Beauxbâtons - 4 énigmes et un enterrement
Chapitre 5 : Sortilège 5 : une vie parallèle(s)
9569 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 11/10/2026 13:31
L’encre s’imprimait par magie sur le papier, sans geste du sorcier, sans le truchement d’une plume à papote. Il lui suffisait de penser et les lettres se formaient, typographiées à l’identique. Le miracle de l’encre sympathique Millefeuille…
« Tout le monde n’a pas le droit à une seconde chance. Cassiopée me l’a offerte. Peu importent les tribulations qui m’ont conduit à cette issue. Le plus troublant, pour moi, ce n’est pas de disparaître et de réapparaître à l’autre bout de la terre, en un clin d’œil, en utilisant les océans, les rivières, les robinets. Ce n’est pas plus la sensation procurée par une nouvelle jeunesse. Non, le plus déstabilisant, c’est de ne pas se souvenir. Je veux dire : se rappeler, dans le détail, la chronologie de n’importe quel événement. Tous mes apprentissages me sont accessibles. J’en veux pour preuve mon aisance à décrypter un document en vieux futhark, à traduire une tablette couverte de hiéroglyphes ou même à tenir une conversation en russe, en allemand, en japonais, en italien ou en newari. L’unique survivance du passé, ce sont mes émotions. Paradoxal, pour un être qui se voulait maître de son ressenti, qui refusait de laisser transpirer la moindre variation cardiaque, d’après ce que Cassiopée a laissé entendre. Cet effacement primaire ne survient qu’à l’occasion de la première renaissance et ne concerne que les sorciers surfaciens, paraît-il. À voir ! C’est invérifiable puisque je n’ai pas vécu de troisième ou énième vie ! »
— Hercule ?
L’intéressé releva la tête, ordonna au grimoire de mettre l’écriture en pause et répondit avec son plus beau sourire en découvrant leur supérieure, Cassiopée :
— Oui, Madame ? Que puis-je pour vous ?
— Altaïr a repéré une bizarrerie. Veux-tu jeter un œil, s’il te plaît ?
— Avec plaisir.
Il quitta son espace personnel, dix mètres carrés dans lequel il entassait toute sa vie : quelques grimoires, de vieux artefacts, un bijou, deux malles, un vieux coffret. Il suivit la sculpturale blonde à la tête de l’organisation secrète et rejoignit le centre des opérations et des analyses. Altaïr, brun filiforme, aux traits doux et harmonieux, approchait de la cinquantaine. Avec sa dizaine d’années d’expérience en tant qu’Analyste des Nœuds et des Lignes, il faisait autorité au sein de l’entité. Il gérait un cadran entier, huit Joints et chapeautait cinq opérateurs ou sous-analystes de repères. À un repère correspondait une Pensine de consultation individuelle. On y trouvait un cube pouvant contenir jusqu’à un million de nœuds temporels. L’organisation surveillait à peine 1 % des aiguillages du plan et ce pourcentage s’effritait chaque jour, de nouveaux nœuds apparaissant au quotidien.
— Bonjour, Hercule.
— Mes hommages, Altaïr. Comment allez-vous ?
— Ah ah ! Toujours pas décidé à me tutoyer ?
— Que nenni !
— Ah tes traits d’humour ! Bon… Regarde ce que j’ai déniché dans le secteur 24, au point de convergence 99X-12Y-34Z.
Il lança un ordre magique pour lier la zone incriminée et sa Pensine. Un Têtenbulle fut jeté sur leurs têtes dès qu’ils se penchèrent en avant. Ils ne firent qu’effleurer la surface liquide.
— Je situe cette portion sur notre plan, dans notre continuité temporelle. Vers 1920. Voilà… Tu vois ? Une ligne dédoublée. As-tu déjà vu une anomalie pareille ?
Il fut incapable de se souvenir, mais il fut convaincu d’avoir éprouvé une immense souffrance physique et morale durant cette phase. C’était en lien avec un être important à ses yeux. Apprécié, respecté. Ce dernier qualificatif lui mit la puce à l’oreille.
— Peut-on préparer une requête pour la source de connaissances ?
— C’est parti !
Altaïr prit de quoi noter et poursuivit :
— Je t’écoute.
— Nous cherchons un enseignant. Si ma mémoire émotive est en jeu et correspond à l’année 1920, je propose l’Académie magique de Beauxbâtons.
L’analyste nota les critères sur un formulaire numéroté.
— Un enseignant blessé, hospitalisé. Sur la période. On ne peut pas affiner ?
— Pas à ce stade.
L’aîné lança un sort vocal à la Pensine géante du centre de commandement, la seule à la surface verticale, alimentée en permanence par des loupes magiques lisant la presse, des dépêches, des livres et fabriquant des souvenirs exploitables. Le visage d’un homme apparut. La cinquantaine, cheveux bruns, courts, lunettes argentées, fine moustache, de l’allure. Son identité se matérialisa sous la forme d’un Flambios aux lettres démesurées, lisibles de tous les employés en poste.
— Jean Racine. Sorcier. Professeur de… sciences ?
— Des sciences ? J’ai un pressentiment angoissant. C’est le portrait-type du sorcier capable de pratiquer des expériences temporelles désastreuses.
Altaïr n’hésita pas une seule seconde et frappa, d’un coup sec, sur un bouton-poussoir en bois peint en rouge. Une sirène mugit dans toute la base. L’homme s’empara d’un tube à Sonorus et beugla :
— Alerte temporelle ! Possible sorcier manipulateur de temps. Risque de divergence grave. Que les agents S et T se tiennent prêts pour un départ et une intervention.
Hercule suivit la ligne dédoublée. Elle débutait aux alentours de la fin 1919 et s’étalait jusqu’au milieu de l’année 1920, à deux ou trois semaines près. Il commanda un sortilège d’agrandissement.
— Le chevauchement prend fin là. Regardez ces traits épais et ces pointillés, après. On dirait…
— De l’élasticité temporelle. Certains sorciers en engendrent lorsqu’ils…
— … ont touché à un élément temporel sans Têtenbulle, compléta Hercule.
Le jeune homme s’installa à côté de l’aîné, s’empara d’une feuille, d’un crayon et se mit à effectuer des calculs. Cassiopée les rejoignit dans l’intervalle de temps, accompagnée des deux agents convoqués.
— Alors ?
— J’effectue des relevés et des calculs, Madame, commenta Hercule.
Il faisait défiler la portion temporelle située après la fin de l’anomalie, habitué à travailler et à calculer à la vitesse de l’éclair. Il rendit son verdict :
— Cela s’équilibre. Il se stabilisera et ne se transformera pas. La portion et l’individu ne sont pas en danger.
Il avança pour observer scrupuleusement la ligne simple. Elle croisait non loin du vecteur 100X-100Y-100Z du secteur 25. LE secteur à problèmes.
— Peut-on synchroniser la Pensine principale pour un direct ?
— Oui, Cassiopée, répondit Altaïr.
— Vous avez raison, Madame, approuva Hercule. Voyons le direct.
L’analyste donna ses consignes vocales et tout fut transféré sur la Pensine géante. Il lança un décompte. La période de dédoublement s’acheva à la seconde près. La ligne temporelle se stabilisa, à peine dérangée par des phénomènes d’élasticité. Hercule prédit que le sujet de leur recherche serait perturbé et rappela les dangers inhérents à la manipulation du temps. Altaïr précisa la localisation de Jean. Cassiopée posa une question saugrenue.
— L’Élément Magique Perturbateur se trouvait-il sur place, à ce moment-là ?
— Oui, Madame, confirma Hercule.
— Ont-ils été mis en contact ? Hercule ?
— Je suis désolé. Je ne peux pas le savoir.
— Une trace émotionnelle. Chez l’un des deux. Non ?
Hercule ferma les yeux et chercha dans son cœur. Il secoua la tête, incapable de valider ou de réfuter l’hypothèse de C. La femme chargea l’agent T de voir avec l’agent A, à son retour de mission, pour empêcher un contact. Hercule se décomposa soudain.
— Oh… Non… Pas ça…
— Quoi encore ?
— La ligne temporelle de Jean Racine oblique. Elle va entrer en collision et osciller. Le flux temporel se réorganise. Il se délite. Il aboutit à… Il disparaît à partir de ce point ! paniqua Altaïr. C’est… impossible !
— Quelqu’un a une explication ? Une théorie ? Hercule ?
— Ce professeur, au contact de l’EMP, va développer une contre-réaction. Il va… détruire le point d’accès aux aiguillages temporels. Si j’en crois la projection qui se développe dans tous les cadrans, son action conduira à l’extinction de toute réalité. Une tranche… Non, le plan entier, effacé.
— S’il est capable de ça, déduisit l’agent S, c’est qu’il y a un accès depuis l’Académie. Ne peut-on pas le condamner ? L’agent A connaît les lieux comme sa poche. Il peut estimer la faisabilité.
— Un carrousel accède à plusieurs points et même à d’autres plans. C’est l’agent A qui m’en a parlé, poursuivit Cassiopée. Ce n’est qu’un raccourci pratique. Plusieurs sorciers sont au courant de son existence. Si nous supprimons l’accès, le sorcier scientifique trouvera le moyen d’en créer un de toutes pièces. Il s’est acharné jusqu’à revivre un nœud entier du temps, avec une méthode inappropriée. Il va réagir à l’excès. Hercule a raison. Il ne s’arrêtera pas tant qu’il ne sera pas certain d’avoir tout détruit.
— Il va écrouler le tunnel, le faire exploser, affirma S.
— C’est insuffisant pour aboutir à un tel cataclysme, répliqua T.
— T dit vrai, affirma Hercule. Le professeur va lancer un sortilège ou expédier un spectre insensible pour dévorer les nœuds. Jusqu’au dernier.
— Comment une telle idée va-t-elle lui venir ? Comment va-t-il trouver un moyen aussi radical ?
— Je l’ignore, Madame. Il faut intervenir. Pas trop tard, ni trop tôt. Nous devons repérer, dans cet ensemble, le nœud alternatif et le mettre à l’abri pour que l’agent A puisse le réintroduire au moment opportun, en lieu et place de celui défectueux. De plus, il me vient une idée. Contrer la contre-attaque. Pour limiter l’ampleur de la catastrophe.
Altaïr grimaça : se rapprocher d’un instant fatidique, à la minute près, pour empêcher un effondrement, à une telle échelle, était impensable.
Cassiopée entérina la décision et réclama la présence de l’agent A dès son retour. L’intégralité des analystes et des opérateurs fut affectée à la recherche de l’aiguillage fatal où Jean Racine passait à l’acte.
La directrice pria Hercule de le suivre jusqu’à son bureau. Le garçon imagina qu’elle essayerait, une fois de plus, de faire à sa mémoire émotionnelle, pour glaner de précieuses informations et éviter de chercher un aiguillage dans une botte de joints. Il n’en fut rien. Elle ne l’invita pas à s’asseoir ; il supposa que l’entretien serait concis.
— Hercule, ta logique a une fois de plus été déterminante. Grâce à Altaïr et à son analyse, nous venons de mesurer le risque encouru et de dessiner une action palliative. Tu as su faire preuve d’initiative, de clairvoyance. Aussi, voici ton badge.
Elle lui remit un écusson métallique recouvert de nacre. Un « H » noir traversait la matière blanche.
— Tu es promu agent. Te voici H.
— Madame, je vous remercie pour votre confiance.
— De par tes qualités et ton historique, je t’associe à l’agent A avec effet immédiat. Il sera ton formateur sur le terrain.
— J’espère me montrer digne de cette mission.
— J’en suis certaine. Il te faut une baguette ou un médaillon.
— Je n’en veux pas, Madame. Ni baguette, ni médaillon.
— Pourquoi ?
— Je l’ignore. C’est juste une émotion effroyable qui m’envahit et me terrasse lorsque j’entends ces mots. Je n’aurai pas recours à la magie. J’utiliserai mon esprit.
Il prit le badge, la remercia avant qu’elle ne le retienne par le bras.
— Oui ?
— N’oublies-tu pas un détail ? Vestimentaire ?
Elle libéra la porte d’une armoire et une tringlerie s’avança vers le garçon. Un alignement parfait de robes sorcières noires, de toutes tailles mais similaires. Les chapeaux et les chaussures étaient aussi sombres. Il sourit, écarta quelques modèles et choisit sa taille. Il s’en empara, la revêtit et s’inclina. Puis, il retourna aider Altaïr. Près de l’aîné surpris par l’uniforme du cadet, il ferma les yeux et se concentra. Il laissa l’univers venir à lui.
« Écoute. »
Les plans s’inscrivirent dans son esprit. Il en choisit un et le survola, grisé par un sentiment d’éternité.
Hercule s’éveilla, s’étira en faisant craquer ses articulations, se redressa sur le divan de l’agence et avant même d’esquisser un pas pour aller préparer du café pour Sigrid et du chocolat chaud pour lui, il fut envahi par une sensation inhabituelle. Il avait rêvé durant la nuit. Une situation abracadabrantesque dont il était incapable de se souvenir avec précision. D’ordinaire, sa fantastique mémoire œuvrait aussi durant le sommeil. Là, c’était parcellaire. Il était question de temps, du professeur Racine, de l’examen de sections, de nœuds, d’interaction avec une tierce personne décrite comme un élément perturbateur, d’une catastrophe annoncée, le tout saupoudré avec une histoire d’organisation secrète animée par une femme et des agents identifiés avec des lettres. Sa cervelle avait produit un méli-mélo de sciences, de magie, d’inventions et du devoir de français rédactionnel qui lui avait valu un OR+ décerné par le professeur Perlenjoie et un joli succès auprès de la classe. Ce n’était pas un cauchemar mais un rêve générateur d’angoisse dont il subsistait un résidu au réveil. Il mit ses péripéties nocturnes sur le compte du surmenage.
En une semaine d’activité, ce n’étaient pas deux affaires que le duo avait prises en charge mais quatre et demi ! Après les dossiers Meynard et Tromdur, Sigrid avait sous-traité, contre une récompense de 100 Gallions, une épine dans le pied des Aurors. Un détrousseur de bourses œuvrait avec doigté, place Cachée, au grand jour. Si la somme pour le coincer était alléchante, c’est parce que certaines victimes avaient mis la main à la poche pour faire arrêter le coupable. Elle avait repéré et pisté l’indélicat, jusqu’à découvrir son adresse. Elle avait livré les informations aux Aurors qui n’avaient eu qu’à le cueillir, le secouer un peu pour qu’il dévoile la cachette de son butin. Pour la petite histoire, le larcineur était un neveu de Marcel Minasse.
De son côté, Hercule avait apporté son aide à un dénommé Séraphin Loyal. Ce trentenaire jovial, empathique et commerçant, était à l’assurance de biens mobiliers et immobiliers ce que monsieur Barthes était aux actes notariés de la communauté sorcière française. Le point commun entre les deux ténors était leur nature Cracmol.
Depuis plusieurs mois, il y avait une recrudescence de vols avec effraction. Les cambriolages touchaient des commerces, des entreprises et avaient toujours lieu la nuit. Le produit des larcins était souvent ridicule, voire inexistant, comme si les voleurs improvisaient le choix de leur cible au dernier moment ou qu’ils ne dénichaient rien qui ne trouvât grâce à leurs yeux. Une fois dans la place, ils retournaient les locaux, fouillaient, semaient la zizanie mais dédaignaient coffres-forts et tiroirs-caisses. Point de sortilèges complexes pour ouvrir les boutiques : ils brisaient pour entrer. Ils faisaient un tel raffut que leurs opérations n’excédaient guère la paire de minutes.
Les commerçants résidant sur place constataient les dégâts sans délai et ceux habitant à plusieurs lieues de leurs commerces pleuraient à chaudes larmes au petit matin. Ils dressaient la liste des biens volés, énuméraient les éléments saccagés, effectuaient la déclaration auprès du bureau des Aurors et transmettaient le dossier complet à monsieur Loyal. Ce dernier examinait les clauses du contrat et remboursait, sur devis et par avance, les remplacements, les réparations et les rares disparitions de marchandises.
Chez les Aurors, on faisait face à l’augmentation des vandalismes sans parvenir à dresser le portrait des malandrins. Guillaume de Franjac, excédé par la répétition, avait convoqué le petit Belge afin de lui passer la baignoire, l’eau du bain, le bébé et la serviette. Accompagné de Sigrid, Hercule avait pris place dans l’une des salles d’interrogatoire pour examiner les plaintes. Il n’avait pas mis trente minutes pour déterminer que sur 33 dossiers, 28 victimes étaient assurées chez monsieur Loyal.
Pour qu’un assureur puisse prospérer, il avait besoin d’une base de clients apportant une somme de cotisations supérieure aux remboursements effectués additionnés de ses propres charges. Il fallait, en gros, conserver un écart de 20 %. Avec les sinistres à répétition, monsieur Loyal flirtait avec la zone rouge du déficit.
Aussi, Hercule s’était questionné : si les criminels ne suivaient pas un schéma précis, s’ils choisissaient au hasard, s’ils dérobaient de façon aléatoire, c’est que leur logique était ailleurs. Monsieur Loyal n’était pas le seul assureur sur le marché. Son infortune profitait-elle à ses concurrents ? Pas du tout ! En effet, lorsqu’un client du Cracmol était victime d’un casse, l’assureur le remboursait mais n’augmentait pas ses primes. Pour justifier une surprime, il aurait fallu une série de vols, au même endroit, trahissant une dangerosité accrue. Le commerçant ne perdait aucun client puisqu’il respectait le contrat. Les contractants étaient satisfaits et le faisaient savoir. L’assureur avait même gagné quelques souscripteurs, grâce au bouche-à-oreille.
La logique était ailleurs et ce n’était pas dans les dossiers de plaintes déposées au bureau des Aurors que les détectives sorciers l’avaient découverte mais dans les papiers de monsieur Loyal. Alohomoreau. Il s’agissait d’une entreprise spécialisée dans l’installation de portes, de serrures, de fenêtres, de vitres et de miroirs enchantés. À chaque cambriolage, elle avait fourni un devis de réparation avant tous ses concurrents, s’était engagée à réaliser les réparations sans délai et avait arraché le morceau auprès des victimes pressées de remettre en état. Dix ans auparavant, cette société avait été épinglée pour une arnaque sur la qualité des produits écoulés : des modèles de serrure gobeline, soi-disant novateurs. Les mécanismes vendus à prix d’or s’étaient avérés n’être que de piètres fabrications moldues auxquelles des sortilèges de protection basique avaient été ajoutés. Quelques dizaines d’acheteurs nigauds, de bonne foi, avaient été floués.
Avant de monnayer leur découverte, Hercule avait rencontré les concurrents de monsieur Loyal. Il y avait l’incontournable Niffleur-Sécurité. Le poids lourd sécurisait en mettant en œuvre des moyens substantiels, coûteux et couvrait les dégâts pour un coût modeste, s’assurant ainsi une double source de rentrées financières. Niffleur-Sécurité n’avait eu droit qu’à trois clients impactés. Dans les affaires en question, Niffleur avait exigé la fourniture de trois devis, présentés en même temps et avait effectué son choix. Alohomoreau ne l’avait emporté à aucune occasion. Même son de cloche chez Lampion Tranquillité : deux cambriolages, plusieurs devis exigés, rien chez Alohomoreau.
Si monsieur Loyal croulait sous les clients cambriolés, c’était peut-être parce qu’il payait rubis sur l’ongle. Un petit malin s’en était rendu compte. Après s’être intéressé aux dossiers, Hercule avait questionné les victimes sur les travaux réalisés pour réparer. L’argumentaire était toujours le même : l’entreprise sur la sellette était la plus prompte à se manifester, à répondre aux demandes, à exécuter les travaux, ayant tous les éléments à remplacer en stock – porte, fenêtre, serrure… –, le tout à un tarif supérieur justifié par ses coûts de stockage.
En passant les factures à la loupe, le garçon avait découvert des régimes de faveur. Pourquoi une serrure gobeline à trois points d’ancrage magique valait-elle 59 Gallions pour un cordonnier alors qu’elle en coûtait 139 à l’épicerie Toutenboîte, la plus grosse surface de la Place Cachée ? Mêmes écarts scandaleux avec les vitres, les encadrements de portes ou le tarif appliqué pour le déblayage des débris. Cinq enseignes se distinguaient dans le lot des « victimes » ; elles appartenaient toutes à la mystérieuse Association Sorcière, une entité morale à la direction nébuleuse.
Forts de ces renseignements, Hercule et Sigrid avaient déposé un dossier ficelé sur le bureau de Mathilde Pourpoint, à l’attention de sa hiérarchie.
Enfin, il restait la « demi-affaire ». Il s’agissait des Malestroits, victimes d’une manipulation et invités à déposer une plainte officielle. Le duo avait glané près de 250 Gallions pour une semaine de travail, ce qui était très encourageant.
Le dimanche après-midi apporta une nouveauté qui n’avait rien à voir avec les enquêtes bien qu’il fut possible qu’elle en engendrât une. Une excellente nouvelle.
La bataille faisait rage. Les gardes étaient à terre et l’issue se jouait, une fois de plus, entre les deux habituels protagonistes. En dépit de son jeune âge, Hercule Van Betavende incarnait un adversaire supérieur. L’Inquisiteur finissait toujours par avoir le dernier mot sur Jean Racine. Ce dernier périssait dans d’abominables souffrances avant de se réveiller, physiquement intact, mentalement détruit, pour une énième journée infernale. Au fil des affrontements, l’adulte gagnait en rapidité, en puissance, en tactique, en sortilèges. Il résistait de plus en plus. Jusqu’à ces dernières secondes où le Belge démoniaque, incapable de venir à bout de l’enseignant déterminé, avait retourné la baguette contre lui-même et s’était lancé :
— Fulguram Tempus Fugit !
Sans cesser d’exécuter des huit couchés – symbole de l’infini –, il s’était injecté une dose massive de temps, juste avant la fin programmée de la section temporelle. Son action avait précipité Jean hors de la Pensine dans laquelle il était incarcéré.
Alors que son corps s’agitait dans tous les sens depuis des semaines, vivant et revivant tortures et combats inégaux, il retomba sur son lit comme une masse inanimée. Puis, ce fut le silence absolu. Plus d’explosions, plus de chairs qui grésillent, plus de hurlements interminables, de fracas dans son esprit, se superposant à la réalité, jusqu’à la réduire à la portion à peine vitale.
Hors d’haleine, Jean se laissa une bonne minute avant de croire que son calvaire touchait à sa fin.
« La première fois… L’Inquisiteur a prononcé ce sort inconnu. Hercule… Je… Que s’est-il passé ? C’est… de ma faute. J’ai choisi une portion parallèle, une autre réalité. Je… j’ai superposé… combien… ? Six mois ? Un an ? Plus ? »
Sa confusion était totale. Il se concentra sur la pièce. Murs matelassés, aucune fenêtre, une porte unique, dotée d’un minuscule hublot.
— C’est… une chambre… de l’étage de la Folie. J’ai été interné. C’est logique.
Il se sentit faible, affamé et surtout, assoiffé. Il se redressa et s’assit sur le bord de son lit. Il découvrit ses liens défaits, sa camisole jetée sur le sol, déchiquetée à coups de dents rageurs. Sa mâchoire lui faisait un mal de Croup. Il avait dû s’acharner durant des heures. Les sangles supposées le retenir étaient défaites, à force de soubresauts. Détail incongru : une boucle manquait à l’appel. Il tourna la tête, à sa recherche. Il remarqua que l’arceau de la tête de lit, en fer, était écaillé et rayé. Il ressentit une douleur dans la paume de sa main droite. Il l’amena à lui et l’ouvrit. La pièce de métal tomba par terre. L’ardillon avait été affûté sur les barreaux, jusqu’à donner une pointe. Quelques gouttes de sang maculèrent les draps. Il porta la main à sa gorge. Elle était ensanglantée. Dans sa folie, il avait tenté de mettre fin à ses jours, pour anéantir la souffrance.
— Par Flamel ! Jean… J’ai soif ! Si soif !
Il tenta de se remémorer les dernières heures. Il était parvenu à se libérer en déboîtant l’une de ses épaules, fragilisée par une chute en balai, lorsqu’il était étudiant à l’Académie. Sa souffrance temporelle était si dévastatrice qu’il n’avait vu que cette issue, fatale, pour l’abréger.
Il posa ses pieds au sol, évaluant ses maigres forces. Il se redressa et prit appui sur les murs, l’armoire, les sanitaires, le lavabo, une petite commode, jusqu’à ce qu’il atteigne son objectif : la porte. Ses jambes tremblaient, peinant pour le supporter, bien qu’il soit très amaigri. Dans son état de perdition extrême, se nourrir était devenu secondaire. Il ferma les yeux une seconde et les rouvrit, envahi par une sensation d’étouffement. Il tambourina sur la vitre et supplia :
— Gardien ! Infirmier ! S’il vous plaît, quelqu’un ! À boire ! Je vous en prie ! Du… jus de citrouille, par pitié !
Le soignant de garde accourut et ouvrit la trappe. L’employé de l’établissement constata que le comportement de Jean avait changé du tout au tout. Il lui promit de revenir avec un médicomage ainsi qu’un elfe de maison des cuisines pour contenter sa soif et sa faim.
— Patientez sur le bord du lit. Vous êtes faible, Professeur.
— Oui… Je… Merci… C’est… Fenouillas ?
— Oui, Monsieur. Anselme Fenouillas. Vous vous souvenez de moi !
— C’est vrai. Tu n’es plus Auror. Tourné vers la science de la médicomagie. Je me souviens. Bonne initiative.
— Je ne m’en plains pas. Regagnez votre lit. Faites attention à ne pas chuter. Je reviens.
— Merci, Anselme.
L’infirmier sourit. Le professeur Racine paraissait sorti du tunnel. Le malade se conforma aux ordres et regagna son lit par le chemin emprunté et assuré à l’aller. Deux minutes plus tard, la porte était déverrouillée. Derrière le docteur Valembreuse se tenait un elfe aux oreilles déchiquetées, un broc de jus de citrouille à la main. Son sauveur !
Jean était conscient de son état physiologique et de sa fragilité mentale. Il se sentait confus, épuisé par la lutte incessante et dans l’incapacité de focaliser son attention plus de dix secondes. Néanmoins, il refusait de trahir la nature de son action aux conséquences désastreuses. Pas question de divulguer des informations, fussent-elles adressées au ministre de la Magie en personne. Lorsque Hippolyte Valembreuse le questionna, il eut à peine le temps d’imaginer un mensonge plausible.
— Tout ce dont je me souviens, c’est d’avoir consulté un souvenir dans une Pensine d’occasion. Il n’aurait pas dû être là. Je m’étais assuré qu’elle était vide pour effectuer mes propres dépôts. Je n’ai pas été assez prudent. Il devait être soumis à un maléfice parce que dès qu’il m’a avalé, j’ai su que j’étais pris au piège. Vous voyez ? Ce n’était pas une simple pensée consultable : c’était une matière vivante et je me suis englué dedans.
— Nous sommes d’accord que c’est arrivé le soir d’Halloween 1919 ?
— Oui. Comment vous expliquer… Le lendemain, c’était le 1ᵉʳ novembre pour vous tous. Une soirée était passée. Pas pour moi. Huit mois s’étaient écoulés. Même si, en étant libéré, j’étais physiquement et mentalement le 1ᵉʳ novembre, j’étais aux deux endroits en même temps. Comme si cette saleté de pensée était restée collée à moi. Je me suis mis à revivre l’enfer de la Pensine. Avec un tortionnaire existant dans le souvenir et dans la réalité.
— Et plus le temps a passé, plus le souvenir vécu a pris le pas sur la réalité.
— Je crois que j’avais prévu d’en finir, sans même m’en rendre compte.
Il désigna la boucle arrachée et transformée en arme blanche. Puis, il pointa sa gorge affublée d’une estafilade, par chance, superficielle.
— Je vais envoyer un hibou à notre directeur, monsieur Dégivré. Il viendra vous voir à la première heure. Quoique… Le connaissant, il serait capable de débarquer dès ce soir. Je m’occupe de vos blessures et de vos douleurs. Concernant l’alimentation, il faudra revenir à la normale sur deux ou trois jours.
— J’ai surtout soif. Besoin de boire du… jus de citrouille. Pourtant, je déteste ça.
— Aaappprrrèèèsss ccceeerrrtttaaaiiinnnsss ccchocs psychologiques, il arrive que certaines habitudes alimentaires soient bouleversées. Il ne pas quiéter mesure. Tant que vous récla escar farcis à et beurre, tout va bien, plaisanta le praticien.
Jean se morfondit. Les paroles de son interlocuteur n’arrivaient pas à la bonne vitesse dans sa cervelle. Elles connaissaient un ralentissement où le timbre du médicomage devenait grave puis une accélération, comme si sa voix enregistrée sur un 55 tours défilait sur un gramophone réglé sur 100. 1 Il mit cette distorsion sur le compte de son interminable folie.
— Quel jour sommes-nous ?
— Le samedi 3 juillet 1920. Votre perturbation, appelons-la ainsi, a duré…
— … 8 mois et 3 jours.
— Bien calculé, Professeur.
— Professeur… Oui… Qui… m’a remplacé ?
— Günther Dornier.
— Excellent choix. Günther glanait des notations OR.
— Dès lundi, vous pourrez poser la question aux élèves de CHASSE-Médico en stage. Louis Delplanque et ma fille, Charlotte font partie des effectifs.
— Louis et Charlotte. De bons éléments, tous les deux. Travailleurs. Delplanque aime bien les sciences, Charlotte un peu moins mais ce sont des étudiants de qualité.
— Les lundis et mardis, nous aurons la chance de recevoir un jeune.
— Qui ?
— Hercule Van Betavende.
Jean se sentit mal. Ce nom était la véritable identité de l’Inquisiteur.
— Un souci ?
— C’est… l’Inquisiteur… le Mal personnifié, murmura-t-il.
— Je vous demande pardon ?
— Euh… Comment… Pourquoi un élève de troisième année ?
— Parce que c’est un prodige. Ce gamin a sauvé des vies. Et pas seulement. Il a fait des étincelles auprès du docteur Dessuture. Raymond et moi, nous avons bataillé pour qu’il vienne dans nos disciplines.
— Dessuture ? Le légicomage ?
— Lui-même. Le petit a débusqué deux morts suspectes, avérées être des crimes dissimulés. Et il a sauvé la peau d’Alfred Beauxbâtons.
— Il a… Quoi ?
— Cela va un peu vite, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Il s’en est passé, des événements, en huit mois. On va vous les relater par portions digestes.
— D’accord.
— Spidy, change la literie du professeur, trouve-lui un pyjama, des affaires de toilettes. Passe en cuisine et ramène une assiette de navarin d’agneau, bien fondant, des haricots verts et une pomme. De petites portions. Allez ! N’oublie pas de rapporter un autre broc de jus.
— De citrouille, hein ?
— Oui, Monsieur.
— Je vais donner des instructions pour qu’il reste à votre chevet. Ne vous forcez surtout pas à manger. Picorez, sur une bonne heure.
— Je retiens la consigne. Peut-on laisser la porte ouverte ? Ça m’angoisse.
— Je ne peux pas. C’est contraire au règlement. Je vous propose un compromis : je ferme, mais je jette un sort d’illusion qui la montre ouverte. Qu’en pensez-vous ?
— Je… C’est anormal. Je n’ai jamais éprouvé de claustrophobie.
— On analysera ce souci. Ah ! Voilà votre repas. Installez-vous là…
Il fit apparaître une table et une chaise.
— N’abusez pas du repas si vvvooouuusss ssseeennnttteeezzz qqque cela ne passe pas. Mâchez, de portions fois. Désorm, votre temps pour choses !
Le patient secoua la tête tout en redoutant la bascule dans la folie. Était-ce le pire à craindre ? Non. Van Betavende serait dans la place, lundi. Pour le torturer. Il n’y avait aucune autre raison. Lui, sauver des vies ? Impossible ! Il les abrégeait.
Le médicomage le salua. Un pop trahit l’apparition de l’elfe de maison aux oreilles en gruyère. Il déposa serviette, gant, charbon, chiffon, savon et un pyjama rayé défraîchi mais propre. Spidy fit apparaître un fauteuil confortable.
— S’il vous plaît, Monsieur. Pour vous reposer. N’hésitez pas à vous appuyer sur Spidy pour vous déplacer.
— Merci. Il m’a l’air moelleux. On doit s’y sentir à l’aise, pour lire un bon livre.
Spidy indiqua qu’une patiente, dans l’aile A, disposait d’une bibliothèque bien garnie. Parmi les ouvrages, il y avait des classiques de la littérature moldue. Jean fut emballé. Il aimerait lire de la poésie ou un roman de Jules Verne.
— Vous pouvez manger pendant que Spidy prépare un lit convenable, Monsieur.
Jean se versa deux verres de jus de citrouille. Il but sans jamais pouvoir étancher sa soif. Ce besoin viscéral dépassait son entendement.
— Voilà qui est prêt. Je vais voir la jeune femme, Monsieur. Pour le livre.
— Merci, Spidy. Euh…
— Oui, Monsieur ?
— Puis-je savoir ce qui a mis vos oreilles dans cet état ?
L’elfe se demanda comment répondre sans offenser qui que ce soit. Il ne trouva rien d’autre à avouer que la vérité dans toute sa crudité.
— Certains pouvoirs sorciers sont difficiles à contrôler. Une patiente rencontrait les pires ennuis avec sa magie. Chacun de ses sorts s’achevait par des jets d’acide.
— Quelle calamité !
— Spidy n’est pas le plus à plaindre, je vous l’assure.
Il disparut d’un pop après avoir achevé ses tâches. Les quantités du plateau repas étaient modestes mais appétissantes. Le fumet du navarin mettait le professeur en émoi. Les paroles de l’elfe résonnèrent en lui.
« Pas le plus à plaindre ? C’est-à-dire ? »
La condition d’elfe de maison variait tellement d’un employeur à l’autre.
La justesse des théories d’Hercule étonnait souvent Sigrid. Cependant, l’article, en page 3 de l’édition dominicale du Cri de la Gargouille, avait de quoi la désarçonner. Le journaliste relatait la guérison surprise et inexpliquée, sans le moindre traitement autre que des potions de sérénité carabinées, du professeur Racine. Le petit sourire en coin et l’autosatisfaction patente du Belge l’intriguaient, l’agaçaient. Katarina avait rapporté ses propos quasi divinatoires tenus devant un Federico Zimmermann catégorique. Comment diable le garçon avait-il prédit ce miracle ? Quels indices l’avaient conduit à avancer une date approximative de la guérison ?
Son associé ne lui en souffla pas un mot. Il se contenta de correspondre, en silence, avec Laurine, à travers leurs carrés magiques.
« Comme vous l’aviez vu et comme nous l’avions estimé, le professeur Racine a terminé son voyage infernal. J’imagine qu’à la lecture des bulles écarlates suivant cet épisode calamiteux, il vivra des instants éprouvants. Toutefois, ils iront en diminuant. J’ignore si je serai autorisé à le voir dès lundi. Je nourris quelques doutes. Il me voyait comme un monstre, sa plus grande peur. Cette situation risque de durer. Je crois qu’il voyait aussi Umbelina et Barthélémine d’une horrible façon. Je souhaite de tout cœur qu’il nous revienne vite en forme. »
Laurine manifesta une fois de plus sa joie et son étonnement face à sa précision. Comme s’il craignait qu’elle ne cède à la tentation, il lui rappela de ne pas visionner l’avenir des membres du Gerbera, actuels et futurs.
Elle se contenta de répondre :
« Et si je vois le chemin de vie d’un membre de Lonicera et qu’il est transféré dans le Gerbera à la rentrée, tu me taperas sur les doigts ? »
Elle ajouta une esquisse de son visage avec un sourire taquin, ce qui fit rire le garçon et suscita son admiration pour savoir dessiner une silhouette, d’un trait, sans lever la plume. Il répliqua :
« Vous serez privée de miel ! »
« Quelle horreur ! Bon… Plus de Expecto Partes Num jusqu’à la rentrée. Et puis, je ne veux pas me retrouver avec une beuglante ou une convocation au ministère pour usage de la magie avant l’âge. Je retourne auprès de mes parents. Nous sommes en Jordanie. Demain matin, nous partons pour le site de Pétra. »
« Excellent voyage… »
— Tu ne diras rien ? relança Sigrid.
— Sur ?
— Allez, ne fais pas l’innocent !
— Pas un mot. J’ai juré.
— Ah…
— Voulez-vous voir une démonstration de ma dernière invention ? Enfin, c’est un prototype, pour l’instant. Assez abouti, je crois.
Il l’entraîna dans le laboratoire, retira les filtres rouges laissés en place depuis le dernier développement de pellicules et s’empara d’une cuillère en bois de hêtre sur laquelle le créateur avait greffé six molettes graduées. Au bout du manche, il en avait intégré une septième avec deux positions possibles : allumé ou éteint.
— Regardez. J’allume la cuillère automatique. Elle est à l’écoute pour exécuter toutes sortes d’ordres.
— Automatique ?
— Vous allez voir.
Il la plongea dans le chaudron rempli d’eau pour une énième tentative de fabrication de la poudre nettoyante magique. Il ordonna, à voix intelligible et déliée :
— Quart de tour sens anti-horaire.
L’ustensile accomplit le quart de rotation complète, partant de la position 12H00 pour terminer à 9H00.
— Trois tours et demi sens horaire.
Le couvert envoûté obéit au doigt et à l’œil. Plus exactement, aux ordres vocaux.
— Je suis sans voix. Les molettes sont là pour pallier le mutisme ?
— Exact ! Imaginez six chaudrons, six cuillères. Vous voyez où je veux en venir ?
— Les encres à tatouage magique. Inratables.
— Pas seulement. Imaginez une énorme fabrique industrielle de potions. Disons… Cinquante chaudrons de cent litres. Coordonner, de façon magique, cinquante Circumrota, est infaisable, même pour un puissant mage. Là, une seule commande vocale et le tour est joué.
— Le tour… de cuillère, plaisanta-t-elle.
— Excellent, Sigrid ! Très à propos ! À présent, voyons ces petites molettes graduées au Lumus Solem sous ma loupe magique. Un vrai travail d’orfèvre. Celles-ci permettent de régler un temps en heures, minutes, secondes pour le brassage. De l’autre côté, nous trouvons une simple pour le sens de rotation, une pour le nombre de tours à la minute, dix étant le minimum, mille le maximum. On peut, mécaniquement, asservir les cuillères si leur donner des séries d’ordres vocaux paraît trop ardu.
— Mille tours à la minute ? Tu as perdu la tête ! Aucune recette de potion enseignée par Ambroisine n’exige une vitesse pareille.
— Une potion, non. Mais une mayonnaise, des blancs d’œufs en neige, si.
— Oh… Et si tu mets des lames de couteaux, très affûtées…
— … j’obtiens l’équivalent du hachoir moldu fonctionnant à l’électricité. Un concurrent sorcier.
— Comment ça fonctionne ?
— Avec le même langage sorcier utilisé pour enchanter l’avaleur de copeaux, créé pour Delacour.
— Je croyais qu’il avait de plus en plus de mal à obtenir des esgourdes d’acacia ?
— C’est le cas. Ses difficultés d’approvisionnement le contraignent à économiser, récupérer des esgourdes sur de vieux meubles. À la place, j’ai inséré mon minéral noir, créé avec un Duro. J’aurais pu intégrer du quartz. Les minéraux sont très réceptifs à l’envoûtement. Pour l’instant, j’ai intégré ces molettes pour activer les possibilités dans la cuillère mais, dans mon esprit, à terme, l’objet comprendra une variété de mots-clé correspondant aux fonctions prévues. Il pourra les combiner.
— C’est-à-dire ?
— L’utilisateur, boulanger, cuisinier, potionniste, placera l’objet en attente d’ordres successifs et lui indiquera la liste de tâches à réaliser. Par exemple : tourner sens horaire 5 minutes 300 tours, tourner sens anti-horaire 15 minutes 30 tours, pause 10 minutes, alternance 2 5 minutes 10 tours. Voilà une idée de ce que l’on pourra accomplir avec la cuillère magique Van Betavende. Elle sera livrée avec un fascicule de plusieurs pages.
— C’est… fou ! Cette invention te vaudrait à elle seule les accessits de mesdames Dunne, Fordecafé et de messieurs Racine et Feuillantine. Pas de concurrence.
— J’espère bien ! Je compte décliner l’outil enchanté, dans un premier temps, au domaine des potions et de la cuisine. Mais on pourrait aussi enchanter, de la sorte, un métier à tisser d’une manufacture de tapis, une cuve de brassage de Bièraubeurre, un pétrin de boulanger, une foreuse pour percer un puits.
— C’est à ça que tu passes ton temps quand tu ne pestes pas ?
— Je ne ronchonne que sur ma poudre magique. Il y a trop de variables et pas assez de constantes, comme dirait monsieur Racine. Mais j’y parviendrai. Bien… Autre sujet : avez-vous une affaire pour la semaine prochaine ?
— Oui ! Le patron du Bulot Vorace m’a parlé d’un trou dans la caisse.
— Un flagrant délit à réaliser ?
— C’est incontournable. Je vais devoir y manger, déguisée. Plusieurs fois.
— Chanceuse ! Pensez au guide du grimage pour changer de tête à chaque visite.
— Sans faute. Dis… Tout à l’heure, j’ai vérifié les formulaires et la panière de réception de notre boîte aux lettres.
— Oui et ?
— J’ai trouvé un formulaire roulé et cacheté. La demande est inhabituelle. Lis…
Elle tendit le rouleau déplié. Il le prit et remarqua que le cachet ne trahissait pas l’identité de l’émetteur. Le rédacteur n’avait pas indiqué d’adresse et d’identité dans les emplacements. En revanche, il s’était appliqué à rédiger, sans une coquille ou tache, l’objet de sa missive.
« Monsieur Van Betavende,
Nous n’avons pas le plaisir d’avoir fait connaissance mais, de mon repaire, j’observe le monde, je scrute, j’analyse et je déduis. Loin de moi l’idée de vous concurrencer, rassurez-vous ! Si, d’ailleurs, je possédais le quart de vos talents, je ne ferais pas appel à vos services.
Lorsque je parle d’observation, ce n’est pas uniquement la presse que je dévore. Je m’intéresse aux sorciers en général et aux plus jeunes d’entre eux qui intègrent notre merveilleuse Académie magique de Beauxbâtons. J’aime suivre le parcours des recrues et je tente, en toute modestie, d’imaginer ce qu’elles feront de leur avenir, quelles qualités elles mettent en avant, quelles sont les forces sur lesquelles elles peuvent s’appuyer et les faiblesses qu’elles doivent travailler.
Parmi les têtes entrées en première année, en 1919, il en est une qui a attiré mon attention. Il me suffit d’indiquer qu’elle est originaire de Marie-Galante pour que vous deviniez son identité. Ce que je sais à propos de cette fillette, c’est que son géniteur est issu d’une caste, d’un groupe fermé, de la même nature que la mère d’Elvira de Bazincourt. Oui, je connais ce secret de jeunesse de votre professeur.
La différence entre l’enseignante et l’élève, c’est que l’aînée maîtrise sa soif tandis que la cadette en est incapable. Or, la demoiselle a pu mener une scolarité normale, sans encombre, sans qu’une ligne à son sujet ne paraisse dans un journal. J’ai imaginé que son souci de sustentation effrénée a été géré en interne, sans faire de vagues, ni parmi le corps professoral, ni parmi les plus suprémacistes et intolérants des élèves. Une solution a été apportée et je fais le pari que vous, Hercule, êtes l’artisan du miracle. Vous, le jeune père de Chromaphagis, solutionné par une transfusion sanguine.
Partant de ce postulat, j’en viens à ma demande. Vif comme est votre esprit, je suis persuadé que vous devinez mon identité et le problème, unique en son genre, que j’aimerais solutionner.
J’ai 68 ans, je me nomme Adrien Céladon et je veux récupérer mes pouvoirs. »
S’ensuivait un rendez-vous mercredi à 10H00, dans un établissement moldu chic et à la mode, le café de Flore, boulevard Saint-Germain.
— Nom d’un Piment Cornu ! s’exclama le garçon.
— Ce n’est pas une enquête. Il te lance un défi irréalisable. Pour avoir une chance de réussir, il faudrait la recette de la potion originale, la comprendre et élaborer un antidote qui ne le tue pas. C’est…
— … plus compliqué que de réaliser un sang artificiel pour une demi-vampire ?
— Tu es sérieux ? Tu veux…
— … me rendre à ce rendez-vous et écouter Adrien Céladon. Par correction.
— D’accord. Mais ne donne pas de faux espoirs à ce pauvre homme.
— Homme, oui. Pauvre, j’en doute.
— Comment peux-tu l’affirmer ?
Il s’empara du formulaire, examina le cachet, l’écriture fine, la calligraphie appliquée, rigoureuse, l’encre sans défaut. Il huma et son œil gauche s’éclaira tandis que le droit demeurait clos.
— Cire limpide. Sceau de plomb, exempt de défaut. Subtil parfum de fumée dans l’encre. La variété Sumi, japonaise. Shin en a reçu un minuscule flacon de 5 cl. C’est très cher. C’est importé du Japon par une boutique moldue, la maison Sennelier. 3 Si monsieur Céladon se procure ce produit exceptionnel, il a hérité ou construit une fortune discrète.
— Pour un homme dépossédé de ses pouvoirs, il est très bien renseigné. Il te donne rendez-vous un mercredi, comme s’il savait…
— … que je me rends à l’hôpital les lundis et mardis. J’ai remarqué. Cet homme a formé plusieurs générations d’élèves devenus Aurors. Je le crois volontiers rusé.
— Autre sujet : ce soir, il y a du poulet à frire. J’ai des œufs, de la moutarde et de l’huile. Tu devines mes pensées ?
— Laissez-moi une heure et j’aurai adapté un fouet à ma cuillère.
Sigrid n’en attendait pas moins. Un projet, un défi et il était métamorphosé.
Après une expérience douloureuse, désastreuse en compagnie du terrifiant docteur Joly de Sailly, le stagiaire redoutait la nouvelle confrontation en ce lundi. Par chance, la guérison inespérée du professeur Racine était sur toutes les lèvres et monopolisait les conversations. Après une journée d’évaluation serrée menée par le directeur Dégivré, le patient avait ordre de se reposer et de se requinquer. Il serait transféré à l’étage des accidentés, dans une chambre individuelle, à l’abri des cris perceptibles au cinquième niveau, en dépit de l’épaisseur des murs et des matelassages. Si tout se déroulait sans accroc, comme le praticien l’espérait, le scientifique serait autorisé à regagner ses pénates au bout d’une semaine, peut-être deux. La condition était sa parfaite autonomie. La seule réserve émise par le médicomage portait sur la réaction de rejet instinctif, chaque fois que le nom Van Betavende était prononcé.
Aussi, le directeur eut une idée : lui présenter Juliette Pasteur à qui le Belge avait rendu de fréquentes visites et s’était confié, ne se contentant pas de l’Hyperloupe comme sujet de discussion. Les deux protagonistes acceptèrent une première entrevue. Jean lui rapporta son livre « Les fleurs du Mal », de Baudelaire, qu’elle avait prêté de bonne grâce, espérant jeter un œil à sa bibliothèque à l’occasion. Le premier contact se passa à merveille entre ces sorciers tournés vers les sciences, adeptes des inventions moldues et enfants Né-Moldus.
Quelle ne fut pas la surprise du sémillant cinquantenaire quand la jeune femme lui avoua ne jamais avoir rencontré un garçon plus charmant que le Belge, un intellect aussi vif que le sien – Jean en avait eu quelques échantillons –. Elle lui transmit quantité d’informations sur l’élève et souligna qu’elle lui devait un confort indéniable depuis qu’il s’était penché sur sa maladie. Il avait à la fois un cœur d’or et un esprit combatif, déterminé à ne pas céder face à un problème.
Quand l’homme prétendit qu’elle ignorait des détails sur l’enfant, elle rétorqua :
— Vraiment ? Posez-moi des questions. Allez-y, n’ayez pas peur !
— Sa meilleure amie ?
— Compliqué. Je dirais Sigrid Vlaamel. Eugénie Greengrass a une place d’amoureuse dans son cœur.
— Son meilleur ami ?
— Il est proche de Shin Ishii parce que le Japonais est posé, réfléchi. Il voue un profond respect à Noël Millefeuille qu’il considère comme un génie des potions, un futur maître. Mais s’il devait remettre sa vie entre les mains d’un garçon, il choisirait Jacques Boulanger, le Cracmol. Allez, plus difficile que ça !
Jean sut comment la prendre en défaut. Il osa aborder un lieu, en insistant sur l’article défini, sachant que Juliette n’avait jamais mis les pieds à l’Académie.
— Hercule a une prédilection pour LA bibliothèque. Pourquoi ?
— Parce que LA bibliothèque contient tous les écrits du monde et qu’elle est tenue par l’incroyable et efficace Johannes. Gutenberg, bien sûr ! Hercule connaît ce degré et s’est aventuré dans les 34 autres. Pour le coup, je le trouve très téméraire. Vous, vous ne les avez pas tous visités. Pétochard ! Et piètre Occlumens, en plus ! s’amusa-t-elle.
Il éclata de rire et se reprit, intrigué :
— J’avoue. Vous êtes calée sur le sujet. Comment connaissez-vous Johannes ?
— Je lui rends visite.
— Pardon ? On ne peut y accéder que depuis l’Académie !
— Pff ! Il existe des sortilèges pour créer un pont entre deux points.
— Une armoire à disparaître ?
— Plus complexe, plus puissant. En théorie, on pourrait atteindre d’autres plans. Mais nous ne sommes pas adaptés pour y évoluer. Contrairement à Johannes.
— Van Betavende sait ?
— Il se doute que le carrousel n’est qu’un outil. Monsieur Delacour est un de vos amis d’enfance, n’est-ce pas ?
— Oui.
— C’est grâce à lui qu’Hercule a entrevu l’art d’enchanter des objets. Il est allé très loin. Je le crois capable de créer une intelligence sorcière, comme ce chapeau inouï qui a pour rôle de décrypter les nouveaux élèves de l’école Poudlard et de leur affecter une maison. Hercule a la capacité de réaliser des prouesses. Elles ne serviront qu’à supporter une cause plus noble, plus ambitieuse. Enfin, c’est ce que j’ai ressenti à son contact.
— Une cause plus ambitieuse ? Comme quoi ?
— Protéger une communauté entière, sauver les sorciers d’un cataclysme, un projet dans ce goût-là. Pour l’instant, il ne fait qu’effleurer.
Tandis que la confiance s’installait entre les patients, cinq étages plus bas, Hercule revivait la répétition du dramatique lundi de la semaine passée. Le médicomage était d’une humeur de chien et le houspillait, tentant de lui faire perdre ses moyens, cherchant à démontrer qu’il n’avait pas les reins assez solides pour affronter les urgences. Hercule n’était pas privilégié : Marlène Bratel – une tante au second degré de Pierre – et Line Lestrange, ses deux infirmières ainsi qu’Arsène Mourgues, son brancardier, en prenaient plein la figure.
Joly de Sailly venait d’ordonner à Hercule de « foutre le camp » du bloc opératoire avant qu’il « ne lui botte le cul », comparant l’adolescent à un paquet encombrant, aussi utile qu’une paire de brassards en fonte pour apprendre à nager. Le patient, un sorcier d’une vingtaine d’années, se tordait de douleur, s’agitant comme un ver de terre sur le billard. Il poussait des hurlements de douleur si assourdissants que le médicomage, excédé, s’était emparé de sa baguette pour lui expédier un Bloclang rageur afin de ne plus l’entendre se plaindre.
Le praticien suspectait une appendicite ou l’éclatement de la rate. Il s’apprêtait à ouvrir le pauvre hère sans l’anesthésier lorsque le Belge remarqua un mouvement suspect à la surface de l’abdomen de la victime. Il ne lui fallut qu’une seconde pour qu’il comprenne, qu’il éjecte sa baguette et arrose le patient et le personnel, lui compris, d’un Assurdiato carabiné.
— Van Betavende ! beugla Joly de Sailly. T’es malade ou…
La peau du ventre du blessé se déchira, sectionnée par des pinces acérées d’une créature. La bestiole, haute de 7 ou 8 centimètres, fit son apparition. Une sortie en guise d’entrée.
Elle poussa son cri létal, liquéfiant toute matière cérébrale dans un rayon de cinq mètres. Le sifflement suraigu du sortilège empêcha les 200 décibels de traverser tympans et paroi osseuse.
— Diffindo !
Le Mantrille, entré par une voie naturelle à l’état larvaire, avait passé six mois bien au chaud, avait poussé, sans jamais se manifester, jusqu’à aujourd’hui où, devenu adulte, il avait aspiré à la liberté. Sectionné en deux par le stagiaire, il ne présentait plus de danger.
— Finite Incantatem ! lâcha l’adolescent. Vous pouvez refermer, Docteur. Le danger mortel… d’appendicite… est écarté.
Puis, il quitta la pièce et se rendit au bistrot de l’hôpital pour y déguster un chocolat chaud. La nouvelle de la catastrophe évitée de peu mit le personnel en joie. Ce ne fut rien comparé à ce que Raymond Dessuture éprouva lorsqu’il fut mis au courant. Joly de Sailly, à défaut de remerciements, se contenta de ne plus humilier le garçon. Du moins ce jour-là.
1 Avant 1925 et la généralisation des appareils électriques, chaque constructeur préconisait sa vitesse de lecture.
2 Un tour en sens horaire, un autre antihoraire, etc.
3 Fondée en 1887, Sennelier est LA référence pour le matériel du peintre et du dessinateur.