Beauxbâtons - La dernière chance

Chapitre 49 : Sortilège 49 : panique en plein ciel

8410 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 10/10/2026 13:55

Hercule rejoignit son amie. Il fut tenté de masquer son inquiétude de ne pas l’avoir vue de la journée mais c’eût été oublier les recommandations d’Adeline. Affirmer que les membres de l’ordre étaient soucieux à table lorsque mademoiselle Greengrass n’avait pas montré sa frimousse, c’eût été la vérité mais une manière de ne pas s’inquiéter au-delà du rôle de porte-parole du groupe. Alors, Hercule ne tourna pas autour du pot et lui dit :

— Où étiez-vous ? J’étais mort d’inquiétude. J’ai même imaginé que vous aviez été victime de la bande de Rosier !

— Je m’étais évadée par le système de Transportation.

— C’est vrai ? Comment avez-vous fait ? En vous servant de la baguette-stylo ?

— Mais non, je blague ! Par contre, pas bête, dis donc, ton idée de baguette-stylo…

— Pas en dehors des murs du château…

— Ah oui ! C’est vrai ! Pfff ! Bon, amène-toi ! J’ai préparé une surprise.

— Pour moi ?

— Non, pour le ministre de la Magie.

— Ah…

— Mais oui, pour toi ! Mais qu’est-ce que tu as ? On dirait que tu viens de passer deux heures avec Elvira à réviser les sortilèges de CHASSE-Magus.

— Vous n’êtes pas loin de la vérité.

— Ah bon ?

— Je vous raconterai. Où va-t-on ?

— Derrière le pavillon.

— Il n’y a rien derr…

À l’instar de la surprise concoctée par le garçon derrière l’atelier Delacour, Eugénie avait entrepris une construction éphémère entre le mur du pavillon et le portail nord du domaine. Un igloo ! Des bandes de tissus bleus et verts, scintillants, avaient été nouées au bout de tiges de bois.

— C’est une aurore boréale.

— C’est très beau.

— J’ai trouvé le sortilège pour en faire une vraie mais ce n’était pas possible de le lancer depuis la salle blanche. Viens ! On entre par le tunnel, à quatre pattes. Ça ne craint rien, j’ai mis des tapis. Suis-moi.

Le garçon s’agenouilla et la suivit à l’intérieur. L’igloo faisait à peine deux mètres de diamètre, mais elle avait dû en suer pour fabriquer et faire tenir toutes les briques de neige tassée. Elle avait installé un Feu Éternel et avait utilisé des encres colorées pour donner l’impression que l’aurore boréale était visible à travers les parois de l’habitation. Au sol, sur la neige, elle avait disposé une dizaine de tapis en laine pour les isoler du froid. Elle s’assit face à lui, en tailleur et annonça :

— Je vais te préparer à la cérémonie de parrainage de Qaumat, le fils de Maïkan. Je suis allée chez Johannes. Il avait lu un ouvrage sur les coutumes inuites, les rites de changement d’âge de l’enfant. J’ai pris des notes et j’ai fait au mieux. Il faut ta baguette traductrice.

Hercule l’éjecta. Eugénie fouilla dans un sac et en retira un vieux poupon brun, aux traits jaunis par le temps. Elle le déposa entre eux avec précautions.

— C’est le bébé. C’est celui que j’avais quand j’étais petite.

— Il est mignon. Vous le conserviez dans votre chambre ?

— Oui. Je l’ai récupéré l’année dernière. Allez ! Je commence. L’enfant sera posé devant toi, sur des fourrures. Ensuite…

Elle enflamma une bougie et la déposa près du nourrisson. Elle ajouta un bol d’eau, une plume et un sachet de terre. Elle s’empara d’une autre plume, la trempa dans l’encre noire et dessina quatre runes sur le front de l’enfant. Elle commença par Othala – ᛟ –, associée à la terre, symbole de la famille et de l’enracinement. Elle ajouta Laguz – ᛚ – pour l’eau, attachée au rêve et à l’intuition. Elle esquissa Wunjo – ᚹ –, pour l’air, évoquant la joie, l’harmonie et l’équilibre mental. Elle termina avec Sowilo – ᛊ –, reliée au feu, incarnant le succès, l’énergie solaire.

— Une rune par élément. L’héritage viking.

— Oui. Maintenant que l’enfant est prêt, il y a le rituel proprement dit. Tu déposes un cristal sur le cœur du bébé et tu poses tes mains par-dessus.

— Et ma baguette ?

— Pas encore. Tu vas prononcer un mot en inuit mais ce qui est fou, c’est que le nom de l’enfant, c’est aussi le sortilège. On appelle sa propre lumière, celle qui nous guide, à l’intérieur et on la transmet au bébé. Le cristal va alors conserver cette teinte. Le filleul portera les deux cristaux comme une amulette, toute sa vie. Vas-y, pose tes mains.

Le garçon prononça Qaumat, lumières. Une lueur bleu foncé se dégagea de ses mains. Lorsqu’il les retira, le cristal ressemblait à un saphir.

— L’aura du discernement, de la concentration.

— Étonnant, n’est-ce pas ?

— Stupéfiant. L’enfant a reçu la magie, la guidance, mais il ne doit pas oublier qu’il possède cinq sens humains. Les Inuits ne désirent pas se couper du monde. Ils veulent ressentir avec leurs sens, au plus profond d’eux. À présent, prends ta baguette. Lorsque tu l’utiliseras, tu devras prononcer cinq phrases. Une par sens. Tu leur associeras une action. Pour le premier sens, la vue, tu pourras par exemple lancer des étincelles colorées. Au Canada, près du pôle Nord, je ne pense pas que le ministère viendra te le reprocher.

— C’est certain, d’autant plus que je serai en compagnie de Max.

— C’est vrai. Moi, j’ai pris de la poudre dorée. J’en prends une pincée et je saupoudre au-dessus de la flamme de la bougie.

— Quelle est la phrase à traduire ?

— Qaumat, tu ne vois pas, tu regardes avec émerveillement.

Il répéta la phrase.

— Ensuite… Qaumat, tu n’entends pas, tu écoutes avec bienveillance.

Elle chanta d’une voix si cristalline qu’il en resta bouche bée alors que le scintillement de la poudre dorée tardait à s’estomper.

— Qaumat, tu ne sens pas, tu inspires avec discernement.

Elle lui fit respirer des pétales de fleurs frais, ramassés le jour même dans le degré 140 du Sondeur. Ses cellules olfactives furent enivrées.

— Qaumat, tu ne goûtes pas, tu savoures avec gourmandise.

Elle trempa un morceau de pain dans un œuf à la coque sur lequel elle avait râpé de la truffe, trouvée au pied d’un chêne du domaine, à la rentrée, lorsqu’elle écumait les floraisons et qu’elle distillait sans arrêt. La bouchée savoureuse, onctueuse, fut à deux doigts de lui procurer l’extase. Il devait faire découvrir cette saveur à son filleul. C’était si exquis qu’il ferma les yeux pour savourer. C’est alors que le parfum familier se faufila dans ses narines. L’odeur des cheveux bouclés d’Eugénie qui s’était rapprochée pour prononcer et lui demander de traduire la dernière phrase :

— Qaumat, tu ne touches pas, tu effleures avec ton cœur.

Il traduisit à l’instant où il sentit un baiser sur sa joue. Pas une bise comme Eugénie aimait en claquer à tout-va sur ses amies comme sur les garçons, se fichant pas mal du qu’en dira-t-on. C’était doux, tendre, intentionnel et pour rien au monde, il aurait voulu que cela prenne fin. Il bougea la tête, imperceptiblement, pour sentir le soyeux de sa chevelure. Elle accompagna le mouvement. Leurs nez se frôlèrent. Elle murmura :

— C’est le kunik, le salut des Inuits. Nez contre joue. Cela permet de ressentir l’autre.

— C’est une coutume que vous expliquez avec une délicatesse… exquise.

Leurs fronts se firent face et entrèrent en contact. Ils ouvrirent les yeux au même moment. Hercule crut que la magie allait s’estomper, qu’il serait paralysé, incapable de soutenir le regard de son amie. Il perçut sa respiration haletante et calqua la sienne sur son rythme effréné. Une larme glissa sur sa joue et elle la recueillit du bout des doigts. Il s’empara de la main d’Eugénie et se mit à pleurer, sans pouvoir s’arrêter, ni comprendre ce qui lui arrivait. Elle sourit et le taquina :

— C’est une cérémonie inuite, pas un baptême Moldu. Inutile d’inonder l’enfant.

— J’en prends note. Je suis…

— Non. Pas le mot désolé. Surtout pas ! Ah non ! Tu me fais le plus beau cadeau, avec tes larmes de bonheur, de libération. Ne sois pas navré. Sois-en-fier.

— D’accord. Merci pour tout. Vous êtes… adorable.

— J’espère bien.

— Irremplaçable.

— Quoi d’autre, encore ?

— Étonnante. Je ne me lasserai jamais de votre imaginaire fertile.

— Tu ne t’attendais pas à ça, hein ? Tu pensais que j’allais commettre une folie comme du ski joëring derrière les Abraxans.

— Sans mentir, je pensais que vous aviez trouvé un moyen de vous rendre à Bourg-Enchanteur.

— Je dois étudier la question. Pourquoi devoir attendre d’avoir 14 ans pour se rendre au sous-sol ? Ça me casse les arpions !

La réflexion le fit sourire. Soudain, il se rendit compte qu’il tenait toujours la main d’Eugénie et fut tenté de s’en séparer, de reprendre le contrôle. Elle anticipa son mouvement et changea de position, se collant à lui, épaule contre épaule.

— Avez-vous froid ?

— Un peu. Carrément, oui. Comment ils font pour vivre dans des trucs pareils ? C’est trop bas de plafond pour accrocher un hamac.

— Je ne suis pas sûr que ce soit conçu pour. Mettez-vous sous ma cape.

— Merci, répondit-elle en se blottissant. Raconte-moi ta leçon avec Agathe. Qu’est-ce que tu as appris ?

Il commença par rectifier en indiquant l’identité de son enseignante particulière. Il n’omit pas un seul détail et insista sur sa maîtrise du Fulguracrucio qui se rappelait encore à lui. Eugénie l’écouta sans l’interrompre, jusqu’à ce qu’il se rende compte qu’elle s’était endormie. Il affronta la froidure, les membres ankylosés, les frissons. Il posa son menton sur la tête de son amie et respira le parfum du bonheur.

Les jours suivant la cérémonie de parrainage inuite, Eugénie et Hercule s’adressèrent peu la parole. Dès que leurs regards se croisaient, c’était à celui qui rougirait le plus. Eugénie conserva le cristal bleui par le garçon sur elle, en pendentif. Quant à son camarade, il se réfugia souvent dans l’igloo pour y jeter des idées sur parchemin, craignant par-dessus tout l’exercice réclamé par Adeline. Dès qu’il bloquait, victime du syndrome de la page blanche, il reprenait les croquis détaillés de son costume d’exploration et faisait des calculs. Grâce au courrier de l’entreprise Bréguet, il avait obtenu des adresses d’intermédiaires sorciers négociant des matières premières. Monsieur Branchiflore était en mesure de lui fournir 100 grammes de poudre d’osmium extraite de Lamina mais à un tarif en rapport avec la rareté du produit.

Le garçon n’avait pas le choix. Il produisait de nouvelles baguettes magiques pour Delacour. Il s’interdisait juste de faire usage de la griffe de Nundu dont la moitié servirait pour Repulsa Maxima, entamée par Noël.

Dès que le Belge fermait les yeux, il revoyait l’initiation et s’arrêtait sur les moments forts. Il était très perturbé et son attention en classe vacillait parfois. Elle fluctuait d’autant plus qu’il attendait avec impatience la sortie chez Paxti, prévue le 20 février, si les conditions hivernales catastrophiques permettaient l’envol du carrosse. Il désirait revoir le tendre fermier, Errebelde et toutes les créatures dans le paisible sanctuaire.

Deux jours auparavant, le mercredi matin, les élèves de troisième année crurent que le professeur Dadé ne ferait jamais cours. En effet, l’infirmerie ne cessait de se remplir depuis la veille où une explosion avait eu lieu dans le laboratoire de potions, blessant une demi-douzaine d’élèves au rang desquels figuraient Rostang de Hautefeuille, Rosier, de Valmy, Farges-Lacaze et de Luca Rosso. Le concierge avait mené l’enquête mais sa conclusion avait abouti à un geste malheureux du leader des suprémacistes. Rosier avait décuplé la quantité d’un ingrédient très volatile, ajouté dans son chaudron.

Durant l’entraînement de Quidditch, c’est Jean Laplace qui fit une chute spectaculaire et qui rejoignit les éclopés entassés dans le dortoir de l’infirmerie. Cet incident rarissime mit la puce à l’oreille du Belge. Il se rendit dans le laboratoire après l’entraînement au lieu de se rendre à la ménagerie. Eugénie se chargea d’assister Bianca tandis que Sigrid se joignait au garçon pour examiner le royaume d’Ambroisine Fordecafé.

La pièce du sous-sol avait été remise en état par la professeure, aidée de Sébastien et de deux elfes de maison. Tandis que le garçon furetait autour de la paillasse sur laquelle des marques subsistaient, Sigrid le questionna :

— Que cherches-tu ?

— Je l’ignore. Un détail choquant ou un indice.

— À propos de quoi ?

— Nous avons six suprémacistes de premier plan à l’infirmerie. Selon monsieur Grossel, l’erreur est venue de Rosier, bousculé par de Luca Rosso. Une maladresse.

Il brandit sa loupe magique et examina la faïence sur le mur faisant un angle droit avec la paillasse.

— Regardez.

— Quoi ?

— Ces fissures. Bien que les carreaux soient collés, la violence de l’explosion les a fendus.

— C’est normal que les elfes de maison aient raté ce détail.

— Ce n’est pas le souci. Le récipient se trouvait ici, à 50 centimètres du mur et à 20 du bord de la paillasse. On remarque la forme circulaire du chaudron, lorsqu’il a été éventré par la déflagration. Voyez-vous ?

— Oui.

Hercule déplia son chaudron dont les dimensions étaient identiques. Il se positionna comme s’il souhaitait verser le produit incriminé dans le mélange en cours de cuisson.

— Remarquez bien ! J’incline mon bocal imaginaire en prenant un peu de recul, pour ne pas avoir le visage exposé, comme nous l’a enseigné la professeure. Je tends le bras. Je suis à environ 50 centimètres du chaudron. Je verse. Boum ! Des carreaux plaqués contre de la roche sont fendus et à égale distance, ma poitrine ne récolte que des brûlures superficielles ? En toute logique, ma cage thoracique aurait dû voler en éclats. Observez le plafond situé à 180 centimètres de la paillasse. On note quelques traces de brûlure résiduelle mais pas de dégâts majeurs. Je me place maintenant à 180 centimètres du chaudron pour ne pas risquer davantage que des brûlures au premier degré.

— Tu ne peux plus verser quoi que ce soit dans le chaudron.

— Exact ! Maintenant, déplaçons tout ce qui se trouve sur la paillasse.

— Tout ? Les tubes, les cuillères, les instruments de mesure ?

— Tout. Cherchez un bout de tissu calciné.

Le duo s’employa à tout inspecter, jusqu’à ce qu’un morceau d’étoffe jaune, noirci, soit découvert par la jeune fille sous une pile de manuels de première année.

— Ça ?

— Oui ! Bravo !

Il saisit le reste de tissu de deux centimètres carrés avec une pincette et racla la surface. Une poudre blanche fut récoltée sur la pointe du couteau employé.

— Du chlorure d’argent.

— Il y a des tas d’onguents ou de potions qui en contiennent. La pommade Veruca, par exemple. À forte dose, c’est toxique mais pas explosif.

— Ajoutez-y une dizaine de fourmis rouges pressées.

— Oui… Euh… La potion Reducta ! On dit que des sorciers amérindiens l’utilisent pour réduire la tête de leurs ennemis.

— Quels ingrédients contient-elle ?

— Pas mal de choses.

— Dont de l’alumine. Poudre de plus en plus remplacée par l’aluminium, plus pur, débarrassé de ses oxydes. Que doit-on faire lorsqu’on met en contact l’aluminium et le chlorure d’argent ?

— Attends… Je sais… Il faut… mettre beaucoup d’aluminium et seulement un peu de chlorure. Sinon…

— Ça explose. Voilà comment je vois les événements : hier soir, Rosier et de Luca Rosso, tous deux très bons potionnistes, préparent la potion Reducta, au programme de cinquième année. Leur motif ? Fabriquer un breuvage d’un niveau supérieur, comme demandé par la professeure. Les protagonistes se tiennent à deux mètres. Rosier termine la mixture, glisse une bonne portion de chlorure d’argent dans un petit sac jaune, le ficelle et vise le chaudron. Il le jette ou l’envoie avec un sortilège de lévitation, le liquide imbibe le sac, les proportions inversées provoquent une explosion.

— Pourquoi ?

— J’ai une idée sur la raison. Vous allez la deviner.

— Pourquoi ne pas avoir impliqué Laplace, mardi soir ? Et les suprémacistes des autres niveaux, comme d’Arcy, de Ferluc ?

— D’abord, il était impossible de regrouper un grand nombre d’élèves en face de la paillasse. Ensuite, il fallait répartir les blessés sur plusieurs événements. Enfin, cela ne concernait que les étudiants de troisième année.

— Il y aura d’autres blessures ?

— Oui. Le pic sera atteint vendredi, à midi.

— La sortie chez Patxi ? Oh… Je pensais que Rosier jouerait les malfaisants chez le fermier, mais il a une autre carte à jouer. Bien meilleure.

— Je vois que tout s’éclaire dans votre esprit. Si vous le permettez, je vais de ce pas exposer nos découvertes à la directrice.

Hercule et Sigrid mirent aussitôt le plan à exécution. Le garçon s’isola ensuite au pavillon de quartz, prit de l’encre, une plume affûtée et ouvrit son recueil de carrés magiques.

Le jeudi débutait toujours par l’histoire de la magie, enseignée par monsieur Perlenjoie. Le jeune professeur décrivait l’âge sombre de l’Académie, contrainte de quitter le site initial face au danger lorsque Roland Clervois, un Belge plus doué au Quidditch comme batteur que comme sorcier, fut pris d’une quinte de toux. Incapable d’y mettre un terme, il commença à se sentir mal et à éprouver des difficultés pour déglutir et respirer.

— Ça y est ! murmura Hercule à Sigrid, assise à ses côtés. « L’épidémie » débute.

— Quelle épidémie ?

— Aussi surprenant que cela paraisse, on dirait une Glairustule.

— Ce n’est pas une maladie qui ne touche que les personnes âgées ?

— Si. Mais les suprémacistes ont dû se procurer une variante juvénile. Une innovation.

— Cela signifie que des médicomages partagent leurs théories.

— Vous en doutiez encore ? L’un d’eux a plongé le docteur Beauxbâtons dans le coma. Hum… Roland Clervois… Je le prenais pour un modéré. Cela fait mal de voir un compatriote basculer dans le camp de la haine.

Le garçon s’écroula. Ce fut ensuite au tour de Bruno Campari de se mettre à tousser. Edmond dépêcha Umbelina à l’infirmerie tandis qu’il maintenait la tête de Clervois en arrière, bouche ouverte. La gorge obstruée par des pustules ne tromperait pas le docteur Dadé.

— Sur qui pariez-vous, Sigrid ?

— Je mise sur René Lebrun. Et toi ?

— Hum… Jacqueline Esteves.

— Elle ? Tu es sûr ?

La phase d’étouffement de Campari débuta à l’instant où le docteur Dadé s’introduisait dans la classe. Son diagnostic fut rapide : l’examen de la gorge levait toute ambiguïté pour nommer la maladie. Dès que René Lebrun toussota, il se précipita pour éclairer le palais du patient à l’aide d’un Lumos. Elle s’obstruait.

— Gagné, jubila la fille.

— Bravo ! C’est idiot de ma part : j’aurais dû mémoriser l’ordre dans lequel les élèves ont absorbé leur fiole de liquide jaune, au petit déjeuner.

— C’est contagieux ?

— Je ne pense pas. Et c’est logique ! Ils veulent rassembler tous leurs ennemis dans le carrosse, demain. Qu’il ne manque aucun de nous. La contamination est digestive. Dans trois jours, ils seront sur pieds. Le docteur Dadé va devoir les évacuer par la cheminée, un par un.

— Combien, en tout ?

— Je pense que sur 90 élèves, il y aura 25 à 30 suprémacistes.

Hercule sous-estima l’ampleur du mal car à l’issue de la matinée, c’est 55 étudiants qui furent hors service, en comptant les accidents des jours précédents. À ce chiffre s’ajoutèrent quatre disparitions au moment d’embarquer, absence expliquée quelques heures plus tard lorsqu’Elvira, vérifiant la salle blanche, découvrit le quatuor mutuellement pétrifié. À 13h00, seuls 32 élèves au-dessus de tout soupçon embarquèrent dans la calèche, accompagnés par Wilfried Laflèche, sur son balai, Ursula Waldmeister à la place de cochère et Claire Obscur, confinée à l’intérieur. Le camp des modérés et des progressistes se racornissait.

Le décollage faillit ne jamais avoir lieu. L’attelage patinait, déviait de la piste déneigée verglaçant fur et à mesure que le temps s’écoulait. Les flocons tombaient avec modération et le vent ne soufflait pas au-delà de 20 kilomètres à l’heure. À la seconde tentative, Ursula réussit à faire décoller le carrosse et prit la direction de la ferme de Patxi. À l’intérieur, chauffé, douillet, les discussions tournaient surtout autour de l’effroyable épidémie de Glairustule. L’inquiétude se lisait sur les visages. Claire, l’unique enseignante confinée, ne pipait pas un mot. Le visage collé contre une fenêtre, elle surveillait l’extérieur, redoutant une attaque imminente.

Hercule souhaitait rompre le silence et rassurer le tiers des effectifs à bord lorsque Shin le retint par le bras.

— Que se passe-t-il ?

— Vous étiez sur le point de témoigner du manège des suprémacistes, ce matin, au petit-déjeuner.

— En effet. Regardez Valentine. D’ordinaire si enjouée, elle se tient en retrait comme si elle craignait la contagion. Je dois leur dire qu’il n’y a rien à redouter.

— Mes pétales de fleurs me disent de différer cette annonce.

— À quand ?

— Au retour.

— Pourquoi ? Il… en reste ? murmura le Belge. Qui ?

— Je ne l’ai pas vu.

— J’étais persuadé que Jacqueline Esteves avait rejoint ces adorateurs du Sang-Pur.

— Elle s’est assise à côté de Viviane Castelmur, d’Aloysia. Ces deux-là ne font jamais parler d’elles.

— N’empêche que je réponds de Valentine.

— C’est vrai qu’avec les tortures infligées par Rosier et sa bande, elle fait un très mauvais candidat à la bascule.

— Je vais l’inviter à nous rejoindre.

Le Belge joignit le geste à la parole. La petite Suissesse changea de visage et se détendit en le voyant s’approcher.

— Tout va bien, Valentine ?

— J’espère.

— Pourquoi ?

— À cause de l’épidémie. J’espère que je n’ai rien attrapé.

— Vous me faites confiance ?

— À toi, oui. Toujours.

— Bien. Je vous affirme, preuve à l’appui, que vous n’avez pas à craindre de contagion. Ce variant de Glairustule ne se transmet pas, murmura-t-il. Vous pouvez vous asseoir en notre compagnie, si vous le souhaitez.

— Il ne se transmet pas ? Pourquoi tu ne le dis pas à tout le monde ?

La réponse s’imposa dans son esprit.

— Oh… Il y a des espions de Rosier…

— Déduction logique, Valentine. Tout va bien se passer.

La jeune Suissesse le suivit, sous les yeux scrutateurs des observatrices. Elle s’assit près de Laurine. Hercule réchauffa l’ambiance en taquinant la Suissesse, assez fort pour être entendu.

— Dites-nous ! Quel est votre secret pour décrocher un OR+ sur la navigation stellaire, concoctée par monsieur Laflèche ? La meilleure note de la promotion. Avez-vous eu une vision ou bien suivez-vous des cours particuliers avec une érudite d’astronomie ?

La jeune fille rougit jusqu’aux oreilles. Elle révéla qu’elle profitait du planétarium offert par Hercule à Sidonie Delacour. Elle se lança sur le sujet des planètes, des constellations et ne put s’empêcher de le relier à l’astrologie. Lorsqu’elle découvrit que les quatre membres fondateurs du Gerbera étaient tous nés à la même date, elle y vit la preuve irréfutable que la destinée était inscrite dans le ciel.

Patxi accueillit élèves, enseignants et attelage dans une immense caverne où il avait aménagé un coin paille pour le repos des Abraxans ainsi qu’une grande tablée couverte de sucreries et de chocolat chaud velouté. Un sortilège protégeait la table et les convives des déjections des volatiles. La plupart des espèces volantes passaient l’hiver dans la cavité à la température et à l’hygrométrie constantes. Les créatures naviguaient tout autour des étudiants, rendant l’impression de féerie plus réelle qu’une visite dans un zoo. Aucune d’entre elles n’était dangereuse. En revanche, nombreuses étaient celles très timides et n’osant pas s’approcher des sorciers.

Hercule était ravi. Errebelde avait fêté sa venue en débordant d’affection. La plupart des étudiants étaient terrifiés par les Hortzak rôdant autour d’eux, les reniflant avec suspicion et poussant d’inexplicables grognements. Parmi les étudiants, seule Bianca Toscanini se laissait convaincre par leur regard écarlate échappé de l’enfer. Elle avait même décroché les faveurs d’un jeune mâle aux crocs démesurés, déterminé à la suivre dès qu’elle déambulait pour observer les autres résidents de la caverne.

Hormis les Hortzak, le fermier n’élevait que deux types de créatures magiques terrestres : les Laiséons et les Laminak. Les individus de cette dernière espèce ressemblaient à une tortue à six pattes terminées par des griffes disproportionnées. Le plus troublant, c’était son visage aux traits humains. Le duo – pas un couple, le Lamina ne connaissant que le genre femelle auto-fécondable – ne constituait pas la seule nouveauté. La volière abritait plusieurs Picmoqueurs. Le volatile, de la taille d’un canari jaune-orange avec un long bec de pic-vert, planait au-dessus des invités, choisissait une cible, se posait sur la tête de la victime, lisait en elle et sifflait ensuite la chanson qu’elle haïssait par-dessus tout. Le Picmoqueur n’avait aucun usage magique mais son intelligence et son innocuité en faisaient un animal de compagnie à qui enseigner de nombreux tours. Patxi possédait des Diricos, des Globulaires, un couple de Coquecigrues invisibles, des colombes communes, des poules, des oies, des canards. Le rêve de Patxi, c’était un Phénix mais la créature s’attachait à un sorcier, une famille et non le contraire.

Patxi profita de l’ambiance joyeuse et chaleureuse pour demander à Hercule de le suivre dans une veine serpentant dans la roche sur une vingtaine de mètres. Le dédale aboutissait à une caverne modeste éclairée par un puits de lumière. Ils se postèrent à la verticale de la trouée biscornue. L’homme à la moustache digne d’un combattant gaulois pria le garçon de lever les yeux. Hercule découvrit un nid énorme installé sur un surplomb, à trois ou quatre mètres de la surface. Un oiseau imposant s’y reposait. Plumage noir et blanc, bec orange : c’était une cigogne. Sauf si…

Un second exemplaire, muni d’ailes courtes, plongea dans le gouffre et freina pour atterrir en triplant la taille de sa voilure.

— Incroyable ! Un couple de Gigognes !

— Il a élu domicile ici, à la fin de l’été, après sa migration annuelle. La femelle a pondu quatre œufs.

— C’est rarissime !

— Cette espèce belge, presque éteinte, se réfugie ici. Ce n’est pas un hasard. C’est pour ça que…

— Oui ?

— Je t’en parlerai dans un courrier. Autre sujet : qui est la jeune fille brune que Guztiak Ero 1 poursuit de ses assiduités ?

— Il s’agit de Bianca Toscanini, une Italienne. Une véritable amoureuse des créatures, qu’elles soient magiques ou non. C’est aussi une authentique « métaphonique », capable de s’approprier n’importe quelle voix humaine, cri animal ou bruit d’appareil.

— Quel précieux talent ! Elle s’en sert pour gagner la confiance des bêtes. Tu t’entends bien, avec elle ?

— C’est ma partenaire principale pour gérer la ménagerie de l’école.

Une créature inconnue se posa sur l’épaule du garçon. Elle possédait tous les attributs d’une salamandre noire et jaune, avec en plus, une double paire d’ailes translucides, comme les libellules. Elle voulut pousser un cri mais éjecta une bulle savonneuse. La sphère irisée flotta dans l’air.

— Quelle est cette espèce ?

— Une Salabulle. Fais éclater la bulle qu’elle a produite. Vas-y, c’est sans danger.

Hercule lui administra une pichenette. Elle éclata et un cri strident lui vrilla les tympans.

— Ah ah ! Je t’ai bien eu ! Elle enferme le son dans la bulle. Amusant, non ?

— Original. Je n’en avais jamais vues, même en photographie. En revanche, son nom ne m’est pas étranger. Cette bulle se capture avec un Accio très maîtrisé et sert… dans la potion Toumol.

— Exact ! Elle peut calmer une crise de Glairustule, sans la soigner. Elle est surtout prisée des artistes chanteurs, des commentateurs sportifs et de tous ceux abusant du Sonorus. Elle peut rendre la voix dérobée à une sirène.

— Curieux animal.

— Totalement inoffensif.

— Patxi, en arrivant dans la volière, tout à l’heure, j’ai remarqué deux renfoncements grillagés et reliés par un tunnel fermé. À quoi sert cette construction ?

— Je vais accueillir un couple de Geais Sticuleurs.

— Oh ! Je comprends ! Il est impératif de les séparer des autres résidents et ne les mettre en présence l’un de l’autre qu’à la première pleine lune suivant l’équinoxe printanier.

— Sinon… ?

— Ils utilisent leurs becs et leurs ergots aussi durs et tranchants que de l’acier gobelin pour mettre en pièces tout ce qui s’approche d’eux, y compris leurs congénères, en dehors de l’éphémère période des amours.

— Quel plaisir de partager avec toi !

— Merci, Patxi. Je vous souhaite bien du plaisir avec les Geais ! Amadouer une Coquecigrue, à côté, c’est un jeu d’enfant.

— Ce sera ardu et passionnant. Mais…

— Leurs coquilles contiennent du platine et valent une fortune.

— La ferme coûte cher. Sans de généreux donateurs, plus rien n’existerait. Pourtant, Hercule, il faut préserver ce sanctuaire. Ce n’est pas une réserve ornithologique : c’est infiniment plus. C’est une source. Il… Écoute…

Il s’empara d’une bourse légère, lui lança un sort silencieux et la tendit au garçon.

— Prends ça et ouvre-le à l’Académie. N’en parle à personne. C’est entre toi et moi. Je ne peux pas t’expliquer. Je ne me l’explique pas. Je crois juste que j’ai le droit de te confier ça. J’ai ajouté quelques inclusions.

Hercule accepta le cadeau, intrigué par l’attitude du fermier. Après être revenus près de l’assemblée d’élèves, l’homme n’en dit pas plus. Errebelde fit la fête au Belge comme s’il était parti durant des jours. Patxi fronça les sourcils en découvrant l’aîné des Hortzak, âgé de plus de 500 ans, caché sous le siège d’un élève. Otso Jakintsua 2 n’agissait jamais autrement qu’en loup solitaire, loin de la meute, loin des humains. Quand il se rapprochait, c’était de très mauvais augure. L’homme masqua son trouble et proposa une dégustation de plumasuc, une confiserie basque obtenue avec les plumes comestibles des Canasucs, canards multicolores, bavards dont certains individus pouvaient flamber, donnant un goût caramélisé à leur plumage.

Hercule s’attendait à une attaque de la volière ou à un incident. C’est le second cas de figure qui se produisit. Jacqueline Esteves et Viviane Castelmur commirent l’imprudence de grimper la paroi escarpée menant au nid des Gigognes pour examiner le nid. Le mâle et la femelle les dissuadèrent d’aller plus loin. Les jeunes filles reçurent un coup de bec venimeux. Une dose paralysante. Le temps de retrouver le plancher des vaches et d’appeler à l’aide, elles furent vite incapables d’avancer et s’écroulèrent, raides comme des piquets. Patxi leur administra aussitôt un contre-poison. Il dut abréger les festivités et prévint Ursula qu’il allait conduire cette paire d’imbéciles à l’hôpital. Grâce au ciel, sa cheminée était si large qu’elle accueillait des troncs d’arbre. Y loger les deux victimes fut aisé. Il eut à peine le temps de saluer tout le monde.

Le départ des élèves fut facilité par la prise d’élan des Abraxans dans la grotte. Une chance, car la météo s’était une fois de plus dégradée. La visibilité n’excédait pas dix mètres et le vent sifflait. Les rafales brinquebalèrent le carrosse durant la phase de montée. Ursula lança des sortilèges pour se repérer.

Alors que l’attelage atteignait 3000 mètres, il y eut une violente embardée, juste après un éclair blanchâtre. Claire Obscur, postée à une fenêtre, hurla :

— Nous sommes attaqués !

Un sortilège de Stupefixion l’atteignit avant de pouvoir s’abriter derrière les parois de leur transport. Elle fut jetée à terre tandis que les élèves hurlaient, pris de panique.

En quelques secondes, ce fut le chaos. Hercule n’avait pas emmené sa valisette, trop encombrante. Par contre, il s’était muni d’un sac à extension dans lequel il avait dissimulé son balai Harpie, avec ses accessoires et son instrumentation de vol. Il contrôla l’horizon artificiel : la cabine gîtait de 30 degrés sur la droite et l’inclinaison s’accroissait. Plusieurs éclairs se produisirent à l’extérieur sans toucher l’habitacle. Hercule jeta un rapide coup d’œil et s’aperçut que la bataille faisait rage entre leurs agresseurs et des Aurors leur donnant la chasse.

Grâce à la vitesse imprimée par les Abraxans, les passagers étaient rivés à leurs places, mais la situation de vol leur échappait. Le garçon se jeta sur une trappe et la fit coulisser. Ursula était penchée en avant, sur le côté droit et ne bougeait plus. Elle tenait sur son siège par sa seule sangle de cuir. L’enfant se retourna et hurla :

— Postez-vous aux fenêtres ! Aidez les Aurors en jetant les sorts que vous connaissez ! Umbelina, prenez ceci !

Il lui tendit son balai. La porte côté droit fut déverrouillée et la princesse s’éjecta pour assurer la protection. Elle vola en parallèle du carrosse et constata l’anomalie sur ses instruments moldus. L’attelage était en train de basculer, les Abraxans étant incapables de se rendre compte qu’ils volaient à l’envers.

— Eugénie ! Pouvez-vous vous glisser par la trappe et reprendre les rênes ?

— C’est trop étroit pour mon bassin. Mais je sais quoi faire !

Elle se contorsionna pour passer la moitié de son corps, retenue par Katarina et Ysandre. Les élèves, postés aux fenêtres, ajustèrent des Stupefixions. Eugénie attrapa sa baguette et lança :

— Accio rênes du carrosse !

De sa main libre, elle s’empara des guides et tira à gauche pour redresser. Comble de malchance, la sangle maintenant Ursula, inconsciente, céda. L’enseignante bascula.

— Non ! hurla Eugénie, une main agrippée à la capuche de la robe sorcière.

Les sorts s’abattirent en masse, les criminels portant des masques à l’effigie de Luc Millefeuille, jouant leur va-tout. L’un d’eux fonça pour fracasser la porte droite. Il reçut un double Bombarda administré par Umbelina et Wilfried. Il fut éjecté du balai et chut.

— Bien joué ! envoya le référent Aloysia.

À l’intérieur, Ysandre et Katarina bataillaient pour retenir Eugénie emportée par le poids de la Suissesse et martyrisée par son bassin encastré dans la trappe.

— Fais quelque chose, Hercule ! Je vais… lâcher !

Ursula lui échappa. Le Belge fit un pas en avant. L’air glacial fouetta son visage et la neige brûla ses yeux. Ses mains s’abattirent sur la capuche de madame Waldmeister. Dans la fraction de seconde, élève et professeur furent précipités sur Claire Obscur, se remettant à peine de sa Stupefixion.

En moins d’une minute, trois criminels furent désarçonnés par les Aurors. Les individus restants, une dizaine, lancèrent des sortilèges de la mort en direction des chevaux ailés mais, à cette vitesse et avec cette tourmente, c’était comme viser une mouche à 1000 mètres avec un arc et une flèche. Leur ultime action fut une tentative d’abordage. Laurine vit à l’avance ce qui allait se passer. Elle cria :

— Hercule ! Ouvre la porte gauche ! Jacques, envoie-le valdinguer !

— Quoi ? firent les garçons.

Un seul assaillant réussit à s’introduire par la porte droite, battante. Jacques n’eut qu’à exploiter la vitesse du criminel pour le faire basculer par-dessus lui et l’envoyer droit sur l’ouverture gauche.

— Magnifique planchette japonaise, Jacques ! félicita le Nippon.

Le suprémaciste brisa son balai au passage et termina sa course dans les airs. Sigrid initia une manœuvre.

— Pointez vos baguettes sous les assaillants ! Eugénie, tire sur les rênes d’un coup et remonte !

À la seconde où les chevaux ailés embarquaient leur charge vers le zénith, les criminels furent dans la ligne de mire des étudiants massés côté droit. Une pluie de sortilèges repoussa leurs espoirs d’assaut. La rebuffade entraîna leur dispersion, ce qui ne facilita pas le travail de poursuite des Aurors. Néanmoins, leur manœuvre traîtresse échoua.

Umbelina se lança à la poursuite de l’un d’eux en exécutant une vrille. La pointe de vitesse du Harpie fit la différence. L’infecte suprémaciste, trop lent, se retourna pour lui asséner un sort. Elle ne lui en laissa pas le loisir. La foudre, surgie de nulle part, s’abattit sur le fuyard. Son balai, endommagé, piqua du nez.

Elle perdit la cible de vue quelques secondes avant qu’une trouée surnaturelle balaye la neige et dégage son horizon. Elle redressa avant de percuter la montagne. L’adversaire fut moins chanceux. Umbelina vira de bord et la neige s’écarta, comme si elle déroulait un tapis invisible officiel devant la princesse. Elle désira que la tourmente se dissipe et les nuages furent chassés à plusieurs centaines de mètres. Elle repéra le convoi volant, s’approcha, calqua son allure sur celle des Abraxans et guetta l’ouverture de la porte.

— Accio Harpie ! ordonna le Belge.

La monture et sa cavalière s’engouffrèrent dans l’habitacle. Le bec du manche manqua d’embrocher son propriétaire. Mourir empalé par son balai, c’eût été un comble, après une telle bataille.

Eugénie, toujours à moitié engagée dans la trappe d’accès, manœuvra au mieux pour conserver son altitude mais la météo, épouvantable, l’empêchait de savoir où elle se dirigeait. Hercule n’ignorait pas que les Abraxans évolueraient durant des dizaines de kilomètres, avant de faiblir. Mais, à un moment donné, il faudrait bien qu’ils touchent terre. Le professeur Laflèche se positionna au-dessus d’une des créatures proches du siège.

— Attrape mon balai ! ordonna-t-il à la cochère.

Elle lâcha les rênes, Wilfried sauta sur le dos de l’animal. Eugénie fut tirée à l’intérieur. Le référent se pencha, ramassa les guides de cuir et se mit debout sur le dos de Siegfried, avant de sauter sur le siège du cocher.

Il fit plonger l’attelage et exécuta un virage à 180 degrés. Selon lui, le mont Creux avait été dépassé depuis cinq bonnes minutes. Il se pencha vers la trappe et hurla :

— De Laranjeira ! Tu n’aurais pas un altimètre moldu sous la main ?

— Si, Professeur !

— Donne-moi notre altitude.

Elle regarda sur le guidon du Harpie et répondit :

— 2300 mètres.

— Zut ! Allez, remontez ! Remontez, bon sang !

L’attelage rasa les arbres du bois bordant la falaise. L’homme survola la végétation, guettant l’instant précis où elle disparaîtrait. Lorsque ce fut le cas, il plongea. Les six chevaux foncèrent dans une épaisse couche de poudreuse. L’obstacle stoppa leur arrivée d’un coup sec. L’attelage se renversa et accomplit un tour complet sur lui-même avant de s’immobiliser sur le toit. C’est un Wilfried hilare, transformé en bonhomme de neige, qui émergea à grand peine.

— Un atterrissage de toute beauté ! Ça va, là-dedans ?

Le toit du carrosse était enfoncé d’au moins 70 centimètres. Un Bombarda fit voler la porte depuis l’intérieur. Umbelina, le visage ensanglanté, sortit la première et tendit la main à ses camarades. Peu à peu, les deux enseignantes et les trente élèves évacuèrent l’habitacle disloqué. Hercule, l’arcade sourcilière ouverte, soutint une Laurine boitillante, victime d’une entorse. Rosa Fuchs était la plus atteinte : fracture ouverte du péroné et simple de l’humérus, côté droit. Quant à Ursula, le visage violacé et enflé, elle se remettait à peine d’un Bombarda Maxima reçu en pleine face. Claire, pas trop amochée, se chargea de l’aider à progresser en direction du château. Lorsque Jacques, héroïque judoka, se montra, nombreux furent ceux qui le dévisagèrent. C’était le seul passager indemne.

Face à l’urgence, le docteur Dadé et Rose décidèrent de reconvertir l’espace du Sondeur en salle de triage et de repos. Plusieurs professeurs et la directrice furent appelés pour réaliser les soins basiques sous l’égide de soignants. Les CHASSE-Médico quittèrent leurs cours et apportèrent leur concours. Peu à peu, la situation se stabilisa.

Rosa fut évacuée sur l’hôpital, ayant écopé d’un coup à la tête, alternant phases de conscience, de délire et d’inconscience. Eugénie rapporta à Hercule qu’avant d’entrer dans la cheminée d’Agathe, la Luxembourgeoise avait réclamé l’Épouvantard pour dormir à l’hôpital. La jeune Gerbera ignorait si Rosa délirait ou pas en exprimant son désir. L’Épouvantard, en guise de compagnon, rappela Juliette Pasteur au Belge.

Hercule et Shin tentaient par tous les moyens de retenir Jacques, conscient que Rosier et ses supporters avaient manœuvré pour ne pas embarquer, assurés que la sortie tournerait à l’embuscade. Pour cela, ils avaient dévoilé la date et l’heure de la sortie aux criminels volants qui les avaient assaillis.

— Je vais l’écraser, ce sale moucheron ! Comme ça ! D’un seul coup de poing !

— Calmez-vous, Jacques ! S’il vous plaît, calmez-vous. Rosier a fait le guet par la fenêtre du dortoir et s’est rendu compte que son plan avait échoué. Au lieu de l’aplatir, jouez sur son amertume. Montrez-lui que vous êtes intact, plus en forme que jamais.

— Comment ?

— J’ai une idée. Eugénie, cela vous dirait de jouer un tour à Rosier ?

— Un peu, que je veux !

Hercule chuchota sa suggestion. Le sourire revint aussitôt sur les lèvres du Cracmol. Après avoir mis la saynète au point, le trio pénétra dans le dortoir saturé de suprémacistes. Les Gerbera firent comme s’ils étaient seuls. Hercule entama le sketch :

— Non, Jacques, nous ne pouvons pas créer de nouveaux haltères. Notre magie est trop limitée, par rapport à votre force.

— Je dois rester en pleine forme. C’est que mes parents n’ont pas de machines pour travailler la terre, comme les Moldus américains. Ils n’en ont pas besoin : ils m’ont, moi. Mais dans l’année, quand je suis pas dans les champs, il faut bien que j’entretienne ma musculature et ce n’est pas en bottant le derrière d’un seul suprémaciste, dans le carrosse, que je vais conserver ma musculature. Comment je fais ?

— Je ne sais pas, moi. Tenez ! Soulevez donc ce lit !

Ce n’était pas un hasard si Rosier s’y trouvait. Jacques empoigna le barreau du pied de lit, le souleva sans effort, faisant basculer le brûlé en arrière. Le Cracmol exécuta quelques levés et déposés.

— Pas assez lourd, confia-t-il.

— Ah bon ? dit Hercule. Pourquoi ?

— Je sais, je sais ! claironna Eugénie. C’est la potion Reducta. En fait, Rosier ne l’a pas ratée. Quand le chaudron a explosé, il en a reçu sur la figure. Du coup, sa tête a diminué de volume en millimètres-cubes et de masse en milligrammes.

— Bravo, Eugénie ! Excellente déduction. De plus, vous avez utilisé le terme « masse », adéquat et non « poids », incorrect.

— Qu’est-ce que tu crois ? Je suis attentive au cours de sciences. Dis… Tu penses que la professeure Fordecafé a récupéré un peu de potion ?

— Je l’ignore. Pourquoi ? Que voulez-vous en faire ?

— Des cataplasmes pour les chevilles des crétins qui pensaient nous avoir. Enfin… ceux qui sont encore vivants parce qu’entre les Aurors, les professeurs et les élèves, ils n’ont pas eu l’ombre d’une chance de réussir.

— Comme la Bérézina de l’empereur moldu Napoléon, leur échec est total ! Nous détenons désormais la liste exacte de tous les tenants du Sang-Pur en troisième année.

— C’est ça, sale Belge, gargarise-toi. Amuse-toi bien. Mais sache que tes jours sont comptés. Et toi aussi, Greengrass, comme ceux de ton père et de tous ceux qui sont une honte pour notre nation.

— J’ai toujours pas le droit de l’écraser ? demanda Jacques.

— Voyons… Quelle heure est-il ? Ah ! C’est l’heure de la ménagerie. Si vous tenez à souiller vos mains, Jacques, les déjections de Bayours sont plus faciles à nettoyer. Allez, venez !

— On t’aura, tu entends ? On te fera la peau ! beugla le gominé cramé.

Hercule ricana et posa sa main sur l’épaule d’Eugénie.

— Finalement, vous l’avez eue, votre occasion de conduire le carrosse. Sans faire la moindre bêtise. Pas trop déçue ?

— Un peu, si. C’était trop facile.

— Nous vous devons une fière chandelle. Maintenant, allons relater cette histoire à la directrice. Nous devons justifier des dizaines d’infractions.

— Pas toi, objecta Jacques. Tu n’as pas sorti ta baguette.

Hercule suspendit sa marche et réfléchit.

— Mais… c’est juste, mon ami ! Bien observé ! J’ai conservé mon calme.

— Ou alors, tu savais que ta baguette de cèdre ne ferait rien de plus que te protéger.

— Votre explication se tient.

— Par contre, tu l’as refait.

— Quoi, Eugénie ?

— La chose. Waldmeister n’est pas revenue par magie.

— Si, justement, taquina le Belge, le sourire en coin.

Se rendant compte de sa méprise, elle éclata de rire.



1 Tout fou, en basque.

2 Loup sage, en basque.

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