Beauxbâtons - La dernière chance

Chapitre 1 : Sortilège 1 : la main du diable

6339 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 10/10/2026 11:13

Le sorcier, à califourchon sur son balai, une production nippone rustique et poussive, approchait du mont Odake. Il n’était guidé que par la pâle lueur d’un fin croissant de lune et par les étoiles, visibles dans un ciel d’encre dégagé. À ses yeux, le vol sur ce morceau de cerisier raide était un pis-aller. Il préférait l’inconfort de la monture au transplanage, inadapté aux longues distances. De plus, le craquement trop sonore de la disparition était incompatible avec le silence et l’efficacité requis par sa profession : assassin.

À la solde des plus offrants, le Fantôme Noir avait dû composer avec son nouveau commanditaire et revoir ses tarifs à la baisse de façon drastique. Au lieu des 2000 Gallions exigibles pour un retrait rapide, sans fioriture, ni mise en scène, il s’était contenté de 500 pièces d’or, sans la moindre avance pour ses frais. Or, des imprévus, des dessous de table pour glaner quelques informations, il y en avait eu et dans de respectables proportions. C’était anecdotique : il était parvenu à ses fins, avait retrouvé la trace du Français et avait rempli sa mission. Il avait du flair et la conviction que ce contrat n’était qu’une mise en bouche. Son « patron » occasionnel avait l’étoffe d’un grand sorcier, capable de s’enrichir de manière fulgurante et faire de lui, son exécuteur fétiche. L’assurance de rétributions régulières compensait la modestie des sommes versées.

À quelques kilomètres de la montagne dont la masse se découpait sur l’horizon, il plongea vers la forêt. La partie aisée du voyage s’achevait. À présent, il lui fallait s’accoutumer à l’obscurité accrue par l’épaisse végétation et naviguer entre les arbres séculaires, sans un bruit. Il s’empara d’un sac à dos doté d’un sortilège d’extension et y glissa son moyen de locomotion. Il s’abstint de lancer un Lumos et s’en remit à ses sens surentraînés de Samauror renégat.

Après une marche d’une vingtaine de minutes, il atteignit un ginkgo biloba majestueux. Il sortit sa baguette noueuse mais élégante, tapota le tronc et serina une longue phrase en japonais. Le vénérable végétal abaissa ses branches et propulsa l’homme à la tenue sombre jusqu’à sa cime. Le Fantôme s’évanouit au cœur du feuillage et réapparut près d’un escalier de bois à la rampe ciselée. Il descendit une centaine de marches avant d’entrer dans une grotte basaltique, vestige des soubresauts telluriques et gazeux d’une chambre magmatique. Une brume jaunâtre, inquiétante, stagnait dans la caverne.

Confiant, il s’enfonça dans le brouillard surnaturel. L’illusion se dissipa. Il stoppa à hauteur de barreaux d’un acier manufacturé par les Gobelins. La grille ensorcelée était gardée par deux sbires vêtus de kimonos noirs. L’un d’eux était courtaud, imberbe, doté d’yeux globuleux et d’un nez camus, le tout surmonté d’une tignasse ébène au cheveu épais et raide. Le faciès d’un paysan nippon habitué à la rudesse des travaux agricoles. L’autre individu détonnait par la taille, proche des deux mètres et son teint bistre, trahissant des origines des îles tropicales du Japon, au large de Formose. 1 Le géant agita sa baguette et effaça une demi-douzaine de tiges métalliques, créant une ouverture magique. Les plantons se fendirent d’une génuflexion pour saluer le spadassin. Le Fantôme noir se glissa sans un mot, ni un regard pour les subalternes.

Une fois le portail passé, il fit face à un ponton construit au-dessus d’un étang. L’ouvrage de bois menait à une maison au style nippon traditionnel avec des tuiles colorées, une toiture recourbée et abondance de boiseries. Il avala les derniers mètres et se présenta à l’entrée. Il se déchaussa sous l’œil attentif d’un troisième cerbère et s’introduisit dans la pièce principale. Au centre, cerné d’une cinquantaine de documents et de livres ouverts, un jeune homme aux traits adolescents feuilletait et lisait. Par instants, il ordonnait à sa plume enchantée de consigner ses découvertes.

Il interrompit ses travaux, se retourna et soutint le regard de son visiteur d’un air interrogateur. Le tueur fléchit le buste plus que de raison. En temps normal, il n’aurait fait qu’une bouchée d’un tel avorton.

— Makoto-Sensei, ma mission a été accomplie.

— Bien, répondit avec sobriété le jeune homme aux traits harmonieux.

Soudain, les yeux de l’hôte se révulsèrent et le missionnaire sut que le Démon avait pris le contrôle.

— N’as-tu rien retenu de mes leçons ? déclama une voix gutturale, étouffée comme si elle s’échappait des entrailles et non de la gorge.

S’ensuivit une ahurissante torsion de la nuque, rejetée en arrière dans un craquement cartilagineux des plus sinistres. Le corps de Makoto fut malmené, victime de convulsions.

— J’exige la preuve de ton succès, sicaire.

L’exécuteur plongea la main dans une poche invisible de sa tenue et en retira des débris ligneux. Il déposa son trophée au sol et esquissa un pas en arrière. Makoto, sous emprise, lança des ordres inaudibles à ses servants. Une minute plus tard, Abraham Piedargile, vieillard méconnaissable, sanguinolent, était traîné et jeté sur le tatami. Il ne pouvait que remarquer les restes d’une petite baguette, brisée en deux. Il frissonna. Ces runes gravées, le maître de la discipline les connaissait par cœur. Quant à cette fine inclusion bleue, c’était un dard de Billywig. En dépit des années, la création exhalait encore un infime parfum de châtaigne.

L’espoir s’évanouit. De longs sanglots agitèrent ses os et mouillèrent sa peau, seuls vestiges de son humanité. Il pleura son ami. La torture, les sortilèges impardonnables et le Veritaserum avaient eu raison de ses forces. Il avait avoué la condition d’Oubliator d’Armand, un talent lui conférant une résistance supérieure au sortilège Oubliettes. Le pauvre Abraham avait alors signé l’arrêt de mort de l’ancien directeur de Beauxbâtons.

Makoto, contrôlé par une entité maléfique, était revenu sur sa promesse et avait dépêché le meurtrier sans âme pour rectifier sa méprise. Le vieux professeur de runes perdait ses dernières onces d’espoir. Ses heures étaient comptées.

Un jeune apprenti – sa veste était exempte de plis soulignant son grade 2 – déposa le journal du monde magique japonais sur le bureau de Tenga-San, le commandant des Samaurors. L’organe officiel du ministère s’intitulait Mahò no neko. 3 À l’instar de ses pendants occidentaux, il était agrémenté de quelques clichés animés. Après un salut réglementaire, le coursier disparut à reculons. L’homme fort de la sécurité sorcière s’empara aussitôt des feuillets. Il écarquilla ses yeux exagérément bridés. Sa pommette gauche, barrée d’une cicatrice rectiligne, tressaillit. Il était incapable de réprimer ce tic lorsque son esprit se focalisait sur un sujet. Il renifla en lâchant un laconique :

— Hum…

Il ouvrit le journal et trouva l’objet de sa quête en page 2. Un entrefilet, modeste mais suffisant. Il le parcourut d’un air satisfait. Puis, il se leva et quitta son bureau. Il mit le cap sur la zone de transit. Après avoir traversé quelques couloirs, il atteignit son but : un mur de papier filtré par deux gardiens issus de ses troupes. Il le traversa en le déchirant et se retrouva dans le quartier magique de Tokyo, dissimulé dans la cour du temple des chats, à 450 kilomètres de son point de départ. Il demeura dans la tour administrative dans laquelle le passage débouchait. Il se contenta de jeter un œil au tableau d’affichage et de chercher la barge résidentielle 63.

— Troisième étage.

Il grimpa les marches à vive allure, témoignant d’une forme exceptionnelle, en dépit de sa quarantaine passée et de son poste administratif. Tenga embrassa le niveau du regard et repéra l’appartement flottant 63. Il se présenta à la porte et toqua cinq fois, puis deux. Il entendit un pas rapide. Une femme aux cheveux gris, arrangés en chignon piqué d’une baguette écarlate, ouvrit. Sa bouche, autrefois sanguine, avait perdu ses couleurs. Néanmoins, dès qu’elle esquissait un sourire pour effacer son pincement, elle illuminait son visage parcouru par quelques ridules et rajeunissait de dix printemps. Elle ne portait pas le kimono traditionnel des Japonaises et surtout pas la robe sorcière classique. Elle était vêtue d’un élégant et coûteux tailleur produit à Paris. Personne n’imaginait qu’elle était âgée de 68 ans.

— Bonjour, Setsumi-Sama.

— Bonjour, Commandant.

— A-t-il repris conscience ?

— Par intermittence. Il délire. Les doses massives de drogues Hi-Mahò, administrées à répétition, ont malmené son organisme. Cette morphine est un authentique poison. Il aura besoin de plusieurs jours pour éliminer le produit démoniaque et se défaire de la dépendance.

— Je suis confiant. À présent, Makoto ne devrait plus s’en prendre à lui.

Tenga agita son journal.

— L’opération a fonctionné ?

— À merveille.

— Tant mieux ! Quelle est la suite ?

— Vous vous assurez qu’il ne quitte pas le logement. Pas avant d’avoir exécuté votre partie du plan.

— Mes transformations, à caractère définitif, sont pénibles à endurer chez un sujet jeune et en parfaite santé. Fontebrune-San ne remplit aucun de ces pré-requis.

Il marmonna quelques jurons et se ressaisit.

— Votre frère est-il ici ?

— Oui.

— Parfait.

Elle s’effaça après une gracieuse courbette, doublée d’un pas de côté. Tenga s’engagea dans l’étroit couloir impersonnel, à un kakemono près. Sur la droite, deux portes à galandage desservaient l’espace toilette et une chambre, close. Le corridor débouchait sur l’espace de vie doté d’une fenêtre, la seule du logement, presque aussi haute qu’un vasistas, interdisant aux sorciers postés à l’extérieur de jouer aux espions. Il y avait quatre grosses malles pour dissimuler tout l’équipement et le linge de l’appartement. La pièce maîtresse contenait l’inévitable tatami posé sur une estrade. Au centre, la boiserie était conçue pour glisser ses jambes sous une table basse, en pierre de lave chauffée par un Feu Éternel bleuté. Si on le souhaitait, on pouvait poser une bouilloire au centre de la table et faire chauffer de l’eau pour le thé. L’habitat ne disposait que de ce système de chauffage rudimentaire et peu efficace. Comme dans la plupart des habitations traditionnelles des Hi-Mahò, l’accent était mis sur les couvertures, les édredons pour se tenir chaud. Enfin, comme dans tous les logements de la tour administrative, la cuisine brillait par son absence. Le sorcier japonais sortait dans le quartier magique pour y prendre ses trois repas quotidiens.

La porte de la chambre glissa sur ses guides. Un homme franchit le seuil.

— Matsuyama-Mori-San.

— Tenga-San.

Les hommes se saluèrent avec une déférence égale.

— J’apporte de bonnes nouvelles.

Tenga tendit le quotidien à peine froissé.

— Page 2. Makoto s’en contentera, si des doutes l’agitent encore.

Le directeur de l’école Mahoutokoro parcourut l’article désigné de l’index par le Samauror. Un sourire fit frétiller sa fine moustache. Tenga montra des signes d’impatience :

— A-t-il parlé ?

— Un peu. Il est confus et souffre. Cette morphine engendre de nombreux effets néfastes. Maudits Hi-Mahò !

— Qu’a-t-il dit ?

— Il a parlé d’une Minka près d’un étang, avec un ponton. Il la situe dans une forêt.

— Autant chercher une aiguille dans une botte de foin. Quid de son ami ?

— Il était en vie mais en sale état lorsque Makoto a choisi de se débarrasser de Fontebrune-San.

Tenga tiqua :

— Je ne comprends toujours pas pourquoi ce criminel a enlevé un spécialiste des runes.

— Fontebrune-San a vu la peau.

— Celle du professeur ?

— Oui. Séchée et tendue sur un cadre en bois, comme un tableau de maître.

— C’est un fou furieux ! N’a-t-il jamais montré des signes qu’il…

— Non, rien. Un des meilleurs élèves, très appliqué, perfectionniste, humain, tourné vers le soin dès son plus jeune âge. J’aurais pu vous donner vingt noms d’étudiants susceptibles de basculer dans la magie noire mais Makoto n’aurait jamais figuré sur cette liste. Jamais. Il s’est passé un évènement exceptionnel qui m’échappe toujours.

La porte de la chambre fut manœuvrée. Un Samauror d’une taille et d’une carrure exceptionnelles fit son apparition. Cheveux grisonnants ondulés, menton volontaire, mâchoire carrée, il en imposait sans besoin d’exhiber sa baguette piquée dans son épaisse toison. Plus que ses yeux à peine bridés, ronds, c’était leur couleur qui détonnait. Ils étaient bleu acier. Sans desserrer les dents, il révéla :

— Il est réveillé. Il a soif.

— Je lui apporte du thé, coupa Setsumi.

Le trio de Nippons rejoignit Armand dans la chambre. Pièce aveugle éclairée par un Feu Éternel, l’espace consacré au sommeil faisait preuve de minimalisme. Il ne comportait qu’un tatami sur lequel était déroulé un matelas de cinq centimètres d’épaisseur et posé un oreiller à peine plus épais. Le mobilier se limitait à une malle sans décoration et les murs étaient nus et gris. Cependant, dans un angle, une fontaine enchantée dispersait de l’eau sur des galets savamment arrangés et distillait une sonorité apaisante.

Armand tentait, en vain, de s’adosser au mur, réprimant des grimaces de douleur. Temaru l’aida à se redresser.

— Comment te sens-tu, mon ami ?

— Comme si mon corps avait subi le souffle d’un dragon. Cela va-t-il cesser un jour ?

— Tu dois te montrer patient.

Le Français soupira, passa sa main glacée sur son front brûlant, apaisant quelque peu la souffrance. Il leva les yeux sur les deux autres hommes présents. Il déduisit :

— Vous êtes Tenga-San, commandant des Samaurors, n’est-ce pas ?

— Exact.

— Et vous…

La ressemblance entre Temaru et l’inconnu était évidente. Seuls les yeux ne cadraient pas. Il se hasarda :

— Vous êtes le fils de Temaru. Le Samauror à qui je dois la vie ?

— Je vous ai tiré d’affaire, en effet. Mais Temaru est mon oncle.

Le blessé se souvint que son ami japonais n’avait qu’une sœur. Comment pourrait-il l’oublier ? Impossible.

— Ainsi… entama-t-il.

La femme entra à ce moment, portant un plateau garni d’une tasse, d’une coupelle de sucre, d’une cuillère et d’une théière fumante d’où s’échappaient des senteurs végétales. Elle coupa, sans détour :

— Ren-Eiji est notre fils, Armand. Né il y a cinquante ans.

— Que… Quoi ?

Il dévisagea l’homme aux yeux bleus. Celui-ci lui sourit et commenta, dans un français presque parfait, avec une pointe d’accent nippon :

— Mon nom est Ren-Eiji, Père. Mais vous pouvez m’appeler Ren-Ei, ce qui sonne comme le prénom René, que j’affectionne.

— Vous… Je… C’est trop pour mon esprit embrumé. Je n’ai pas remarqué vos yeux lorsque vous êtes apparu dans l’hôpital. Je…

— Lis ceci, Armand.

Temaru lui tendit le journal. Le Français déchiffra l’article pointé du doigt.

« Mort de Fontebrune-San, Armand, directeur de l’Académie magique Beauxbâtons. Le 1ᵉʳ juillet, vers 21h30, le corps sans vie du Français a été retrouvé dans un faubourg de Tokyo fréquenté par des sorciers. L’homme, âgé d’environ 70 ans, semble avoir reçu un sortilège de la mort. Un appel à témoins a été lancé par les Samaurors. Le département de la Coopération Internationale magique a été chargé d’informer le ministère de la Magie français. Conformément aux vœux de l’homme, son corps a été incinéré et ses cendres ont été dispersées au pied de l’école Mahoutokoro où la victime avait bénéficié d’un enseignement spécial, à l’issue de sa scolarité en France. »

L’entrefilet était accompagné d’une photographie, immobile, du visage de la dépouille.

— Je suis… mort ? Comment ? Oui… Je me souviens.

Son esprit se désengourdit et les images revinrent avec la violence d’un tsunami.

Le soir du 1ᵉʳ juillet, l’effet assommant de la morphine s’estompait. Dans quelques minutes, le docteur Yamashita débuterait sa tournée des malades, circuit rituel dans lequel Armand figurait en tête. Il tenterait à nouveau de le convaincre de sa bonne foi et face à l’incrédulité et à l’obstination du psychiatre, il s’emporterait. Il fit le vide en lui et appela sa baguette magique, enfermé dans l’armoire de la chambre avec ses effets personnels. Le rangement en tôle s’agita, sa compagne ligneuse tentant de se frayer un chemin. Il murmura :

— Cistem Aperio.

Le cadenas demeura en place. Le sorcier était trop loin. Il suffisait d’approcher. Il se contorsionna mais les liens étaient solides, étudiés pour immobiliser une montagne de muscles. Plus il s’agitait, plus ils se resserraient.

Un craquement sonore retentit dans la pièce. Armand, au prix d’un effort de concentration, distingua deux silhouettes dans la pénombre. L’une d’elles s’appliqua à défaire ses entraves à la lueur d’un Lumos blafard.

— Merci…

— Laissez-moi faire, répondit l’inconnu.

Il arracha quelques cheveux au Français et les incorpora à une mixture dans une gourde.

— Mais…

— Taisez-vous et obéissez-moi. Compris ? Déshabillez-vous et enfilez cette tenue.

— Oui…

La voix de l’homme était ferme mais apaisante. Cet individu, son sauveur, avait un plan en tête et le suivait à la lettre. La baguette se retourna vers l’unique ampoule électrique de la pièce. Un modeste Bombarda suffit à la neutraliser. Ensuite, Armand assista à un sort auquel il ne s’attendait pas.

— Impero !

Le mystérieux intervenant força son compagnon à revêtir la tenue médicale d’Armand et à se laisser sangler. Puis, il le contraignit à ingérer le Polynectar. Moins d’une vingtaine de secondes après, au prix de souffrances abominables, le quidam était le sosie d’Armand. Le Français fut poussé sous le lit par le Japonais.

— À présent, je m’éclipse, mais je serai tout près. Lorsque le médecin parlera, vous lui répondrez. Je lancerai des sorts de confusion, il n’y verra que du feu.

— Oui mais…

— Pourquoi je ne transplane pas avec vous ? Pourquoi on ne s’évade pas ?

— Parce que c’est le plan.

L’homme s’évapora. Lorsque le docteur Yamashita fit son apparition, il fut incapable d’allumer l’ampoule de la chambre. Il se contenta de la pénombre pour parler avec son patient. Il s’assit au bord du lit, sans discerner ses traits. Alors qu’il entamait son questionnaire quotidien, il perçut comme un frôlement d’ailes ou de papier. Puis, ce son sortit de sa tête. Son malade tenait le même discours sans queue ni tête, s’accrochait aux mêmes idées bizarres. À l’issue de la séance, il dut lui injecter une forte dose de morphine. Cet Européen était fou mais comment parvenait-il à faire bouger l’armoire ? Était-il capable d’appeler des esprits ? Était-il sous le joug d’un démon ?

La scène n’échappa pas aux yeux du Fantôme Noir, dissimulé dans l’ombre quelques secondes après l’entrée du praticien. Lorsque la voix d’Armand le questionna :

— Qui est là ?

L’assassin répondit :

— Le Fantôme Noir.

Lorsque le Français quémanda des nouvelles de la santé d’Abraham, le tueur affirma que le vieillard était en enfer.

Le sortilège impardonnable jaillit. L’éclair vert, net, précis, implacable. Armand, terrorisé, malmené par les drogues, trembla lorsqu’il perçut les pas du Fantôme, dans la pièce. Le criminel s’assura de « sa » mort. Ensuite, il força l’armoire de façon magique pour s’emparer de la baguette de sa cible. Il la brisa en plusieurs morceaux. Armand se retint de hurler sa colère. Puis, le son de papier froissé signa la disparition du meurtrier.

Le sauveur revint peu après. Il l’extirpa de sa cachette et l’aida à se tenir aux barreaux du lit. Le Français était à bout de forces. La baguette de l’inconnu produisit un Lumos Maxima. Les yeux du faux Armand étaient exorbités et son visage était frappé par l’horreur. L’organisme ne pouvait plus éliminer la potion ; le corps garderait cette apparence. Armand était « mort ». Il s’évanouit avant d’être emporté loin de ce cauchemar, grâce à une série de transplanages.

Même si ses os, ses muscles et ses organes étaient suppliciés, l’esprit était clair et la logique intacte.

— J’ai été sauvé par mon propre fils. J’ignorais. Si j’avais su…

— Le passé est le passé, Père.

— Euh… J’ai une question. Qui était…

— Votre doublure ? Un sorcier qui s’est rendu coupable de plusieurs meurtres. Il a été jugé et condamné à mort. Il n’y a pas de prison pour les crimes de sang.

— J’avais oublié.

Tenga coupa l’échange :

— Ce renégat a bénéficié d’un régime de faveur.

Armand sourcilla :

— Vraiment ?

— Au lieu d’être décapité au sabre, il a reçu une drogue qui lui aura ôté toute conscience. Le sort impardonnable l’a atteint sans qu’il ne le sache.

— Je reconnais là une marque de mansuétude. Il a été privilégié. À présent, que va-t-il se passer ? Je veux retrouver Abraham.

Temaru s’éclaircit la voix et lui livra la dure réalité :

— Armand, tu es mort. Tu ne peux plus te montrer. Ni au Japon, ni en France. Plus avec ce visage, ni même cette voix. La recherche de ton ami relève désormais des Samaurors. Cette affaire pénible a eu le mérite de confirmer que le traître Makoto est vivant et qu’il est l’instigateur de l’enlèvement du maître des runes.

— C’est une énorme avancée, confirma Tenga-San.

— Nous allons exploiter tes souvenirs, même s’ils ont été endommagés. Ta condition d’Oubliator résistant à l’effacement des pensées permettra de glaner de précieux renseignements. Néanmoins, si Makoto a pu te retrouver et t’envoyer un redoutable tueur, c’est qu’il dispose désormais de moyens et d’espions. Si nous voulons le capturer, il faudra à notre tour poser des questions au risque de nous dévoiler. C’est là que tu vas entrer en scène avec une autre identité, un visage différent.

— Tu songes à…

— Le service des Oubliators. C’est le point faible des sorciers japonais.

— Il faudra évaluer, recruter et former. Ce sera très long, Temaru. Vraiment.

Le Français marqua une pause. Il reprit, traversé par un accès de lucidité :

— Un nouveau visage ? Vais-je avaler du Polynectar à longueur de journée ?

— Non.

— Il s’agit de mon travail, intervint Setsumi.

— Comment ?

— J’ai développé un talent sorcier pour opérer des modifications.

— Durables ?

— Définitives. Inaltérables.

— Est-ce… douloureux ?

— C’est un supplice.

— Alors, faisons-le maintenant ! Tant que mon corps se consume.

La femme jeta un regard interrogateur en direction de son frère et du commandant. Tout était prêt. Ils approuvèrent. Les trois hommes se retirèrent. Elle s’approcha du Français et sortit sa baguette. Elle murmura au creux de son oreille :

— Tu vas souffrir comme j’ai souffert pendant cinquante années.

Un hurlement déchira l’appartement.

D’un geste ample de la main, Setsumi fit apparaître une psyché. Armand se mit debout sur ses jambes tremblantes, douloureuses et prit la pose devant la glace. La femme inclina le panneau afin que le Français puisse juger du résultat dans son ensemble. Deux heures de sortilèges à la limite de la noirceur avaient remodelé son physique. Le plus flagrant et douloureux, c’était sa taille réduite de vingt centimètres. Son allure était plus ramassée. Sa toison argentée avait disparu et son crâne, fripé, était glabre. Sa pilosité occidentale avait été effacée. Ses yeux, bridés, avaient la noirceur commune aux Japonais et son nez, véritable pic autrefois, était camus comme l’appendice de nombreux orientaux. Ses pommettes étaient saillantes et une cicatrice en zigzag barrait son menton. Le beau Français ressemblait à un paysan nippon mal dégrossi. L’homme s’écroula sur sa couche, abandonné par ses forces et choqué par la vision.

— Tu t’es ho-no-ra-ble-ment vengée, Setsumi.

— J’en avais fait la promesse, te rappelles-tu ?

— Oui, concéda Armand. Au moins, si je parais devant ton père, je ne risque pas d’être tué sur-le-champ. Il ne me reconnaîtra jamais. Même ma voix de basse a mué. J’ai la tessiture d’un ténor.

— Mes parents ne te reconnaîtront pas. Personne ne le pourra.

Tenga-San s’introduisit dans la chambre. Il poussa un cri de stupéfaction, admiratif du travail de sa « sous-traitante » officieuse pour le département des Samaurors. La réputation de Setsumi n’était pas usurpée. Il tendit un carton sur lequel le nouveau visage d’Armand s’animait. Il était inscrit Kenji Ogoshi, né le 14 mars 1853, à Sanriku, dans le nord du pays.

— Kenji Ogoshi a été porté disparu lors du tsunami de 1896 4, expliqua Tenga. C’était un pêcheur sans famille, taciturne, secret. Voici la petite histoire concoctée par Setsumi et moi-même. Vous aurez survécu et aurez trouvé refuge au nord de l’Alaska. Vous serez un né-Hi-Mahò, issu de parents dépourvus de talents sorciers. En Alaska, vous aurez rencontré des Inuits qui vous auront révélé, sur le tard, votre véritable nature sorcière et votre don pour la manipulation de l’esprit. Ce sera le laïus officiel que vous servirez. Vous vous renseignerez sur la ville ravagée par la vague destructrice et vous ferez preuve d’un caractère épouvantable face à toute incursion dans votre vie personnelle.

— Je dois oublier mon sens de l’humour ?

— C’est impératif.

— Qui sera au courant de ma véritable identité ?

— Les quatre personnes ici présentes.

— Le ministre ?

— Surtout pas.

— Mais si vous étiez démis de vos fonctions, Tenga-San ?

— Nous avons prévu cette éventualité. Mon successeur n’aurait qu’une information : l’existence des Oubliators, le moyen de les contacter et de les impliquer. L’anonymat des membres sera total. Chaque élément devra être considéré comme…

— Mort ? Disparu ?

— Oui.

— Tout comme moi, Père, coupa Ren-Eiji. Je n’ai aucune existence officielle. Je n’en ai jamais eue.

— Comment est-ce possible ? Vous êtes Samauror !

— Pas exactement, reprit Tenga-San. Votre fils a vécu dans l’ombre. L’opprobre fut jeté sur la famille Matsuyama-Mori, il y a 50 ans. Par votre faute. C’est grâce à la complicité de votre ami, l’actuel directeur de l’école Mahoutokoro, que vous avez échappé à la mise à mort.

Ce dernier sourit à l’évocation de la fuite à dos de Pétrel-Tempête géant, la dissimulation d’Armand dans la jonque de l’école pendant deux mois, avant de pouvoir gagner la côte américaine à bord d’un navire battant pavillon chypriote et d’utiliser plusieurs Portoloins pour atteindre la France. Une échappée rocambolesque, doublée d’un bannissement de Setsumi par son clan.

— J’en suis navré, Setsumi-Sama. Ren-Eiji, je ne sais que dire.

— Acceptez, Père, que je sois le premier élève des Oubliators de mon pays.

— Cela demande certaines dispositions.

— … dont j’ai hérité, il semblerait.

Armand / Kenji acquiesça.

— Le chemin sera long, Ogoshi-San, poursuivit Tenga. Parsemé de nombreux écueils. L’acceptez-vous ?

Le Français était conscient de n’avoir aucune autre alternative. Si Makoto découvrait la supercherie, il lui enverrait son mercenaire le plus redoutable, un ex-Samauror devenu un renégat par amour de l’argent. Il n’aurait aucune chance. Temaru lui avait assuré que ce Fantôme Noir avait été le plus doué de ses élèves dans l’art de la guerre magique. Il accepta à une condition :

— Il me faudra une baguette.

Temaru sourit enfin jusqu’aux oreilles. Il avait gagné la partie. Il offrit un coffret laqué, ciselé, au futur chef et instructeur des Oubliators. Ce dernier ouvrit le présent et découvrit son contenu. Il caressa le bois vernis avant de le saisir. La baguette avait été l’auxiliaire d’un maître vénéré. Elle exhalait la bonté, la sagesse. Il s’en empara et ressentit la chaleur de l’érable, la fantaisie du cœur de griffe de Zouwu. Ses amis lui apprirent ce qu’il pressentait : elle avait appartenu à la première victime de Makoto.

Le vieux professeur de runes, usé par la maltraitance, les privations, les sortilèges à répétition pour le contraindre à obtenir des résultats, sentait que sa délivrance était proche. Sans baguette pour tenter sa chance, il incarnait un prisonnier de choix, facile à surveiller pour les deux geôliers attachés en permanence à ses basques. Privé de sa coupe miraculeuse, sa déchéance physiologique s’accélérait. Makoto n’en obtiendrait guère plus de sa part. Le Veritaserum n’avait pas été utile au Japonais. Abraham lui avait confié la totalité de ses découvertes, de ses interprétations mais le document au centre de ses recherches était trop nébuleux. Il était soit l’œuvre d’un individu aux connaissances linguistiques et runiques approximatives, soit la réalisation absurde d’un faussaire. Rien n’allait dans cette histoire. Ni le papyrus égyptien sur lequel des mots en latin et des symboles avaient été tracés, ni le tube de rangement en bambou… australien ! Un pays inconnu avant le 18ᵉ siècle.

Cependant, le Japonais à l’esprit tordu faisait preuve d’une assurance ahurissante lorsqu’il affirmait avoir dégoté le rouleau végétal et son contenant protecteur sur l’île-continent. De plus, il y avait cette peau tatouée, arrachée à un professeur. Un cuir marqué de quatre runes évoquant les quatre éléments et imprimé des contours de la terre australe. Mais tout était embrouillé. Le latin tracé était truffé de fautes de déclinaisons, le rendant sans queue ni tête, voire incongru. Quant aux runes celtiques, disséminées dans le texte, leur assemblage menait à une formulation malfaisante. La seule certitude de l’éminent spécialiste, c’était qu’il était question d’une baguette, d’une tablette en cuivre gravée et d’un objet capable d’entendre des voix dans le vent. Le reste était inintelligible ou en partie effacé. La temporalité était absente du récit, ce qui poussait le professeur à privilégier l’hypothèse d’un faussaire. La localisation du rédacteur était mentionnée sous une forme assez caractéristique. L’écrivain parlait d’un lieu théâtre d’un orage quotidien, ponctuant la fin du jour. Abraham avait lu les récits passionnants d’un géographe, botaniste, zoologue et explorateur nommé Humboldt, contemporain du 18ᵉ siècle. Le scientifique allemand avait décrit un lac 5 vénézuélien où un orage se déclarait chaque soir avec une cadence d’éclairs précise. Peut-être existait-il d’autres lieux, sur la Terre, avec cette caractéristique météorologique ? Abraham doutait que le support du document ait pu provenir d’Amérique du Sud, mais après tout, ce n’était pas plus farfelu que l’Australie.

Le professeur tenta de s’extraire de sa chaise. Même en rassemblant ses forces, son séant ne broncha pas d’un millimètre. Las, il reporta son attention sur un ouvrage de géographie et le feuilleta. Jusqu’à ce qu’il tombe sur une information capitale. Il fit des efforts pour chasser la découverte de son esprit. Il fallait que Makoto l’ignore, à tout prix ! Il se concentra sur son éventuelle évasion, une folie pour provoquer une réaction démesurée et fatale de ses deux gardes. Il n’avait plus le moindre espoir d’être sauvé depuis que le tueur de Makoto était revenu avec les restes de la baguette d’Armand. Son ami était mort de la main du Fantôme à l’origine de son propre rapt, à Paris. Cette âme damnée, rapide comme l’éclair, insaisissable comme une anguille, n’avait fait qu’une bouchée d’eux. Avec un tel bras droit pour exécuter ses basses besognes, Makoto était en passe de devenir un criminel majeur. Avec le concours de la « chose » entrevue à plusieurs reprises, il régnerait sur le Japon, voire sur le monde. L’immonde bête était de la pire espèce. Elle convoitait un pouvoir qui centuplerait sa malfaisance.

Son geôlier ne se livrait qu’à de rares occasions, distillant des informations avec parcimonie. Il serinait avec gaieté que le Démon avait changé sa vie en se libérant le 11 mars 1918 et en prenant possession de son corps. Cette date précise résonnait dans l’esprit d’Abraham, sans pouvoir établir un lien avec un évènement. Si seulement sa mémoire avait été aussi absolue que celle de son jeune prodige des runes, Hercule Van Betavende !

Tout à coup, la porte du bureau s’ouvrit. C’était le maître des lieux. Il venait moissonner ses informations. Abraham, en panique, jura qu’il ferait tout pour protéger sa découverte du pillage orchestré par Makoto. Il n’avait rien à lui servir en guise de compensation. Il recevrait un châtiment en plus de l’extraction par la force.

C’est alors qu’il « la » vit. « Sa » coupe fétiche, entre les doigts de son tortionnaire.

« Oui. Tant pis ! »

Il se redressa, animé par une parcelle d’énergie, mû par la rage issue de ses entrailles, l’esprit tourné vers le gobelet. Il tendit la main pour s’en emparer. Makoto anticipa la subtilisation.

— Hum… Toujours cet attrait inexplicable pour cette babiole ? Quelle importance peut-elle revêtir ? Hein ? Bien…

Makoto s’empara de sa baguette et déclama :

— Legilimens !

Les souvenirs défilèrent comme un fleuve en colère, tumultueux. Abraham, sans défense, fut incapable de les retenir. La fontaine Flamel, les eaux de tous les pays, toujours bues par le truchement du calice. La vie, la renaissance. Makoto devina la nature de l’artefact et triompha. Abraham se rua sur lui, décelant une faiblesse momentanée. Les sbires expédièrent l’agresseur contre le bureau à l’aide de deux Stupefix coordonnés, puissants. Les os fragilisés du vieillard volèrent en éclats. Il chut au pied de la chaise, comme un pantin désarticulé, générant un bruit sourd sur le tatami.

Avant de rendre son ultime souffle, le référent Lonicera eut un éclair de lucidité et sut quel événement avait retenu son attention le 11 mars 1918. Avant de s’éteindre, il murmura :

— Valentine…



1 Ancien nom de Taïwan.

2 Les plis sont disposés par paires et indiquent le rang du Samauror. Un seul sur chaque pan de veste, il s’agit d’un Samauror. Deux, l’employé est chef de groupe. Trois, il s’agit du commandant en second. Quatre sont l’apanage du commandant. Tout déséquilibre entre les pans indique une rare et déshonorante rétrogradation.

3 Le chat magique.

4 Un tsunami a ravagé Sanriku et ses environs, en 1896 causant 22 000 morts. Le terme japonais s’imposera alors dans le monde pour décrire les vagues gigantesques et destructrices. En 1933, un nouveau cataclysme tellurique détruira la ville et ses alentours, entraînant plus de 3000 décès.

5 Ce phénomène a lieu sur le lac Maracaibo, au Venezuela. Durant la période où l’orage éclate, il se produit précisément 280 éclairs par heure.

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