Beauxbâtons - 4 énigmes et un enterrement

Chapitre 10 : Sortilège 10 : le voyage aux Pyrénées

9906 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 11/10/2026 13:40

La météo, digne d’un mois de novembre, ne se cantonnait pas au nord de la France. Les Pyrénées avaient elles aussi droit aux trombes d’eau et à la froidure entre deux réchauffements éphémères. Détail désagréable, des cumulonimbus se développaient au-dessus des pics montagneux et généraient des orages à l’activité électrique intense.

Jacques bayait aux corneilles devant son chocolat chaud, mâchouillant une tartine nappée de confiture de pruneaux épicée aux clous de girofle. Firmin, vissé à un bout de la table, ronchonna une fois de plus :

— Quel temps de mer…

— Ton langage, mon chéri ! le corrigea Janine.

— Ah oui ! Pas devant les petits !

Jacques ricana. Cela faisait belle lurette qu’il connaissait la panoplie complète des jurons paternels et qu’il en empruntait quelques-uns à l’occasion.

— Je te signale quand même que le « petit », assis à la table, te dépasse d’une tête et demie. Dans six mois, il verra le sommet de mon crâne.

— C’est pas une raison pour dire des gros mots.

Il tourna la tête vers la fenêtre de la cuisine et maugréa :

— La flotte va changer la ferme en mare ! C’est pas aujourd’hui qu’on va moissonner. Il n’y a que les canards et les cochons pour apprécier ce déluge.

— Tu n’as pas autre chose à faire ?

— Si. La clôture des Barboules est sur le point de céder. Faut que je la répare avant qu’ils ne se fassent la malle et que je leur coure après.

— Je vais t’aider, Papa.

— Ah merci ! Ça ira plus vite. On s’y mettra dès que ce sera plus calme.

Au même instant, un éclair déchira l’air. Le grondement assourdissant et immédiat ébranla la maison.

— Il est pas tombé loi, celui-là ! La pluie, passe encore mais la foudre, non ! Je vais m’en occuper !

— Firmin… Même si on s’y mettait tous pour chasser les nuages, ce serait compliqué et temporaire. Il faut que ça s’évacue.

— Pff… Je sais bien.

Soudain, Émilie, descendue de sa chambre, déboula et passa en coup de vent devant ses parents et son frère. Elle enfila des bottes et s’empara d’un parapluie moldu, ayant pour interdiction de faire usage de sa baguette pour lancer un Aquarepulso fort pratique. Son père s’insurgea :

— Tu ne vas pas sortir là-dessous ?

Elle fit signe que si.

— Tu sais que ce machin attire la foudre ? avertit le chef de famille.

— C’est vrai, ajouta Jacques. On l’a étudié en cours de sciences avec le professeur Dornier. La seule façon de ne pas faire face aux conséquences désastreuses d’un éclair, c’est d’être isolé du sol.

Elle désigna les bottes en caoutchouc, un excellent isolant. Jacques se tut et recula, comme s’il venait de recevoir une gifle. Il avait chassé l’épisode de sa mémoire et il revenait comme un boomerang. Sa sœur portait une jupe moutarde, une chemise blanche, un gilet vert et ces fameuses chausses reçues pour ses bons résultats scolaires. Le souffle court, il sut que le futur était en train de se concrétiser. Il perdit le fil de son discours moralisateur.

— Ton frère a raison. Tes godasses n’auraient pas l’efficacité de pneus d’automobile moldue. Ce n’est pas le bête courant animant leurs ampoules électriques. C’est la foudre. Des millions de volts.

Elle agit comme si elle s’en moquait, les salua de la main et sortit braver les intempéries avec le parapluie déployé au-dessus de sa chevelure. Jacques se redressa, débarrassa son bol et prétexta ne plus être certain d’avoir nourri la dragonne dès le lever du soleil. Il s’éclipsa alors que Janine s’étonnait :

— Mais quel Pucestis les a piqués, ces deux-là ?

— Je ne sais pas, répliqua Firmin. Émilie est étrange. Son frère est inquiet.

— L’adolescence ?

— Mouais…

Dehors, Émilie pressa le pas pour mettre de la distance entre elle et sa famille. Elle avait rendez-vous avec l’inconnu masqué. Elle devait lui rendre compte et… elle avait besoin de le rencontrer pour… se recharger, compléter un manque en elle. Avant, elle devrait lui relater les détails de son échec pour mettre Hercule hors de combat. Pire, elle devait admettre qu’elle était tombée dans un piège que sa Legilimancie, instable, non fiable, n’avait pas pu anticiper.

La jeune fille se retourna plusieurs fois pour s’assurer qu’elle n’était pas suivie. Mais son frère était rusé comme un goupil. Il conserva une distance de sécurité raisonnable et procéda par accélérations, par bonds, pour se dissimuler et récupérer les mètres perdus.

La jeune fille grimpa sur les hauteurs. Le garçon sut alors où elle se rendait et fit la moue. Elle comptait se réfugier dans une grotte d’environ deux cents mètres carrés, sphérique, sans colonne de concrétion pour soutenir la voûte, réputée dangereuse et interdite par les Moldus, car les chutes de calcaire y étaient fréquentes. Après une marche de deux mille mètres, elle s’engouffra dans la caverne. Jacques la rejoignit une minute plus tard. Ne se souvenant plus de la configuration des lieux, il s’introduisit à quatre pattes, se servant des roches pour masquer sa présence. Le grondement de l’orage et le staccato de la pluie le servirent pour couvrir le craquement de quelques débris caillouteux. Il se dissimula et observa. Émilie était seule, les bras ballants. La seconde d’après, le personnage de sa vision apparut après un transplanage tonitruant. Le témoin frissonna de terreur.

« C’est pas vrai ! C’est pas possible ! C’est ma vision ! »

Le pire survint. Il entendit une voix fluette avouer, tête baissée.

— J’ai échoué, Maître, articula-t-elle avec difficulté.

— En effet ! Mais ne prononce pas un seul mot ! Écris ! Tu pourrais te trahir !

Elle se soumit et répondit par des lettres flamboyantes. Jacques eut du mal à déchiffrer, la fillette traçant ses mots à l’envers, comme dans un miroir, pour que son interlocuteur en prenne connaissance. Malgré tout, le garçon parvint à lire des informations qui le glacèrent d’effroi. C’était une Legilimens maladroite, incapable de dominer son don. Elle lisait dans les pensées sans baguette et surtout, sans que ses victimes n’en soient conscientes. Sa cible principale était Hercule et elle s’était démenée pour le faire trébucher, quitte à l’attaquer ou à lui verser une potion supposée le priver de ses dons sorciers. Elle avait su trop tard pour le testament et l’attaque, lancée pour le détruire, avait échoué. Hercule, accompagné d’Eugénie, était parvenu à quitter la salle du Sondeur qui était pourtant, d’après elle, un cul-de-sac. Pire : elle était tombée dans un piège tendu par le Belge qui la soupçonnait d’être le fauteur de troubles. Les Aurors détenaient assez de preuves pour la confondre.

— Nous allons changer de stratégie. Puisque l’esprit de notre ennemi est désormais clos, que son Occlumancie le rendra résistant au Veritaserum, tu vas fabriquer cette potion et interroger ses proches. Je dois savoir ce qu’il sait de nos projets. Le moment venu, tu donneras le coup de grâce.

« Oui, Maître ! » traça-t-elle devant l’encapuchonné. « Je ne veux pas lui faire de mal. S’il vous plaît ! »

Elle l’implora à genoux. Il en profita pour verser une potion sur sa tête. Elle se nimba d’un halo vert.

— Entends mes mots : impératif, mission, action, écoute, espionnage, obéir.

Elle subit et cessa de s’agiter.

— Quand le moment d’exécuter les traîtres viendra, tu m’obéiras.

« Oui, Maître. »

— Est-ce que les oiseaux ont donné des plumes ?

Elle accomplit une escalade jusqu’à une petite cavité et en ressortit une cage. Elle renfermait deux oiseaux que Jacques identifia aussitôt.

« Un couple de Jobarbilles ! Par Flamel ! C’est interdit ! »

Elle récupéra deux plumes tachetées et désigna un détail que son frère ne put identifier de sa position.

— Parfait. Tu as ce qu’il faut ?

Elle sortit un nécessaire à peinture de sa poche, peignit les plumes pour qu’elles ressemblent au plumage de Globulaire. L’homme lui délivra ses ultimes consignes.

— Cette année, tu te tiens tranquille. Il est vital qu’aucune action ne soit entreprise. Tu n’as qu’une mission : collecter des informations. Tout ce que tu pourras, sur tout le monde. Hercule Van Betavende demeure ta cible privilégiée. C’est lui que nous avons le plus à craindre. Compris ?

Elle hocha la tête. Jacques pressentit que l’entrevue touchait à sa fin. Il partit à reculons, quitta la grotte et dévala la pente à vive allure. Il fonça droit vers la ferme parentale à en perdre haleine, se moquant des intempéries, de la tourmente orageuse. Il savait tout et Émilie avait le moyen de lui arracher les pensées de sa cervelle ! Jamais il ne pourrait s’empêcher de repenser au rendez-vous dans la grotte ! Ni oublier qu’il avait eu une vision au moment de mourir, une action signée par sa sœur, le doute n’était plus permis ! Impossible de se confier aux parents. Elle avait tenté de l’occire, lui, des élèves, des enseignants ! Elle était capable de les supprimer. Elle le ferait, c’était sûr !

Parvenu à la ferme, il s’engouffra dans la bâtisse, se déchaussa, grimpa à l’étage, ses chaussures crottées à la main et s’enferma dans sa chambre, en panique. Trempé, il attrapa une serviette et s’épongea. Dans son esprit, tout allait de travers comme le flot tumultueux d’un torrent en furie. Il était incapable de penser, de réagir, gouverné par une trouille indicible. Sa sœur serait là dans moins de dix minutes.

— Qu’est-ce que je peux faire ? s’écria-t-il. Réfléchis, Jacques ! Réfléchis !

Hormis le tsunami de terreur l’engloutissant, rien ne lui venait à l’esprit. Quand il était incapable de solutionner un problème, il demandait de l’aide, des conseils. Oui, de l’aide ! Une personne qui pourrait tout arranger. Le premier nom qui lui vint, fut celui d’Hercule. Il fouilla dans ses effets scolaires qu’il n’avait pas encore pris le soin de ranger depuis la fin des cours. Il mit la main sur le recueil de carrés magiques remis par Laurine. Il l’enfourna dans une poche intérieure de sa robe sorcière rapiécée. Il ajouta une bouteille d’encre et une plume.

— D’accord ! C’est bon ! J’ai ce qu’il me faut. Je dois m’éloigner de la maison. Sa chambre est juste à côté. C’est trop près. J’ignore quelle distance sera suffisante.

Il jeta un œil par la fenêtre. En dépit de la visibilité médiocre, il discerna une silhouette au loin.

— Zut !

Il fouina dans son secrétaire et mit la main sur une bourse replète. Il la fourra dans sa poche et sortit en trombe, ses godillots à la main. Il contourna la cuisine où ses parents se trouvaient encore et mit le cap sur le cellier. Il se chaussa et fila par la porte arrière. Il dépassa les enclos animaliers et prit la direction du lac de Campauleil, bordé par un château et de dépendances désertes. Il trouva refuge dans l’une d’elles et retrouva son calme avant de composer un appel à l’aide.

Pour le tandem de sorciers enquêteurs, la journée du mercredi 27 juillet débuta par l’exploitation d’une idée lumineuse de Sigrid, à savoir : recevoir, dans leurs locaux, l’étonnante et volubile Pénélope Chamfort, l’archiviste du Cri de la Gargouille. Mademoiselle Vlaamel désirait exploiter la mémoire journalistique du phénomène ayant étourdi Hercule.

Autour d’un café serré et de quelques douceurs, Pénélope déballait les affaires débusquées par ses confrères et ses consœurs mais n’ayant jamais abouti à des arrestations, à des condamnations. Sigrid ne cessait de se masser les tempes, victime d’une migraine lancinante. Elle était si « entêtante » qu’elle dut se résoudre à aller dans leur cabinet de toilettes et à avaler un trait de potion Pafsípono, contre la douleur. 1 Ne constatant pas d’amélioration, elle identifia l’origine de son mal : la journaliste, Jackalope verbal, capable de débiter 300 mots à la minute.

Hercule prenait des notes, refusant de stocker les éléments dans sa seule cervelle.

— Vous avez entendu parler de la SOS ?

— Non…

— C’est l’acronyme de la Société de l’Ordre Sorcier.

— Le nom ne m’est pas inconnu.

— On dirait une organisation secrète, comme les Templiers moldus. Sauf que ce n’est pas ça du tout. C’est une entité qui possède des parts majoritaires, décisionnelles dans une foule d’activités sorcières et, d’après une enquête menée à l’époque par notre patron, Prosper Dauclair, dans des entreprises moldues dont aucune n’est domiciliée en France. Le directeur avait établi une liste d’une vingtaine de commerces, d’industries, de services. Selon lui, c’était le dixième de la réalité. Dès qu’il avait cherché des informations sur les locaux, les membres de la SOS, leurs assemblées, il avait fait chou blanc. Pire : dans les six mois, les entreprises identifiées avaient été vendues, dissoutes, renommées, déplacées, voire anéanties. Les branches de l’arbre avaient été sciées.

— Sciées ?

— Oui, Sigrid. Locaux vidés, personnels évanouis, nouvelles activités dans les emplacements abandonnés, nouveaux visages. Le travail de deux années effacé en moins de six mois. Dès qu’un client posait des questions, le nettoyage avait lieu.

— Quels soupçons portent sur ces « branches » de la SOS ?

— Blanchiment de Gallions, évasion fiscale, subventions frauduleuses de campagne politique, recyclage des produits du banditisme, y compris moldu. Les Aurors ont voulu mettre le nez dedans. Mais ils ne sont pas formés pour ça. Leur métier tourne autour de la surveillance, des flagrants délits, des saisies tangibles. Là, on parle d’écritures comptables, de montages financiers va-et-vient, de prête-noms, d’identités imaginaires, de baguettes truquées. Nos policiers sont dépassés. Le patron a remonté jusqu’à dix empilements d’entrepreneurs avant d’aboutir à la SOS. Les commerces les plus insoupçonnables sont impactés. Parfois, les employés, voire la direction, n’ont pas conscience d’être mouillés jusqu’au cou dans une machinerie frauduleuse et infernale. Un pion à un emplacement stratégique suffit.

Le recueil de carrés magiques d’Hercule s’agita. Une identité s’inscrivit.

« Jacques. Ah ? »

L’adolescent ouvrit le bottin à la seconde page et prit connaissance du message succinct. Il se décomposa. Les demoiselles se rendirent compte de son effroi.

— Un souci ?

— Je… Une urgence. Je vous prie de m’excuser. Sigrid, je ne serai pas de retour avant cet après-midi.

Il ne livra pas d’explication supplémentaire et se contenta d’écrire « Rendez-vous dans la pyramide de la dragonne dans 30… 2 minutes. »

Le message s’envola dans les méandres de la magie. Il passa une tenue plus adaptée au vol sur balai, enfourna sa monture dans sa valisette, vérifia ses baguettes et revint chuchoter au creux de l’oreille de Sigrid que Jacques était en danger de mort. Il quitta l’agence mais ne prit pas la direction des cheminées publiques pour rejoindre le Ministère et le système de Transportation. Il s’enfonça dans la rue du Rocher, chercha un porche discret et se focalisa sur l’antre de la dragonne, à deux ou trois mètres de l’entrée unique. Il était temps de repousser les limites du transplanage. Il ferma les yeux, visualisa sa cible, commit un pas en avant, emplit ses poumons de senteur de piment grillé, de poudre d’Espelette en suspension et ressentit un plaisir indescriptible des pieds à la tête. Grisé par le franchissement instantané des 690 kilomètres séparant le point de départ et l’arrivée, il murmura :

— Tu me reconnais ?

Deux yeux rouges lumineux percèrent la pénombre et dévisagèrent l’intrus. La bête emplit ses poumons et distingua une odeur familière dans l’atmosphère saturée de piment. Le garçon avança. La dragonne expira en douceur et abaissa son long cou. Pas à pas, Hercule se rapprocha, se joua de la distance de sécurité et se tint en face de l’animal mythique. Il effleura le museau de la créature. Elle colla sa tête contre la sienne. Il perçut le souffle brûlant, la respiration apaisée et baissa les paupières. Le temps, il en fut certain, cessa sa marche implacable.

Au bout de deux minutes de logorrhée verbale de la part du Cracmol, le sorcier fut contraint d’interrompre le déversement de son ami et de le canaliser.

— Jacques… Calmez-vous, je vous en conjure. Reprenez dans l’ordre chronologique, que je mesure l’étendue de vos découvertes et que je puisse vous aider avec efficacité.

— Ça a commencé le lendemain de la remise des diplômes. Mes parents organisent un gros repas avec toute la famille. Y avait Adeline Bonnelangue. Adeline est la sœur de mon arrière-grand-père. Au moment de passer au fromage, je suis allé à la cave et je me suis fait ligoter par un Filet du Diable. Y avait rien le matin même. Il a été nourri au Toutprendracine. Vu l’odeur, un plein bidon de trois litres.

— Qui a commis cette folie ?

— Émilie !

— Pourquoi s’en est-elle prise à vous ?

— Je sais pas. Depuis un moment, je la trouvais bizarre, cachottière. Par exemple, elle était toujours fourrée au courrier alors que c’est moi qui écris aux parents, pour nous deux. J’ai pensé qu’elle s’était trouvée un petit copain à Orgeix, tu vois. Mais en fait, elle correspondait avec ce… monstre qui l’a envoûtée ! Je l’ai vu dans ma vision, quand le Filet du Diable m’a presque tué. Tout à l’heure, j’ai assisté à ce que j’avais vu à la fin du mois de juin ! Pareil ! C’est toi, leur objectif, leur ennemi ! T’es trop malin, tu déranges leurs plans ! Oh bazar ! Oubliette-moi, Hercule ! Efface tout !

— Pas avant d’avoir listé ce qui restera dans votre mémoire et ce qu’il faudra oblitérer. Répondez d’abord à cette question : pouvons-nous demeurer dans la pyramide sans être dérangés ?

— Mon père pourrait s’amener.

— Entendu.

Hercule fouilla sa valise et en retira la couverture de dissimulation. Il les couvrit.

— Je vais transplaner à vue. Indiquez-moi une direction.

Jacques fournit les points de chute successifs pour gagner un petit refuge de moyenne montagne, tranquille. Là, il réclama la suite du récit, incluant toutes les actions menées par Jacques, du petit déjeuner jusqu’à son arrivée dans la pyramide. Le Cracmol l’abreuva de détails. Il passa par une phase d’abattement, se voyant trucidé par sa sœur ou par le monstre. Il fustigea son manque de clairvoyance. Émilie était devenue une étrangère. Elle avait manipulé Armand Fontebrune, Elvira, un Auror, des élèves. Puis, après l’étape où il s’admonesta, vint le moment où il effectua des déductions. Si elle avait été piégée par Hercule et les Aurors, c’est que le Belge nourrissait des soupçons. La culpabilité de la jeune fille impliquait que Casper Van Kriedt n’était pas le fauteur de troubles.

— Adeline, c’est grâce à elle si je ne suis pas mort. Elle sait pour la vision. Elle m’a fait promettre de ne pas me mettre en danger de mort pour vérifier si je suis capable d’avoir de nouvelles visions.

— Elle a bien fait.

— C’est dommage.

— Pourquoi ?

— Je pourrais être le premier Cracmol devin ! Je demanderais à faire la CHASSE-Arithme ! Je devrais écrire à la directrice pour reprendre la divination !

— Je vous le déconseille.

— Pourquoi ?

— Connaissez-vous la différence entre vous et nos trois élèves dotés du Don ?

— Ils sont sorciers. Ils peuvent se protéger. Pas moi.

— Si vous tenez à mener un combat pour devenir le premier Cracmol accédant à une CHASSE, je serai votre plus fidèle défenseur. Pour la CHASSE-Potion.

— Tu crois ?

— Grâce au poids des différentes matières, vos notes FONTE automatiques en M.E.S seraient compensées. Ursula et Ambroisine sont unanimes sur vos qualités et votre capacité à décrocher ce diplôme. Je partage leur conviction.

— Mais… les potions où il faut lancer un sort…

— … ne représentent que 10 % des créations. Je vais vous faire une confidence. Vous avez vu ce que le Nundu a été capable de me faire.

— Oh oui ! Sale bestiole !

— Pour pouvoir l’affronter, Noël et moi avons cherché, trouvé et fabriqué une potion avec une aide extérieure que vous, Jacques, vous auriez pu nous procurer. Elle nécessite un Fulguracrucio.

— C’est une sorte de foudre ?

— Tout à fait. Vous, en tant que Cracmol, vous accédez au monde magique, mais vous pouvez utiliser l’électricité des Moldus. Y compris des béchers contrôlés par le courant électrique, synchronisés pour déverser des produits en même temps.

— Les encres à tatouage magique ! Plus il y a de couleurs, plus le sorcier doit maîtriser les sorts simultanés. Alors qu’un simple contact électrique ouvrirait les vannes. Mais pour les tours de baguettes ? Les Moldus n’ont pas des lignes de chaudrons avec des cuillères en bois. C’est très spécifique. Il faut manipuler des cuillères avec une baguette.

— Ou pas. Imaginez dix cuillères identiques, obéissant à la voix, effectuant les tours plus ou moins vite, en même temps.

— Ça existe ? Chez Gentil ? Le Sorcier Moderne ?

— Je vous ferai une démonstration de mon invention à la rentrée. La cuillère Van Betavende. Livrée avec son manuel d’utilisation.

— Waouh…

— Vous êtes doué en dessin. Vous vous débrouillez avec les runes. Voyez-vous où je veux en venir ? En France, aucun sorcier ne fait commerce du tatouage magique. Madame Dunne n’en connaît qu’un, vivant en Polynésie.

— Quelle potion utilise un Fulguracrucio ?

— Une Repulsa d’une puissance faramineuse.

— Ah bon ? C’est ça que tu as utilisé contre le Nundu ? Et… le Détraqueur ?

— J’ai testé face au Nundu. Il a fui comme un poltron. Le Détraqueur… Ma foi… C’est une excellente suggestion.

— Une Repulsa de cette force, ça fait quoi sur un sorcier ?

— Un vol plané de plusieurs mètres. Noël en a fait les frais. La potion est extraordinaire. Noël a passé trois mois dessus. Il y avait plus de 70 ingrédients dont certains ont coûté une fortune.

— Comme ?

— Une larme de Phénix. La plume, la vôtre, de Jobarbille, déguisée en Globulaire. Ce que je comprends mieux, à présent, étant l’élevage illicite conduit par votre sœur. Bien… Je pense que nous avons tous les éléments.

Il recula et observa son ami. Il esquissa un sourire.

— Avant de vous oublietter et vous ôter l’envie d’enquêter sur Émilie, un détail à corriger. Tergeo !

Il nettoya la robe sorcière de Jacques, crottée au niveau des genoux.

— Bien vu ! J’aurais pu me poser des questions. Ou elle aurait pu le remarquer et me sonder. Au fait, depuis quand tu as eu des soupçons ?

— Les soupçons, c’est imprécis. Par contre, la certitude sur la capacité de Legilimancie, elle date de l’affaire De Polignac, lorsque Max a dévoilé son statut d’Auror. Tout le monde a été estomaqué.

— Sauf elle ! Parce qu’elle savait !

— Eh oui, mon ami. Triste affaire ! À présent, je vais effacer une sélection d’éléments en tentant de ne pas violer la loi de Gamp. Je retire la vision du mois de juin sans toucher à l’accident. Un Lutin des Champs aura fait une mauvaise farce. J’enlève votre filature jusqu’à la grotte et votre message. En revanche, je devrai vous fournir une explication sur ma présence dès l’extraction opérée.

— Euh… Oui ! Attends !

Le Cracmol s’empara de la bourse qu’il avait chipée dans sa chambre.

— Cadeau de la maison.

— Oh !

— On en reparle après.

— Alors…

Il prit le bottin et écrivit qu’il venait au plus tôt pour la surprise promise par Jacques. Il montra le message à Jacques.

— Parfait. Vas-y ! Vide ma cervelle.

— J’y vais.

Hercule se concentra sur les pensées à retirer et formula un Oubliette bien sonore. Les filaments lumineux sortirent de la tempe gauche du garçon. Puis, Hercule reprit le fil de la conversation.

— Mille mercis, Jacques !

— Pour ?

— La bourse. Je suppose qu’il s’agit d’inclusions.

— Oui. Un petit assortiment des productions-maison.

— Il tombe à pic ! En ce moment, je crée une baguette par jour. Gervais Delacour est assailli de demandes. Le stock de Cosme Acajor a disparu, acheté en intégralité par des inconnus.

— Ah bon ? C’est fou ! Je n’ai pas lu une ligne dessus. Ils ne se vantent pas. Cela cache un complot, non ? Une armée suprémaciste ?

— Je n’espère pas. Mais… Il y a une fiole dans la bourse, non ?

— Mon pari perdu.

— Jacques ! Je ne peux pas accepter !

— J’ai économisé mes salaires. J’honore ma parole.

— Je suis gêné. Il y en a pour une fortune.

— Tu en feras un usage exceptionnel. Comme ta baguette caducée, qui se défend contre les sorciers.

Hercule acquiesça et sourit bêtement. Il remercia son ami puis réclama à pouvoir approcher la dragonne avant de partir. Jacques accéda à sa demande, tout en restant au-delà du périmètre de sécurité, à distance de la créature ailée. Mais il ne se lassa pas de la complicité entre son ami, l’incroyable charmeur, et le Piment Cornu. Il eut la sensation qu’Hercule reviendrait et chevaucherait l’animal pour s’envoler dans les airs. Cette pensée saugrenue lui soutira un sourire sans fin.

La pression sur les épaules de la princesse portugaise était écrasante. Lors de son premier record d’altitude sur un balai, seule l’équipe des Pimentines d’Espelette était témoin. L’exploit n’avait été salué qu’après la diffusion d’articles dans les journaux français. Aujourd’hui, le parterre de journalistes et de sommités venus du monde entier était à la mesure de la foule venue l’encourager. La tentative était passée à deux doigts d’être annulée, en raison de la météo exécrable. Mais ce matin, aux premières lueurs de l’aube, le ciel était dégagé et la température montait en flèche tandis que la France pataugeait dans des inondations estivales.

Le vol se déroulait au nord du Portugal, sur la côte atlantique, à quelques kilomètres de Caminha et de la frontière espagnole. La ministre de la Magie Dos Santos avait obtenu la mise à disposition d’une villa moldue pour la tenue de l’événement. Les propriétaires employaient deux sorciers pour travailler leurs vignes et fabriquer leur porto. Umbelina avait insisté pour que sa tentative ait lieu sur son sol natal. Cette décision faisait partie de son plan pour que le Portugal soit mis sur le devant de la scène politique et économique, enfin désenclavé et extirpé de sa mentalité moyenâgeuse. Qu’elle échoue ou qu’elle réussisse, l’essentiel était d’en faire l’événement incontournable.

En tout, il y avait près de 80 journalistes venus du vieux continent – même de Grande-Bretagne –, pour l’essentiel, mais aussi un envoyé spécial venu d’Arabie pour le magazine le Tapis Volant – il avait été mis au courant par les Clermont-Tonnerre, en vacances dans le pays –, un émissaire américain œuvrant pour le magazine Flying Balls, le nom utilisé pour le Quidditch dans ce pays et l’éditorialiste du Quidditch Shibun, averti par le réseau de Wilfried Laflèche. Quoi qu’il advienne, son vol aurait un retentissement international. Dans la petite tribune d’honneur autour de laquelle se massait une foule d’au moins 1000 sorciers, il y avait un certain nombre de personnalités issues du monde du Quidditch.

7-Hebdo n’avait pas fait les choses à moitié en envoyant sa rédaction au complet pour couvrir l’exploit. Ce n’était rien comparé aux moyens déployés par le Cri de la Gargouille. Les consignes de Prosper Dauclair étaient limpides : être les premiers à publier les photographies et un article dithyrambique. Pour cela, ses employés avaient emporté dans leurs bagages un tout nouveau laboratoire de développement portatif, dépliable, afin de tirer les négatifs animés sur place. Ensuite, jalousement gardée, surveillée, il y avait une boîte métallique dotée de boutons qui, selon les rumeurs, était garnie d’une plaque enchantée, liée par sortilège Protéiforma à une fabrication identique, sise dans les locaux du Cri. Cette invention révolutionnaire, protégée par un brevet déposé par le journal, permettrait de copier les documents insérés, photographies animées comprises, instantanément ! Si tout se déroulait comme prévu, l’un des clichés pris par la Portugaise serait à la Une. C’était aussi l’un des termes du contrat passé entre Magiclic, la princesse et les différents quotidiens désireux de publier les images du vol.

Au sein du tandem pilote-concepteur, c’est le Luxembourgeois qui montrait le plus de signes de nervosité. Il répétait les consignes, les explications techniques, comme pour se rassurer. Il insistait surtout sur un danger que la pilote n’avait pas eu à craindre l’année dernière : la pression atmosphérique.

— Tu disposes de plusieurs fonctions supplémentaires et bien sûr, d’un tout nouvel altimètre. Selon mon cousin, c’est le meilleur produit. Tu as trois aiguilles pour déterminer ton altitude. La première fait un tour complet pour 100 pieds, soit 30 mètres. La seconde est graduée pour 1000 pieds. La dernière, c’est 10 000. Donc, au maximum, c’est 100 000 pieds, soit 30 000 mètres. Attention : ni le balai, ni le chauffage ne te permettent d’atteindre cette altitude.

— La molette est réglée sur 990.

— Je la positionne sur 1030. C’est la pression atmosphérique, aujourd’hui, au niveau de la mer. Toujours régler l’altimètre avec cette valeur fournie par un baromètre. Dans le brouillard, si tu n’as pas fait ce réglage, tu t’écrases ou tu te prends un obstacle alors que tu penses voler au-dessus. Pigé ?

— Oui. 1030. Beau temps garanti.

— Assuré.

— Il faut que j’atteigne 50 000 pieds. L’aiguille centrale sur le 5.

— Je sais que c’est ton objectif. Si tu bats ton précédent record, ce sera déjà un exploit retentissant.

— Non. Je veux prouver au monde entier que je suis la meilleure et que tes balais le sont aussi.

— T’es têtue !

— Tous les sportifs sont obstinés.

— Écoute-moi, championne. La dernière fois, tu as fini le vol dans un état lamentable. Même si nous avons réfléchi, que ton copain Van Betavende a créé cette protection, qu’elle va te préserver avec plus d’efficacité, tu risques ta vie. Le froid ? Il pourrait être bien plus glacial qu’en 1919. L’oxygène, c’est bon. Le filtrage tiendra tant que l’intérieur sera assez chaud. La combinaison intégrale, avec cagoule, en latex multicouche, va t’isoler au point où tu pourras déclencher le chauffage chimique plus tard. Il faut utiliser le sort Inflatus pour la pressuriser.

— Je serai engoncée, mal à l’aise pour manœuvrer.

— C’est incontournable. Je t’ai expliqué : avec l’altitude, la pression diminue. C’est sur ce principe physique que les moldus construisent des altimètres mécaniques. Mais lorsqu’elle chute…

— … la température d’ébullition de l’eau en fait autant. Un degré de moins tous les 150 mètres.

— OR+ pour toi. Le calcul nous amène donc à déterminer qu’à 19 000 mètres, l’eau bout à 37 degrés. Comme notre sang est constitué d’eau à 83 %, que se passera-t-il si tu atteins la limite sans Inflatus pour pressuriser ton corps ?

— Mon sang va bouillir et former des bulles de gaz. Quand je vais redescendre, adieu le record !

— Tu meurs. La combinaison couvre tout sauf tes yeux, ton nez, ta bouche. L’air ambiant générera une pression moindre. C’est l’inconnu.

Umbelina fanfaronnait, mais sous ses airs badins, elle était consciente du danger mortel. Günther l’avait assurée qu’Icare 2 était envoûté pour atteindre 50 000 pieds. Au-delà, son enduit capable de résister à −60 degrés – il avait fait l’objet d’un test mené par un Auror, près de Fengsel, lors d’un convoyage – craquerait, le bois se fendrait, le balai perdrait sa magie.

— Je sais qu’en cas de pépin, tu comptes sur tes aptitudes sorcières pour la lévitation, le vol. Mais si tu pars en vrille, que l’accélération dépasse 7 ou 8 G, ton organisme ne tiendra pas, tu perdras conscience et tu t’écraseras. On fixe un stéthoscope sur ton cœur et tes oreilles, pour que tu surveilles les battements. Si l’organe s’emballe, c’est mauvais signe. Tu décroches. Entendu ?

— Bien reçu, Monsieur.

— C’est ça… se lamenta le jeune homme en levant les yeux au ciel.

Il consulta sa montre. Il était 6H00. L’habillage débuta.

Umbeijo était vêtue, revêtue, protégée. L’allure du balai avait peu changé par rapport à Icare 1. Le guidon de vélo accueillait un thermomètre d’une amplitude de −100 à 100 degrés. Il y avait aussi deux boutons à bascule. L’un d’eux commandait le déclenchement des prises de vue du Magiclic fixé sur le balai entre la sorcière et le guidon. Grâce à une articulation, il permettait de tourner à 180 degrés pour que la pilote puisse s’inclure dans le champ de l’objectif. Il pouvait aussi basculer d’avant en arrière sur 30 degrés, autorisant à photographier les instruments de vol – parfait pour certifier le record – tout comme fixer sur pellicule le ciel, le soleil ou la lune. Dernière innovation de Magiclic, le modèle était doté d’une avancée automatique du film. Le second bouton à bascule actionnait un phonographe vissé sous le guidon pour enregistrer des commentaires pendant le vol.

Umbelina quitta la villa moldue et reçut un tonnerre d’applaudissements. Dans la foule, elle reconnut plusieurs camarades. Sigrid et Hercule avaient fait le voyage depuis Paris, tout comme Shin et Katarina, chaperonnés par madame Sato. Les Boulanger et les Delacour avaient franchi les Pyrénées pour assister à l’exploit. La vedette, galvanisée, salua la foule sous un déluge de crépitements d’appareils-photos. Elle chercha, en vain, les visages d’Eugénie et de Jo. Les deux camarades travaillaient. De plus, la jeune fille tenait à passer la dernière journée dans sa famille avant de rejoindre, le soir venu, la Grande-Bretagne. L’absence de mademoiselle Greengrass fut compensée par la présence d’un trio académique composé d’Elvira de Bazincourt, Dune Dunne et Wilfried Laflèche.

À l’issue de cette vague de bonheur, elle s’abandonna à la concentration. Elle vérifia toutes les fixations – cale-pieds, selle, guidon, instruments –, contrôla l’étalonnage de l’altimètre, s’assura de la bonne santé du Paulownia, de l’humidité de la terre pour ses racines et nota que les jauges du réservoir d’air et du système chimique à réaction exothermique étaient au taquet. Puis, elle ajusta sa combinaison. Il faisait 20 °C.

Un commentateur à la voix amplifiée par magie décrivit les opérations en portugais, en français et en anglais, notamment l’utilité du sortilège Inflatus appliqué par le mentor luxembourgeois. Elle fixa le casque. Elle donna des ordres vocaux et l’air lui fut délivré. Hercule avait créé une petite merveille magique.

— Tout est OK, lança-t-elle.

— Bon vol, championne.

Elle décolla en soulevant de la poussière, déclencha le chronomètre et fila droit vers l’océan à 120 km/h, avec un angle de montée de 30 degrés. Afin de demeurer dans le champ visuel de quelques astronomes amateurs venus avec des longues-vues sur trépieds, elle entreprit de grimper en se penchant et en exécutant des spirales ascensionnelles. Consciente qu’elle partait d’un point situé 2000 mètres plus bas que l’année précédente, à Espelette, elle prit son mal en patience.

Icare se comportait à la perfection et filait comme une flèche. Sa stabilité était remarquable. Le ciel était limpide, le soleil pointait à l’horizon. Elle n’était pas trop engoncée, en dépit du sortilège, mais ressentait la pression uniforme sur son corps. La sensation diminuait au fil des minutes. Alors qu’elle aurait déclenché le chauffage à 5000 mètres l’année précédente, elle ne le déclencha qu’après 7000 mètres. Elle avait dix fois moins de matière textile sur le dos ! Le thermomètre extérieur indiquait −40 degrés ! Elle n’avait pas ressenti le froid. Les inventions combinées du Luxembourgeois et du Belge faisaient le travail. Elle déclencha le phonographe pour graver ses impressions et indiquer les valeurs lues sur les instruments.

Elle atteignit 30 000 pieds avec facilité, battant son record. Mentalement, elle songea aux gains induits par cet exploit. Elle fixa l’étape sur pellicule et poursuivit. Elle se sentit aérienne, comme lorsqu’elle avait plongé son regard dans celui de l’aigle. L’adrénaline bouscula son rythme cardiaque. Son cœur se mit à pomper plus vite, consommant davantage d’air, sans déterminer la raison de cet emballement. Elle le mit sur le compte de l’excitation. Elle se délecta et jeta un œil au chronomètre. Peu avant le quart d’heure de vol, elle contrôla les aiguilles de l’altimètre. Elle inclina l’objectif du Magiclic et immortalisa le passage des 50 000 pieds. Elle exulta et commenta à l’aide du phonographe :

— Mes études sont payées ! Merci, Magiclic, pour votre confiance !

Elle en voulut davantage mais les soucis débutèrent aux alentours des 55 000 pieds. Icare éprouva des difficultés à maintenir l’assiette à 30 degrés. Il piqua soudain du nez. Elle bascula et se retrouva durant deux secondes en apesanteur, décollant de sa selle, gardant le contact grâce aux précieux cale-pieds. Elle tira le guidon vers elle, encaissa l’accélération et repartit à l’attaque. Elle réalisa un nouveau cliché à 57 000 pieds.

— Je bataille dur ! Icare atteint son plafond.

Elle replongea en avant. Elle stoppa la descente avant qu’elle ne devienne infernale, enragea, jura. Le temps défilait trop vite et ses réserves d’air s’épuisaient. Son cœur battait à plus de 130. Elle en voulait davantage. La reculade d’Icare alimenta sa colère.

— Vas-y ! Grimpe, Icare !

Elle refusa d’échouer. Elle se nimba d’une aura noire. Un puissant courant ascendant, venu de nulle part, la propulsa à une vitesse indécente, sans que le balai ne puisse regimber. Elle photographia la Terre, bleue, le ciel, sombre, l’arc de rotondité terrestre. Elle se maintint à 65 000 pieds pendant une vingtaine de secondes, le temps d’enregistrer, essoufflée, ses impressions, sa stupéfaction, manquant de mots pour décrire sa vision du soleil levant avec, à l’opposée, la lune rasant l’horizon. Elle perçut une nouvelle accélération de son muscle cardiaque. Elle termina la pellicule avec l’immortalisation des chiffres. Le thermomètre s’était arrêté à−56,5° alors que d’après la formule de calcul, à 20 000 mètres d’altitude, il aurait dû afficher −110 °C.

— Le thermomètre est cinglé. 65 000 pieds, je ne peux plus grimper !

Elle fit une ultime tentative mais sentit le courant aérien s’évanouir. L’aura noire se dissipa. Le chauffage chimique, en bout de course, précipita son départ. Elle plongea à la verticale.

Chute libre. Vrille. Impression d’écrasement et de cuisson interne. Douleur dans la tête, les oreilles. Écoulement auriculaire, des deux côtés. Étourdissement. Voile noir. Réaction. Coups de talons répétés. Récupération d’Icare à 30 000 pieds. L’enduit de Günther a tenu.

Le balai était opérationnel. Elle fonça vers la Terre, se repérant aux centaines de Periculum lancés par la foule pour signaler le lieu d’atterrissage. Elle avait gagné ses galons de pilote. Elle avait approché l’espace. Elle voudrait y retourner. Un jour. Non, bientôt.

L’exploit d’Umbelina fit du 31 juillet une journée unique. Il fut suivi d’une avalanche de propositions monétaires. Avant de découvrir les retombées commerciales, la championne dut passer par la case médicale, après avoir touché terre et s’être effondrée. Günther l’aida à retirer son casque. Protégée par plusieurs sorciers chargés de contenir la foule en liesse, elle fut conduite dans la villa, jusqu’au salon où un homme en noir au visage célèbre dans l’Hexagone et au-delà des frontières l’attendait, baguette en main, stéthoscope autour du cou. Elle fut installée dans un fauteuil confortable. Le quidam déballa le contenu de sa mallette. Il déposa un coffret de bois sur une table basse, l’ouvrit et l’observa sans que la demoiselle ne puisse deviner ce qu’il cachait. Les sourcils transparents de l’homme se joignirent. Elle balbutia :

— Monsieur Justice ?

De son regard bleu, pénétrant et de sa voix grave, impressionnante, il répliqua :

— Aujourd’hui, c’est docteur Justice. Reste tranquille, détends-toi.

Elle obtempéra et il entama l’auscultation. Il nettoya le sang évacué par les oreilles et inspecta les tympans. Ensuite, il prit ses constantes, écouta le cœur, les poumons et vérifia l’élasticité de ses muscles ainsi que la bonne rotation de ses articulations. Enfin, il lui ordonna de prendre certaines postures, debout, pour s’assurer que son équilibre était correct. Lorsqu’il en eut terminé, il rangea tous ses instruments sauf le coffret en bois. Il prit une chaise, la posa très près d’elle et s’assit, silencieux, à une vingtaine de centimètres de son visage. Elle se sentit scrutée sans pouvoir l’accuser de Legilimancie. Le silence pesant sur les épaules de la sportive ne fut rompu qu’au bout de 20 interminables secondes.

— Tu dois arrêter ce genre de cabriole. Définitivement.

Elle déglutit et osa :

— C’est-à-dire ?

— Cesser de te servir de la magie pour briser les limites matérielles d’un balai exceptionnel et corporelles d’une athlète promise à un destin international en tant que joueuse et entraîneuse. Arrêter de plonger des confins de l’atmosphère jusqu’au sol en te moquant des paliers comme des conséquences. Est-ce assez clair ?

— J’y suis allée un peu fort, j’avoue.

— Non. Tu as fait appel à des dons spéciaux pour commettre l’impensable.

— J’ai volé plus haut que la limite du balai. J’ai créé un courant porteur. Il m’a fait gagner près de 8000 pieds. Je manipule l’air, c’est mon talent.

— Non, Umbelina. C’est un pouvoir d’une autre nature. Par chance, il a vite épuisé tes ressources physiques. Mais s’il grandit, il pourrait te conduire au-delà de l’atmosphère et te perdre à jamais.

Les paroles d’Antoine Justice, assorties d’une assurance troublante – basée sur l’expérience ? – et de son regard pénétrant intriguèrent et ébranlèrent la jeune fille. Soudain, le froid polaire des yeux de l’arbitre-médicomage s’évanouit. Il poursuivit, chaleureux, bienveillant :

— Tes tympans vont se remettre. Pendant quelques jours, évite les courants d’air pour qu’il n’y ait pas de complications. Sinon, ce sera du Clorocolmate à foison.

— Avec la cervelle tellement en compote qu’on ne prononce que du charabia.

— Repos pendant une semaine. Ménage-toi et profite de ta gloire naissante.

Il s’empara du coffret de bois, bloqua le Scrutoscope générant des étincelles accompagnées d’une fumée âcre et céda le siège à Günther. Le Luxembourgeois était accompagné de plusieurs personnages qui la félicitèrent et se présentèrent à tour de rôle. L’incontournable Gaston Macaron, vendeur de balais et d’accessoires de la Place Cachée, avait fait le déplacement. Il y avait aussi le patron d’Estrella Fugaz, son concurrent espagnol sis à Madrid et Gino, animateur de la boutique perdue dans le nord des Pouilles italiennes, Scope e Accessori. Le trio de commerçants était preneur des créations de Günther et désirait établir un contrat de distribution. Il s’accordait sur un point essentiel : le fabricant devait être en capacité de produire assez de balais pour fournir des équipes régionales, voire nationales. Il fallait rebondir sur l’exploit et créer un balai aux couleurs noires de la jeune fille, avec une marque ou une spécificité identifiable au premier coup d’œil. Les dirigeants de Falchi di Milano 2, des Vampires de Perpignan, des Kelpies de Marseille et des Estrellas del Mundo 3 de Barcelone approuvèrent les suggestions des vendeurs. Ils voulaient des montures plus rapides, comme Icare 2 tandis que les Gaufres Sauteuses de Liège, réputées pour leur défense impénétrable, lorgnaient sur le Cerbère dont les élèves belges disaient le plus grand bien.

Le concepteur révéla à ce parterre des ténors du Quidditch qu’un atelier de fabrication était en construction à Barbacena, au Portugal, à 30 kilomètres de la frontière espagnole, non loin du local technique du système de Transportation, à Badajoz. Il comptait sortir cinq balais par jour et les tester dans une salle équipée d’une soufflerie magique. Pour atteindre ces objectifs, il recruterait, en août, des fabricants. Le terrain acquis permettrait des extensions telles qu’une fabrique de couture et de chaussures afin de produire une gamme complète. D’un avis unanime, les professionnels jugèrent la dénomination « la coquecigrue sportive » trop longue à prononcer, à mémoriser. Avec l’exploit accompli, à deux reprises, sur du matériel Dornier, le Luxembourgeois capitalisait déjà la renommée sur son seul nom, comme son cousin moldu avionneur.

En réalité, Umbelina l’apprit plus tard, les futurs locaux de Günther étaient érigés et il avait débauché trois sorciers doués de leurs mains pour le travail du bois, des hommes précédemment en poste chez des vignerons lusitaniens. L’un d’eux, José da Oliveira, n’avait pas son pareil pour courber n’importe quelle essence de bois. Umbelina découvrit aussi que Günther creusait à ses heures perdues un tunnel menant de sa fabrique au système de Transportation. En parallèle, il prévoyait de faire une demande officielle pour obtenir un, voire deux modules de fret par jour afin d’expédier ses balais dans toute l’Europe.

De son côté, Umbelina signa un contrat exclusif et juteux avec Magiclic. Sa jolie frimousse devenait le visage officiel du fabricant qui prenait ses études en charge. Magiclic était d’autant plus enthousiaste que les clichés pris par la championne, dans la stratosphère, développés par le Cri de la Gargouille, étaient nets, superbes, stupéfiants et s’étaient vendus à tous les journalistes présents. En revanche, de prime abord, son enregistrement vocal sur le phonographe était inexploitable : le vent généré par le vol avait rendu les paroles inaudibles. Il aurait fallu installer l’appareil dans le casque mais ses dimensions le rendaient trop encombrant.

Après le défilé des têtes d’affiche du Quidditch, d’autres commerçants s’immiscèrent devant le duo éberlué. Les uns voulurent créer des sucreries filantes, des balais à croquer, des boissons revigorantes, des tenues sportives ou de soirée, des instruments magiques en utilisant les noms de Laranjeira et de Dornier. Deux écrivains prête-noms se proposèrent même de composer leurs biographies romancées alors qu’ils n’étaient âgés que de 13 et 19 ans !

Au terme de plusieurs heures de folie furieuse, le tandem était assis sur un monceau de Gallions. L’un avait de quoi parachever le démarrage de son entreprise, l’autre était sereine pour la fin de sa scolarité et assurée d’un train de vie confortable. Le temps des félicitations succéda à celui des affaires. Il coïncida avec la parution du Cri de la Gargouille, ridiculisant la concurrence d’une, voire deux journées. Umbelina goûta à la joie des retrouvailles. En découvrant le nouveau visage de Sigrid, elle comprit que son amie s’était débarrassée de l’Autre. Hercule la félicita avec chaleur mais sans débordement d’enthousiasme. Il souffrait d’une fêlure. D’ailleurs, le garçon disparut très vite. Il ne manqua que Jo, occupé chez Capenoir.

Les jours suivants, l’exploit fut diffusé sur la planète entière. À titre d’exemple, le tirage de Flying Balls dépassa pour la première fois les trois quotidiens généralistes des sorciers américains.

La Renault AG-1 brinquebalait le duo boulanger sur le chemin caillouteux reliant une ferme isolée à la grande route. Augustin, vigilant, ne dépassait pas les 20 km/h. La tournée était achevée. Eugénie, assise à la place du passager, n’avait pas lâché une bribe de parole de la matinée. Son oncle, n’y tenant plus, donna un petit coup de volant à gauche et se parqua sur l’herbe. Il serra le frein à main à l’extérieur de la voiture et stoppa le moteur. La jeune fille sortit enfin de son mutisme :

— Qu’est-ce qui se passe, tonton ?

— À toi de me le dire, Eugénie. Ton silence ne me dit rien qui vaille. Tu veux bien m’expliquer ce qui te chiffonne ?

Elle se mordit les lèvres et lâcha :

— J’ai pas envie de partir.

— Comme je te comprends ! L’Angleterre, c’est… Bref ! De quoi as-tu peur ?

— C’est pas de la peur. Enfin… Un peu, si. Tata m’a fait une voyance, hier. Avec ses cartes. À ma demande. J’ai lourdement insisté.

— Et ?

— Elle me voit partir pour toujours.

— Chez les Rosbifs ?

— Un pays anglophone. Mais pas tout de suite. Je vais revenir. Pas longtemps.

— Après tes études ? Après ta CHASSE ?

— Le BANQUET. Pas besoin de voyance pour savoir que je ne ferai pas de CHASSE. Je suis dans le top 30 des plus mauvais élèves. Et puis, je m’en fiche. Je veux travailler, fabriquer des pâtisseries, des macarons. Et distiller mes essences. Créer mes parfums.

— C’est un beau projet. Qu’est-ce qui te chagrine, alors ?

— Je ne comprends pas pourquoi j’irais faire mon commerce à l’autre bout de la planète. Tata a refusé de me donner des explications.

— Refusé ?

Augustin n’ignorait pas que sa femme masquait parfois certaines vérités, quand elle les jugeait non essentielles ou au contraire, dramatiques.

— Bizarre, hein ?

— Hum… marmonna-t-il. Un pays anglophone. Lequel ? Les États-Unis ?

— Il y a une grosse communauté sorcière, là-bas. Au moins 15 000 personnes. Ils n’ont qu’une école, pas la meilleure, d’après tata. Un seul hôpital, pas très fameux et un quartier magique peu engageant. Je me verrais bien ouvrir un magasin « Magie de France », pour les attirer.

— Alors ? Si ça soulève ton enthousiasme, c’est le départ en Angleterre, ce soir, qui t’inquiète ?

— Oui, tonton. Je regrette. J’aurais dû m’opposer. Enfin… J’ai l’impression que je n’ai pas eu le choix. Hercule refuse de me donner son avis à ce sujet. C’est pas bon signe. Mon couteau de la décision affirme que Poudlard me sera profitable.

— C’est sûr. Tu vas devenir bilingue anglais-français. Un sacré atout ! Moi, je ne connais que Yes et No. Et encore, je ne sais même pas lequel veut dire Oui.

Elle rit enfin. Son oncle allait lui manquer. Hercule aussi. Surtout Hercule. Elle finit par avouer que leur relation naissante risquait d’en pâtir et qu’elle partirait pour l’éttranger pour cette raison.

— Écoute, reprit Augustin. Tu répètes souvent que tu veux oublier le monde sorcier et vivre parmi les Moldus. J’en suis un. Je peux t’aider à les comprendre, à t’adapter, même si tu te vis à l’étranger. Si tu pars juste après ton BANQUET, dans trois ans, tu seras âgée de 16 ans et quelques. Tu ne pourras pas lancer de sort avant 17 ans. En gros, tu auras sept mois à tenir sans magie. Ça veut dire qu’il te faut du matériel moldu non électrique, que tu récoltes des pétales de fleurs à la main. Tu dois prévoir du stock, de l’argent pour tenir le coup. Après, n’abuse pas. Les Moldus repèrent vite les anomalies, notamment les mystères inexplicables dans les livres de comptes.

— Comment ça ?

— Imagine que du jour au lendemain, je n’achète plus une tonne de pétales de menthe mais dix kilos. En revanche, je produis toujours 10 litres d’essence.

— C’est impossible.

— Voilà ! Et peu importe le pays ! L’État viendra te causer des tracas. S’intégrer chez les Moldus, ça signifie abandonner ta nature ou presque, pour ne pas te distinguer de façon irrationnelle. Ce n’est pas si simple. Rejoindre le monde sorcier d’une autre nation, apporter ta touche savoureuse, luxueuse, c’est moins compliqué. Les sorciers ne te demanderont pas d’où viennent tes produits. Mais n’oublie pas : tant que tu n’auras pas atteint la majorité sorcière, le ministère de la Magie américaine sera en mesure de t’expulser vers la France. On parle des USA mais si ça se trouve, c’est le Canada, l’Irlande, une colonie africaine ou asiatique, voire l’Australie.

— C’est vrai.

— C’est troublant. Je comprends que ça te retourne. Qu’est-ce que tata a annoncé pour l’année ?

Eugénie révéla qu’Éliane l’avait assurée d’éprouver des difficultés d’apprentissage décroissantes, ce qui était logique, vu son niveau en anglais. La femme la voyait faire de belle rencontres humaines à Poudlard, plutôt parmi les aînés. En revanche, dès qu’elle avait abordé le versant anglais de la famille, sa tante s’était crispée. Tous les membres n’étaient pas à jeter dans le même sac mais la grand-mère, Emma, née Nott, apparaissait comme une authentique vipère dans tous les supports de voyance utilisés. Éliane lui avait conseillé de s’en méfier.

— Je serai là, Eugénie. Tu peux compter sur moi, dit Augustin. Quoi que tu fasses. Et, un conseil : parle à Hercule. Nous autres, garçons, avons de grandes difficultés pour décrypter les mystères féminins.

— D’accord.

— Allez ! Saute de ta place et relance le moteur.

Elle bondit comme un Jackalope, manivelle en main, l’enclencha et donna deux tours vigoureux. La Renault pétarada. Augustin se décala sur la gauche de la banquette et lui ordonna de se mettre au volant pour parcourir les trois cents derniers mètres de chemin en première. Elle manifesta une joie incontrôlable.


1 Du grec, signifiant : tue-douleur ou analgésique.

2 Les Faucons de Milan.

3 Les Étoiles du Monde.

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