Beauxbâtons - La dernière chance

Chapitre 58 : Sortilège 58 : les gardiens

7942 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 10/10/2026 14:11

Avant le départ d’Hercule, Patxi modifia le visage du garçon et lui indiqua quelle formule utiliser pour mettre fin aux différents changements. Le fermier vieillit considérablement les traits du sorcier : il l’affubla d’une moustache, de taches de vieillesse sur les mains et de longs cheveux blancs. En réalité, c’était une belle imitation de son propre faciès et pour un peu, l’élève aurait pu tenir le rôle de son grand-père. Avec quarante centimètres en moins…

Muni de sa fausse identité, il transplana jusqu’à Bourg-Enchanteur où il prit un module de Transportation jusqu’au ministère de la Magie. Il croisa plusieurs sorciers familiers mais se garda bien de leur adresser la parole. Il emprunta une cheminée publique pour se rendre Place Cachée. De là, il rejoignit la rue où résidait Timea Viitor, la Roumaine qui avait vendu le Baku à l’Académie. À une cinquantaine de mètres, vivait une sorcière âgée mais soucieuse de son apparence et de sa tenue. C’est l’impression que Hercule eut en découvrant son interlocutrice, après avoir frappé à la porte.

— Madame Geneviève de Bourgmestre ?

— Oui, répondit-elle, les yeux bleus luisant comme s’ils étaient habités par leur propre âme.

— Je viens pour le logement du 23, rue du Rocher. L’agence W.

— Le rez-de-chaussée ?

— C’est cela.

— Venez, entrez. Suivez-moi jusqu’au salon. Nous allons régler les détails, signer le bail et voir pour les clés.

De l’extérieur, l’habitation était quelconque mais à l’intérieur, c’était une toute autre histoire. Du sol au plafond, la richesse s’étalait. Du marbre, des dorures, des meubles marquetés, des vases antiques et authentiques, des tapisseries animées, des dizaines de plantes luxuriantes et colorées, des bibelots en cristal, en bronze, en argent, des coupes incrustées de pierres précieuses. Madame de Bourgmestre portait une robe sorcière émeraude en organza cousue de fil d’or. Elle était maquillée avec des produits moldus. Elle portait d’élégantes boucles d’oreilles en or, serties de saphirs et son cou ridé se parait d’une rivière d’or et de diamants bleus. Ses bras et ses mains étaient nus, hormis l’alliance à l’annulaire gauche et une chevalière avec une pierre indéterminée, noire aux reflets grenat, montée en cabochon.

Le Belge fit une halte devant le portrait d’un homme blond aux yeux bleus, à la stature impressionnante, très souriant. L’inconnu s’inclina devant le garçon qui lui rendit la pareille.

— Mon défunt époux, parti il y a cinq ans.

— Navré, Madame. Il avait fière allure et semblait bâti comme un colosse.

— C’était le cas. Il a construit un empire immobilier de ses propres mains. Venez, c’est par ici.

Le « salon » mesurait bien quatre-vingts mètres carrés et regorgeait de bibliothèques garnies jusqu’au sommet. Le parquet, formé de motifs géométriques, alliait plusieurs essences exotiques. Pour régenter cet espace démesuré, Hercule aperçut pas moins de six elfes de maison différents au cours de leur entretien. La propriétaire de nombreux immeubles et terrains lui demanda à quelle activité serait dévolu le logement, sous-entendant que les nuisances sonores et olfactives n’étaient pas les bienvenues.

— Le but de l’agence W est de mener des enquêtes où la discrétion est le maître-mot.

— Je vois… Ne risquez-vous pas de concurrencer les Aurors ?

— Dans la mesure où ils font déjà appel à nos services, je ne crois pas. De plus, nous ne nous limitons pas au champ sorcier. Si un elfe de maison a disparu, si une créature magique a été enlevée, nous intervenons. Le client est roi. Avant toute prise en charge, il doit exposer son problème pour qu’il soit évalué. À mon sens, l’écoute est pour la moitié dans la résolution d’un mystère.

— Le diable se cache dans les détails, dit l’adage.

— Exactement.

— Eh bien, s’il m’arrive des problèmes, je saurai qui contacter.

— Ce sera avec plaisir. Avez-vous bien reçu les six mois d’avance ?

— Oui. Voici le bail renouvelable tous les ans, dénonçable avec un délai d’un mois.

Elle lui tendit le parchemin estampillé avec le blason de Bourgmestre. Il prit le temps de lire.

— Cela me semble très raisonnable. Concernant la serrure…

— Un modèle Gobelin, avec deux clés magiques qui ouvrent aussi la boîte aux lettres située dans le couloir de l’immeuble.

— Magnifique !

Madame de Bourgmestre eut aimé passer un peu plus de temps en compagnie de l’homme raffiné, poli, à l’allure inhabituelle – un déguisement ou le résultat de Polynectar, la garantie de discrétion inhérente à son activité – mais il était attendu pour la réception du mobilier livré par l’entreprise Delacour, dans les locaux de l’agence W. Le garçon prit congé de la femme, muni de ses précieux sésames.

Il revint au 23 rue du Rocher à 10h00. Il reconnut Jonas Breton et Christian Choquet, deux de ses anciens collègues, attendant l’ouverture pour se mettre au travail. Il travestit sa voix au mieux pour donner le change. Les hommes ouvrirent de grands sacs à sortilège d’extension déposés par le transporteur des sorciers, VTC. 1

— Bonjour ! On a une livraison de meubles pour l’agence W.

— C’est ici.

— Parfait. Tout a été livré en pièces à monter. Il y a un bureau, quatre chaises, une armoire, un lit, un matelas, une commode, une table de cuisine, deux fauteuils et… un sofa. C’est le plus gros des sacs. Il y a aussi un rangement à dossiers, doté d’un sortilège d’extension ainsi que des planches nues et de la visserie. C’est bon ?

Hercule contrôla son bon de commande et valida les propos de Jonas. Puis, il ouvrit la porte et invita les ouvriers à prendre possession des lieux pour commencer le montage. Hercule s’empara de sa valise et prit une plaque dorée ainsi que des outils pour la fixation murale. Il la plaça à gauche de la porte, à environ un mètre cinquante du trottoir. Il vérifia l’alignement et serra les boulons. Le descriptif était simple : « Agence W, résolution d’énigmes ». Ensuite, il étiqueta la boîte aux lettres. Enfin, à l’intérieur du local, sur la vitre donnant sur la rue, il colla une affichette où il avait tracé, à la plume : « Ouverture éphémère du 26 juin au 15 septembre 1920 ».

Il revint vers les deux employés pour leur signifier :

— J’ai quelques courses à faire pour aménager les locaux. Je vous laisse travailler en paix.

— Pas de souci, répondit Jonas.

— Je vous ramène du café et quelques douceurs ?

— Oh… merci !

Il s’éclipsa pour dépenser quelques Gallions, surtout chez Gentil. Hector, le propriétaire du magasin ne le reconnut point, de prime abord, surtout lorsque le garçon acheta deux Feux Éternels au style ministériel ou banquier, avec un pied doré et un abat-jour en verre couleur émeraude. Il ne devina pas plus l’identité de l’acheteur lorsque celui-ci désira des allumettes, des bûches magiques comme celles utilisées dans les fourneaux de l’Académie, un gros sac de poudre de Cheminette, un seau en fer enchanté, capable d’aller se réapprovisionner tout seul dans la réserve, un balai et un plumeau pour le ménage. Jusque-là, Hector amassait la commande sur son comptoir. Mais lorsque le client lui dit :

— J’aimerais acquérir des boîtes jumelées.

— C’est-à-dire ?

— Le système utilisé par Léon Torzien pour que le courrier introduit dans la boîte postale de son journal, le Dragon Déchaîné, disparaisse aussitôt et réapparaisse chez lui, loin de Paris. Je souhaite que les missives déposées à mon adresse, rue du Rocher, arrivent dans un autre lieu. C’est comme une armoire à disparaître, en plus petit et transportable.

— Comment savez-vous… ? Pour quelle entreprise travaillez-vous ?

— L’agence W, au 23 rue du Rocher. Ouverture prochaine.

— Quelle est l’activité de cette agence ?

— Enquêtes privées, résolution de mystères.

Le vendeur écarquilla les yeux et demanda, pour confirmer ce qu’il imaginait :

— Dois-je comprendre qu’un certain élève, ayant aidé la police sorcière il y a peu, se cache derrière cette agence ?

Le vieil homme factice se contenta de sourire, sans répondre à la question.

— Comment se présente la boîte aux lettres de votre adresse ? Une fente dans la porte d’entrée ?

— Non, il s’agit d’un immeuble collectif. La porte d’entrée donne sur un couloir. À droite, il y a l’entrée de l’agence W et à gauche, les quatre boîtes à lettres standard des logements. Au fond, il y a l’accès à la cave et l’escalier menant aux étages.

— Bien, bien ! J’ai ce qu’il faut.

Il ramena un paquet et procéda au déballage.

— Ce cadre s’insère dans la boîte aux lettres standard. Vous ne perdez que deux millimètres au fond et sur les côtés. La boîte destinataire peut être au même format, à insérer dans un modèle de l’existant ou derrière la fente d’une porte. Sinon, il existe aussi en finition complète, avec clé individuelle.

— Le système des cadres à encastrer conviendra.

Hercule régla ses achats, retourna à l’agence pour procéder à l’installation et testa la boîte afin de vérifier qu’elle fonctionnait bien et dans un seul sens. Ainsi, il pourrait recevoir des demandes et juger de l’intérêt, de la faisabilité, surtout en fonction de ses contraintes scolaires.

Ensuite, il fit des courses chez un épicier pour garnir la cuisine avec des conserves, du sucre, de l’huile, quelques condiments. Il rapporta café et pâtisseries aux ouvriers. Le chantier avançait à un bon rythme.

Il les abandonna pour se rendre au ministère, département des transports magiques. Il remplit une demande d’affectation de nom à la cheminée de l’agence. Le changement nominatif, appuyé sur le bail produit par Hercule, fut effectif dans la minute suivante. Ainsi, de l’agence W, il pouvait atteindre n’importe quel âtre public français ainsi qu’une adresse privée, celle du manoir de Bruges. Il pouvait débarquer dans le bureau d’Agathe Bonnelangue, à condition que cette dernière ouvre l’accès. En revanche, il était impossible – par sécurité – d’aboutir à l’agence W depuis un emplacement public et les deux seules cheminées privées admises, étaient la Belge et la scolaire.

L’élève se rendit aux cheminées du ministère et choisit l’international connecté avec la Belgique. Parvenu à Bruxelles, il s’engouffra dans un emplacement transportant dans le réseau local et déclama le nom d’un lieu proche du manoir. Ensuite, il transplana dans la cuisine familiale où il avait toujours eu ses habitudes.

« Mère ne m’en voudra pas si je me sers en ustensiles et en vaisselle. Orby, peut-être… »

Il s’équipa d’assiettes, de verres, de couteaux, de fourchettes et de cuillères, à chaque fois en quatre exemplaires. Il choisit une casserole, une poêle, un ouvre-boîte avec un tire-bouchon fantaisie, un couteau d’office, une plaque de bois, des torchons et des éponges naturelles. Ensuite, il grimpa à l’étage et prit des draps, un oreiller avec des taies, deux couvertures. Il fourra le tout dans un sac magique. Il déambula dans les pièces, gagné par la nostalgie. Il s’arrêta dans sa chambre, devant le portrait ayant engendré un étrange malaise chez Sigrid, l’été dernier. Les Van Betavende et le quatuor de base, celui à l’origine de tout. Sigrid souriait, épanouie. Il comptait bien faire en sorte que ce sourire lui soit restitué, à jamais. Umbelina posait, tête haute, comme si elle venait d’être nommée ministre des Sports magiques. Eugénie faisait la grimace, pour ne pas changer et lui, il rayonnait de bonheur.

Il remarqua un détail auquel il n’avait pas encore prêté attention : ses parents se tenaient par la main. Cette marque d’amour étreignit son cœur et il ne put réprimer une larme. Il la balaya avant de noter que Eugénie avait posé son menton sur son épaule pour grimacer à-tout-va. Elle était si… stupéfiante.

Il redescendit au rez-de-chaussée. Avant de s’engouffrer dans la cheminée, il se rendit dans le hall, ouvrit le premier tiroir de la commode faisant face à la cave et déposa un objet protégé par un simple parchemin sur lequel il avait griffonné une seule phrase. Il revint au salon, entra dans la cheminée, remplit le seau à poudre de Cheminette, en garda une poignée et la jeta sur l’âtre.

— Agence W, Paris.

Il fut aussitôt transporté dans ses locaux d’enquêteur.

L’exécution d’un aller-retour à Bruges confirma le bon fonctionnement des cheminées. À midi, il laissa les ouvriers déjeuner sur place et se rendit au Bulot Vorace, pour y déguster l’une de leurs spécialités : la choucroute de la mer. Il eut la surprise de découvrir Mathilde et Gérôme installés à trois tables de lui. Ils ne le reconnurent pas. Ils se tenaient par la main et ne se faisaient pas face, partageant des moments de tendresse touchante. Avec ses boiseries, ses verrières, ses tableaux animés de célébrités ayant déjeuné entre les murs multiséculaires, le Bulot Vorace était le rendez-vous parfait pour une rencontre professionnelle, à conclure des affaires ou pour un dîner aux chandelles, dans des box discrets aux banquettes moelleuses, en contant fleurette à sa bien-aimée.

Peu après son succulent repas, le garçon dut se rendre à la banque pour effectuer un retrait. La fabrication de baguettes pour Gervais Delacour et les nombreux achats liés à l’ouverture prochaine de l’agence W avaient épuisé ses liquidités. Il devait limiter les traces de son passage à Paris et jusqu’à présent, il y était parvenu avec une réussite flagrante. Il pénétra dans l’établissement où son allure d’indéfinissable homme de taille modeste, âgé mais alerte, attira l’attention. Plusieurs Gobelins étaient installés derrière des guichets et la plupart n’avaient pas de clients à servir. Hercule chercha l’un d’entre eux, toujours le même, persuadé que l’homme serait muet comme une tombe. Il le trouva au guichet 14. Il s’avança et le salua :

— Bonjour, monsieur Tromdur.

Le Gobelin cessa d’écrire, intrigué. Rares étaient les sorciers entamant le dialogue avec un simple bonjour. Ceux qui lui servaient son identité complète, se comptaient sur les doigts d’une main.

Pris d’un pressentiment, Tromdur répondit par « Bonjour. Que puis-je pour vous ? » dans sa langue natale. Hercule lui soumit sa réponse avec le même langage :

— Je souhaiterais retirer 100 Gallions, s’il vous plaît.

— Votre baguette, Monsieur.

Le garçon lui tendit celle en cèdre l’aidant à traduire ses paroles. Le banquier disposa un panneau « Fermé » sur la vitre le séparant de son interlocuteur. Puis, il introduisit la baguette dans le logement d’identification magique. Le nom d’Hercule s’afficha mais aucun client ou employé ne fut en mesure de le discerner, à cause du panonceau intercalé. La créature procéda à la transaction financière et retira la baguette, puis le cache improvisé.

— Voici la somme demandée, Monsieur.

— Merci. J’espère réaliser des dépôts à partir de cet été.

Afin d’asseoir son discours, l’enfant-vieil homme produisit un parchemin rigidifié de dix centimètres sur trois où le nom, l’objectif et l’adresse de l’agence W figuraient. Les lettres s’animaient et se coloraient de différentes façons, grâce à l’encre magique de Jo.

— Voulez-vous dire que vous enquêteriez pour des Gobelins, si une affaire se présentait ?

— Nous travaillerons pour toutes les créatures intelligentes qui le demanderont, monsieur Tromdur. Nous ne dépendrons pas du ministère.

— Soyez assuré que cette information sera diffusée avec grand soin.

— Je vous en saurai gré. À très bientôt.

— Au revoir, Monsieur.

L’après-midi fut consacré à quelques achats gourmands pour ses amis et à 16h00, les ouvriers eurent fini l’aménagement. Hercule, totalement satisfait, offrit à chacun d’eux, cinq Gallions. Puis, il estima qu’il était temps de rentrer et de prendre des nouvelles des explorateurs du Gerbera.

Il reprit le chemin du module de Transportation, puis transplana de Bourg-Enchanteur jusqu’à la grotte sous l’observatoire de l’Académie. Il profita de sa présence pour contrôler l’état des prophéties de la professeure Obscur. Il effaça ensuite les modifications physiques lancées par Patxi.

Après être sorti du coffre et du château, il se rendit au pavillon de quartz. Son désappointement se transforma en angoisse lorsque le trio se montra à l’entrée.

— Ils ne sont pas revenus ? Même pas un retour temporaire ?

— Non, répondit Noël.

Hercule consulta son Bottin de carrés magiques. Il était muet.

— J’y vais.

— Tu as besoin de moi ?

— J’y vais seul. J’ai bien peur de savoir pourquoi ils ne sont pas de retour.

— Pourquoi ?

— C’est compliqué.

Jacques ne put s’empêcher de commenter :

— Quand c’est compliqué, c’est une histoire sentimentale. C’est ce que mon père m’a expliqué. Il va te falloir un sacré coup de chance.

— Je crois…

Le garçon déposa sa valisette dans sa chambre et ne garda que son stéthoscope. Il se hâta de rejoindre l’infirmerie, déserte, fournit le mot de passe à Raoul 1ᵉʳ et fila à l’appartement des Beauxbâtons. Tout se déroula sans encombre jusqu’à l’armoire où l’Épouvantard était supposé se dissimuler. Ses amis pouvaient avoir rencontré toutes sortes de difficultés mais Sigrid avait pour ordre de ne pas les mettre en danger sans raison. Si une épreuve était jugée insurmontable, faute de renseignements ou d’idées pour l’affronter, la consigne était de rebrousser chemin. Le trajet de retour ne posait aucun problème sauf un : le Détraqueur. Si Laurine faisait face à une défaillance de son Patronus, elle mettait le groupe en perdition. L’Obscurus vivant à l’intérieur de Sigrid ne suffirait pas à intimider le Détraqueur sauf à prendre le dessus, amenant Victoire dans la lumière, avec la violence meurtrière inhérente au personnage.

L’armoire était inoccupée et le fond était ouvert. Selon toute vraisemblance, le monstre s’acharnait à passer le labyrinthe mouvant pour déboucher dans la salle des potions. Le garçon franchit l’encadrement et l’atmosphère se glaça d’un coup. Il tira sa baguette de cèdre, se concentra sur un souvenir précis et prononça, avec calme et détermination :

— Expecto Patronum.

La fumée blanche jaillit de l’extrémité de la création de Garrick. Elle s’arrondit en un bouclier sur lequel la créature cauchemardesque buta. La solidité du sort s’évanouit en un clin d’œil. Hercule se précipita et referma la porte de l’armoire d’un coup de pied.

— Il était temps ! Deux souvenirs réels, stables, sans note tragique. Mais il n’est pas assez durable.

Il s’empara du stéthoscope pour traverser le labyrinthe ne cessant de se faire et se défaire. Il parvint enfin dans un lieu inconnu où il découvrit ses amis, abattus.

— Hercule ! s’exclama Sigrid, se jetant la première à son cou.

Ils furent bientôt tous autour de lui, heureux et soulagés de le voir.

— Mais comment as-tu fait pour passer le Détraqueur ?

— J’ai réussi à produire un minuscule bouclier. Il a suffi pour le tenir en respect trois secondes avant de partir en fumée. Je ne suis pas certain de pouvoir réitérer l’exploit. C’était très faible. Mais comme le monstre n’est qu’un Épouvantard trafiqué, j’y suis parvenu.

— Comment va-t-on faire pour rentrer ? demanda Umbelina.

— Chaque chose en son temps. Avez-vous trouvé le testament ?

— Nous sommes allés au bout, commença Séraphin.

Il narra la totalité de leurs épreuves et dévoila le camée sur lequel une énigme était gravée. Hercule approuva l’hypothèse unanime selon laquelle le testament était, en fait, dissimulé dans le lac souterrain. Il en voulait pour preuve que les Quokkampes, découverts dans les eaux profondes, se définissaient comme des gardiens. Restait à connaître ce qui pouvait servir de monnaie d’échange pour obtenir d’eux, le testament. Quant à la dernière partie du message, elle serait utile une fois l’objet en mains. Le garçon les félicita pour cette aventure incroyable et pour leur participation active à tous.

— Hercule, par ma faute, nous sommes coincés depuis des heures. Je ne parviens plus à générer mon Patronus.

— Pourquoi, Laurine ? Voulez-vous… ?

Il l’invita à s’éloigner du groupe pour se confier et l’entraîna dans le couloir conduisant à la salle des miroirs volants.

— Dites-moi…

— Mon souvenir heureux est bâti sur… du vent. Ce n’est pas réel. C’est pour cela que ça ne marche plus.

— Vous faites erreur, Laurine. Ce que vous puisez, dans votre esprit, dans votre cœur, à chaque fois, s’appuie sur des faits qui ont eu lieu.

— Comment peux-tu l’affirmer ?

— Parce que je vous ai offert la baguette de châtaignier. Parce que vous m’avez sauvé de la noyade. Parce que je vous ai écoutée et consolée avant de vous vanter les vertus de notre eau thermale, dans le pavillon. Parce que je vous ai félicitée pour vos succès et encouragée face à vos échecs. Parce que j’ai perdu un pari et que j’ai accédé à votre demande, vous prendre dans mes bras. Ce sont des faits réels, Laurine, pas de l’imaginaire. Sommes-nous d’accord ?

— Oui, c’est vrai.

— Ensuite, à partir de toutes ces expériences, vous avez créé un souvenir continu. Il est si bénéfique, heureux que votre Patronus s’appuie dessus. Il n’y a aucune raison pour qu’il vous attriste. Si ?

Elle leva des yeux larmoyants, implorant de ne pas devoir se dévoiler.

— J’écoute ce que vos yeux me disent. Déception. Voilà le message que je lis dans vos larmes. En ce cas, sachez que tout le monde sera déçu. Il n’y aura aucune victoire pour prendre mon cœur. Souvenez-vous de la sphère rose. Oui, vous ne l’avez pas oubliée. Je le vois.

— Elle était…

— … détachée. Il n’y aura pas de place pour l’amour dans ma vie future. Vous l’avez vu. Mais vous luttez pour ne pas y croire. En vain. Lancez le sort. Maintenant.

Elle obéit et produisit sa ligne temporelle. Des sphères rose-orangées parsemaient son existence mais dans l’avenir, hormis la minuscule sphère rose sans lien, aux alentours des trente ans du sorcier, il n’y avait rien d’autre.

— Consultez-la, si vous y tenez mais si elle n’est pas reliée, c’est qu’il s’agit d’une histoire impossible, morte avant d’exister, d’une utopie ou d’un amour à sens unique. Quoi qu’il en soit, elle n’est pas attachée et rien ne semble changer ce fait. En revanche, regardez toutes ces sphères où l’amitié profonde, l’amour que j’ai pour chacun de mes amis, le bien que je leur souhaite, notez à quel point j’en suis riche. Vous êtes là, là et là ! ajouta-t-il en désignant des points lumineux.

Elle acquiesça mais confia ses craintes :

— Je comprends, Hercule. J’ai peur de ne pas réussir à le refaire.

— Bien que je n’aime pas prendre l’argent avec facilité, je parie dix Gallions que votre ratel sera hargneux dans moins de cinq minutes.

— Tu crois ?

— Voulez-vous parier ?

— Tu as l’air sûr de toi et de mes capacités. Bien plus que moi.

— Misez-vous ? Cela me démange de gagner !

— Entendu, je tiens le pari.

— Parfait ! Venez, suivez-moi !

Le duo rejoignit le groupe. Le Belge annonça :

— Je viens de parier dix Gallions que Laurine va réaliser son Patronus. Qui veut jouer ?

— Il ne sort pas. Depuis des heures, se lamenta Andrea.

— Un petit pari, cher transalpin ?

— Ouais, pourquoi pas ! Dix Gallions ? Vendu !

— Qui d’autre ? Shin ?

— Vous paraissez trop sûr de vous. Mais je vais être sportif et tenir le pari. Par amitié.

— Magnifique ! Sigrid ?

— Jamais de la vie ! Dans une minute, tu vas déclamer : c’est logique. Et ça va m’agacer de ne pas y avoir songé.

— C’est logique et ça va vous agacer. Je vous l’assure. Qui d’autre ? Personne ? Bien…

Il s’empara de la coupe marquée Felix Felicis et la tendit à Laurine.

— Buvez jusqu’à la lie, rigola-t-il.

— Nom d’un alambic ! lâcha Eugénie.

— C’est pas vrai ! grogna mademoiselle Vlaamel. Oh qu’il m’agace !

Laurine, le gosier saturé de potion de chance, produisit un ratel lumineux si vigoureux que le Détraqueur obéit au bouclier positif au doigt et à l’œil. Le groupe, tiré d’affaires, se retrouva vite hors de la cave aux voix, remontant dans l’escalier. Hercule riait de la facilité déconcertante avec laquelle il avait plumé ses camarades. Une fois parvenus au pavillon de quartz, les infortunés parieurs passèrent à la caisse avant de se consoler avec des pâtisseries et des friandises ramenées par le garçon. En dépit d’une pluie de questions sur ses activités, il resta muet et se contenta de sourire.

La réunion secrète, dans un lieu situé à proximité de la Place Cachée, ne rassemblait pas le nombre habituel de participants au visage masqué par l’effigie de Luc Millefeuille et ne se tenait pas au même endroit. Il n’y avait que trois protagonistes : une femme et deux hommes. La dame posa un sac assez lourd sur la table et le poussa jusqu’à leur interlocuteur. En attirant l’énorme bourse à lui, il ne put réprimer sa stupéfaction.

— Il y a beaucoup plus que 250 Gallions, là-dedans !

— Il y a le triple, dit-elle.

— Pourquoi ? Nous avons convenu de la somme pour que j’achève la cible. Il serait déjà mort, si vous m’aviez donné l’ordre de l’exécuter plus tôt. À quinze jours de sa sortie, alors qu’il récupère de son coma de plus en plus vite, c’est une perte de temps dangereuse.

— Vous allez devoir éliminer deux cibles au lieu d’une.

— Deux ? Qui vaut 1000 Gallions ?

— Un enfant qui sera sur place pendant une semaine. Hercule Van Betavende. Il est essentiel de profiter de sa sortie.

— Et les Aurors ? Il y en aura.

— Vous êtes médicomage. Vous êtes insoupçonnable. Gagnez sa confiance et supprimez-le. Éliminez-les tous les deux.

— Et ensuite ?

— Ensuite, un emploi vous attend dans un hôpital magique. Ailleurs. Loin d’ici. Dès que votre mission sera remplie, des amis sûrs vous remettront les 750 Gallions restants et vous feront quitter le pays pour une nation en froid avec la nôtre. Officiellement, vous serez rentré chez vous pour ouvrir un cabinet privé.

— D’accord.

— Avez-vous songé à la manière de les tuer ?

— J’avais déjà imaginé un plan pour me débarrasser de Beauxbâtons. Je peux en profiter pour l’appliquer au Belge.

— Parfait. Si vous échouez…

— Je rendrai les sommes.

L’homme assis à droite de la femme, silencieux depuis le début de l’entretien, coupa la parole d’un ton glacial :

— Non, vous rendrez l’âme. L’échec n’est pas envisageable.

— Je réussirai.

Il se leva en portant son fardeau. Il maudit le jour où il avait prêté allégeance aux suprémacistes. La vie de ses parents, coupables de vol, était en jeu.

Les membres de l’ordre Gerbera étaient rassemblés à l’étage de leur salle blanche. Bérénice avait été conviée : si l’ennemi suprémaciste désirait piocher des informations, il pouvait le faire dans le cerveau de Jacques, à condition de savoir quoi chercher. Alors, peu importe que Bérénice soit au courant de la quête et de l’aboutissement de celle-ci, après une longue série d’épreuves accessibles depuis un passage secret situé dans le logement des Beauxbâtons. Les deux Cracmols ignoraient par quel moyen l’Ordre récupérait le mot de passe hebdomadaire et comment ouvrir l’armoire d’Alfred.

Le camée passait de main en main et subissait des interrogatoires magiques stériles. À priori, ce bijou n’était pas envoûté. Il était fait d’or et d’ivoire, ce qui était déjà un gage de son ancienneté. Le profil sculpté était précis, délicat : l’œuvre d’un artiste. L’or était de qualité : au moins 18 carats.

— Aucune magie dans ce bijou, c’est aller un peu vite en besogne, contesta Hercule. Nos deux amis voyants sont muets à son sujet et c’est la marque d’une protection magique puissante. Ce seul détail me laisse imaginer qu’il constitue un véritable indice et non une fausse piste. La difficulté des épreuves est un point supplémentaire pour attester de l’authenticité de l’artefact. Enfin, la gravure aussi nébuleuse qu’une prophétie de la professeure Obscur, nous garantit des embûches pour atteindre le testament.

En observant une nouvelle fois le portrait gravé, Hercule eut une drôle de sensation. Il la chassa aussitôt.

— C’est ce que vous cherchez depuis le début ? dit Bérénice. Pour que l’école reste indépendante ?

— Si nous trouvons le testament Ballessaim, je prends les paris que les sages voteront une nouvelle coupe budgétaire. Elle sera initiée par Robert d’Arcy, qui se pose en leader suprémaciste sans la moindre gêne. Je me demande quel levier il trouvera pour que le ministre Picaillou accepte une amputation.

— Sigrid, tu as pensé à ramener un échantillon de la potion inconnue ?

— Oui, Noël. Tiens, fais-le passer à Hercule. Nous avons tous respiré et examiné cette potion. Nous avons été incapables de l’identifier.

La fiole passa entre les mains d’Eugénie qui la lança au Belge en lui disant :

— Attrape !

Le garçon capta la bouteille de justesse avant qu’elle ne se fracasse sur le sol de quartz.

— Oups ! s’excusa-t-elle.

— Imaginez un instant que ce soit une potion gazeuse qui se libère au contact d’un minéral.

— Le Gerbera serait mort ?

— Je crois.

Elle se mordit les lèvres, consciente d’être passée à deux doigts du drame. Le garçon déboucha le flacon, le renifla, examina la texture, la couleur absente hormis quelques pales reflets jaunes. Soudain livide, il referma la fiole avec précautions.

— Quoi ? fit mademoiselle Greengrass.

— C’est de la nitroglycérine. Douce odeur sucrée, quasi absence de couleur, densité proche de l’huile.

— Et ?

— Quoi ? Personne ne connaît Ascanio Sobrero ?

— C’est un Italien ! affirma Andrea.

— Pas seulement. Et Alfred Nobel, ça ne vous dit rien ?

— Il a créé un prix pour récompenser des scientifiques, c’est ça ?

— En effet, Sigrid mais c’est aussi l’inventeur de la dynamite, un mélange de nitroglycérine et de poudre à canon. L’explosif moldu le plus puissant.

— Tu veux dire que ce truc-là, c’est un explosif moldu ?

— Oui. Il est instable et sensible aux chocs. Ce que je ne m’explique pas, c’est comment il a pu se trouver dans un chaudron présent sous le domaine depuis six siècles.

— Ça veut peut-être dire que mon aïeul avait inventé une potion explosive. Ou alors, qu’il a raté le tonique Médébaf, qu’on a fabriqué en début d’année ?

— En effet, Séraphin. Si l’un d’entre vous l’avait bue, il aurait explosé au premier heurt. En étant percuté par un miroir volant, par exemple.

— Par Flamel ! J’ai failli nous faire exploser !

— Oui, Eugénie.

— Je… j’ai agi sans conscience du danger.

— Vous n’êtes pas la seule. Laurine en a fait autant et plusieurs fois.

Face à la mine interrogative de la jeune fille, le Belge narra ce qu’il savait depuis leur première confrontation avec le soi-disant Épouvantard trafiqué. La connexion entre un ancêtre des Delacour et les Aurors anglais, la construction plus récente de l’armoire par l’entreprise sorcière et l’introduction d’un authentique Détraqueur dans le sous-sol du domaine. Laurine faillit s’évanouir de terreur puis fustigea Hercule. Elle se rendit ensuite compte qu’il avait eu raison de dissimuler la vérité pour préserver sa fragile confiance en elle.

— Si j’avais connu la véritable nature de la bête, j’aurais été terrifiée, paralysée.

— Je vous crois.

— Nous n’aurions même pas progressé.

— En effet.

— Il y a quand même un détail bizarre, Hercule.

— Lequel, Umbelina ?

— Pourquoi un Delacour aurait-il pris tous ces risques pour renforcer la protection, relever le niveau de difficulté d’accès au bijou ?

— Parce que cet homme-là, un Auror et non un artisan du bois, avait épousé une Cracmol. Vous devinez la suite ?

Séraphin osa émettre une hypothèse :

— Une Ballessaim.

— Tout à fait ! Au cours des siècles, à travers des complicités internes, les aïeux de Séraphin ont ajouté des difficultés pour être certains que les Beauxbâtons ne trouvent jamais le testament pour le détruire. Simplement, avec Alfred, le père d’Eugénie, la donne a changé. Notre docteur a l’esprit ouvert sur le monde moldu, les né-Moldus ou Sangs-Mêlés, contrairement au reste de sa famille. La loi Picaillou est arrivée à point nommé pour remettre la bêtise du dogme suprémaciste au premier plan.

— Quand est-ce qu’on poursuit l’exploration du lac ? s’impatienta Andrea.

— Pas aujourd’hui, mon ami, décida Hercule. Samedi après-midi, Umbelina, Ysandre et moi partons à l’hôpital Bonpied pour notre semaine de stage. La plongée n’aura lieu que dans quinze jours. D’ici là, il faut trouver ce que l’on peut offrir aux Quokkampes.

— Des poissons ou des algues ? suggéra Jacques. Ils n’ont peut-être pas beaucoup de nourriture.

— Ils ne m’en ont pas offert. Ils ne m’ont fait aucun cadeau.

— C’est immatériel.

— Je pense comme vous, Katarina. C’est ce qui complique l’affaire. Je dois repasser notre échange en boucle, analyser chaque terme employé pour deviner le cadeau qu’ils m’auraient fait et résoudre l’énigme. Si, par hasard, l’un de vous trouve la solution, qu’il ne prononce pas un seul mot mais se contente de l’écrire.

— C’est à cause de moi ?

— Non, Bérénice. C’est le Sondeur. L’âme de ce château entend tout et répond à toutes les questions, sans distinction d’appartenance à un clan, un ordre. Le Sondeur est… d’une innocence à toute épreuve qui peut coûter cher, avoir des répercussions sur les élèves. C’est sa nature et nous devons composer avec.

— Dites… vous n’avez pas faim ?

— Eugénie, vous avez englouti des friandises, des pâtisseries et vous êtes encore affamée ?

— C’est l’heure, Hercule. Il est 19h00.

— Alors, mettons-nous en route. Rien n’est pire qu’une Eugénie ronchonnant, décida le Belge en la titillant.

La troupe, baguette à la main, traversa le nord du domaine en l’absence de toute surveillance lonicérienne. Le danger semblait écarté et le 1ᵉʳ avril s’achevait sans mauvaise blague ou surprise. La paix fut de courte durée. Rosier et sa garde rapprochée faisaient barrage à l’entrée, sans dépasser les limites du château.

— Toi ! La nouvelle honte de l’Académie ! apostropha le gominé dont les cheveux paraissaient subir un maléfice de glu perpétuelle. Toi, la Cracmol, viens ici et dis-moi ce que les autres ont fait de leur journée.

D’ordinaire apeurée, la fillette mit la main sur sa gourde et avala une gorgée de Repulsa sélective. Puis, elle avança vers le groupe menaçant. Ce dernier recula pour ne pas subir de dévastatrices nausées suivies de vomissements spectaculaires.

— Tu vas avouer, sale monstre !

— Eh bien, aujourd’hui…

Le fronton de l’école rougeoya et l’écharpe jaune de Bérénice blanchit. Un gerbera se substitua à l’ortie cousue au col de sa cape. Elle poursuivit :

— Nous avons gardé le pavillon pour nous assurer qu’aucun intrus ne tenterait de s’y introduire. Nous avons fait nos devoirs pour être les meilleurs de notre classe. Nous avons ce genre de préoccupation. Jacques m’a fait réviser les plantes, Noël les potions. Quant à révéler l’activité des autres membres de mon ordre, je n’y suis pas tenue.

Rosier leva sa baguette.

— Espèce de sale sang…

— Dors ! cria Jacques en lui expédiant une fléchette enduite de Morphos.

L’imprudent Urticant chut. De Valmy le vengea en lançant un sort de Stupefixion sur Jacques. Il n’eut aucun effet, hormis déclencher le rire du fils Boulanger.

Au petit-déjeuner du 2 avril, la directrice ne cachait pas son soulagement de découvrir que tous les élèves étaient indemnes et que, mieux, l’infirmerie était vide. Dans le domaine, au château, rien ne semblait en désordre, comme si tout le monde avait fait preuve d’exemplarité. C’était trop parfait pour être honnête.

— C’est calme, ce matin. Elvira ?

— Je trouve aussi, Agathe. Ils ont tous l’air normaux, éveillés, en forme. Ils discutent gentiment. Rosier fait une tête de six pieds de long, ce qui signifie qu’il n’a pas pu maltraiter des élèves à sa guise.

— Pour ne rien vous cacher, avec Rose, nous pensions que l’infirmerie serait garnie. Accident de balai, de Quidditch sous le dôme protecteur, ce genre de blessures. Même pas une transformation ratée, les conséquences d’une potion frelatée. Aucun changement.

— Si vous n’avez noté aucun bouleversement, c’est qu’il vous faut des lorgnons, ironisa Dune.

— Qu’avez-vous détecté ? fit Agathe, intriguée.

— L’ordre Urtica a perdu un élève.

— Quoi ? s’exclama la référente des jaunes, scrutant la salle ainsi que les miroirs.

— Ne cherchez pas, elle est dans mon ordre.

Les regards se tournèrent vers la table élargie du Gerbera. Bérénice Feuillade tournait le dos à la tablée professorale. Les enseignants avaient tout loisir d’observer sa cape, posée sur le dossier de sa chaise avec soin et son écharpe blanche, pliée en quatre, ajoutée par-dessus.

— Le Sondeur l’a transférée ! Il a dû se passer un événement significatif pour en arriver à une telle extrémité.

— Les enfants du Gerbera ont peut-être plaidé sa cause, Agathe ? Bizarre… Je n’ai rien vu dans mes rêves. Claire ?

— Avant-hier, j’ai eu une prédiction, sans rapport avec l’élève ou le Gerbera. C’était très abscons et pouvait s’appliquer à des dizaines de sujets.

— Que disait-elle ? demanda Agathe.

— Quelque chose comme… euh… oui, c’est ça : « La voie de la terre cède sa place à celle de l’eau. »

— Rien d’autre ?

— Non.

La directrice, se trouvant fort peu avancée, décida de consulter son recueil de poésie sitôt le premier repas de la journée pris. Il ne lui révéla qu’un prénom : Hercule.

À midi, elle se présenta au laboratoire d’Ambroisine, le visage fermé, les lèvres pincées et la démarche nerveuse. Elle chercha dans la salle et aboya d’un ton sec :

— Hercule ! Dans mon bureau ! Tout de suite !

Le garçon, penaud, se pressa sous les regards inquiets de ses amis et amusés, réjouis du clan Rosier. Le Belge avait commis un acte illégal durant la journée sans adulte et une nuit ou deux au cachot ne lui ferait pas de mal. C’était toujours ça d’envoyé au Gerbera.

À peine engagé dans l’escalier menant au hall d’entrée, Agathe se retourna et adressa un clin d’œil complice au garçon. Puis, elle désigna les murs et ses oreilles. Le Belge comprit aussitôt l’allusion et suivit la femme en silence.

Dans le bureau directorial, elle poursuivit avec le même style intransigeant.

— Assieds-toi.

Il obéit. Elle lui tendit un morceau de parchemin sur lequel elle avait noté le prénom du garçon. Elle lui demanda de prendre une plume.

— Que dois-je faire, Madame ?

— Copier avec le style d’écriture en trois dimensions : « Je ne dois pas quitter l’Académie le jour du 1ᵉʳ avril »

— Combien de fois ?

— Autant de fois que je le jugerai nécessaire.

— Puis-je savoir comment vous l’avez appris ?

— Mon recueil de poésie. Contre la voyance, il est vain de lutter. Au travail !

Elle rédigea sur le parchemin jumelé :

« Comment Bérénice a-t-elle fait pour changer d’ordre ? »

Il répondit par écrit :

« Rosier a tenté de lui tirer les vers de nez et le Sondeur est intervenu. Alors, de rage, Rosier a voulu lui lancer un sort. Jacques l’a endormi avec du Morphos, grâce à un artefact non magique inventé par lui et Sigrid. De Valmy s’en est mêlé et a lancé un Stupefix sur Jacques. »

« Par Flamel ! De Valmy commence à me courir sur le haricot ! »

« Jacques n’a rien eu. »

« Comment cela ? »

« Sans rien dire, il avait enfilé le haut du costume d’exploration sous-marine que nous avons tous mis au point, à partir d’un exercice entrepris avec madame Dunne, en janvier. Il a été amélioré et possède de nombreuses protections magiques. »

« C’est astucieux. »

— J’ai écrit une ligne.

— Continue.

— Bien, Madame.

« Nous avons exploré une partie souterraine du domaine. Un lieu rempli d’épreuves dangereuses. Nous avons mis la main sur un bijou comportant une énigme. L’objet est incontestablement l’œuvre d’Ambelion. Nous n’avons pas encore résolu le message, mais nous savons qu’il conduit au lac souterrain où le professeur Alinea réunissait les suprémacistes. »

« La voie de la terre cède la place à celle de l’eau. »

« Je vous demande pardon ? »

« Une prophétie incomprise de Claire. Elle devient beaucoup plus lumineuse. »

« En effet. Ce lac possède des gardiens. Je suis entré en contact avec eux. »

« Des gardiens ? Doués de raison ? »

« Une grande intelligence. Je vais devoir accomplir un troc avec eux. Pour l’instant, j’ignore quoi offrir. L’énigme est très succincte et nous ne possédons aucun indice supplémentaire. Je replonge dans quinze jours. Nous sommes près du but. »

— Encore une autre ligne, s’il te plaît.

— Oui, Madame.

« Dès mon retour de stage, j’explore le lac et je revois les Quokkampes. Il s’agit du nom que j’ai donné à cette espèce. »

« À propos du stage… »

« Oui ? »

« Iras-tu rendre visite au docteur Beauxbâtons ? »

« Absolument. »

« J’espère que vous allez vite trouver le testament. Parce que… cela va… »

Elle inspira et retint ses larmes. Hercule détecta un problème de taille. Elle reprit l’écriture.

« Le professeur Dégivré a trouvé une anomalie chez Alfred. C’est… compliqué… »

« Sa vie est-elle en danger ? »

Elle n’eut pas la force de répondre à la question et versa des larmes. Elle lui ordonna de garder le silence à ce sujet.

— C’est bon pour cette fois-ci ! Que je ne te reprenne plus à sortir de l’Académie ! D’ailleurs, comment y es-tu parvenu ?

— Vous n’aviez pas fermé toutes les portes, Madame.

— File de là, petit insolent !

— Oui, Madame.

Hercule sortit et demeura prostré plusieurs minutes dans le couloir, repassant la dernière phrase d’Agathe en boucle, dans son esprit. Alfred se mourrait ? Non, il n’en était pas question ! Jamais !



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