Beauxbâtons - La dernière chance
Chapitre 13 : Sortilège 13 : le banquet
8742 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 10/10/2026 11:47
Le traîneau volant ne décollait pas d’un centimètre. Huit enfants, un adulte, des malles pleines à craquer, l’artefact magique était en surcharge. Gervais avait beau déplacer les bagages à l’avant, poussant de toutes ses forces, espérant modifier le centre de gravité, rien n’y faisait. Umbelina sauta à terre, fouilla dans sa besace sans fond et extirpa Icare.
— Qui grimpe à l’arrière ?
Sidonie se précipita pour chevaucher la monture de la championne.
— Monsieur Delacour, poursuivit Eugénie, si vous avez deux autres balais, Shin et moi, nous pourrons embarquer des passagers.
— Mais bien sûr ! Heureusement qu’il y a des cerveaux dans l’ordre Gerbera !
Hercule ne put s’empêcher de remarquer à quel point Gervais tenait à associer Gerbera au nom « ordre ». Les doutes devenaient peu à peu des certitudes : il y avait une officialisation dans l’air. Mais de quelle manière ? Il le découvrirait dans quelques heures.
Les balais, des modèles Friselune standards, furent récupérés dans un placard oublié. Après un époussetage en règle, ils furent attribués aux deux pilotes autoproclamés. Katarina s’installa derrière le Japonais, à son grand plaisir. La Russe n’était pas une adepte du Quidditch et n’avait jamais réussi à faire décoller ces drôles d’engins. Cependant, elle pouvait jouer les passagères. La troisième place, derrière Eugénie, fut réservée à Roxane. Le traîneau, où ne subsistaient que les malles pesantes, l’indispensable Gervais pour conduire l’équipage, Sigrid et Hercule, s’entêta à faire du sur-place. Les Jackalopes, surexcités, patinaient dans la poussière. Hercule pâlit. Il sut que l’interversion de passagers était inévitable. Comme un condamné mené à l’échafaud, il descendit de l’attelage et proposa à Roxane, plus légère d’une quinzaine de kilos, de rejoindre son père. Il enfourcha le Friselune, la mort dans l’âme. Son calvaire débutait. Une main sur sa baguette de cèdre, l’autre autour de la taille d’Eugénie, il supplia le ciel de ne pas perdre connaissance.
« Écoute. Patience. Respire. »
Il chassa sa voix intérieure et hurla :
— Oooooh !
Eugénie fila dans les airs, dans le sillage d’Umbelina, Shin et du traîneau enfin capable de s’arracher du sol. Hercule ouvrit un œil et vit le sol qui s’éloignait de plus en plus. Ils prenaient de l’altitude. Pour lui, c’était une hauteur innommable, inconcevable. Pour les autres, ce n’était qu’une promenade de santé. La Portugaise, à la demande de Sidonie, entreprit une rapide ascension pour « toucher » les quelques nuages dont le plancher se situait aux alentours de 2000 mètres.
— Tiens-toi bien, tu glisses ! cria Eugénie pour couvrir le hurlement du vent.
— Quoi ?! paniqua le garçon, accentuant la pression de son corps et de sa main.
— Je blague !
— Très drôle ! Vous savez pourtant que je déteste voler ! Je n’ai jamais pu !
— Eh, arrête un peu ! Ce n’est pas ton premier rodéo, comme disent les Moldus américains.
— Ah si ! Je n’oublie jamais rien ! Je me souviens d’être monté sur un balai, en première année. J’ai aussitôt perdu connaissance.
— Mais oui, mais oui ! rigola-t-elle.
— Quoi ?
— Non, rien.
Ayant été oubliettés par Sigrid, lui et Umbelina, pour résister aux interrogatoires des Aurors, 1 il était persuadé que ce voyage était une première. Il se dit qu’il aurait dû s’installer derrière son amie portugaise. Non, mieux : derrière le Japonais. Cela ne se faisait pas d’être collés ainsi. C’était incorrect.
Le garçon était toujours en train de se débattre avec ses préjugés lorsque les véhicules atterrirent à quelques dizaines de mètres de la grille nord de l’Académie.
— Par le souffle d’un Gazeux basque ! C’est quoi, ça ? explosa Eugénie. Qui a bousillé les massifs de fleurs ? Qu’est-ce que je vais distiller, moi ? Des patates piquées aux cuisines ? !
— Regarde ça, Sigrid ! admira Umbelina. C’est étincelant ! C’est du diamant ?
— Un vrai joyau. Hercule ?
— Je dirais que c’est du quartz. L’œuvre du Sondeur.
Il murmura :
— Cela vient du degré 40. Le monde des minéraux. C’est… prodigieux.
Ils déchargèrent leurs bagages, déposèrent les Friselune à l’arrière du traîneau et rejoignirent d’autres familles attendant l’ouverture de la grille. Un quart d’heure plus tard, monsieur Grossel fit son apparition. Il abaissa les protections magiques. Gervais embrassa ses filles, salua le quatrième ordre, le sourire aux lèvres et glissa :
— C’est un avant-goût des changements.
Il était près de 16h00 lorsqu’il s’éclipsa.
Les 600 élèves étaient agglutinés dans la cour, au pied du perron, guettant l’apparition du directeur Armand Fontebrune. Hercule avait épluché les deux quotidiens auxquels monsieur et madame Delacour étaient abonnés. Aussi ahurissant que cela puisse paraître, le sorcier nipponophile n’avait fait l’objet que d’un entrefilet de deux lignes, dans la rubrique nécrologique. Pour une fois, les deux journaux s’étaient entendus sur la nature de l’information et sur la manière de la retranscrire. L’identité et les titres honorifiques de l’homme avaient été précisés. La date du décès ou les modalités de la cérémonie accompagnant son départ pour l’au-delà brillaient par leur absence. Aussi, lorsque Agathe parut, entourée de ses référents, le Belge ne manifesta aucune stupeur. La directrice laissa les commentaires aller bon train avant de prendre la parole.
— Bonjour et bienvenue à toutes et à tous pour cette nouvelle session scolaire. Aujourd’hui, vous vous présentez en avance parce que l’année passée, la répartition des nouveaux élèves dans leurs ordres respectifs a pris plus de temps. Si, comme je le pense, tout est rentré dans l’ordre, vous disposerez d’une bonne heure supplémentaire pour vous restaurer et échanger, même si, en tant qu’enseignante de français, j’espère que vous avez écrit de nombreuses lettres durant vos vacances. Je vous ferai un discours détaillé à l’issue de l’affectation. Les changements sont nombreux et variés.
Agathe prit quelques secondes pour s’assurer de la concentration de son auditoire et poursuivit :
— Bien ! Les premières années, à mon signal, vous vous rendrez dans ce couloir, à ma droite. Vous entrerez dans la salle nommée le Sondeur. Vous vous assiérez sur les sièges et les bancs de cette grande pièce. Au fond, vous verrez trois isoloirs, fermés par des rideaux. Dès que l’un d’entre eux sera libre, vous y entrerez et vous répondrez aux questions posées par le Sondeur. Faites-le sans crainte, en toute sincérité. À l’issue de ce questionnaire, vous ressortirez, passerez devant l’entrée et rejoindrez le restaurant où vos aînés vous réserveront des places. Avant toute chose, imitez les autres élèves et si ce n’est déjà fait, nouez votre écharpe blanche, vierge, autour de votre cou. Le Sondeur attribuera une fleur à votre col de robe sorcière et une couleur à votre foulard. Allons ! On se presse. On s’équipe ! Parfait ! À présent, approchez et entrez.
Les novices se frayèrent un chemin à travers la nuée d’étudiants. Peu à peu, les rangs s’éclaircirent et au signal d’Agathe, les troupes restantes se mirent en marche. Le premier de la bande à Hercule à atteindre le perron fût Jacques. Son enthousiasme habituel s’effrita lorsqu’il posa le pied sur l’escalier. La devise de l’Académie – nous estions ignorants, nous le serons moins d’ici l’an –, flottant en face du fronton, se mit à rougeoyer. Le grand gaillard marqua un temps d’arrêt, freiné par une force invisible. Son écharpe blanchit et l’ortie jaune, cousue au tissu de sa robe sorcière, changea en un gerbera blanc.
— Mais… Professeurs ! Madame ? geignit-il sans comprendre.
— Allez vous installer, Boulanger.
Il obéit. Hercule, le sourire aux lèvres, se lança, fendant la masse d’élèves, figés pour la plupart. Dans l’esprit des opposants à sa présence, Jacques, le seul Cracmol de Beauxbâtons, recevait enfin du château ce qu’il méritait : du blanc, synonyme d’exclusion. Ce faisant, personne ne semblait prêt à tenter l’aventure sauf le Belge. Ce dernier perçut le changement opéré par le Sondeur. Gervais l’avait averti : l’âme magique prenait des initiatives radicales, elle officialisait le quatrième ordre. Shin, Katarina, Sigrid, Eugénie et Umbelina subirent, en toute logique, le même sort. Quand les membres historiques furent parés de leurs nouveaux attributs, ce fut la paralysie. Jo Alonzo rejoignit sa compatriote et conserva son appartenance à l’ordre Lonicera. Du coup, quelques courageux emboîtèrent ses pas et constatèrent, de visu, l’inactivité de la maxime de l’établissement. Le Gerbera au complet se dirigea vers le restaurant.
— Eh ! Vous avez vu ? s’exclama Jacques.
— Quoi ? répondit Eugénie.
— Le tableau, sur le mur. Il y a des menus pour demain.
— C’est nouveau, ça.
— Venez, proposa Sigrid. Madame Bonnelangue nous livrera des explications au cours du banquet.
Les enfants choisirent de se rendre dans l’un des miroirs et se massèrent autour d’une des plus grandes tables, pouvant accueillir dix élèves, onze si les gabarits étaient proches des mensurations de Sigrid et seulement huit si des individus bâtis comme Jacques s’agglutinaient autour.
Le Japonais avait l’air catastrophé par la blancheur de ses attributs. Les quolibets, fusant des tables voisines, n’arrangeaient rien. Jacques le rassura :
— Tu ne pouvais pas rêver meilleur emblème, Shin. Le gerbera symbolise la gaîté, l’innocence pure, la convivialité. Il n’y a pas plus positif, plus vrai que cette fleur.
— Vraiment ?
— Si je te le dis.
— Vous pouvez croire Jacques sur paroles, Shin. Ainsi, l’ordre Gerbera voit son existence secrète dévoilée au grand jour. Notre exposition va très certainement s’accompagner d’autres mesures.
— Des mesures… sécuritaires ? suggéra Sigrid.
— Oui mais pas seulement. Le Sondeur entend tout ce qui se dit au château.
— C’est vrai ?
— Oh oui, Jacques ! Si vous tenez à connaître les derniers potins de l’Académie, questionnez-le dans un isoloir. Faites preuve d’adresse, car il est cabotin. Alors, vous verrez à quel point il peut se montrer utile.
— C’est bon à savoir ! C’est un allié ? Du Gerbera, hein ? Sinon, il n’aurait pas procédé à la création du quatrième ordre.
— Je suis farouchement convaincu de son soutien. Il compte sur nous.
— Pour quoi faire ? Pourquoi m’inclure au Gerbera ?
— Son intention, je ne l’ai pas encore déterminée.
— Mais tu as bien une idée, p’tit gars ?
— J’en ai une, Eugénie. Selon moi, il a choisi ses hérauts pour mener une quête, un combat. Un botaniste incollable, une spécialiste de la débrouillardise, deux apôtres de la logique, une sorcière d’une puissance redoutable, un devin parmi les devins et la magicienne des mots capables de guérir les maux. Je ne dois pas exagérer en affirmant que le Gerbera sera l’ordre des êtres exceptionnels.
— Rien que cela ! s’étonna Jacques.
— J’aime bien cette hypothèse, dit Umbelina. Surtout la dernière partie. Un peu d’ambition n’a jamais nui.
— Votre enthousiasme me ravit, chère championne.
— Je vais poser une question bête, prévint le fils Boulanger.
— Aucune question ne l’est. Allez-y !
— Si le Gerbera rassemble les meilleurs, comme tu le dis, pourquoi Émilie, ma sœur, a gardé ses attributs de Lonicera ? L’année dernière, c’était la meilleure élève de l’Académie.
Le Belge se mordit les lèvres pour ne pas se lancer dans un comparatif entre les Boulanger. Jacques était un être à la loyauté et à la lisibilité idéales. Émilie conservait une part d’ombre, maniant des sorts tendancieux, usant d’une baguette en aubépine. Cette essence, d’arbuste et non d’arbre, avait été qualifiée de « belle saleté » par Gervais, à classer dans la même catégorie que le camphre. Le garçon se contenta d’un diplomatique :
— Ce n’est qu’une théorie. Si cela se trouve, le Sondeur nous joue un tour pour amuser les autres étudiants.
Une silhouette les rejoignit à table, quelque peu perdue. Laurine de Clermont-Tonnerre, pâle, désemparée, se laissa tomber sur sa chaise. Hercule bondit et se porta à ses côtés. Il tapota sur sa main, lui versa un verre d’eau et la força à boire un peu. Les couleurs d’Urtica avaient déserté sa tenue. Les enfants la rassurèrent en lui livrant les explications avancées par Hercule, revenu à sa place, une fois que la brune aux yeux noirs eut récupéré un peu de rose sur son teint de porcelaine.
— J’ai cru que tout avait blanchi à cause de mon été passé auprès de plusieurs fantômes. J’ai rencontré mon aïeul dont le professeur Racine avait fait la connaissance.
— Une période estivale heureuse ?
— Très et amusante, aussi. Mais, pour en revenir à ce que tu supposes, Hercule, ta démonstration ne peut pas s’appliquer à moi. Je reste une élève médiocre, j’en suis consciente, même si j’ai progressé après mon changement de baguette. Je n’ai jamais décroché d’accessit, ni même approché les places d’honneur. Je… Je n’ai pas vos talents.
— Pas encore, lâcha Shin.
— Que veux-tu dire ?
— La professeure Dunne croit en vous. Elle est persuadée que votre divination va exploser.
— J’espère qu’elle ne s’est pas trompée sinon, la conservation du cours de Claire Obscur ne me rapportera que de la FONTE.
— Je ne le crois pas, Laurine.
Le garçon prit quelques pétales dans la poche intérieure de sa robe et les jeta sur la table. À sa mine étonnée, interrogative, la craintive Laurine imagina le pire.
— Oh là ! Qu’est-ce que je vais encore rater ?
— C’est… inattendu. Je ne sais pas comment interpréter ce que je lis.
— C’est mauvais signe.
— Non… non. C’est comme si votre maladresse allait être la plus fantastique opportunité. C’est… enfin, ce n’est pas la première fois que je détecte des ambiguïtés dans un lancer de pétales mais c’est… oui. Le plus gros ratage aboutira au plus incroyable succès.
Les premiers élèves répartis par le Sondeur arrivèrent dans le restaurant, désorientés, cherchant à rejoindre des tablées où leurs couleurs étaient majoritaires. C’est là que Hercule la vit : la jeune fille plus mûre, plus grande et plus captivante que toutes les autres personnes du restaurant. Elle se payait le luxe inouï d’éclipser Katarina ou Umbelina, pourtant considérées par la gent masculine comme des canons de la beauté. À son passage, Rosier marmonna une sale remarque dont il avait le secret, causant des ricanements dans sa cour de suprémacistes. La jeune fille se tourna vers eux et les moqueries cessèrent. Rosier baissa les yeux.
« Un exploit ! » jugea le détective en herbe. « Elle intègre Urtica. Elvira ? Où est-elle ? Toujours avec les autres professeurs. Mais qui êtes-vous, Mademoiselle ? Quel est votre secret ? Comment pouvez-vous charmer et glacer d’effroi ? »
Alors que le Gerbera semblait voué à ne pas engranger d’effectifs supplétifs, deux jeunes enfants, à l’écharpe blanche, prirent les chaises restantes. Ils n’eurent pas le temps de se présenter car Agathe, suivie du corps professoral, fit son entrée. Hercule consulta sa montre à gousset : 17h15. Le Sondeur avait expédié la répartition à une cadence infernale. Il était en possession de tous ses moyens.
La directrice entama son discours de bienvenue et présenta, sans formalité ou mise en scène, l’ensemble des professeurs et du personnel gérant l’établissement. Durant ce laïus, Hercule détailla les deux nouveaux attablés, côte à côte. Ils étaient dissemblables, tant dans l’apparence physique que dans leur comportement. L’un d’eux, aussi charpenté que Jacques en première année, était presque immobile, ne gardant que ses yeux en mouvement. Et encore ! Lorsque son regard se fixait quelque part, il s’attardait, décortiquait, analysait. L’autre individu, un petit gabarit, ne cessait de s’agiter sur son siège, comme si son séant était investi par une colonie de fourmis. Il était incapable de conserver son attention plus de cinq secondes et ses mains, comme ses jambes, étaient agitées par une palette étendue de tics nerveux.
Le Belge se focalisa sur le discours d’Agathe, à l’accent grave.
— Mes enfants, je me dois d’être transparente, franche avec vous tous. Pour la première fois depuis 1323, date de la création de notre Académie, la somme d’argent allouée à nos dépenses a été revue à la baisse. Cette amputation monétaire est venue du seul ministère de la Magie français. Le montant retiré aurait dû nous contraindre à fermer l’Académie. C’était la volonté dissimulée de ceux qui ont voté cette troncation.
Une vague de stupéfaction déferla dans l’assistance. Cependant, quelques remarques narquoises furent murmurées par les puristes ravis par ces difficultés.
— J’ai refusé d’abdiquer. Nous aurions dû nous séparer de cinq professeurs ou n’accepter qu’une cinquantaine d’élèves en première année. Je n’ai pas capitulé. Nous ne céderons jamais face à l’étranglement prôné par le ministère. Jamais. Nous avons, nous aussi, procédé à une réforme profonde, engagée, partisane.
La directrice venait de marteler ce dernier adjectif. Hercule comprit qu’elle ne se contentait pas de dénoncer la coupe budgétaire. Elle lisait, comme lui, le danger intrinsèque de la loi sur l’héritage. Elle pressentait une menace planant au-dessus de l’Académie, en général, et un danger réel pour la vie d’Alfred, en particulier.
— À l’entrée du restaurant, vous trouverez le tableau indiquant les menus du jour, à gauche et vos choix pour le lendemain, à droite. Pour cela, il vous suffit de toucher avec votre baguette, les trois intitulés désirés pour vos deux repas. Ainsi, notre chef cuisinier, aidé des elfes de maison, pourra préparer les quantités exactes de nourriture, évitant le gaspillage. Le temps de l’abondance est terminé. Il y aura quelques exceptions pour les fêtes que nous organisons à l’Académie. Banquet de début et de fin d’année scolaire, Halloween, Noël, Nouvel An. Les habitués du club du professeur Racine reconnaîtront son œuvre dans le système de prévisions mis en place. La nourriture, mieux gérée grâce à une diminution d’achats à l’extérieur et à une augmentation de la fabrication dans nos cuisines, suffira à elle seule à couvrir la baisse de notre dotation.
Elle reprit son souffle et poursuivit :
— Concernant les enseignements, nous sommes depuis longtemps en déficit d’au moins deux postes et nos enseignants ne peuvent plus supporter la charge. Hélas, cette situation ne pourra pas évoluer de façon positive. En conséquence, la plupart des cours seront ramenés à une heure et à l’exception des premières années, les ordres les suivront ensemble, dans des salles de classe agrandies. Vos professeurs assument de nombreuses tâches, en plus des heures de cours et des corrections de vos travaux. Nous allons vous proposer, contre de modestes rémunérations, d’aider les professeurs sur votre temps libre. Par exemple : chaque jour, la référente Lonicera, Ursula, nourrit les créatures magiques, abreuve les plantes de la serre. C’est très prenant. Autre point : la mise en place des cours de potions, avec les ingrédients, le nettoyage des chaudrons. Une autre possibilité : le chef Feuillantine aimerait former des élèves apprentis à la cuisine.
Hercule nota que le garçon calme, attentif, se mit à pétiller de joie, animé d’une soudaine frénésie. Un membre de l’ordre réagissant à la bonne cuisine, c’était aux yeux du Belge une qualité majeure. Pour peu qu’il vénère les œufs sous toutes leurs formes et le détective gourmand lui décernerait, sans condition, l’accessit de l’élève le plus sympathique.
Agathe poursuivit les annonces :
— La réorganisation de l’Académie intègre la merveilleuse initiative de notre référent Aloysia, Wilfried Laflèche. Il a créé une fondation pour permettre à des né-Moldus abandonnés par leurs parents, de vivre à l’Académie toute l’année. Les fonds qu’il collecte, permettront aux enfants de demeurer dans notre grande famille. Après des débuts improvisés que les nouveaux ont appréciés, je ne peux que le féliciter pour cette réussite.
Une salve d’applaudissements salua son œuvre. La table de Rosier s’abstint, histoire de se distinguer.
— L’Académie sera aussi ouverte quelques jours avant le 17 septembre afin de recevoir les étudiants venus des contrées les plus lointaines. En effet, cette année, nous recevons une jeune recrue des Antilles mais à l’avenir, nous pourrions accueillir des Africains, des Tahitiens, des Réunionnais, des Kanaks.
L’infâme Rosier grommela des insultes où il était question de primates. Agathe saisit la balle au bond et décocha une flèche assassine :
— J’ai pris la décision d’ouvrir l’Académie à un Cracmol supplémentaire.
Certains élèves s’offusquèrent. Elle enfonça le clou :
— Cette attribution est permanente et annuelle. À terme, il y aura six Cracmols parmi nous, préparant leur BANQUET.
— Des rebuts ! Tout ça pour virer des sorciers aux noms qui font autorité ! hurla Rosier en se redressant d’un coup, la bouche tordue par la haine.
— Des familles qui se distinguent par la ségrégation, répliqua Agathe. Monsieur Grossel, auriez-vous l’amabilité de conduire Rosier au cachot ?
— Avec plaisir, Madame, saliva le concierge.
— Passez en cuisine, récupérez un quignon de pain et un broc d’eau. On dort mieux le ventre léger.
Le brun gominé protesta mais lorsque la main de Sébastien agrippa son bras, il se transforma en un ridicule et fragile pantin. Lorsque le duo eut disparu, la directrice reprit :
— Demain, une réunion spéciale aura lieu avec les professeurs Laflèche et Perlenjoie pour les né-Moldus vivant désormais à Beauxbâtons et pour nos deux Cracmols. À 8h00 précises. Avant de vous souhaiter un excellent appétit et une soirée reposante, j’ai une ultime nouvelle à communiquer. Les étudiants, arrivés par la grille nord, ont pu découvrir un nouveau bâtiment. Il s’agit du pavillon du quatrième ordre, le Gerbera, voulu par l’esprit régissant le château et ses intérêts, le Sondeur. Je vois que tous ses membres sont réunis à une seule table.
Elle les fixa du regard avant d’édicter, d’un ton solennel :
— Votre référente sera Dune Dunne. Sa nomination est effective à partir de maintenant.
L’intéressée dévisagea la directrice, interloquée. À l’évidence, elle ignorait tout des manigances d’Agathe. La scène d’yeux écarquillés face aux iris rassurants n’échappa pas à Elvira qui fut la première à applaudir la désignation.
« Agathe incarne une directrice incroyable. Bien meilleure que j’aurais pu l’être. Armand a eu du flair. »
Ce fut à peine si l’assistance remarqua Claire, prise d’une douleur à l’épaule, quittant la table des enseignants en compagnie de Rose Cacheton, l’infirmière. Une nouvelle prophétie, au moment où Dune était désignée sans consultation ? Une drôle de coïncidence. L’enseignante des runes fut chaleureusement félicitée et encouragée. Référente, après moins d’une année d’exercice, c’était inespéré, révolutionnaire. Tellement Agathe !
L’identité des nouvelles recrues du Gerbera était enfin connue. L’une engendrait la curiosité, suscitait mille interrogations, l’autre créait un malaise palpable. Dès que « l’agité » avait lâché son patronyme, Hercule ne lui avait trouvé aucun air de famille avec sa mère, Sidonia Alinea. En un sens, c’était rassurant.
— Je sais ce que vous pensez. Un fils de professeur dans la classe, c’est toujours un problème pour tout le monde. Je tiens à être clair avec vous : je déteste mes parents. Pas pour les mêmes raisons, mais je ne peux pas les supporter. D’ailleurs, j’avais monté un coup magique pour leur faire croire que je n’avais plus de pouvoir. Je ne voulais pas venir ici. Mais, ce professeur, monsieur Laflèche, m’a convaincu. Le seul cours qui m’intéresse, c’est le Quidditch.
— Un excellent intérêt, souligna Umbelina.
— Je ne connais aucun de vous mais toi, si, forcément. Tu es célèbre.
— Merci, Andrea. Si tu veux apprendre à voler sur un balai et à jouer au Quidditch, pas de problème, je t’enseignerai tout ce que je sais.
— Génial ! Enfin, bref, si vous croyez que je suis du genre à tout raconter à mes parents, je vous rassure. Au pire, je leur servirai des histoires inventées.
— Vous aimez mentir ? s’inquiéta Hercule.
— Je déteste ça. D’ailleurs, je ne sais pas mentir, je suis trop franc. Non, j’aime inventer une histoire, suggérer pour les piéger et les faire tourner en Abraxans. J’adore !
— On va bien rigoler, déclara Eugénie. Moi aussi, je suis fille de…
— Qui ?
— Lui, là-bas, avec sa coupe de cheveux militaire.
— Le médicomage ?
— Ouais.
— Tu ne t’entends pas avec lui ?
Sigrid pouffa de rire.
— Les épisodes guerriers entre Eugénie et son père sont anthologiques.
— À ce jeu-là, je suis imbattable, précisa Andrea.
— Moi aussi, répliqua la jeune fille en soutenant son regard.
— On verra ça.
— C’est tout vu.
Ils éclatèrent de rire et la tablée fut prise par la joyeuse contagion.
— Vous avez l’air d’une confrérie très soudée, dit le plus sage des apprentis.
— En effet, confirma Sigrid. On est tous spéciaux. Mais toi, ton nom de famille suffit à te rendre le plus exceptionnel de tous les élèves. Le premier Ballessaim à Beauxbâtons.
— Pas exactement, intervint Hercule.
Tout le monde se retourna vers lui, attendant une explication.
— Votre ancêtre, le fondateur Ambelion, a accueilli Justin Ballessaim durant deux années. Peut-être son fils ?
— Deux ans ? s’étonna Eugénie. Il a été banni ?
— Il a perdu ses pouvoirs, en même temps que son père et sa mère, précisa Séraphin. Je vous raconte ?
Il récolta un « oui » massif et franc. Il leur livra alors l’histoire transmise à l’oral aux générations de Ballessaim. L’antagonisme croissant, le contrat magique, la déchirure, la malédiction. Il n’omit aucun détail, jusqu’à la venue d’Agathe, à la demande de son père, Philippe. L’auditoire, captivé, était abasourdi. Eugénie fut la première à réagir :
— Tout ça, c’est de ma faute.
— Ne le voyez pas sous cet angle, corrigea Hercule. La réforme Picaillou serait sortie du chapeau à une autre occasion, mais elle aurait été, tôt ou tard, présentée aux Sages. Nous nous demandions pourquoi le quatrième ordre venait d’être officialisé par le Sondeur. Nous avons la réponse : le contrat magique entre les fondateurs. D’où votre présence indispensable, Séraphin. J’imagine qu’il faut un sorcier du même sang pour s’emparer du testament.
— C’est là que ça coince, Hercule. Nous sommes Cracmols, de père en fils ou fille. Peu importe l’apport de sang sorcier à notre arbre généalogique.
— Vous disiez que Agathe vous avait mis à l’épreuve, en dépit de la malédiction.
— C’est vrai. Elle m’a prêté sa baguette. Cela n’a rien donné. D’ailleurs, lorsque je suis allé chez Cosme Acajor en compagnie du professeur Laflèche, j’ai fait chou blanc. Tous les autres ont fini par en trouve une qui leur convenait.
— Cela me rappelle des souvenirs analogues. Du coup, vous n’avez aucune auxiliaire de magie ? Ni don sorcier ?
— Madame Bonnelangue avait apporté une autre baguette. Ce n’était pas la sienne. J’ai réussi à la faire réagir.
— Tiens… À qui appartient cette baguette ?
— Je l’ignore.
— À quoi ressemblait-elle ? questionna Jacques, adressant un clin d’œil à Hercule.
— À des grains de café collés les uns aux autres.
Eugénie sauta sur sa chaise :
— Une baguette créée par un enfant ! Hercule, c’est moi ou l’histoire se répète ?
— Quelle histoire ? Expliquez-moi, je suis perdu, supplia Séraphin.
— Cette baguette appartient à notre professeure de divination. Claire Obscur.
— La dame rousse qui vient de revenir ?
— C’est elle. J’ai créé cette baguette avec du cédrat et une plume de Phénix.
— Tu es… Tu crées… Waouh !
Séraphin en oublia de fermer la bouche.
— C’est un secret.
— Oh…
— Et j’ai une baguette pour vous.
Durant le repas, les enfants apprirent que Umbelina avait une nouvelle fois raté son processus pour devenir un Animagus. Aucun orage n’avait eu lieu lors de la semaine passée à Py et comme il fallait ne pas toucher à la fiole contenant les ingrédients, pas avant la survenue du tonnerre et des éclairs, elle avait décidé que ce n’était que partie remise. Elle avait commenté sa performance sportive, notamment l’avantage déterminant durant les orages perturbant les matchs de Quidditch. Lorsque Sigrid avait souligné qu’elle aurait peut-être la chance d’exploiter cette information durant l’année, la logique implacable de la Portugaise s’était manifestée.
— Je ne pourrai plus jouer de match à l’école.
— Pourquoi ?
— Parce que le Gerbera n’a pas les effectifs pour monter une équipe.
Eugénie compta et dut admettre que la Portugaise était dans le vrai.
— Zut ! Les gars, en supposant que vous teniez sur un balai, il nous manquera une personne.
— C’est vrai ? Merde, alors ! jura Andrea.
L’injure soutira un rire nerveux à Eugénie tandis que Shin et Hercule étaient les plus affligés.
— Katarina n’a jamais réussi à se faire obéir par un balai, poursuivit Umbeijo. Hercule… L’obéissance n’est pas son souci. Il…
— Je m’évanouis dès que mes pieds ne touchent plus terre.
— Ça, c’est la guigne ! marmonna l’Italien.
— Sigrid ne doit pas… Elle évite les modes de transport magiques qui pourraient s’avérer problématiques.
— Mortels, rectifia l’héritière des Flamel.
— Ah merde de merde !
— Encore ? Mais c’est une véritable manie, les gros mots, dans votre bouche, jeune homme ! s’insurgea le Belge.
— Ce n’est pas pire que la tienne ! Me vouvoyer comme si j’étais un ancêtre, répliqua Andrea, démontrant qu’il avait du répondant et que personne ne lui dicterait sa conduite.
— On se calme, les garçons, tempéra Umbelina. Sinon, je vous électrise !
— Umbelina a raison. Nous sommes dix et seulement six, au maximum, à nous faire obéir d’un balai. C’est insuffisant.
— Désolé, dit Jacques.
— Ne le sois pas. Ton excuse est aussi valable que les autres. Le Quidditch, ce sera sans le Gerbera. Dommage.
Un peu plus tard dans la soirée, un nouvel incident parti du camp des suprémacistes plomba l’ambiance. D’Arcy se mit à beugler :
— Beauxbâtons ! Eh, Beauxbâtons ! Alors, ça te fait quoi que mon père ait voté la réforme ? Grâce à toi, l’école sera bientôt aux mains du ministère ! Eh ! Je te parle, Beauxbâtons ! Oh ! Tu réponds, oui ou non ?
— Je ne réponds pas à mon nom d’esclave.
À la table des enseignants, Alfred vira au cramoisi. Eugénie avait reparu avec Delacour, Hercule et leurs amis. Il ignorait où sa fille avait passé les deux derniers mois et n’avait pas eu d’explication franche avec elle. Agathe posa sa main sur l’avant-bras du médicomage, pour l’apaiser.
— Les moins que rien, je les appelle comme je veux ! s’enfonça d’Arcy.
La directrice était sur le point d’intervenir mais Eugénie fut la plus rapide. En deux secondes, elle fut sur le suprémaciste et sa clique malfaisante. Elle dégaina sa baguette, appliqua la pointe sur sa propre gorge et formula un Sonorus inaudible. Elle vrilla les tympans du redoublant.
— JE M’APPELLE EUGÉNIE GREENGRASS !!
Le souffle et les vibrations furent si intenses que le blondinet tomba à la renverse. Devant une assistance médusée, elle mit fin au sortilège, sans un mot. Même privée de magie pendant l’été, elle n’avait pas perdu la main.
À la table des adultes, Edmond crut bon de concéder :
— Elle a raison. Elle a découvert des éléments de sa famille, elle a rempli un formulaire. C’est son choix. Il faut s’habituer à son nouveau nom.
— Le passé enterré n’est pas fait pour être déterré, marmotta Alfred.
— La vérité est importante, non ?
— Il y a des vérités qui doivent être effacées !
Max de Franjac le chatouilla alors que le médicomage était sur le point d’exploser.
— Vous pouvez toujours l’oublietter. Ah mais non ! Suis-je bête ! Le serment des médicomages interdit la manipulation de l’esprit par sortilège. Hum…
Alfred lui jeta un regard noir et se vengea sur un pudding fondant.
Le banquet s’achevait. Agathe venait de donner le signal de la fin des festivités. Elle invitait les étudiants à suivre leurs référents afin de prendre possession de leurs quartiers. Dune fondit sur la table réunissant tout le Gerbera.
— Professeur ?
— Suivez-moi.
— Dans la direction opposée aux autres élèves ?
— Bien sûr, Hercule.
Le groupe de dix élèves se leva et emboîta le pas de la référente. Hercule aperçut Noël Millefeuille et lui adressa un salut amical. Le potionniste, consacré l’année dernière, lui répondit en s’efforçant de masquer son désarroi et sa tristesse. Il venait de passer le banquet en compagnie de Roxane et Sidonie Delacour, Émilie Boulanger, plus que quelques autres éléments d’Urtica dont Joseph Just de Tourdonnet, un sorcier de quatrième année, vu une ou deux fois en compagnie de la bande à Rosier. Pourquoi Noël était-il aussi affligé ?
Toujours en pleine discussion, les enfants, en file indienne, parvinrent au pied du bâtiment. Au fronton, en runes dorées, le nom du Gerbera s’irisa. Quatre cristaux, d’une largeur de 25 centimètres chacun et d’une hauteur de deux mètres, disparurent en une fraction de seconde dans le sol. Une fois que tout le monde fut dans l’enceinte du pavillon, les quatre minéraux reprirent leur place, sans un bruit.
L’aménagement intérieur était presque inexistant. Un escalier hélicoïdal, fait de marches en quartz blanc, conduisait à une mezzanine vide qui courait jusqu’au bout du pavillon. Au rez-de-chaussée, le dénuement était identique, à deux détails près : un mur minéral, percé d’une ouverture, au fond du bâtiment et une fosse arrondie, remplie d’eau bleutée en plein centre du rez-de-chaussée. Hercule se dirigea vers l’ouverture éloignée de l’entrée et passa une tête. À l’emplacement où auraient dû se trouver des douches, des toilettes, des lavabos, il n’y avait rien. Le Sondeur était-il devenu fou ?
La salle vide était éclairée, bien qu’il n’y ait aucun Feu Éternel et que la nuit soit tombée. L’éclairage venait du minéral. Le Belge revint vers le bassin au centre. Il était trop petit et pas assez profond pour effectuer des longueurs mais assez grand pour s’asseoir dedans, tout autour. Parfait pour se prélasser après une journée trépidante. Eugénie en éprouva la température. Elle était chaude. Shin pensa aussitôt aux bains japonais, les fameux onsen et adressa un clin d’œil à Hercule. Ce dernier feignit le doute.
— Le Sondeur a omis l’essentiel. Il n’y a rien pour dormir. Même pas des murs pour séparer les pièces.
— J’avoue que je m’attendais à autre chose, concéda la professeure. C’est… déconcertant.
— Je peux arranger le coup, claironna Eugénie. Dans la Cabane Enchantée, il y a de quoi à tricoter des hamacs et assez de bois pour fabriquer des pieds pour les suspendre. Avec quelques toiles, je concocte des paravents pour avoir chacun son coin.
Dans un angle de la pièce, les éléments imaginés par la jeune bricoleuse apparurent comme par magie.
— Bazar de bazar !
Shin comprit et se lança :
— Mon rêve serait de retrouver le lit à eau sur lequel je dormais chez Urtica. Si je pouvais disposer d’un bureau avec une jolie marqueterie et une grande armoire, avec une barre et des cintres en bois pour suspendre mes tenues sans les froisser. Ce serait merveilleux que mon espace soit mesuré et non démesuré, fermé par des cloisons de bois et papier, mobiles, glissant en silence. Oh ! Sans oublier le tatami couvrant tout le sol. Il faudrait suspendre le lit pour libérer de l’espace dessous, afin de pouvoir prendre le thé et discuter avec mes amis, assis sur de confortables coussins.
Il visualisa les éléments et sa chambre fut complétée.
— Bravo ! Vous avez trouvé le mode d’emploi, félicita Dune. Je vous laisse imaginer à votre guise. N’oubliez pas vos rendez-vous demain, à 8h00. Andrea et Séraphin, à la bibliothèque. Les autres vous expliqueront. Quant aux troisièmes années, une réunion spéciale aura lieu dans l’amphithéâtre à la même heure. Voici vos emplois du temps.
Elle distribua des parchemins et quitta le pavillon de quartz en leur souhaitant une bonne nuit. En un tournemain, Hercule érigea un environnement douillet où son lit fut le couchage doté du plus épais des sommiers, d’un matelas de trente centimètres d’épaisseur, de draps parfumés et d’un édredon chaud et moelleux, en prévision des nuits hivernales. Après avoir réclamé un bureau bibliothèque où il pourrait ranger de nombreux ouvrages, à portée de main lors de ses travaux, il se rendit auprès de Séraphin, plus désemparé qu’Andrea, singeant ses colocataires pour composer son espace. Le fils Ballessaim avoua que son lit n’avait toujours été constitué que de paille serrée et de toile tendue pour la recouvrir. Le concept de bureau lui échappait.
Hercule l’invita à faire comme son camarade italien : observer les autres élèves, habitués à certains conforts et à l’usage d’enchantements. Séraphin doutait que ce Sondeur puisse matérialiser ses pensées, car il était persuadé que sa magie était très limitée.
— Non, Séraphin, ne raisonnez pas ainsi. Imaginez plutôt que la puissance magique est autour de vous et qu’elle ne souhaite qu’une chose : vous servir. Venez…
Ils toquèrent à la porte de l’espace bâti par Umbelina. Elle les invita à entrer. La Portugaise avait commis une chambre très fonctionnelle, avec un tapis pour ne pas ressentir la fraîcheur et la dureté du sol. Elle n’avait que pour seul meuble, une large armoire comportant des tiroirs de rangement à droite, un bureau intégré au centre et une penderie à gauche. Si l’armoire semblait mesurer cinquante centimètres de profondeur quand on la regardait de l’extérieur, la jeune fille pouvait s’installer, à l’aise, à son bureau et fermer les portes. Elle avait demandé un sortilège d’extension et l’avait obtenu. Elle retrouvait ainsi le côté exigu, propre à Lonicera, propice à la concentration et au travail. Sa seule fantaisie, c’était son lit suspendu dont la structure était composée de balais entrelacés comme s’il s’agissait des brindilles formant un nid d’oiseau. Un édredon, bourré de duvet de canard, lui permettait de dormir roulée en boule, à la manière d’un chat.
Quand les garçons rendirent visite à Sigrid, ils durent patienter qu’elle ait déverrouillé le système sophistiqué de fermeture de sa porte de chambre. Un simple Alohomora ne suffisait pas pour s’introduire dans sa forteresse. Hercule éprouva un vif émoi en découvrant son aménagement. Elle avait recopié la chambre dont elle avait eu la jouissance à Bruges. Elle se contenta de sourire et il hocha la tête, touché.
Laurine de Clermont-Tonnerre avait reproduit la chambre d’un château, avec une foule de vases, de pendules, de tapisseries, de tableaux, de candélabres, de malles disposées autour d’un superbe lit à baldaquin coiffé d’un chapiteau où le bestiaire des créatures fantastiques était sculpté en bois. Il y avait même une armure de chevalier. La richesse, l’abondance des détails sidéra le Belge. En comparaison, l’isba 2 de Katarina, avec ses poupées russes typiques, était presque banale. Andrea avait réalisé un mélange des genres, très coloré. Il ne concevait pas la vie sans couleur. Un pan des quatre cloisons qu’il avait érigées, était couvert de maillots d’équipes de football moldues tandis que le mur opposé accueillait un balai profilé, factice, tout droit sorti de son esprit et quelques tenues de Quidditch issues du championnat français. Quant à l’espace de Jacques, il était rempli de plantes en pot et distillait des senteurs florales enivrantes.
— C’est comme dans un rêve, Hercule ! Je fais de la magie pour la première fois de ma vie !
— Voyez, Séraphin. Si Jacques, Cracmol de son état, le peut, vous le pouvez.
Alors, le jeune garçon choisit de se placer entre Sigrid et Katarina. Il réclama des murs en pierre, enduits à la chaux. À droite, il colla un petit lit, long mais étroit, repoussé dans un angle. Au pied du lit, il mit une malle profonde, haute, dotée d’un couvercle plat débordant sur l’avant et ajouta une chaise au bout. Cela servirait pour ranger ses vêtements et ferait office de bureau. Toute la longueur opposée se couvrit d’une longue paillasse. Des béchers, des cornues, des casseroles apparurent, rangées. Au-dessus, vissées au mur, des étagères accueilleraient des bocaux d’herbe, des sirops, des confitures qu’il comptait fabriquer au cours de l’année. Hercule le félicita pour cette décoration que lui, éternel gourmet, approuvait à 100 %.
Aux alentours de 21h00, les enfants en eurent fini avec leur installation. Le Belge tendit l’oreille : Eugénie pestait. Hercule consulta son emploi du temps et comprit la raison de son ire. La réunion des élèves de troisième année, à 8h00, fichait en l’air sa grasse matinée. Le 17 septembre 1919 tombait un mercredi et ce jour-là, il y avait étude des Moldus, suivie par les trois heures de Médicomagie – classique et perfectionnement. La jeune demoiselle Greengrass s’étant débarrassée de toutes ces matières, elle s’offrirait à Morphée tous les mercredis matin, sauf si des imprévus – réunion, punition… – lui gâchaient ses heures de douce tranquillité. Pour lui faire passer le goût de se plaindre, Hercule proposa de se rendre à l’étage et de le meubler, après débat et exposé d’avis. Lorsqu’il ouvrit la marche, il éprouva une sensation familière. L’étage était haut de 4 mètres 50, sous le faîtage. L’inexplicable clarté du rez-de-chaussée s’y retrouvait, déclinée dans une teinte bleutée.
— Par Flamel ! s’écria-t-il.
— Quoi ? dit Umbelina.
— Regardez ! Mais regardez donc !
— Je ne te comprends pas, Hercule.
— Expliquez-vous, Hercule, le pria Shin.
Au lieu de livrer des éclaircissements, le Belge sortit sa baguette de cèdre et lança :
— Periculum !
Une boule incandescente jaillit de sa compagne et s’écrasa sur le mur opposé, à quinze mètres de sa position. La sphère fut absorbée et le mur bleuit.
— Oh bazar ! J’ai les poils hérissés comme les oreilles d’un Jackalope !
— C’est comme l’étage du pavillon Lonicera, commenta Katarina. C’est une salle blanche.
— C’est quoi ? demandèrent les novices.
Les autres se chargèrent de leur inculquer quelques règles de base. Interdiction de pratiquer la magie hors du château, sauf dans la serre et la ménagerie durant les heures de cours – Hercule leur narra ses mésaventures avec le ministère pour avoir sauvé un Bayours la nuit. La seule autre exception connue, c’était une partie de l’étage du pavillon Lonicera. Les élèves les mirent en garde : l’irrespect des horaires nocturnes leur vaudrait des punitions, sans oublier les sévices infligés par les pavillons à tous les contrevenants.
— Il y aura quoi, pour notre ordre ?
— Andrea, je te propose de capturer Rosier et de le pousser dans nos murs, pour vérifier, ironisa Eugénie, avec une pointe de sérieux qui glaça ceux qui la connaissaient sur le bout des doigts.
— J’ai une petite idée, avoua Sigrid.
— Moi aussi, ajouta Hercule.
— C’est… logique.
— Ah le beau mot qui me plaît !
— Ben, vas-y ! Fais-nous profiter !
Andrea était un mètre-étalon en matière d’impatience. À moins de se révéler comme un sorcier surdoué, il devrait apprendre à modérer sa tendance à la précipitation.
— Si l’un de nous contrevient au règlement ou si un autre élève s’introduit dans le pavillon, il sera contraint de ne dire que la vérité.
— C’est tout ?
— Pendant 24 heures.
— Il suffit de se taire.
— Ce n’est pas si simple. Le sortilège force à répondre à une question. Nous avons expérimenté ce mauvais tour sur Rosier, il y a deux ans. Ce fut épique. Il fut incapable de ne pas dérouler les plus sombres, les plus crues de ses pensées.
— Comment vous avez fait ?
Hercule en avait trop dit et il ne voyait pas comment se sortir de ce mauvais pas. Tôt ou tard, les petits nouveaux, comme Laurine, Jacques et les deux jeunes poseraient des questions. Le Sondeur les mettait à l’épreuve : impossible de proférer un mensonge dans ce temple consacré de la Vérité.
— On a fait fabriquer un artefact pour obtenir ce résultat, confia Eugénie. Je peux te dire qu’on n’a pas regretté notre argent. C’est grâce à ce sortilège qu’on a démasqué cette saleté de suprémaciste. Je te garantis que Rosier est le pire des sorciers que tu puisses imaginer.
— Il a torturé une élève, il l’a persécutée, ajouta Umbelina. Une fille adorable, joyeuse. Je ne l’ai pas vue. Je crois qu’elle est toujours à l’hôpital, à cause de lui.
— Ouais, confirma Jacques. Sa bande, c’est une belle collection d’abrutis de la pire espèce.
— Alors, il faudra qu’on s’entraîne dur si on ne veut pas se laisser marcher sur les pieds par ces crétins ?
— La salle blanche est faite pour ça. Le Sondeur est on ne peut plus explicite.
Dans un coin de la pièce, un billard apparut.
— Ben quoi ? fit la princesse. Pas de Quidditch. Mais la détente est autorisée, non ?
— Je me demande si… commença Eugénie. Un distributeur de sucreries.
La pièce rougit et se mit à trembler pendant plusieurs secondes. Le serviteur lui rappelait la règle des cinq exceptions à la magie. 3
— Si vous aimez les sucreries, j’ai demandé tout ce qu’il faut pour cuisiner, dans ma chambre. Il me faudra juste du sucre et des arômes. J’adore ça. Je demanderai si le chef sorcier veut bien de moi en cuisine.
— Séraphin, tu es parfait, déclama Eugénie.
— Il est peut-être temps de nous coucher, proposa Sigrid.
— C’est notre bonne conscience, souligna Katarina.
Les enfants regagnèrent leurs espaces privatifs. Hercule s’attarda un peu. Shin, avant de refermer sa cloison, le remarqua. Il ressortit en douce. Hercule se tenait devant l’onsen.
— Vous pensez à ce que je pense ?
— Oui, Shin.
— Permettez ?
Le Japonais s’agenouilla avant de s’aplatir sur le ventre. Il glissa un peu en avant et immergea sa tête pendant une dizaine de secondes. Lorsqu’il émergea et reprit sa respiration, il confessa :
— Je me souviens de chaque seconde de ma vie écoulée depuis notre ultime baignade, sous Urtica. Le Sondeur est déterminé à faire de nous… ses samouraïs.
1 Voir « Beaux bâtons 1917 »
2 Maison traditionnelle des paysans russes, faite de rondins empilés.
3 Les cinq exceptions aux lois de Gamp sur la métamorphose élémentaire désignent ce qui ne peut pas être créé par la magie « à partir de rien ». Il s’agit de la nourriture, l’amour, la vie, la guérison suite à un sort noir et l’argent.