. Elle annonçait la pesante et inéluctable décision de fermer l’école. Madame Bonnelangue, plus âgée que Marie, l’avait connue comme camarade puis comme élève. Elle lui répondit par une innocente lettre d’invitation à passer quelques jours de vacances en France, persuadée que le courrier serait intercepté et détruit si elle exposait ses recettes par écrit.

Le couple comprit le véritable but de leur venue : constater comment l’Académie de Beauxbâtons faisait face à un cas de figure similaire et continuait d’agir, de se développer, de se renforcer, en dépit des coups bas, des coupes budgétaires, des lâchages. Le dernier en date, venu des Pays-Bas, menaçait de faire tache d’huile chez les Espagnols dont le ministre, Javier Suàrez, durcissait le ton pour caresser les suprémacistes dans le sens du poil.

Le périple des Vonbank ne fut pas de tout repos. Face aux restrictions édictées par Grüber, les Allemands se rabattirent sur les transports moldus jusqu’en Alsace, avant de retrouver la facilité et la rapidité du monde sorcier. Agathe les accueillit à bras ouverts et les logea dans un des studios de l’aile administrative. Marie aurait adoré tester l’extraordinaire pavillon Gerbera mais le prix à payer était disproportionné, vu le contexte politique dans leur pays. Le lendemain, Agathe organisa une visite exhaustive du domaine, bois compris. Marie observa une halte au pied d’un résineux aux branches tombantes et ferma les yeux, souriant comme si une agréable sensation l’envahissait. La femme, ex-Lonicera, fierté d’Abraham Piedargile et d’Ambroisine Fordecafé, trouva les changements flagrants.

Dans l’après-midi, Agathe les reçut dans son bureau. Là, chiffres à l’appui, elle démontra qu’Adler ne fermerait pas et se paierait même le luxe de dégager des profits.

— Votre école, dans la Forêt Noire, bénéficie d’une localisation idéale. Elle dispose de terrains cultivables, plats, trois à quatre fois plus étendus que notre domaine biscornu, pentu. Helmut, vous avez tout loisir de planter, de récolter une énorme portion de ce que vos cuisines présentent dans les assiettes. La diminution du coût des repas ne sera pas aussi visible qu’à l’Académie. Votre coût de revient actuel, par jour et par personne, n’est que de deux Gallions. Vous disposez d’un plus large choix de fournisseurs, de prix plus avantageux que nous. Et puis, les cuisines de Beauxbâtons, c’est le prestige, la gastronomie. Vous comprenez ?

— J’adhère à la gastronomie française !

— L’idée, en cultivant vos fruits, vos aromates, vos légumes et en préparant les petits déjeuner avec des éléments concoctés sur place, par vos elfes de maison, comme des confitures, du miel, est de baisser au minimum le coût de 4 Mornilles. La journée reviendrait à 1 Galion et 13 Mornilles.

— Je vois où vous voulez en venir, Agathe. Mais l’amputation est intenable.

— Laissez-moi aller au bout de mon raisonnement. À la rentrée, vous aurez 70 bouches en moins à nourrir pour 2 Gallions par jour. Vos budgets sont établis sur 360 jours. Pour 230 personnes, employés compris, il vous faut compter 30 Mornilles, le nouveau prix de revient. Le départ des Sang-Pur, c’est 50 000 Gallions économisés. La différence de 4 Mornilles, c’est 20 000 de mieux. Le reste, 30 000 Gallions, peut être comblé par la production et la vente d’onguents et de potions vendus à prix cassés à votre hôpital, aux particuliers via hiboux postaux.

— Grüber Apotheke, le fournisseur historique, ne va pas apprécier.

— Il est bien parent avec le Ministre ?

— Oui. Cela va créer des remous.

— Des remous ? Non, un tsunami. Nous sommes en guerre, Helmut. Tous les moyens sont bons pour lutter contre l’oppression et l’obscurantisme. Vos travaux de réfection, de réparation ? Faites-les exécuter par vos élèves les plus talentueux, sous la houlette d’enseignants. À l’Académie, nous avons consenti une baisse de notre rémunération mensuelle de 20 Gallions. Nous les redistribuons aux élèves impliqués dans les travaux quotidiens que les professeurs géraient auparavant. Tout le monde y gagne : nous pouvons imaginer des enseignements complémentaires, nous gagnons du temps libre et les étudiants acquièrent de l’expérience pratique, avec les responsabilités associées. Votre tyrolienne est en panne ? Impliquez un spécialiste pour diagnostiquer et vos enfants pour remettre en état. Ce qu’ils auront fait, leur servira. Cela fonctionne !

— Mais les places libérées ne vont pas profiter aux sorciers méritants. Je ne pourrai pas les nourrir.

— Pour la prochaine rentrée, dans moins de quinze jours, il est trop tard pour réagir. En revanche, contre des Gallions sonnants et trébuchants, vous pourriez accueillir des élèves venus d’autres écoles, désireux de se perfectionner. L’Allemagne possède à la fois les meilleurs chimistes et potionnistes du monde. Les stages de perfectionnement se sont déjà vus à Poudlard ou Durmstrang. Nous-mêmes, nous y songeons.

— Pour la médicomagie, n’est-ce pas ? D’où votre centre de soins qui répond à une attaque du ministre mais aussi à une demande pressante des autres écoles européennes.

— Exactement. Organisez des fêtes thématiques, trois ou quatre dans l’année, avec des ventes d’artefacts mis au point par vos élèves les plus inventifs. Proposez un concours avec l’aide de commerçants. Vous verrez que le coup de poignard de Grüber a été accompli avec une lame émoussée. En vous ouvrant encore plus, la communauté sorcière de votre nation comprendra où est son intérêt. Soyez la vitrine de la résistance et communiquez. Demain, je convoque la presse pour jeter un ou deux pavés dans la mare. Comme disent les Moldus : « il faut secouer le cocotier ».

— Pourquoi cette convocation des journalistes ?

— J’ai vu certains développements.

— À quel propos ? demanda Marie.

— Vos 70 élèves manquants.

— J’ignore où Grüber va les envoyer. Sylt n’est qu’une garderie améliorée. Le doublement de la capacité d’accueil de Bodensee ne sera jamais prêt à la rentrée. Le premier coup de baguette n’a même pas été donné. Ces idiots se battent pour connaître l’épaisseur des dorures à appliquer dans les chambres des élèves de la haute aristocratie sorcière. Aucun bâtiment ne conviendrait à Berlin, au Ministère. Pas plus dans les quartiers magiques de Munich et Hambourg. Son élection a eu lieu il y a à peine plus d’un mois. Il ne peut pas avoir créé une école secrète. Pas sans d’importantes sommes d’argent.

— Sauf si l’argent n’est pas venu du ministère de la Magie allemande.

— D’où serait-il venu ? De France ? Comment ?

— Je n’ai pas eu d’informations sur la manière. J’ai juste eu la vision de travaux souterrains dans un lieu malsain, empuanti par la mort.

— Où ?

— Pas de vision sur ce point. S’il s’agit d’une manœuvre conjointe des suprémacistes de nos communautés, l’école se trouvera près de la frontière, d’un côté ou de l’autre.

— Qu’apprendront-ils dans cette institution secrète ? Quel sera le programme ? Qui le validera ? Des enseignants, des précepteurs reconnus ?

— Vous rêvez, Helmut ! Grüber validera le tout. Ce sera un centre d’apprentissage de la magie noire pour engendrer des guerriers, des assassins. L’armée de Grüber pour déferler sur les voisins germanophones.

— Nom d’un Wolpertinger ! 1 Que peut-on faire ? Agathe, des enfants de 11 ans seront embrigadés dans cette abomination de haine et de violence.

— Je sais. Pour l’instant, mes amis, votre priorité, c’est Adler. Le seul phare dans la nuit et le brouillard envahissant l’Allemagne. Votre ennemi est identifié. C’est un avantage sur nous.

Après la réunion, les Vonbank s’attardèrent sur le futur centre d’apprentissage et de soins médicaux. Il leur fallait un outil comme celui-ci, adapté à tout ce qui sortirait d’un chaudron. La plume à papote d’Helmut ne cessa pas de noircir des parchemins. Parfois, elle parut soupirer, exaspérée par la diarrhée verbale à retranscrire. Le couple repartit galvanisé, décidé à s’ériger en bastion de la résistance. Coûte que coûte.

Comme Agathe l’avait évoqué devant ses amis, le lendemain, elle fit venir la presse à l’Académie. Tous les journaux furent avertis, y compris et surtout la Gazette de Paname. Il fallait relayer les informations et ébranler les rangs suprémacistes. Elle ne divulgua rien à propos du centre médical, de la serre et des réalisations stupéfiantes de Philippe Ballessaim pour l’Académie. Elle entama son discours en douceur, officialisant la présence de deux médicomages à l’Académie, du jamais-vu depuis sa fondation. Elle justifia ce renfort par des raisons de santé. Imaginaires, dans le cas du Docteur Beauxbâtons qui se portait comme un charme mais bien réelles pour Ambroisine Fordecafé, déchargée de plusieurs heures d’enseignement par Alphonse Dadé. Elle annonça le retour progressif de Jean Racine au poste d’enseignant des sciences. Séquelle imprévisible, insurmontable, il souffrait de sévère claustrophobie. Il ne pourrait pas assurer les cours d’astronomie.

Peu avant la conférence de presse, Agathe eut la surprise de découvrir Jean au restaurant, en compagnie de l’équipe réduite. Elle le serra dans ses bras. Il lui exposa son souci rémanent et exprima le souhait de loger à l’Académie pour plus de commodités. Incapable de mettre un pied sous terre, angoissé en entrant dans une cheminée, il était venu jusqu’à Ax-les-Thermes en train moldu et avait transplané à vue jusqu’à la grille nord. Même les verrières géantes du Ministère ne parvenaient pas à le rassurer et à lui ôter l’idée qu’il était prisonnier. Agathe accepta de bichonner ce professeur atypique, l’unique personnage délivrant des connaissances moldues adaptées au monde sorcier. Il comptait résilier le bail de location de son logement parisien et proposa de baisser son salaire, n’ayant que 12 heures de cours à délivrer, soit bien moins que ses collègues. Elle consentit à amputer ses émoluments de 20 % à condition qu’il prenne en charge une nouvelle matière, dans ses cordes et multi-niveaux. Les 100 Gallions retirés sur son traitement devaient être investis et rentabilisés. Il fut enthousiasmé et voulut en savoir plus. Elle le prévint qu’il devrait attendre la réunion de la rentrée pour connaître le détail. Il saliva.

— J’ai hâte de m’y remettre.

— Je comprends votre désir, Jean. Par contre, je ne veux plus d’expérience du genre de celle qui vous a conduit à la Folie.

— Je vous le promets.

— Merci. Euh… Jean, êtes-vous au courant du départ d’Eugénie Greengrass ?

— Non. Quel départ ?

— Un échange scolaire avec Poudlard. Avec un élève nommé Edward Nott.

— Nott ?

Jean tiqua. La famille Nott traînait une réputation sulfureuse. La rumeur laissait entendre qu’elle s’intéressait à la manipulation temporelle. Il justifia sa soudaine pâleur en concédant une autre vérité.

— Dommage ! J’ai une affection particulière pour Eugénie. Un trublion sur pattes qui a des fulgurances très pragmatiques, inspiratrices.

— Nous la regretterons. L’un des nôtres la regrettera plus que tous. Hercule.

Jean se contracta. Agathe ne le nota point et poursuivit :

— Je crains que le garçon ne supporte pas bien l’absence de son amie. Parce que je sens qu’entre ces deux-là, les choses évoluent d’une façon… romantique.

— Oh…

— Hercule risque de se replier dans le travail, dans le mutisme. Vous aurez, je pense, peu de contacts avec lui. Mon recueil de poésie est formel.

— Ah…

Jean se tut. Pourtant, il aurait besoin du petit Belge pour une mission particulière. Vitale. Même s’il redoutait son regard inquisiteur…

Hormis l’annonce à propos de ses ressources humaines, la directrice largua la bombe faisant trembler les ténors du Sang-Pur. Désormais, elle confiait au Sondeur la liste exhaustive des sorciers et Cracmols des nations adhérant au programme éducatif, excepté les Pays-Bas décidés à se retirer du système. L’entité magique avait toute la capacité pour juger et jauger les enfants susceptibles d’intégrer l’Académie. Il rendrait son choix sous peu. Toutes les familles recevraient un courrier, que leur enfant soit accepté ou refusé. Le choix du Sondeur, inscrit dans la charte de l’école depuis sa fondation, révélé par le testament Ballessaim, serait incontestable. L’annonce fit l’effet d’un tsunami, surtout parmi les reporters de la Gazette de Paname.

La troisième et dernière annonce surprit l’ensemble de la profession journalistique, attentive aux dires d’Agathe. Elle promulgua une suspension de la sanction ayant frappé les suprémacistes, peu avant la tenue des examens. Les cours normaux reprendraient dès la rentrée. Mais si, par malheur, il y avait ne serait-ce qu’une agression caractérisée, la séparation bipolaire serait rétablie, entraînant un bannissement des redoublants au 30 juin 1921. L’épée de Damoclès n’attendait que son ordre pour trancher.

Lorsqu’un envoyé de la Gazette voulut savoir si l’Académie menait d’autres actions, elle rétorqua :

— Rien qui ne soit déjà paru, d’une façon ou d’une autre, dans vos colonnes.

Elle s’abstint de révéler que Max de Franjac conservait son statut d’Auror et que Sébastien Grossel était rétabli dans ses fonctions policières. Après avoir exposé ses décisions à la presse, Agathe s’enferma dans son bureau en compagnie de Wilfried et de Dune. La première mouture du plan franco-italien fut l’objet de leurs discussions.

Rose, Alfred, Alphonse et Philippe achevaient le transfert du dépôt temporaire de leurs outils et médications de la salle du Sondeur vers le centre médical lorsque l’aîné perçut du changement dans la luminosité. L’intensité des Feux Éternels venait de doubler.

— Rose… Ai-je la berlue ?

— Non, Docteur. C’est bien plus lumineux, d’un coup. Pourtant, il est déjà dix heures et le temps est au beau fixe. Pourquoi le château ajuste-t-il l’éclairage ?

— Allez en toucher un mot à la directrice.

— Tout de suite, Docteur.

Elle se pressa de rendre compte. Agathe imagina que le Sondeur ne pouvait pas avoir déjà achevé sa tâche. Pour peser le pour, le contre, évaluer, par un biais magique, le potentiel des 163 candidats inscrits, il fallait du temps. Sans attendre, elle accompagna l’infirmière. Elle entra dans l’un des isoloirs pour évaluer la situation avec le Sondeur. Elle s’assit sur le banc et jouit de l’apaisement procuré par le plafond de lucioles et le silence.

— Bonjour, Agathe.

— Bonjour, Sondeur.

— J’ai achevé ma mission.

— Déjà ? Tant mieux ! J’imaginais juste que ce serait plus long ! Comment procède-t-on ?

— C’est très simple. Regarde sur tes genoux.

Elle obtempéra et constata le retour de son parchemin.

— Oh ! Un peu de magie ! Comment… ? Peu importe. Merci.

Elle déroula le document. Il intensifia la luminescence des lucioles. Elle découvrit qu’il avait rayé les noms des candidats refusés et biffé les enfants acceptés.

— Je te laisse en prendre connaissance avant de répondre à tes questions. Une fois que tu auras quitté la salle avec la liste, elle sera scellée jusqu’à la rentrée où j’affecterai chacun dans l’un des quatre ordres. Notre personnel médical doit se hâter d’achever le transfert.

— Je vais leur rappeler.

— Vas-y…

Agathe produisit un Lumos avec sa baguette pour améliorer son confort de lecture. Elle détermina vite l’une des stratégies de l’âme du château. Elle avait sciemment refusé les enfants de suprémacistes, à une exception près. Agathe confia se réjouir de ces éliminations, respectueuses de la ligne de conduite de l’école. Elle demanda des éclaircissements sur l’acceptation.

— Sondeur…

— Oui ?

— Vous avez retenu Emma Bréguet. Cette famille défend des positions disons… conservatrices.

— Tu as raison. Emma n’est pas comme eux. C’est une fillette introvertie, observatrice, attentive, appliquée, pétrie de qualités humaines et sorcières. L’un de ses talents justifie à lui seul sa présence. Le souci va être de la… capter, de la faire évader.

— Où se trouve-t-elle ?

— Elle se trouvait à l’hôpital Remont, il y a quelques semaines. Je l’ai perçue ensuite à Zauberkrank, à Munich. Je crois qu’elle se trouve à Sainte-Mangouste depuis ce matin. C’est l’hôpital anglais. Elle est passée d’hôpitaux en centres fermés au cours des années pour être… comment dire… « rectifiée » afin de partager l’idéologie soutenue par son illustre famille.

— Par Flamel ! La pauvre enfant…

— Elle aura besoin d’affection, d’un entourage bienveillant et sera une mission complexe pour Wilfried Laflèche. J’ai inscrit OWL derrière son nom ainsi que derrière celui de deux Né-Moldus espagnols.

— Merci pour cet avertissement. Le travail de Wilfried et d’Edmond n’en sera que plus facilité. Oh… Je note la présence d’un nouveau Cracmol.

— Un élément très intéressant, un caractère enjoué, volontaire. L’âme d’un meneur. Concernant les Cracmols…

— Oui ?

— J’ai ressenti… une… perturbation chez l’un d’eux. Un phénomène d’une fraction de seconde.

— Qui ?

— Jacques Boulanger. Ce fut trop bref pour en déterminer la nature.

— D’accord. Sondeur… Pourquoi Jeanne Delacour a-t-elle été rayée ? C’est une erreur ? Aucun Delacour n’a été refoulé de l’Académie. Je ne crois pas.

— Agathe, de part ma nature, mes origines, mes racines, j’appréhende la magie comme un tout. Peu importe où elle s’exerce sur la Terre. Je vois chaque sorcier, chaque potentiel. Aucun talent ne m’échappe. Dans la liste, j’ai éliminé d’emblée les personnalités malsaines. Nous avons bien assez d’un seul Thibaldus Rosier. Après cet écrémage, je devais opérer un tri et privilégier les plus prometteurs. Jeanne Delacour est une fillette à l’esprit sain, un modèle de tendresse, de gentillesse, attachante, élevée dans une famille réputée pour ses valeurs morales. Mais les talents magiques de Jeanne sont limités et la fillette souffre de dispersion. Roxane, l’aînée, est bien plus talentueuse et Sidonie, la première cadette, dissimule, sous ses airs de dilettante, des capacités extraordinaires. Jeanne est, je suis navré de le dire, lente. Elle serait incapable de suivre le rythme d’apprentissage.

— J’aurais préféré la savoir parmi nous plutôt que ce Nott dont le nom de famille a fait blêmir Jean.

— À juste titre. Je l’ai intégré parce que c’est ainsi. Mais je l’aurais refusé s’il avait été présenté pour accéder à la première année. Agathe, mon choix n’est pas parfait, mais il respecte notre combat. Oui, dans l’idéal, j’aurais mille fois préféré une élève faible qu’un noir personnage de 14 ans.

— Je comprends. Merci, Sondeur.

Elle ressortit de l’isoloir, quelque peu ébranlée. Elle se ressaisit, exhorta le personnel soignant à requérir l’aide de plusieurs elfes pour évacuer la salle au plus vite, quitte à encombrer le couloir et déborder sur la bibliothèque. Un monceau de lettres à rédiger l’attendait. Les refus seraient calqués sur un modèle à personnaliser au dernier instant. Sauf la missive à remettre en mains propres à Gervais. Un crève-cœur.

Hercule patientait dans un couloir, sur un banc, en compagnie d’une femme souffreteuse arrivée peu après lui. Elle était prise de quintes de toux à intervalles de plus en plus rapprochés. Arrivé à son rendez-vous avec un peu d’avance, il sentait une angoisse inexplicable et injustifiée l’étreindre alors qu’il était coutumier du milieu hospitalier. L’hôpital Broussais, datant des années 1880, n’était pas différent des autres établissements parisiens du genre. Il était peut-être plus petit, plus à taille humaine.

La porte située en face du banc s’ouvrit. Un vieillard sortit en clopinant à un rythme d’escargot. Un homme de 35-40 ans apparut dans l’encadrement.

— Ah ! Monsieur Van Betavende ! Le futur confrère. À nous ! lança Henri.

— Bonjour, Docteur.

— Tu ne te déplaces toujours pas sans ta canne. Pas d’amélioration ?

— Je m’en passe rarement sinon, la douleur me rappelle vite à l’ordre.

— Eh bien nous allons jouer au diagnosticien. Connais-tu ce terme ?

— Il date de la fin du siècle dernier et désigne le médecin qui pose le diagnostic. Ce n’est pas nécessairement celui qui délivre les traitements. On trouve souvent ce praticien près des urgences.

— Exact. Toujours prêt à exercer la médecine ?

— La médecine légale.

— Spécial. Mais il en faut ! Bien… Retire juste ton pantalon et allonge-toi sur la table vernie. Je m’équipe.

Hercule le vit enfiler un lourd tablier couvrant tout son corps. Il disposait d’un heaume avec visière.

— Qu’est-ce ?

— Une protection contre les rayons X émis par la machine. Le patient ne reçoit qu’une dose pour prendre un cliché. Mais le médecin opérateur est exposé toute la journée. Madame Curie a fait ces recommandations. Elle dit de se méfier des rayonnements ionisants. Nombreux sont ceux qui la brocardent. Moi, je suis pragmatique, pas misogyne pour un sou et logique. Le plomb de ma tenue arrête le rayonnement. Si on place une plaque photographique derrière moi, elle n’est pas exposée. Donc, j’applique.

— Un principe de précaution.

— Tout à fait. Alors…

Il manipula des interrupteurs et grimaça.

— Qu’est-ce que… ?

— Un souci ? questionna le garçon, soupçonnant l’origine du problème.

— La cathode et l’anode sont mal alimentées. Le courant arrive par intermittence. Les rayons X ne sont pas émis. Il faut stabiliser durant 10 minutes.

— Ah…

— J’ai déjà eu le cas avec l’épouse d’un confrère. Attends-moi deux secondes…

L’homme quitta le siège sis face aux manettes et à l’appareil. Il prépara un verre avec du thé ou de la tisane tirée d’une bouilloire. Il ajouta deux gouttes d’un produit contenu dans un flacon bleu et scellé par une pipette vissable. Il mélangea et présenta la boisson au garçon.

— De quoi s’agit-il ?

— Une mixture relaxante. Avec deux gouttes de laudanum.

Hercule la but et patienta un peu avant de ressentir les effets. Henri remit l’appareil sous tension.

— Ça par exemple ! Comme l’autre fois ! C’est fou… Certains patients génèrent des perturbations. Je n’aurais pas imaginé que toi… Parce que l’autre, oui. Mais toi… Enfin ! Tout fonctionne ! On y va. Ne bouge pas durant l’exposition.

Le sorcier ne risquait pas de produire un mouvement. Ce laudanum, tiré du pavot comme l’opium, servait à endormir les patients en proie aux insomnies. Sur le Belge, le liquide avait un effet euphorisant et déformait ses perceptions sensorielles, surtout la vue et l’ouïe. Il souriait comme un benêt, comme lorsqu’il avait été victime collatérale du pouvoir vocal de Katarina.

— Cela te fait un sacré effet ! constata Henri avec plaisir.

Au terme du délai prescrit, Henri stoppa la machine et retira sa protection. Puis, il s’empara de la plaque photographique et invita Hercule à s’installer devant lui, au bureau. Il lui fit part de ses remarques :

— Voilà ton fémur. La reconstruction est parfaite. Pas d’aspérité, pas de déviation. Par contre, tu remarques la courbure de l’os ?

— N’est-elle pas trop accentuée ? Le fémur devrait être plus droit.

— Hum… Cela aurait valu le coup de vérifier l’autre jambe. Cette déviation s’appelle un genu varum. Tu te prépares une vieillesse douloureuse. Tes hanches et tes rotules, compensatrices, s’useront plus vite.

— Je comprends. J’investirai dans les cannes.

— Ah ah ! Oui, bonne idée. Dis-moi… Je n’ai vu aucune cicatrice sur la cuisse. Tu n’as pas eu de broches, pour la reconstruction ?

— Non, Docteur.

— Ah bon ? Cela s’est ressoudé à la perfection. Tu as eu de la chance. Maintenant, on ne se contente plus de plâtrer la jambe. On pose des broches métalliques pour contraindre l’os à garder la bonne position.

— Le progrès… Donc, ma douleur ne vient pas d’une esquille mais d’une compression du nerf crural.

— Il faut ouvrir pour le déplacer. C’est une opération chirurgicale qui n’est pas anodine, mais elle ne t’immobilisera pas de longues semaines. On ouvre, on déplace, on referme. Tu gardes une belle cicatrice. Après, tu racontes une petite histoire d’attaque de requin ou de crocodile, en vacances sur le Nil. Ça fait rire les copains et rêver les demoiselles.

Hercule ricana. Pour faire rêver une Eugénie couverte de cicatrices dues à son caractère intrépide, il fallait bien plus que quelques points de suture.

— Comme tu es mineur, je dois rencontrer tes parents avant toute intervention. Je ne ferai rien sans leur consentement.

— J’en parlerai à Mère.

Henri perçut une retenue et osa :

— Plus de père ? La guerre ?

— Un assassinat. L’année dernière.

— Oh… Je suis navré. Mes plus sincères condoléances.

— Merci.

— C’est terrible. Avoir survécu à l’occupant allemand, en Belgique et mourir ainsi… Bon ! Comme on dit, occupons-nous des vivants. Je te laisse exposer la situation à ta mère.

Le médecin mit un terme à la consultation et souhaita d’excellentes études à Hercule s’il ne le revoyait pas. Le garçon quitta l’hôpital Broussais avec la satisfaction d’avoir pu poser un diagnostic sur la source de son mal. Les rayons X étaient irremplaçables. Le monde moldu disposait d’inventions très utiles. Comme l’origine de sa douleur était nerveuse, il pourrait réduire la liste des formules gréco-latines du tableau de Pacôme et trouver le sort convenant à sa situation. Un point très positif.

Par contre, cette cochonnerie de laudanum pour mettre sa magie en sommeil n’était pas une bonne idée. Il manqua de s’étaler sur les trottoirs parisiens à plusieurs reprises, tant sa perception environnementale était malmenée. Au point où, parvenu à l’agence W non sans mal, il dut patienter avant de faire face à un visiteur venu lui proposer une alliance.

Grâce aux retombées financières de son exploit et à ses nouveaux mécènes, Umbelina envisageait l’avenir avec sérénité. Même si tout n’allait pas à une cadence suffisante à ses yeux, le Portugal sortait peu à peu de l’ombre. Maria Dos Santos avait promulgué des textes levant des interdits. Désormais, l’emploi d’elfes de maison était autorisé. En pratique, les familles sorcières portugaises étaient si pauvres qu’aucune d’elles, à deux ou trois exceptions près, n’aurait les moyens d’en entretenir ne serait-ce qu’un seul. Fallait-il en dénicher un qui s’exprime en portugais ! Les bureaux de placement français et espagnol étaient disposés à expatrier quelques elfes, étant entendu que les langues étrangères les plus pratiquées par les sorciers lusitaniens étaient celles de ces nations.

L’autre mesure impulsée par la ministre concernait les transports au sens large. Recrutée par Maria, Isabel da Oliveira, mère de Sebastian, endossait le titre et les fonctions de chef du département des flux sorciers. Derrière cet intitulé un tantinet pompeux se cachaient de nombreuses responsabilités. Elle héritait, au Ministère en attendant mieux, d’un « parc » aviaire d’une quinzaine de hiboux et de chouettes. Dans l’escarcelle d’Isabel, on trouvait aussi la réparation, l’entretien, la mise en service des cheminées publiques, privées et mobiles. C’est Roger Van Roeland, le spécialiste belge, venu avec trois cheminées mobiles pliables dans ses bagages, qui était chargé de lui enseigner tout ce qu’il savait et de lui délivrer les copies de manuels d’enchantement. Une petite salle de contrôle était en cours d’aménagement pour la création des clefs et la surveillance des voyages. Une commande de poudre de cheminette anglaise, la meilleure qualité, avait été passée.

Umbelina, rattachée à Isabel, sillonnait le pays et rencontrait les familles sorcières désireuses d’apprendre le vol sur balai ou de se remettre à niveau. Rayonnant depuis le Ministère, la jeune fille débarquait avec des Dornier Cerbère 1, bridés à 20 km/heure, voués à l’apprentissage. Dans sa besace bien chargée, elle transportait aussi des Friselune d’occasion, vendus 1 Gallion la pièce. Investie dans sa tâche, elle avait été nommée au grade de formatrice-inspectrice, habilitée à délivrer le permis de voler. Elle bénéficiait d’une exemption pour la pratique de la magie, devant trouver à chaque nouvelle session de formation, un lieu retiré à protéger avec des charmes anti-Moldus.

Sa tournée remportait un immense succès et sa venue, attendue, était l’occasion d’échanger avec la population, de signer des monceaux d’autographes, d’exécuter des démonstrations avec Icare 2, de poser parfois pour de rares photographies, de goûter souvent aux spécialités locales et de dormir chez l’habitant. Tout était un mélange de débrouillardise, d’improvisation, d’adaptation, de rires avec une base logistique réfléchie avec Maria et Isabel. Umbelina ne se contentait pas de partager son savoir et de doter les familles désireuses à moindre coût. Elle jouait aussi les recruteurs pour la future équipe portugaise de Quidditch, avec les inévitables réservistes et les premiers clubs pour faire éclore les futurs talents. Partout où elle passait, elle présentait un canevas allégé, expliquait comment se fabriquer des tenues et des protections à moindre coût, pour installer des cercles, choisir des lieux reculés pour s’entraîner. Elle fournissait des astuces pour se passer de coûteux Vifs d’or – il suffisait de chercher à toucher le joueur équipé du meilleur balai ou le plus rapide –, comment ensorceler un Cognard, quelle matière il fallait éviter pour les battes et les projectiles volants, quelles recettes – apprises auprès de Günther Dornier – il fallait appliquer pour « gonfler » un Friselune standard. Elle n’omettait jamais de laisser un parchemin sur les productions en cours et à venir du Luxembourgeois, constructeur au Portugal, employeur local. Elle rappelait que pour 29 Gallions, on pouvait s’offrir l’Hermès, un balai plafonné à 80 km/heure mais capable d’abattre le 0 à 50 km/heure en cinq secondes. Pour 5 Gallions de plus, il était biplace ! Une affaire, affirmait-elle.

Dans les nouveaux locaux de Günther, désormais chapeautés par José Da Oliveira, le mari d’Isabel, les commandes s’accumulaient. Günther jonglait entre sa base chez les Delacour et l’atelier au Portugal. Il sillonnait le pays et constituait, peu à peu, le stock de base dans lequel lui et ses trois employés puiseraient pour les séries familiales et la réserve d’essences plus rares pour des productions exceptionnelles, limitées. José avait peu d’occasions de croiser son épouse, investie dans un chantier d’ampleur, complexe, géré avec la Ministre : les tractations avec la RATP française pour l’extension du système de Transportation jusqu’à Porto. Là, les coûts en jeu étaient faramineux, surtout pour une petite nation sorcière. Le projet achoppait sur un point : la RATP française était toujours propriétaire des espaces englobant la Transportation. Les quais, les escaliers menant à la surface, les locaux techniques. C’était une règle appliquée à tous les pays. Maria souhaitait profiter des travaux pour créer un quartier magique minimaliste, avec quelques boutiques, au cœur de la station de Lisbonne. Sa volonté impliquait que les commerces se retrouveraient alors sur le territoire français et que leurs profits seraient taxés par le ministère de la Magie française ! Ces fichus mangeurs de cuissots de Taupitambour ne perdaient jamais le nord dès qu’il s’agissait de parler de Gallions. Mais ces embrouilles trouveraient bien une issue. Ce n’était qu’une question de temps et de concessions. Günther comptait d’ailleurs entrer dans la danse, les travaux en surface de son atelier touchant à leurs fins et ceux pour se connecter au tunnel de Transportation débutant dans la foulée.

Au petit matin, le 13 août, Umbelina ne formait pas d’élèves novices mais voguait sur l’atlantique en direction de Bugio, la plus petite des îles Desertas, inhabitées, situées à une vingtaine de kilomètres au sud-est de Madère. Le capitaine du chalutier à moteur, loué pour le voyage, était un Cracmol installé dans le fret maritime. Il se nommait Hector Barbosa. Le vieux loup de mer, pipe au bec, casquette vissée sur sa toison brune, protégée du soleil, luttait contre les vagues de l’océan agité. Dans la cale, testée et approuvée par Roger, le sorcier belge 2, il y avait une cheminée mobile prévue pour les rapatrier au Ministère dans l’unique âtre remise en fonction, après des années de panne. Dans la soute, les Portugais avaient ficelé des poutres, des bardeaux, des étais, des planches et toute la visserie indispensable pour fabriquer une modeste tribune capable d’accueillir une centaine de spectateurs. Elle serait installée dans une anse protégée et orientée au sud-ouest. Les vestiaires seraient creusés dans la roche, en dépit de la nature volcanique de l’île. Des sorts éloigneraient les curieux, les pêcheurs. Quant au stade à proprement parler, il n’y aurait rien en dur, sur la minuscule plage, trop étroite. C’est la solution flottante adoptée par les Sirènes de Guéthary, en France, qui serait retenue : une barge avancée sur la mer. Umbelina s’amusait de voir les six cercles d’acier dépasser de la cale. Elle se moquait d’un mal de mer naissant et ne cachait rien de sa joie. Elle était pressée d’arriver à destination et de se retrousser les manches pour débarquer les matériaux et entamer la construction.

Soudain, le capitaine Barbosa leur intima de rejoindre la cabine au lieu de se tenir au bastingage. L’horizon s’obscurcissait à vue d’œil et les creux chahutaient de plus en plus l’esquif perdu sur l’océan. La tempête promettait d’être impitoyable.

Hercule avait enfin récupéré des sensations physiques normales. Il n’avait plus l’impression d’utiliser des membres en coton. Il se leva du sofa et prit place auprès de Sigrid. Il demanda à leur interlocuteur ce qu’ils pouvaient accomplir pour lui.

— Ce que vous pouvez faire ? Me signer un contrat de fabrication et de vente exclusive de la poudre Tergeo.

Monsieur Gentil était on ne pouvait plus sérieux. Hercule resta bouche bée, incapable de réagir.

— Et exposer le génie de vos créations au Sorcier Moderne, à la Poussette Enchantée, aux cuisiniers du Bulot Vorace et que sais-je, encore !

— Mais… euh… vous mentionnez des prototypes secrets, uniques…

— … présentés par votre associée. Vous les avez bien protégés par des brevets ? Surtout les cuillères obéissant à la voix !

— Oui.

— Excellente initiative ! J’ai assisté à une démonstration très probante. Mademoiselle Vlaamel a ajouté, avant-hier, que la poudre stérilise. Vraiment ?

— Ma production a été analysée par un médicomage. Il confirme le pouvoir de stérilisation. Cependant, j’ai utilisé une baguette spécifique pour deux sortilèges inclus dans le processus. Elle est spéciale, très orientée sur le soin. J’ignore si cette caractéristique est reproductible.

— Nous mènerons la série de tests indispensables avant. Il faudra élaborer une version sans parfum – il y a des clients qui détestent – et tester d’autres senteurs.

— C’est-à-dire que…

— Vous êtes occupés. Tous les deux. Mais signons un contrat aujourd’hui, avec la réversion de 33 % du prix de vente. Sur les versions existantes. Je signe une clause de non-divulgation de la méthode de production. En parallèle, je teste, je mène des essais pour fabriquer en masse, avec d’autres composantes florales. Je reste libre de décliner la base, de décider des contenants grand public et professionnels. Vous touchez le même pourcentage puisque vous en êtes le créateur.

— Vous pensez que cela se vendrait, dans le public ? Bonpied est intéressé parce que ça stérilise et ça simplifie la toilette des patients. Mais les sorciers ?

— Imaginez un seau de poudre de cheminette et à côté, payé par le ministère, du Tergeo pour retrouver une propreté totale et instantanée.

— J’en avais pris, lors de mon déplacement au Royaume-Uni. Je l’ai utilisée après le voyage en cheminée.

— Voilà ! Un produit indispensable dans ses bagages, dans une salle de bains, dans un atelier salissant, au travail pour se rafraîchir, au restaurant après s’être maculé de sauce tomate !

— Allez, Hercule ! s’exclama Sigrid. Ne fais pas ta diva !

Hector éclata de rire et avoua :

— Elle n’a pas tort.

— J’accepte. 33 %. À condition de ne jamais voir mon nom associé au produit.

— C’est d’accord. On va en vendre, vous verrez. J’en suis convaincu.

Le commerçant avait prévu le contrat en double exemplaire. Il s’engagea, par serment inviolable, à ne jamais révéler la formule, à lier tout employé de façon magique et à ne pas communiquer l’identité de l’inventeur. Après avoir expédié la partie contractuelle, Hercule conduisit monsieur Gentil dans le laboratoire. Il lança une production et incorpora du jasmin étoilé frais. La poudre fut un succès. Il accomplit ensuite une version sans parfum et demanda à Hector de lancer les sortilèges de réduction et d’assèchement. Bien que la seconde mouture soit opérationnelle, elle était dépourvue de la capacité de stérilisation. La différence provenait de la baguette. Le troisième kilo, terminé en fin de journée, parfumé au chèvrefeuille, parachevé par l’auxiliaire de bois d’Hector, un produit de Cosme Acajor en sycomore et crin d’Abraxan, était incapable de tuer bactéries et virus. Benben était irremplaçable pour transcender Tergeo.

— Nous voilà fixés ! La qualité médicale nécessite votre baguette spéciale. Mais nous pouvons varier les parfums, voire le supprimer. Cinq déclinaisons, c’est une belle brochette pour débuter.

Hercule exposa les conditions d’usage : fermer les yeux, ne pas respirer. Cela excluait les trop jeunes enfants, incapables de se conformer aux recommandations. Lorsque le commerçant proposa d’acheter une baguette de saule avec une larme de Phénix en guise d’inclusion, chez Cosme Acajor, Hercule haussa les épaules et lui révéla l’étrange aventure vécue par l’institution en juin.

— Depuis, il peine à reconstituer son stock.

— Pas grave. J’irai chez Ollivander. Mais la vôtre, d’où vient-elle ?

— Euh… C’est personnel et confidentiel. Disons, pour simplifier, que c’est un héritage très ancestral.

— Ah… Et vous, Mademoiselle ? La création, les inventions ? Pas tentée ?

— Je m’occupe des comptes et des rentrées financières, répondit Sigrid avec un air sérieux et altier.

— Il en faut sinon, c’est la banqueroute !

Il commit une pause et secoua la tête, visiblement joyeux et étonné :

— Je n’en reviens pas du peu d’ingrédients nécessaires. Je vais supprimer tous les intermédiaires possibles et commander en quantités suffisantes. J’étudierai le prix de vente en sachet de 50 grammes, pour commencer et je vous le communiquerai sous peu. En attendant, puis-je emmener votre stock ?

— Bien sûr ! J’utilise des sachets à preuve. Vous êtes libre de changer l’emballage, la couleur. Je crois qu’il faut le rendre plus attrayant.

— Je m’y attelle dès ce soir ! Un nouveau projet, c’est passionnant ! Une poudre magique ! J’adore !

Sigrid, survoltée après le départ du commerçant, supplia Hercule d’accepter de sortir et d’aller manger dans un restaurant moldu. Il céda à sa demande pour lui faire plaisir et la remercier d’avoir pris les devants, d’avoir pallié son incapacité à promouvoir son travail. Il se sentait épuisé. Même si la journée avait été riche en émotions, cette lassitude soudaine ne s’expliquait pas. C’était comme un vide à l’intérieur de son âme. Eugénie lui manquait. Alors que Sigrid se préparait pour la sortie, il fut pris d’une envie d’écrire à la jeune fille. Il ne put se résoudre à lui avouer le manque. En contrepartie, il lui adressa une demande étonnante. Une mission. Récolter un cheveu de sa grand-mère.

Aux premières lueurs de l’aube, on frappa à la porte de l’agence. Hercule, vêtu d’une tenue moldue à l’épreuve des salissures et des accrocs, se précipita pour ouvrir. Il découvrit sa mère, souriante, en dépit d’un voile de tristesse en arrière-plan, mal dissimulé, malgré ses talents innés pour l’Occlumancie.

— Bonjour, mon chéri.

— Bonjour, Maman. Avez-vous fait un bon voyage ?

— Oui. Tout va bien. Gervais m’a gentiment approché de la gare de Bourg-Enchanteur avant de se rendre sur ses chantiers de l’Académie.

— C’est… le jour.

— Oui, mon grand.

— J’ai fait ouvrir les cheminées dans les deux sens. Les Delacour ne seront pas trop dérangés ?

— Claudia me l’a assuré. Du café chaud sera à notre disposition.

— Ah… Alors, dit-il en se saisissant de sacs à sortilège d’extension, il est temps.

Il éjecta sa baguette, entassa les sacs, déposa un rouleau de tissu blanc, à découper pour couvrir les meubles, ajouta un saut de poudre de cheminette en réserve et s’engagea le premier, en éclaireur. Il déclama l’adresse du manoir, jeta sa poignée et fut transporté dans le salon de Bruges. Sur le qui-vive, il rejoignit le hall. Machinalement, il remit le tiroir de la commode tiré par Sigrid en place. Il constata des dégâts commis par l’Obscurus. Il y avait du plâtre par terre, des bibelots renversés, cassés dans la tourmente. Deux portraits d’aïeux avaient volé en l’air et l’un d’eux avait fini sa course sur un bougeoir, empalé. Il avança en direction de la cave. La porte béait. Il descendit les premières marches, lentement, visualisant la scène où Sigrid avait projeté le Lumus Solem fatal. Il remarqua une brûlure sur la poutre de soutènement. L’impact du rayon rouge. Il y avait aussi de la matière organique séchée au point de brûlure. Le doute n’était pas permis. Aucune goutte de sang sur les premières marches. L’œuvre de la cautérisation instantanée. La scène s’emboîtait avec le déroulement des faits exposé par Sigrid.

— Hercule ? Tout va bien ?

— Oui, Mère. Je suis à la cave.

Il trouva enfin du sang sur les dix dernières marches et une flaque séchée sur les graviers. Après le premier choc, Victoire avait basculé, dévalé l’escalier, percutant la pierre à plusieurs reprises. Cette fois, pas de cautérisation. Elle s’était fracassée et avait agonisé sur le sol caillouteux. Le corps avait disparu, corroborant l’hypothèse où l’Obscurus, attaché à sa maîtresse aliénée, avait attendu à distance durant une heure, jusqu’à l’extinction de l’effet de Repulsa Maxima. Ensuite, il avait emporté le corps avant de périr dans la campagne, à des kilomètres de Bruges, achevant son existence symbiotique en une brume noire dispersée par le vent. Il avait quitté leur demeure par les égouts, en démolissant le mur séparateur peu ou prou au même endroit choisi par Gertha pour secourir Louis et fuir les Van Kriedt. Le garçon sentit la main réconfortante de sa mère sur son épaule.

— Il ne reste que du sang. Mère, je me charge de tout remettre en état par respect pour l’acheteur, décida-t-il. Sigrid m’a listé les innombrables sorts appris auprès des Flamel. Ma mémoire fera l’affaire.

— Je commence par notre chambre. C’est…

— Le plus difficile, Mère. Je m’occuperai de la mienne après la remise en état. Je couvrirai les meubles au fur et à mesure de notre avancée. Je ne conserverai pas mes jouets, ni mes vêtements d’enfance. Je les offrirai à des familles nécessiteuses.

— C’est adorable, mon grand. Je vais garder une grande partie du linge de maison à Py. Je quitte le tonneau et emménage dans le chalet laissé par Günther. Il est modeste mais comporte de nombreux rangements.

— Oh ! J’y pense ! Sigrid m’a dit qu’un coffre a été déposé dans le grenier, sûrement par un émissaire du Ministère. Après le procès de Waldo. Il contient ses effets personnels.

— Sa vie tenait dans une seule malle. Nous y jetterons un œil ensemble.

— Sigrid y a pris un paquet à mon nom, cet été. Un cadeau de Waldo, acheté en Australie. Il m’a offert un instrument à vent magique, capable de communiquer avec les esprits. Un objet qui a révélé la puissance maîtrise d’Umbelina.

— Mon frère n’a jamais fait fortune mais a toujours du flair pour dénicher des artefacts incroyables. Ils me manquent. Tous les deux.

Hercule baissa la tête et ravala un sanglot prévisible. Il n’aurait voulu se souvenir que des instants heureux vécus à Bruges. Sa mémoire infaillible en avait décidé autrement. Ils quittèrent la cave et se mirent au travail.

Durant trois éprouvantes journées de labeur, Gertha et Hercule vidèrent, emballèrent, empaquetèrent et transférèrent sans discontinuer, presque en silence. Après chaque meuble vide, recouvert, ils ressentirent un pincement au cœur, comme une petite mort. La plupart des biens furent déposés à Py ; Hercule ne conserva que des photographies, quelques draps et serviettes de toilette, un peu de vaisselle complémentaire et le vieux tablier de cuisinier d’Orby. Le dimanche, le visage modifié pour ne pas être reconnus par d’éventuels agents hollandais infiltrés, ils choisirent de déjeuner dans un estaminet donnant sur un canal. Hercule aurait aimé se confier mais les mots mourraient dans sa gorge. Alors, il fit preuve d’un peu de légèreté, sachant que dans quelques heures, ils refermeraient une page de leur existence. Il lui narra sa rencontre avec un chirurgien moldu, fort sympathique, l’expérience avec la machine à rayons X. Sa mère l’écouta avec attention et lui proposa de rencontrer le praticien. La médecine moldue, par certains aspects, prenait de l’avance et permettrait peut-être de le soulager. Il faudrait obtenir un rendez-vous sans tarder afin que l’opération, si elle était entreprise, ne pénalise pas les études d’Hercule.

En fin de journée, le duo, exténué, termina par le grenier encombré d’un fatras inutile, après un examen rapide de Gertha. Hercule jeta tout de même son dévolu sur des malles ouvragées, presque identiques, qu’il avait peine à abandonner dans la bâtisse. Elles feraient d’excellents rangements à l’agence W. Lorsque Gertha dénicha le coffre de Waldo, elle fondit en larmes. Hercule enlaça sa mère et s’abandonna, à son tour, à la tristesse et aux pleurs. Puis, ensemble, ils firent basculer le couvercle. Ils déballèrent le contenu. Pour l’essentiel, il s’agissait des vêtements de l’aventurier. Des tenues légères, pour la brousse, pour les contrées africaines qu’il affectionnait ou pour les périples dans les Andes, au Canada et au nord de la Sibérie.

— Veux-tu garder une de ses tenues ?

— Oui, Mère. Un chapeau, un short et une veste avec de nombreux rangements. Si jamais il me voit…

— Comment ça ? S’exclama-t-elle.

— Il se pourrait que Waldo se soit manifesté à l’Académie. À plusieurs reprises.

— Un fantôme ? Il n’a pas été chassé ? Tu l’as vu ?

— Le directeur Fontebrune n’est plus là pour mettre les esprits à la porte. Je pense avoir suivi son esprit dans la mare au Pitiponk. Waldo m’a écrit trois mots. J’ai reconnu son écriture.

— Pourquoi erre-t-il ?

— Je crois qu’il pense pouvoir être utile, agir depuis son plan d’existence. Waldo ne pouvait pas faire comme tout le monde, même dans l’au-delà.

— Alors, qu’avons-nous ? Une lunette dépliable, un gros couteau et un grimoire. Vierge. Il l’avait acheté pour relater ses aventures quand il aurait atteint l’âge de cesser l’exploration.

— Il aurait écrit des récits fabuleux.

— Il se contentait de les narrer. Prends le couteau et la lunette. Garde aussi le grimoire. S’il parvient à communiquer avec toi, consigne ses aventures.

— Vous croyez ? Même le couteau ?

— Surtout le couteau. Il va avec la tenue d’explorateur. Il te faut aussi ces chaussettes montantes.

Il songea aux deux titres de futurs ouvrages qu’il écrirait, selon les informations incontestables de Johannes Gutenberg. L’un de ces romans autobiographiques concernerait-il son oncle ? Comment savoir ?

Lorsque le temps d’accomplir l’ultime voyage fut venu, le duo se dirigea vers la cheminée du salon. Les livres avaient disparu, les meubles se cachaient. C’était froid, désespérant. Hercule chassa cette sensation et se demanda s’il devait contacter Roger Van Roeland pour procéder à la fermeture définitive. Le futur propriétaire se manifesterait-il pour le changement d’identité ? Il eut l’impression de ne pas se poser la question de la bonne façon. Devait-il tourner la page ou temporiser en se disant que le mot « fin » n’avait pas encore été écrit ?

« Écoute… »

Il obéit à sa voix intérieure, venue de son subconscient ou de Maïkan – comment savoir ? – et se laissa envahir par ses émotions, ses perceptions.

« Rien ne presse. Tu as tout le temps de digérer ce déménagement et d’y repenser plus tard. Tu verras avec Roger, ce sympathique fonctionnaire, dans quelques semaines. Quand ta peine compréhensible sera atténuée. Aujourd’hui est une journée pesante, consacrée à ta mère. Sers-la dans tes bras. »

Avant de s’engouffrer dans la cheminée, les Belges s’étreignirent avant de dire adieu au manoir.


1 Nom d’une créature fantastique allemande, visible dans les massifs alpins et dans la Hesse. Elle se présente comme un lièvre doté d’ailes, d’une crête de coq, de bois de chevreuil et de crocs aiguisés démesurés. Elle se nourrit de promeneurs égarés…

2 Le « sorcier belge » était aussi le surnom de Raymond Goethals, célèbre joueur et entraîneur de football.

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