Beauxbâtons - La dernière chance
Chapitre 10 : Sortilège 10 : contre-attaque
7210 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 10/10/2026 11:39
La tournée des visites estivales auprès des candidats de l’école prenait fin avec du retard. Parmi les référents, seule Elvira avait l’expérience indispensable pour mener rondement la tâche. Ursula débutait et Wilfried, à peine aguerri la saison passée, avait affronté, par choix, la majorité des né-Moldus, avec plus ou moins de bonheur. Sa fondation, bienvenue dans les circonstances, avait en charge un Espagnol rejeté par les siens ainsi que deux Français, hélas nés dans des familles trop bigotes pour avoir un soupçon d’esprit d’ouverture.
Le retard n’était pas uniquement dû au versant novice des référents et de la directrice. Le voyage à Marie-Galante, pour rencontrer Barthélémine Chantepierre, avait monopolisé Edmond et Elvira durant trois jours entiers. Le duo avait d’abord emprunté plusieurs cheminées pour rejoindre les États-Unis. Ensuite, ils avaient eu recours à des Portoloins internationaux, avec des départs à heure fixe, pour effectuer des « sauts de Pucestis » à travers le Mexique, jusqu’à Cancun, puis atteindre Cuba et Haïti. Par chance, l’île haïtienne à la population sorcière la plus dense au monde – un habitant sur cent était sorcier 1 – disposait d’une organisation solide et offrait un large panel de Portoloins, aux destinations variées. Les plus prisées étaient même desservies deux ou trois fois par jour. Une dernière correspondance les avait conduits jusqu’en Guadeloupe. De là, ils avaient loué un bateau pour rejoindre l’île de Marie-Galante, en quelques heures.
À présent, le tandem d’enseignants faisait face aux parents Chantepierre. L’homme était âgé d’une trentaine d’années. C’était un colosse noir aux traits taillés à la serpe. La femme n’avait pas plus de 25 ans et sa peau était presque aussi sombre que celle de son mari. Ses yeux noisette trahissaient quelques descendants blancs. Son visage était celui d’une reine de beauté. En la détaillant, Elvira ne pouvait s’empêcher de penser :
« Si l’enfant va sur ses dix ans, elle a été mère à… 14 ou 15 ans… Par Flamel ! »
Le mari était silencieux, presque gêné. La femme était captivée par l’accoutrement d’Edmond, noir du chapeau aux chaussures.
Barthélémine fit son apparition et les sorciers surent aussitôt ce qui clochait. D’un teint café au lait, les cheveux châtains frisés, la fillette élancée captivait l’attention dès qu’elle se montrait, grâce à un incroyable regard aux yeux verts presque fluorescents. Son sourire illumina la pièce. Sa mère livra quelques explications sans qu’elles aient été réclamées :
— Mon mari n’est pas le père biologique de Barthélémine. C’est assez facile de l’imaginer.
— Qui est son père ? demanda Edmond.
— Mon employeur. Un homme blanc, secret. Il ne quitte jamais sa demeure.
— Ce type traîne une réputation sulfureuse, ajouta le mari. Barthélémine ne l’a jamais rencontré et c’est tant mieux. Je suis son père. Indiscutablement.
— Cet homme possède des pouvoirs. C’est ma seule certitude.
— Donc, votre fille est un Sang-Mêlé, Madame, reprit Edmond. D’ordinaire, j’accompagne les référents lorsque les enfants sont issus de Moldus. Des non-sorciers. Parfois, la découverte d’un enfant différent est très mal acceptée.
— Rassurez-vous, Professeur, ce n’est pas notre cas. Nous sommes très heureux pour elle. C’est une chance formidable. Cependant, je ne crois pas qu’il y ait d’autres enfants comme elle, sur notre île. Elle ignore tout du monde sorcier. Est-ce un souci ?
— Absolument pas. Je suis justement l’enseignant en charge du lien entre les deux mondes. Il ne faut pas plus de quelques mois pour connaître l’essentiel.
La référente se tourna vers la magnifique fillette et lui demanda sous quelle forme sa magie se manifestait. Sans se départir d’un sourire d’anthologie, elle fixa la tasse à thé de son interlocutrice, la fit s’élever au-dessus de la table de la cuisine et la porta aux lèvres de la sorcière. La femme prit la tasse et but une gorgée, impassible. Puis, elle commenta :
— Un sortilège de lévitation, sans un mot, ni baguette.
— Je n’en ai jamais eue, Professeur.
— Il faudra en acquérir une ainsi que toutes les fournitures utiles lors de ta scolarité.
— Cela veut dire que je serai élève à Beauxbâtons ?
— En doutais-tu ?
Elle rougit, satisfaite d’avoir impressionné l’enseignante. Ses yeux d’émeraude rosirent, causant une surprise instantanée chez Elvira.
« Par Flamel ! C’est une demi-vampire ? Je dois lever le doute. »
La femme aborda la scolarité, l’éloignement à supporter une année entière, les retours à Marie-Galante étant trop compliqués à organiser. Elle souligna que l’enfant connaîtrait un changement alimentaire – les recettes de l’Académie étaient très métropolitaines –, culturel avec la présence d’étudiants aussi diamétralement opposés que les Hollandais et les Italiens mais aussi social, mixant des familles aisées comme des milieux modestes. Barthélémine répondit qu’elle s’était toujours adaptée aux Moldus en dépit de ses différences, qu’elle n’était pas difficile à table, hormis avec la noix de coco qu’elle ne pouvait plus ingérer, dégoûtée par sa surabondance. Elle avait hâte de faire des rencontres et surtout, d’apprendre. Sa magie n’était pas toujours aussi bien maîtrisée.
— La lévitation, c’est un peu le palmier qui cache la palmeraie.
Edmond proposa de l’intégrer aux né-Moldus afin qu’elle bénéficie de ses enseignements puisque après tout, dans les faits, elle vivait auprès de deux parents dépourvus de pouvoirs.
Elvira expliqua que la lettre d’acceptation, une formalité selon elle, arriverait dans les quinze jours par oiseau spécial. Ensuite, pour des raisons logistiques, il faudrait que la fillette prenne un bateau à destination de Bordeaux. Un professeur viendrait l’accueillir et se chargerait des achats à Paris, Place Cachée. L’enfant intégrerait Beauxbâtons quelques jours avant la rentrée officielle fixée au 17 septembre. Barthélémine les bombarda de questions sur les créatures magiques, sur les enseignements, l’organisation, les livres disponibles à la bibliothèque. Elle était impatiente, enthousiaste tout en restant mesurée, réservée. Lorsqu’elle s’interrogea sur le type de baguette qu’il fallait choisir, Edmond lui précisa que ce serait celle idéale qui se manifesterait en sa présence. Elle le sentirait jusqu’aux tréfonds de son âme. Elvira lui proposa la sienne afin de constater, par elle-même, l’effet produit. Barthélémine esquissa un geste vers la création tortueuse et changea d’avis.
— Puis-je essayer avec la vôtre, professeur Perlenjoie ?
— Bien sûr ! Tiens !
La jeune demoiselle s’empara de l’objet au manche achevé par un chapeau haut-de-forme. L’effet fut instantané.
— Oh… C’est pour ça que vous êtes habillé en noir.
— Pardon ?
— Vos parents. Leur métier est d’enterrer les morts. Ils s’habillent comme vous. Ce sont les plus gentilles personnes du monde. Et si drôles !
— C’est exact. Bravo ! C’est incroyable, vous ne trouvez pas, Elvira ?
— Stupéfiant, lâcha-t-elle, laconique.
Au terme de la conversation, peu avant la tombée de la nuit, l’enfant eût du mal à les quitter, si heureux d’avoir fait leur connaissance. Dès que les professeurs furent partis, la fillette gagna sa chambre, vida une malle et réfléchit aux biens indispensables pour son séjour à Beauxbâtons.
Agathe, Dune, Claire et Sébastien se tenaient dos à la fontaine Flamel. L’heure n’était plus aux supputations géologiques pour expliquer la transformation du jardin. La structure de quartz perçant la croûte terrestre était ordonnée. Les colonnes, inclinées à 45 degrés, se rejoignaient à environ huit mètres du sol en formant un angle droit parfait. Il en était de même pour tous les quartz sortis de terre, alignés à la perfection. L’ensemble formait un abri à deux pentes dont la façade faisait 16 mètres et la profondeur 25, selon les mesures effectuées par Sébastien. Le concierge affirmait que d’autres transformations auraient lieu puisqu’une dalle immaculée était apparue la veille, en surface. Elle couvrait presque toute la profondeur de la structure mais ne faisait que douze mètres de large. La terre des défunts massifs continuait de s’amasser sur les côtés du socle et de disparaître ensuite au fur et à mesure des séismes.
— On dirait une sorte de hutte en quartz.
— Agathe, je pense que la base va s’élever, compléta le concierge. Et que des murs vont être érigés au fond et à l’avant, pour fermer la construction.
— Vous croyez ? Mais d’où cela vient-il ?
— Du Sondeur, de l’âme magique de cette Académie, proposa Dune.
— Je suis d’accord avec ma consœur, concéda Claire. Nous ignorons sa véritable nature, l’étendue de ses pouvoirs. Vous devriez l’interroger.
— Vous voulez dire… en entrant dans l’un des isoloirs et en le questionnant ?
— Oui.
— C’est l’unique solution, Agathe. J’ai cru comprendre que des élèves ont pris l’habitude de converser avec lui, tout au long de l’année. Ils le trouvent bon conseiller, quand on sait comment le manœuvrer.
— C’est entendu. Sébastien, êtes-vous absolument certain que ce socle va poursuivre son élévation ?
— Sûr et certain.
— Jusqu’à quelle hauteur ?
— Si mes calculs sont corrects, à trois mètres du sol. Il fera la jonction avec le toit.
Claire, autrefois complice de Gervais Delacour et de Jean Racine, savait que le Sondeur était capable d’agir sur les murs et la magie de l’Académie. Dune était au courant pour les degrés, même si elle ne les avait pas tous explorés, ayant été mise en garde dès son plus jeune âge. Cette poussée minérale provenait du degré 40. Le Sondeur y puisait toutes les ressources nécessaires à son ouvrage. Si elle connaissait le processus, elle ignorait en revanche ce qu’il mijotait.
La directrice pénétra dans la salle du Sondeur, main sur sa baguette, sur ses gardes. Sa dernière visite avait eu de fâcheuses conséquences pour ses os. Elle choisit l’isoloir central, sans raison particulière, du moins le croyait-elle. En réalité, ce choix n’était pas fortuit. C’était sur la cabine centrale qu’elle avait jeté son dévolu, 42 années auparavant. À l’époque, leurs aînés faisaient courir la rumeur selon laquelle l’isoloir de gauche vous envoyait chez Urtica, celui de droite chez Aloysia et le dernier, chez Lonicera. Elle avait adhéré à cette théorie fumeuse dans la mesure où elle avait désiré intégrer l’ordre au chèvrefeuille et où elle avait eu gain de cause.
— Bonjour, Agathe, entama la voix impersonnelle avant même qu’elle ait ouvert la bouche.
— Bonjour, Sondeur.
— Très heureux de te revoir dans un isoloir. Quel chemin parcouru depuis tout ce temps !
— Une route imprévue.
— Il y a une part de péripéties dans toute vie. Agathe, je devine la raison de ta visite. Tu te demandes ce qui sort de terre au nord du domaine.
— Tout à fait. De quoi s’agit-il ?
— D’un nouveau pavillon.
— Quelle sera sa fonction ?
— Accueillir le quatrième ordre.
La directrice en eut le souffle coupé. Elle se ressaisit :
— Mais… vous… pensez au groupe mené par Hercule Van Betavende ?
— Ce bâtiment abritera l’ordre Gerbera. Il comptera Eugénie Greengrass, Umbelina de Laranjeira, Sigrid Vlaamel, Katarina Rostopchine, Shin Ishii et notre enquêteur belge. J’aurai terminé les travaux à la rentrée. Au fronton du pavillon, des runes seront gravées. Une magie spécifique s’appliquera, toute aussi dissuasive que celles des autres ordres. Le couvre-feu sera identique.
— Quelle sera la nature de la sentence pour des contrevenants ?
— L’impossibilité de mentir durant 24 heures. La devise du Gerbera s’appliquera avec toute sa puissance : « La vérité éclatera ».
— C’est redoutable. Faudra-t-il prévoir du mobilier ?
— Je m’occuperai de cela à ma façon.
— Une autre question me vient à l’esprit : aux six élèves mentionnés, ajouterez-vous des effectifs ?
— J’en ai bien l’intention.
— Pourquoi officialiser le quatrième ordre ?
— Il est temps de protéger le Gerbera. C’est… essentiel. Cet ordre sera celui des courageux, des persévérants, des loyaux et, en un sens, des sorciers exceptionnels.
— Est-ce qu’ils courent un danger ?
— C’est l’école entière qui est menacée.
— Comment ? Qui ?
— Comme l’aurait dit notre cher professeur Abraham Piedargile : en perpétuel mouvement est l’avenir. De prévoyance, il nous faut faire preuve. Aie confiance, Agathe.
— En vous, Sondeur ?
— Pas seulement.
— En Hercule ?
— En tout l’ordre que ce garçon a initié.
Un nouveau séisme marqua la fin de la conversation. Agathe prit conscience qu’à chaque fois que le 4ᵉ ordre avait été mentionné depuis le début des vacances, le Sondeur avait provoqué une poussée minérale dans le jardin. Elle se rendit sur place et comprit que le concierge avait vu juste. Le socle, poussé par de nombreuses poutres de quartz, s’était arraché de terre de plusieurs centimètres. Les murs du pavillon perçaient tout comme les premières marches qui conduiraient les élèves à l’étage. Face aux menaces planant sur l’école, le Sondeur contre-attaquait.
Alors qu’Agathe s’apprêtait à regagner son bureau, elle entendit une voix à l’arrière du bâtiment. Elle le contourna et découvrit un visage amical derrière la grille. Elle effaça les défenses et permit l’accès.
— Bonjour, Gervais.
— Bonjour, Agathe. Joli bâtiment. Dois-je comprendre que vous avez trouvé un entrepreneur moins cher que Delacour ?
— Mieux que ça : gratuit !
— Gratuit ?
— L’œuvre du Sondeur.
Le directeur de la menuiserie poussa un sifflement admiratif. Mais où allait-on si la concurrence devenait déloyale ?!
Dans les locaux du Cri de la Gargouille, sis au 16 rue de Vaugirard, à Paris, juste en face de la porte d’entrée du Sénat moldu, l’effervescence était à son comble. Fragan Le Fur, sorcier descendant de corsaires malouins, relisait l’article rédigé par le journaliste Prosper Dauclair. Face aux deux hommes, dans la cheminée où brûlait un feu, se dessinaient les traits ridés de Jules Boulay de la Meurthe, le propriétaire du journal, l’âme insufflant un vent novateur dans les colonnes. Si le vieux sorcier, abrité dans son manoir au cœur des Pyrénées, était sorti de sa réserve habituelle, c’était parce que le sujet était brûlant et qu’en cas d’information partielle, erronée, les retombées sur le quotidien seraient funestes. La fortune de monsieur Boulay de la Meurthe lui permettait de prendre des risques inconsidérés mais la possession des Éditions du Sorcier Gourmand, de Grimoires d’Antan, de la collection scolaire Marabouté, de Poudre et Escampette, ne justifiait en rien le gaspillage des ressources dans un procès perdu d’avance contre le ministère de la Magie. En effet, c’était l’entité entière qui était mise en cause, sans jamais nommer son plus haut représentant impliqué jusqu’au cou.
Dauclair était catégorique. Ni Sylvain Brodier, fonctionnaire à l’état civil, ni ses collègues n’étaient au courant d’un formulaire R1 arrivé sur leur bureau fin juillet. René Aubépine de Brincourt, responsable de l’intégralité du courrier, était certain de ne pas avoir vu le document en question. Agathe Bonnelangue, contactée entre-temps, affirmait avoir envoyé le formulaire R1 dès le 28 juin. Le délai d’un mois était avéré. Mais le plus troublant dans cette histoire, c’est que le parchemin accompagnant la copie, à destination du journal, était l’œuvre de Brodier. Le fonctionnaire reconnaissait son écriture mais ne se souvenait pas avoir écrit la note. Les conditions louches de cette affaire auraient pu passer sous silence s’il n’y avait pas eu la réforme de l’héritage, votée le jour même, une heure à peine avant la réception des informations au journal. Une loi réformatrice, glissée en douce, aux Sages qui n’avaient aucun commentaire à produire. De là à imaginer que Picaillou avait gardé le formulaire sous le coude afin que la réforme puisse s’appliquer à cette renonciation, il n’y avait qu’un pas que les journalistes s’apprêtaient à franchir.
L’article était solide, documenté. Là où Jules et Fragan ne s’accordaient pas, c’était sur le titre, prévu sur un quart de la première page. Jules et Prosper étaient favorables à : « Beauxbâtons, bientôt la propriété du ministère ? ». L’interrogation et la proximité de l’événement, sans indiquer une date précise, laissaient planer le doute, à défaut de suspense. Le terme de propriété était sans ambiguïté. Fragan, en Breton révolutionnaire dans l’âme, voulait choquer les lecteurs en assénant un « Le ministre de la Magie manigance pour dérober Beauxbâtons ! ». Il n’attaquait pas l’entité juridique, il s’en prenait à Picaillou qu’il jugeait faux jeton. Il parlait de vol qualifié, puni par la loi. De quoi envoyer le politicien à Fengsel. Fragan affirmait. Or, le doute subsistait. De Brincourt ou de Brodier, aucun n’était en mesure d’identifier le fournisseur du document. Le titre du patron et de Dauclair suggérait une manœuvre audacieuse, à la limite de la légalité mais dans les clous, grâce à la réforme vicieuse. Fragan la classait dans le camp du répréhensible.
À force d’argumenter, Jules et Prosper avaient convaincu Le Fur. Si l’article explosait au visage de Picaillou, grâce à l’opinion publique, éclairée, enfin consciente de la dangerosité des actions ministérielles, il serait toujours temps d’investiguer avec plus d’insistance auprès des 31 Sages pour dénicher des révélations fracassantes.
À l’issue de la réunion, alors que les journalistes s’apprêtaient à prendre congé, Jules retint Prosper.
— Monsieur ? Aviez-vous d’autres instructions à me communiquer ?
— Pas exactement, Dauclair. Sur le fond, je suis d’accord avec Le Fur. Picaillou ne joue pas franc jeu.
— Moi aussi, Monsieur. Mais il faut avancer pas après pas.
— Tout à fait. Avez-vous bien saisi la portée de la réforme sur l’héritage ?
— Je pense.
— Je ne suis pas sûr.
Les yeux de Prosper s’agitèrent.
— Aurais-je manqué un élément d’importance ?
Le vieillard s’enfonça encore plus dans le brasier et chuchota, afin que nulle autre oreille que celles de son interlocuteur ne capte ce qu’il avait à confier.
— Imaginez qu’Alfred Beauxbâtons, l’héritier en titre de notre chère Académie, n’ait pas mesuré l’étendue de la réforme et qu’il n’ait pas choisi un Sang-Pur pour lui succéder à la place de sa fille. Envisagez l’idée que notre médicomage, au caractère ombrageux, s’estime trop jeune pour conclure un testament sous serment inviolable. Échafaudez l’hypothèse que l’individu manœuvrant dans l’ombre pour exploiter la faille, décide d’accélérer l’écoulement du temps et qu’il s’en prenne à la vie de notre bon docteur.
Le journaliste frissonna, en dépit des chaleurs combinées de l’été et de la cheminée.
— Nom d’un Chartier futé ! Cette réforme…
— … servirait les intérêts des Traditionalistes. Elle pourrait même avoir été soufflée par eux. Peut-être que Picaillou est innocent. Peut-être qu’il n’a pas eu conscience de l’effet retors de sa loi. Difficile de le déterminer, pour l’instant. Mais je peux vous assurer que parmi ces rebuts de la communauté sorcière que sont ces fichus suprémacistes, il s’en trouvera bien un pour songer à se servir de sa baguette afin d’éliminer les détenteurs de possessions stratégiques.
Prosper imagina la suite en un éclair et s’exclama :
— Monsieur ! Le journal est en danger !
— Oui, Dauclair.
— Il faut que…
— … vous veniez me voir d’urgence.
— Moi ?
— Vous seul. J’ai élaboré un plan pour couper l’herbe sous le pied des comploteurs et il est vital qu’il ne soit connu que de vous et de moi.
— Quand ?
— Maintenant.
Jules se retira du brasier. Prosper s’empara de poudre de Cheminette, entra sous le conduit et jeta sa prise en déclamant :
— Manoir de Jules Boulay de la Meurthe !
Une seconde plus tard, Fragan entra dans la pièce pour confirmer un point. Voyant que son journaliste s’était évaporé et que son patron n’était plus visible dans le foyer, il décida que les exemplaires du Cri, à destination du ministère, seraient envoyés après que tous les abonnés aient été servis. Rien de tel pour faire monter la pression ! Au passage, la Gazette de Paname n’avait plus qu’à aller se rhabiller.
L’homme aux mains calleuses de paysans bêchait la glèbe craquelée par le soleil ardent. Il retournait les mottes, les cassait avec la pointe de sa fourche, triait les pommes de terre nouvelles et les entassait dans un grand panier d’osier muni d’une anse. À intervalles réguliers, il buvait deux ou trois gorgées d’eau dans laquelle il laissait infuser des feuilles de menthe, pour chasser l’infâme goût ferrugineux de sa source. Lorsqu’il estima la quantité suffisante pour tenir l’hiver, il se redressa, s’épongea le front, insista sur sa barbe de patriarche, trempée, effectua quelques rotations du buste pour remettre ses vertèbres d’aplomb et but encore un peu d’eau. Il considéra le labeur restant : deux rangs, sur 10 mètres de long. Il inspira un air surchauffé par la canicule, accompagné de sécheresse. Le trentenaire, aux yeux aussi sombres que sa chevelure abondante, s’interrompit, convaincu d’avoir entendu un cri perçant dans la montagne. Une crécerelle. L’oiseau, jouant avec les courants ascendants soufflant de la vallée vers les sommets pyrénéens, sur les rochers, justifiait sa réputation de chasseur redoutable. Le rapace se posa sur la bêche de l’agriculteur. L’homme fouilla dans sa poche et glissa cinq Noises dans l’escarcelle attachée à la patte de l’oiseau. Ce dernier relâcha son colis, un journal roulé et noué par une ficelle. Le destinataire contrôla le nom et l’adresse de l’étiquette collée sur la cordelette : « Philippe Ballessaim, Puig de Très Vents, Pyrénées-Orientales. »
Il défit le lien, déplia le Cri de la Gargouille et découvrit la Une. Il fronça ses sourcils broussailleux et faillit tomber à la renverse sur une roche, les jambes coupées par le choc de la nouvelle. Il tourna la page et dévora l’article coécrit par Le Fur et Dauclair. Il leva les yeux au ciel, puis les baissa. Droit devant lui se dressait le mont Canigou. De sa position, il apercevait le château, les dépendances, le stade de Quidditch et les bois du domaine. Il les avait toujours eus en ligne de mire, comme un éternel pied de nez.
Philippe roula le journal et le serra contre sa poitrine. La découverte des journalistes était édifiante. Si l’Académie tombait aux mains du ministère, c’en était fini avec l’égalité et la fraternité prônées depuis la fondation de l’école. Peu à peu viendrait le règne de l’obscurantisme. Il fallait agir, rencontrer la directrice, Agathe Bonnelangue. Il devait lui écrire mais ne pas abattre toutes ses cartes. Il planta sa fourche dans la terre aride, d’un coup sec et s’adressa au faucon postal :
— Reste ici. Tu dois porter une lettre urgente à la directrice de l’Académie.
L’oiseau s’envola sur quelques mètres et plongea dans l’abreuvoir pour s’y rafraîchir. Alors que l’homme posait la main sur la poignée de porte, une voix fluette l’interrompit :
— Ça y est, Papa ! La traite des chèvres est terminée et j’ai tiré dix litres d’eau pour la cuisine.
— Parfait.
— Je suis allé cueillir des herbes et des baies dans la montagne. J’ai trouvé des myrtilles. Au moins cinq kilos.
— Bravo, fils ! Nous ferons une excellente confiture et nous en garderons un peu pour une tarte. Auras-tu tous les ingrédients nécessaires ?
— Oui. Je ferai une crème pâtissière, parfumée à la mélisse.
— J’en salive d’avance. Pardonne-moi, mais il faut que j’écrive d’urgence à l’Académie.
Le garçon, portrait de son père, aussi imposant et chevelu que l’aîné, perdit sa contenance. Il se tourna vers le château distant de deux kilomètres et demi, à vol d’oiseau. Il avait le bon âge. Mais il était inutile de rêver.
— J’ai découvert une manœuvre du ministère, dans le journal. Je dois agir.
— Qu’est-ce que tu y peux, Papa ? Qu’est-ce que des Cracmols comme nous peuvent bien faire pour aider des sorciers ?
— J’en fais mon affaire.
Il marqua une brève pause et reprit, sur un mode solennel :
— Je voudrais te proposer comme élève, à la rentrée. Tu as eu dix ans en décembre dernier.
— Papa, tu sais bien qu’ils ne prennent qu’un Cracmol tous les six ans. La place est déjà prise par un dénommé Boulanger.
— Laisse-moi essayer…
Le garçon secoua la tête en signe de découragement mais lâcha :
— Si ça peut te faire plaisir…
— Tu sais, ils enseignent des tas de matières où tu pourrais exceller.
— Vraiment ? S’ils dispensent des cours de cuisine, pourquoi pas, ironisa le garçon.
— Il y a les potions mais aussi les créatures magiques, les sciences, le français, l’anglais, l’astronomie, s’enthousiasma le père.
Séraphin lui servit une douche froide :
— Rêver ne sert à rien, sauf nous conduire à la souffrance.
— Peut-être. Mais j’ai ton accord ?
— Oui… Je file en cuisine. J’ai mis ta menthe à infuser dans l’eau de source.
— Merci. Tu as bien fait attention ?
— J’ai mis mes gants, Papa.
Le garçon ouvrit une armoire brinquebalante, sortit une bassine en cuivre et versa les myrtilles récoltées. Il ajouta du sucre et alluma la cuisinière à bois. Philippe prit sa plus belle plume, affûtée, une bouteille d’encre noire, du papier moldu, un buvard pour éviter les taches et entama sa missive par ces mots :
« Madame la directrice,
Je me présente : Philippe Ballessaim. Mon ancêtre, Ambelion, fut le tout premier directeur de l’Académie de magie française. Je dois m’entretenir de toute urgence avec vous pour la raison suivante… »
Le bureau d’Agathe avait été vidé de son mobilier et de sa décoration. L’entreprise Delacour effectuait des rotations en traîneau volant pour acheminer les outils et le bois nécessaire à la réalisation de l’extension. Durant les travaux, Agathe s’installait provisoirement à la lettre A de la bibliothèque ouverte pour l’occasion. Alors qu’elle s’attelait au dépouillement des comptes-rendus de ses référents, l’elfe Dory se présenta à elle, avec ses plus belles hardes et un nœud autour de son crâne glabre.
— Un courrier pour vous, Madame. Orpi m’a demandé de vérifier votre casier une fois par heure, puisque les oiseaux ne peuvent plus venir toquer à votre fenêtre.
— Remercie-le de ma part pour cette initiative.
— Oui, Madame.
L’elfe effectua une courbette et disparut en silence.
— Voyons ce courrier… Du papier ?
Elle lut la lettre avec un très grand intérêt. L’identité de l’expéditeur lui causa une grande stupéfaction. L’homme souhaitait s’entretenir avec elle pour lui confier une information capitale. En outre, le Cracmol, descendant d’une longue lignée sans pouvoir, depuis des générations, sollicitait la possibilité d’accueillir son fils, Séraphin, affligé de la même absence de pouvoirs, bien qu’il connaisse les règles strictes de l’Académie à propos des quotas à respecter. Intriguée, elle s’apprêtait à lui proposer un rendez-vous le jour même, en début d’après-midi – l’homme vivait sur la montagne au sud du mont Canigou – lorsque la maîtresse de la divination, Claire, s’invita entre les rayons de livres précieux, le visage écarlate, la mine épuisée.
— Eh bien, ma chère ? Qu’avez-vous ?
L’enseignante posa une petite casserole empruntée aux cuisines sur la table de travail d’Agathe, agita sa baguette pour remplir le récipient d’eau, versa le contenu d’une fiole et congela le liquide. Une prédiction s’inscrivit en lettres bleues sur fond blanc :
« Un grain de café
Suffit à révéler
L’enfant de la dernière chance,
Vivant à quelques jets de lance. »
— Cette prédiction parle d’un enfant, comme l’autre prophétie. C’est un jeune que vous n’avez pas encore vu. La dernière chance de l’Académie.
— J’ai donné suite aux demandes des familles de Cracmol, j’ai là tous les compte-rendus des référents. Pourquoi ne l’aurions-nous pas déjà rencontré ? La lettre…
— Laquelle ?
— Une demande de dernière minute. Un parent vivant à quelques jets de lance, justement. Par contre, cette histoire de grain de café, j’avoue ne pas comprendre.
— Moi, si.
La Divinatrice déposa la baguette en forme de grains de café, confectionnée par Hercule, un mois et demi auparavant. Dans l’esprit de la directrice, la prédiction de Claire devint limpide comme de l’eau de source. Elle devait rencontrer Philippe et Séraphin Ballessaim, habitant à moins de trois kilomètres de l’Académie. Et pour une raison qui lui échappait encore, elle devait emmener cette nouvelle propriété de Claire.
— Puis-je en connaître la composition ?
— Bois de cédrat, plume de Phénix.
— Du Phénix ?
Agathe n’ignorait pas la réputation d’exigence du Phénix. Elle avait toutes les capacités pour le maîtriser. C’était moins évident pour Claire. Pour tester un élève aux pouvoirs inexistants, c’était une hérésie. Mais si la prophétie exigeait qu’elle se munisse d’une puissante baguette, c’était peut-être parce qu’un affrontement était à craindre. Mentalement, elle se préparera à livrer un combat.
À son arrivée, Agathe fut introduite dans la masure miséreuse. La pauvreté la choqua. La dizaine de chèvres et de brebis, dans la bergerie, disposait presque de confort par rapport à la pièce de vie. Pourtant, les Ballessaim avaient fait de leur mieux pour rendre à la bicoque, un semblant de lustre. La directrice observait Séraphin qui se donnait du mal pour préparer une collation à l’aide de jus de fruits et d’alcools que son père distillait surtout pour la revente, glanant des fruits au hasard de ses promenades. La famille monoparentale survivait et exploitait tout ce que la nature était à même de lui fournir. Sur des étagères de l’espace cuisine s’alignaient des dizaines de bocaux préparés pour tenir l’hiver. Confiture, compote, pâté de lapin, de porc, de sanglier – Philippe chassait –, légumes en sauce, plats régionaux cuisinés avec amour. La femme dut se concentrer pour écouter le maître des lieux.
— Permettez-vous que je vous appelle Agathe ?
— Je vous en prie, Philippe, répondit-elle en guise d’encouragement.
— Si je vous ai envoyé un courrier urgent, ce matin, c’est parce que la Une du Cri de la Gargouille m’a fait bondir.
— J’ai aussi été horrifiée à l’idée que l’école tombe entre les mains du ministère. Cependant, si Alfred Beauxbâtons contracte un testament avec un sorcier de Sang-Pur digne de foi, l’école sera sauvée.
— C’est ce que la réforme laisse entendre. Mais imaginez le pire : Alfred meurt subitement, intestat. Ou son héritier désigné décède aussi.
— Vous songez à un coup d’éclat des suprémacistes ?
— Bien sûr ! Je ne suis qu’un modeste Cracmol, issu d’une famille maudite depuis des générations, sans culture sorcière et j’ai arrêté l’école à dix ans. Mais je connais la nature humaine. Je me méfie. Cela me permet d’anticiper au lieu de subir les problèmes. Agathe, il faut que je vous narre ce qui m’a été transmis par voie orale et qui n’est consigné ni dans les livres d’histoire de la magie, ni sur les grimoires de l’école.
— Vous avez toute mon attention.
— Au début du 14ᵉ siècle, Ambelion Ballessaim, mon aïeul, fit alliance avec Philémon Beauxbâtons pour fonder l’Académie magique que nous voyons par cette fenêtre. Philémon s’activa à bâtir les murs du château tandis qu’Ambelion recruta des sorciers, discuta des enseignements et se chargea de rencontrer les enfants les plus prometteurs pour les accueillir à l’école. Les deux hommes s’entendaient bien et se répartissaient les tâches. Très tôt, dans leur collaboration, se posa le problème de la pérennité de leur œuvre. Philémon était un artisan fabuleux mais répugnait à transmettre son savoir. Ambelion était l’opposé : il se moquait des pierres et ne jurait que par ses élèves et son personnel. D’ailleurs, il ne résidait pas au château. En revanche, son ami y voyait un moyen d’asseoir sa puissance face au ministère. Philémon aborda le problème de l’héritage. Il proposa à Ambelion que sa descendance hérite du château s’il venait à mourir sans avoir enfanté. En contrepartie, il conserverait l’usufruit jusqu’à sa mort. À ce moment-là, entre les deux hommes mariés, seul mon aïeul avait déjà un fils. La femme de Beauxbâtons, en dépit de leurs efforts, ne tombait pas enceinte. Plus le temps passait, plus la stérilité pesait sur le sorcier, plus il regrettait d’avoir apposé son sang sur le contrat inviolable passé avec son associé. Peu à peu, l’homme partit à la dérive et s’opposa de plus en plus aux choix d’Ambelion. Il en vint à exiger que les familles autorisées à envoyer leurs enfants à l’Académie, soient toutes inscrites sur un registre de Sang-Pur.
Il se radicalisa tant et si bien que le serment inviolable, déposé à la banque Pasdelazare, risquait d’être détruit par Beauxbâtons, fou de rage et d’inconscience, même au péril de sa santé mentale ou de sa vie. Alors, sans que nul ne sache comment, mon ancêtre parvint à récupérer le testament et décida de le dissimuler au cœur même de l’Académie. Une heureuse précaution car Philémon, devenu hystérique, le contraignit, sous la menace de sa baguette, à se rendre à Pasdelazare pour détruire le contrat. Lorsqu’il découvrit qu’il avait disparu, Philémon, devenu adepte de la magie noire, força Ambelion, son épouse et leur fils à boire une potion capable de les priver de leurs pouvoirs. Désormais seul aux commandes de l’Académie, il les chassa à tout jamais. Ensuite, l’épouse de Philémon eut un malencontreux accident, mortel. L’homme, veuf, épousa une sorcière Sang-Pur très en vue qui lui conçut une demi-douzaine de marmots. Mon ancêtre et sa famille se firent paysans, pour se nourrir. Le fils engendra des enfants sans pouvoir. Il en fut ainsi jusqu’à nos jours où, comble de la torture, nous avons toujours eu le domaine devant nos yeux, à chaque minute de notre vie.
Agathe fut touchée par le drame des Ballessaim. Alfred n’avait rien de commun avec son propre aïeul ; il serait sensible à la situation de cette famille. La directrice voulut être certaine de disposer de toutes les informations.
— Donc, le testament, dissimulé dans l’école, permettrait d’activer la clause du report d’un héritier sur un autre. Vous, puis Séraphin, deviendriez propriétaire de l’Académie avant même le décès du docteur. Le serment, antérieur à la réforme et d’une nature magique, prévaudrait.
— Oui.
— Comme l’Académie est exclue des taxes sur l’héritage, au nom de l’intérêt public…
— … ma déplorable situation financière ne se dégraderait pas davantage. En attendant, le docteur garderait la jouissance de son logement.
— Savez-vous où se trouve le serment ?
— Je n’en ai aucune idée. J’imagine dans un passage secret, accessible en subissant des épreuves.
— Bien sûr… C’est la dernière chance de sauver l’Académie. Et ce n’est que justice à rendre à votre famille.
— Certes mais du coup, nous devenons une cible pour les suprémacistes.
— À condition que l’existence du testament soit ébruitée. Tant que le secret n’est pas éventé, vous ne risquez rien.
— En effet. Mais Alfred, lui, court un danger.
— Il ne quitte jamais l’école. Il est en sûreté.
— Je veux bien croire qu’il s’agit de la solution la plus sécuritaire pour lui. Mais je vous parie un Gallion, que je n’ai pas, que d’ici quelques mois, des décès opportuns auront lieu.
— Par Flamel ! J’espère bien que non !
Séraphin profita de la pause dans la conversation pour déposer la collation sur la table. À la tarte aux myrtilles, il avait ajouté une chantilly herbacée, aérienne. Dans de grands verres, il avait préparé des cocktails multicolores pour son père et leur invitée. Agathe le pria de s’asseoir à ses côtés et lui dit :
— Mon jeune ami, ton père m’a demandé de te recevoir comme Cracmol étudiant dans l’Académie. Il se trouve que cette année, j’ai décidé qu’il y aurait une place supplémentaire dévolue à un sorcier dépourvu de pouvoir.
L’enfant se réjouit. Mais il déchanta aussitôt :
— Hélas pour toi, j’ai déjà sélectionné une jeune fille.
— Ah… Les inscriptions sont closes, coupa Philippe, aussi déçu que le garçon.
— Non, répliqua Agathe avec douceur.
Elle tendit sa baguette au beau garçon aux yeux ténébreux. Il la saisit. Rien ne se passa.
— La malédiction n’a rien perdu en puissance, se lamenta Philippe.
— Désolé, Madame, couina le garçon.
— Et avec celle-ci ?
Cette fois, elle proposa le cédrat au cœur de Phénix. La délicate et fine création d’Hercule procura une sensation de chaleur du bout des doigts jusqu’à l’épaule. La vague submergea sa figure et il rougit comme un amoureux transi au soir de son premier rendez-vous.
— Agite-la, s’il te plaît.
Le garçon se demanda ce que l’agitation allait changer à sa nature profonde. Il pointa le verre rempli de cocktail de son père et effectua une sorte de 8 avec la pointe de la baguette. Des étincelles s’échappèrent et touchèrent le contenant. Le dégradé rouge-orange-vert des ingrédients se mit en mouvement, les teintes changeant de position, comme si la boisson avait mué en kaléidoscope juteux.
Philippe fut incapable de réagir, fasciné par la danse colorée. Sans prononcer un mot, le garçon « demanda » au liquide de faire des bulles irisées, comme s’il avait versé du savon dans la mixture. Le miracle eut lieu. Bientôt, le verre dégaza une fumée rose jusqu’à ce qu’un petit nuage se forme au-dessus du récipient. Il suscita le rire du garçon. D’un geste, il commanda au « cumulusfructus » de pleuvoir. Les rayons du soleil, traversant la fenêtre principale de la maison, vinrent frapper les précipitations sans fin et générèrent un arc-en-ciel miniature.
— Merveilleux ! s’extasia Agathe. C’est une magie d’une grande beauté, très artistique. Ma préférée, je le concède. Tu intègreras l’Académie en tant que sorcier.
Elle se tourna vers Philippe :
— Je vous en fais le serment.
Agathe passa la prophétie sous silence. Séraphin aurait tout le temps de découvrir les talents stupéfiants et spécifiques de Claire Obscur. Dans l’esprit de la directrice, un plan de bataille se mit en place pour exploiter la dernière chance de l’Académie. Une stratégie impliquant le 4ᵉ ordre.
1 En 1920, la population d’Haïti dépassait 2 millions d’âmes. Elle comptait donc 20 000 sorciers.