Beauxbâtons - 1917
Chapitre 26 : Sortilège 26 : poisson d’avril
11033 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 08/10/2026 11:43
Chaque mercredi, à de rares exceptions, les parties de Cecrabebleu se terminaient par la défaite d’Hercule. Katarina le surclassait, dénichant des mots improbables, faisant preuve d’une chance insolente au tirage des lettres et à la révélation des cases grises. Agathe, l’inventrice érudite du jeu, était hors concours.
Mais en ce mois de mars, il passait d’honorable à lamentable. À dire vrai, sa concentration habituelle lui faisait défaut, au point où la Russe, taquine sur les bords au début, avait eu pitié de ses ratés à répétition et avait enduit sa main, au supplice, d’un onguent mis au point par Rose Cacheton.
Agathe avait été surprise par sa piètre performance, l’avait enjoint à se reposer et l’avait remercié pour sa confiance témoignée auprès d’Armand. Elle l’avait assuré du succès de l’opération Clairdelune, une dissociation réversible.
Même s’il éprouvait une tendresse infinie pour leur professeure de français, il ne pouvait se résoudre à lui confier la véritable raison de son trouble. Il prit congés et rejoignit ses amies au terrain de Quidditch.
Umbelina avait repris l’entraînement depuis une semaine. Sa capacité de récupération avait été augmentée depuis le séjour dans le degré 20. Elle faisait des merveilles et l’admiration de ses amis. Jo Alonzo, l’élève de quatrième année Lonicera pas très sportif, venait s’installer sur les gradins pour suivre les évolutions de sa compatriote. Hercule tremblait et Sigrid tentait de le rassurer de son mieux. Le temps s’égrenait à un rythme d’escargots, comme pour ajouter à sa torture.
À un moment donné, il se demanda si Rosier n’avait pas découvert le pot aux roses et lancé un Arresto Momentum bricolé. La fin de l’entraînement arriva. Monsieur Laflèche leur rappela que le mercredi 27 mars verrait le déroulement du dernier match de la saison entre Urtica et Aloysia. Si ces derniers l’emportaient, chaque Ordre aurait une victoire. Le classement pour les départager serait établi selon le nombre de Vifs d’or capturés. Lonicera y était parvenu deux fois. Enfin, le nombre de points et le plus grand écart entrerait en jeu si besoin. Si Urtica battait Aloysia, une éventualité improbable, Urtica aurait deux victoires et gagnerait le championnat. Aloysia finirait dernier pour la première fois depuis un siècle ! Autant dire que leur référent, à la fois arbitre et entraîneur, avalerait son sifflet et son uniforme en cas de défaite des rouges.
Le terrain et les gradins se vidèrent. Bientôt, les quatre élèves furent seuls. Umbelina contrôla qu’aucun spectateur indélicat ne les espionnait et enfourcha son balai. Elle stationna à quelques centimètres du sol. Eugénie plaça le sien à un demi-mètre, en parallèle. Sigrid déposa deux morceaux de bois entre les Friselunes et les lia à l’aide de cordages bien serrés.
— C’est solide ? Vous êtes sûres, mesdemoiselles ?
— Absolument ! Grimpe ! ordonna la Portugaise en tapotant sur l’assise du tandem volant bricolé.
— Que Flamel me protège de l’évanouiss…
À peine eut-il posé son séant sur le bois, sur la pointe des pieds, qu’il bascula et roula autour de la monture. Il se retrouva à terre, pâle comme un linceul, les yeux révulsés. Il avait perdu connaissance.
Même si la situation n’avait rien de drôle, les filles explosèrent de rire. Umbelina se pencha sur lui et tapota sa joue. Face à l’absence de réaction, Eugénie se chargea du problème et lui administra une bonne baffe. Le Belge reprit conscience et des couleurs. Il balbutia :
— J’ai… ?
— Tu as, confirma Sigrid.
— C’est à Eugénie que je dois ce réveil brutal ?
— Ben oui ! ricana l’intéressée. Bon… Pourquoi tu ne viendrais pas dans mon équipe ? Si tu tombes dans les pommes dans le carrosse, c’est moins grave.
— Hélas, ma chère ! Croyez-moi que je préférerais monter à bord de cet attelage mais c’est impossible à plus d’un titre. Sigrid doit être votre équipière car, de nous tous, c’est elle qui maîtrise le mieux les sorts de déplacement d’objets. Umbeijo est notre atout balai et je dois être la victime avec elle. Je vous rappelle que nous avons subi des agressions, tous les deux. Ainsi, notre victimisation n’en sera que plus crédible.
La petite frisée secoua sa crinière, dubitative.
— Tout le monde y croira sauf Elvira. Elle ne mordra pas à l’hameçon.
— C’est vrai, Eugénie, mais je compte sur son silence, sa neutralité et son désir de nous voir à l’œuvre. Bon… je dois refaire un essai.
— Attends, coupa Sigrid. J’ai une question. Ton lit, dans ta chambre, au début, il flottait dans les airs, non ?
— Oh là là oui…
— Tu t’évanouissais quand il décollait ?
— Euh… non. J’avais si peur de m’endormir !
— Pourquoi ne tombais-tu pas dans les pommes ? insista Eugénie.
— Oui, rappelle-toi. Tu faisais une chose particulière ?
— Vas-y. Fouille dans ta mémoire. Revois chaque coucher, conseilla Sigrid.
— Je… Eh bien… j’étais en pyjama.
— Par Flamel ! J’imagine la scène où tu vas enfiler un pyjama pour enfourcher un balai !
— Eugénie… Hercule est très bien en… enfin !
— Comment ?
— Le séjour à Noël.
— Ah… alors, Hercule ?
— Je… je lisais s’il était moins de 22h00. Ensuite, je posais ma lecture, je prenais ma baguette pour que Rosier n’y touche pas, le lit s’élevait, Rosier se fichait de moi, la lumière des Feux Éternels disparaissait, je tournais en rond dans mon lit…
— Sors ta baguette ! ordonna Umbeijo.
— Pourquoi ?
— Fais-le ! Tiens-la avec ta main gauche. Grimpe !
Il exécuta la consigne.
— Et voilà ! Comme dirait le professeur Racine, imitant le Moldu grec Euclide. CQFD. Ce qu’il fallait démontrer.
— Quoi ?
Umbelina poursuivit :
— C’est ta baguette. Le contact empêche ta nature d’acrophobe de s’exprimer. Un cœur de Billywig, tu te rappelles ? Le dard qui fait léviter, prendre de la hauteur. Allez, démonstration !
La princesse tapa du pied et l’étrange aéronef prit son envol. Hercule s’agrippa, tempêta, maudit l’annuaire complet des ennemis de Beauxbâtons. À un moment, il osa un juron moldu. Mais il tint bon jusqu’à l’atterrissage. Il reçut les plus chaudes félicitations et la certitude de les avoir méritées.
Lorsque le soleil disparut à l’horizon, peu avant 19h00, ils étaient confiants et partirent dîner le cœur joyeux. Ils tombèrent nez-à-nez avec Valentine Clairdelune. À quelques encablures de la fillette, madame Ducourneau effectuait sa surveillance étroite de ses yeux noirs et perçants.
Face au quatuor, Valentine éprouva de la joie naturelle. Un Patronus naquit au-dessus de sa tête : il prit la forme d’un paquebot moldu se brisant en deux et coulant à pic. Sa voyance avait quelques années de retard.
Eugénie était catégorique : de toutes les maladies affectant les sorciers, la Dragoncelle était la plus contagieuse, une des plus spectaculaires avec son teint verdâtre et ses pustules sanguinolentes et surtout, la plus redoutée car souvent fatale aux adultes. Elle fit le parallèle avec les maladies infantiles moldues, souvent bénignes dans la petite enfance, redoutables et compliquées avec l’âge.
Combien de sorciers avaient succombé à la Dragoncelle, y compris des célébrités, des ministres ? Lorsque la fillette l’avait contractée, à l’âge de trois ans, elle avait fait l’objet de mesures d’isolement et d’un transport à l’hôpital Bonpied. L’Académie avait observé une stricte quarantaine de quatre jours, le temps que le virus soit éliminé du moindre support et que la période d’incubation soit passée pour tous. Elle savait qu’il n’était pas souhaitable que des élèves contractent volontairement la maladie pour plonger l’école dans le chaos et la terreur mais si une potion était capable de générer des symptômes similaires et durables, elle était la bienvenue.
Ladite potion existait et se nommait Draconytricta. Elle ne présentait aucun intérêt commercial, médical, scientifique et n’avait jamais été fabriquée et testée.
Parmi les quatre comploteurs, Sigrid était la plus talentueuse en potions, héritage familial oblige. Néanmoins, la réaliser était au-dessus de ses capacités et la liste des ingrédients à rassembler pour sa fabrication était longue et peu ragoûtante. Œil de triton, viscères de crapaud, peau de vipère, cuticule de centaure. Juste jetés dans un bouillon, les composants suffiraient à rendre malade n’importe quel élève.
Le liquide immonde, selon les notes ajoutées à la recette dans le grimoire des horreurs, par Alphonse Delagerbille, devait être absorbé à raison de dix centilitres par jour de maladie souhaitée. Après l’ingestion, il fallait attendre deux à quatre heures pour voir les premiers effets spectaculaires.
Eugénie ayant déjà eu la vraie maladie, elle ne pouvait pas se porter volontaire pour tester la formule. Sigrid était interdite d’expérience hasardeuse tant que l’Autre serait susceptible de prendre le dessus. Le choix se portait sur le duo prévu au départ.
La préparation avait été réalisée par Pierre, le CHASSE-Magus, trop heureux de pouvoir honorer sa dette sans demander un mot d’explication. Par sécurité, il avait exigé que l’événement soit effacé de sa mémoire par Umbelina. Juste après le dîner, le moment de décider qui serait le premier à tester la bouteille à l’odeur pestilentielle, arriva. Ils profitèrent de la nuit tombante et filèrent droit dans la forêt pour en débattre.
— Même si Pierre est doué pour les mixtures, personne n’a jamais goûté ce… breuvage démoniaque.
— Hercule, nous n’allons pas nous poser la question toute la nuit !
— Ma chère amie…
— Il faut que nous soyons malades demain et pas en même temps sinon, cela n’aura pas l’air naturel. Le mieux, c’est que l’un de nous se réveille tout vert et que le deuxième tombe malade au réfectoire ou un peu après.
— Certes mais…
— Mais quoi ?
— Jamais je ne vous laisserai prendre ce risque !
Il ouvrit la bouteille et s’envoya une moitié dans le gosier, sans respirer. Au moment où l’air repassa enfin dans son corps, il s’évanouit tant le goût fut infecte, insupportable. Il s’écroula dans la neige.
Il avait fallu sept mois pour que la carapace de Rosier se fendille. À la lueur des Feux Éternels, à 6h00, Thibaldus avait découvert un Hercule métamorphosé. Il avait l’air d’un satellite cratérisé de Saturne, avec les couleurs de la planète-mère.
— T’as quoi, Van Betavende ? !
— Je… je… ne… me sens pas bien, avait répondu le jeune Belge.
À peine s’était-il mis debout qu’il avait aussitôt vacillé et s’était écroulé sur sa couche.
— Bon sang ! Il a la Dragoncelle ! s’écria Jacques. C’est très très contagieux ! Ne vous approchez pas de lui ! Ne touchez pas à ses affaires ! Il faut prévenir le médicomage ! Je vous conseille d’envoyer un hibou à vos familles.
— Pourquoi ? questionna Casper.
— Parce que nous n’allons pas partir en vacances.
Un bruit suspect se fit entendre près du lit. Une pustule venait d’éclater et de se répandre sur sa couche. Trois minutes plus tard, le docteur Beauxbâtons, en pyjama et en robe de chambre, débarquait avec Rose. Dès qu’il aperçut le teint verdâtre et les boutons immondes, il confectionna un brancard, cerna le malade de bandages, fit léviter l’ensemble et quitta la chambre 42. Il fit appel aux elfes de maison pour transférer les trois enfants restants dans une autre chambre, non utilisée et pour passer la numéro 42 aux sorts de désinfection.
Une fois Hercule cloisonné à l’infirmerie, Alfred fila dans les appartements du directeur Fontebrune. Il connaissait, hélas, la procédure. Quarantaine absolue pendant quatre jours à partir de la découverte d’un cas, séparation des adultes et des enfants, suspension de l’enseignement, évacuation des cas avérés à l’hôpital, seul endroit équipé pour traiter des épidémies. Il tambourina jusqu’à ce qu’un Armand trempé, les cheveux pleins de mousse, apparaisse dans l’encadrement de la porte.
— Bonjour Alfred. Que se passe-t-il ?
— Monsieur, nous avons un grave problème sanitaire.
— C’est-à-dire ?
— Un cas de Dragoncelle, je le crains fort.
— Par Flamel ! Qui est le malheureux ?
— Hercule van Betavende.
— Le petit Belge ? Vous êtes sûr ?
— Il faut l’évacuer. Ses camarades de chambrée viennent d’être changés de lieu, les elfes nettoient à coup de sortilèges. Le gamin est à l’isolement dans l’infirmerie. Mais pour la sécurité de tous…
— Oui, oui ! Je connais la procédure. La dernière fois…
— C’était Eugénie. Le danger est trop grand pour le personnel.
— Bien sûr ! Dès que je serai séché, j’activerai le Sonorus de l’école et ordonnerai la quarantaine. Les étudiants seront consignés dans leurs chambres. Seuls les elfes de maison seront autorisés à pénétrer à l’intérieur. Nous appliquerons la consigne suivante : une équipe affectée aux adultes, une autre aux élèves. Pas de contact entre les deux équipes. Envoyons tout de suite un elfe au Tunnel de Transportation pour refouler tous les professeurs qui prennent ce moyen de transport. Une chance qu’ils soient nombreux à ne pas résider au château.
— Avec l’aide de Rose, je vais empaqueter le jeune garçon et lui permettre de respirer avec un Têtenbulle. Il sera totalement étanche pour emprunter votre cheminée et atteindre Bonpied. Par sécurité, je vais surveiller ma fille, les petites Umbelina et Sigrid avec qui il traîne toujours. Même si Eugénie a déjà eu cette maladie et qu’il n’y a presque aucun risque qu’elle la contracte une seconde fois, on ne sait jamais. Elle pourrait transporter le virus et contaminer d’autres enfants.
— Eugénie reste Eugénie : sa capacité d’étonnement dépasse les limites de l’imaginaire. Faites au mieux ! Dans cinq minutes, plus de mouvement autorisé sur l’école.
Le directeur referma la porte. À quelques heures des vacances, la situation tournait à la catastrophe. Il allait devoir prévenir plus de 600 familles qu’elles ne verraient pas leur enfant avant mardi, si l’épidémie ne se déclarait pas. Dans le cas contraire, le délai risquait de s’allonger. Souci supplémentaire : il devait trouver le moyen d’empêcher les adultes de subir le sortilège du 1er avril…
Le trio féminin fut dirigé sous bonne escorte elfique jusqu’à l’infirmerie. Il croisa la momie d’Hercule, dirigée vers la cheminée raccordée au réseau français. Le garçon leur adressa un sourire rassurant. Tout se déroulait selon le plan prévu. Pourtant, les filles avaient failli être surprises par la rapidité de réaction du directeur et du médicomage.
À l’annonce d’Armand, répandue sur tout le domaine, Umbeijo avait englouti les cinquante centilitres de potion puante sans savoir si Hercule avait survécu à l’ingestion. Elle avait supposé qu’il était au moins en vie et que son aspect de malade avait été atteint.
De leur côté, Sigrid et Eugénie s’étaient préparées à un régime de faveur. Deux jours auparavant, le quatuor avait rassemblé des besaces à sortilège d’extension obtenues à coups de trocs ou de monnaie auprès d’autres élèves. Hercule avait logé un balai Friselune et du cordage dans son sac. Umbelina en avait fait autant. Leur idée était de réussir à reproduire le tandem de balais testé sur le terrain de Quidditch.
Chacun avait sa baguette. Ils avaient aussi prévu des vêtements de rechange, des capes chaudes, des gants, des lunettes de protection.
De leur côté, Eugénie et Sigrid, dénommées équipe numéro 1, avaient aussi songé à des accessoires et les avaient dissimulés dans leurs sacs. Baguette pour les deux, bien sûr, téléphone à ficelle et à boîtes de conserve pour Eugénie, couverture de dissimulation d’Hercule confiée à Sigrid, des cordes de différentes longueurs pour les deux. Les jeunes filles furent forcées de rester dans la même pièce de l’infirmerie.
— Tu ressens quelque chose ?
— Pas encore, Sigrid, il faut patienter. J’espère juste que je n’aurai pas de séquelles ! Vous avez vu le visage d’Hercule ?
— Une horreur, s’indigna Eugénie. Je n’étais pas belle à voir quand je l’ai eue, mais je n’ai pas conservé de cicatrices.
— Sauf que là, c’est… différent.
— Ils ont déclenché la quarantaine pour quatre jours, ce qui englobe le lundi de Pâques. Ça devrait suffire, chuchota Eugénie.
— Sauf qu’à l’hôpital, ils vont comprendre d’ici dimanche que ce n’est pas la Dragoncelle, répondit Umbeijo avec la même discrétion. À moins qu’un second cas ne les fasse douter. J’y vais pour que cela ressemble à un début d’épidémie.
— Tu penses que vous serez suffisamment rétablis pour voler ? s’inquiéta Eugénie.
— Tu as vu ce que je fais avec un bras en moins alors ce n’est pas une potion qui va m’arrêter.
— Oui mais là, tu auras beaucoup à gérer. Sans compter qu’une évasion combinée à vous-savez-quoi ne va pas passer inaperçu !
— Ils vont assurer. L’usage des Friselune n’est pas compté dans la pratique de la magie avant l’âge requis, à condition de voler sans être vu. Pour ne pas être vu, il y a deux possibilités : voyager avec la couverture de dissimulation piquée à Obscur, mais elle ne couvrira pas le tandem et risquera de s’envoler. La seconde possibilité, c’est de passer au-dessus de la couche nuageuse en se guidant avec le soleil de jour ou les étoiles de nuit.
— Sigrid, je sais que vous avez réfléchi à tous les détails du plan avec Hercule et j’ai confiance en vous. Mais les Aurors ne sont pas des crétins. Umbeijo a dit qu’ils tournaient autour de sa chambre avant même que Flamingo ne soit pris en flagrant délit. L’hôpital est sous leur surveillance permanente. Dès que vous aurez réussi à vous évader, vous devrez prendre une avance considérable parce que vos balais se traînent. Les Aurors peuvent transplaner ou disposer de balais secrets plus performants pour vous rattraper et vous stupéfixer !
Elles se remémoraient la conversation de la veille avec Hercule. Elles avaient eu le même débat et le garçon s’était tu, observant sans y prendre part. Sigrid l’avait remarqué et elle avait coupé :
— Mais dis quelque chose, bon sang, Hercule ! Dis-leur que tu as tout prévu.
— Je n’ai pas tout prévu mais… en dernier recours, je ferai appel à une arme secrète.
— Une arme secrète ?
— Je n’en dirai pas davantage. J’en porterai la responsabilité.
Effectivement, il n’avait rien voulu révéler.
— Hercule et son arme secrète. J’avoue que je ne vois pas de quoi il peut s’agir.
Umbelina stoppa sa réflexion, prise d’une crampe à l’estomac et aux intestins. Elle se plia en deux.
— Umbeijo ?
— Ça commence ! Oh par Flamel ! C’est ignoble !
En quelques minutes, le teint mat d’Umbelina vira au bronze. Plusieurs monticules se formèrent sur sa peau. La beauté portugaise se mua en laideron. Les heures à venir s’annoncèrent terribles.
Quelques heures après son admission, son diagnostic et le début de son traitement médical, Hercule avait été rejoint par une Umbelina protégée par des bandelettes et un Têtenbulle. Les deux patients avaient été placés dans la même chambre, un étage en dessous de Claire Obscur, selon les dires de la Portugaise.
Le samedi, le médicomage chargé de leur santé n’avait pas constaté d’amélioration mais 24 heures de traitement, à base d’une potion mise au point par Gunhilda de Gorsemoor au 16e siècle, ne suffisaient pas pour obtenir des résultats tangibles. Cependant, le dimanche en fin d’après-midi, l’infirmier qui administrait les remèdes, exprima des soupçons sur l’efficacité des soins et en parla à son supérieur. Ce dernier vint ausculter les deux élèves et décida de leur prélever un peu de sang. Depuis peu, l’hôpital s’était doté d’une Hyperloupe mise au point par un sorcier enchanteur d’objets optiques nommé Archibald Bigleux.
L’Hyperloupe permettait de voir des choses invisibles à l’œil nu et de les identifier si elles avaient été listées à la fabrication de l’appareil.
Après avoir prélevé quelques gouttes aux patients, le soir venu, le médicomage observa les échantillons avec les optiques empilées les unes derrière les autres. Étant donné la résistance opposée par les organismes des deux élèves, il s’attendait à découvrir un virus mutant dans le prisme supérieur.
Il tourna plusieurs molettes, jusqu’à ce que l’image soit nette. Il déplaça la lamelle de verre, à la recherche du fauteur de trouble. Non seulement l’Hyperloupe ne détecta rien qui ne puisse être authentifié mais le praticien ne vit rien d’autre qui ne ressemble à du sang fait de plasma, de globules rouges ou blancs. D’ailleurs, ces derniers étaient en nombre insuffisant pour trahir une lutte acharnée de l’organisme contre une infection virale. Quoi que les deux patients aient contracté, ce n’était pas la Dragoncelle d’origine, ni une variante. Ce n’était ni viral, ni microbien, ni bactérien, s’il se fiait aux travaux des meilleurs Moldus en la matière.
Seul un empoisonnement ou un sort puissant et sophistiqué avait pu les plonger dans un tel état. Si c’était un sortilège, ils seraient toujours dans cet état dans un mois. Si c’était un liquide ingéré qui était la cause de leur apparence, l’effet ne durerait pas et se dissiperait en quelques jours.
Il consulta sa montre à gousset ; il était près de 22h00. L’annonce rassurante aux enfants et l’envoi d’un hibou à Beauxbâtons attendrait le lendemain.
L’aube pointait à peine lorsque Sigrid et Eugénie, serrées l’une contre l’autre sous la couverture de dissimulation, se carapatèrent de leur chambre. La veille, harcelé par sa fille, Alfred avait fini par l’éjecter de l’infirmerie avec sa colocataire.
Elles progressèrent en silence jusqu’aux écuries. Là, Sigrid prit une des boîtes de conserve du téléphone à ficelle et demeura en place devant la statue de bois soupçonnée de donner accès à la cachette du carrosse. La longueur de la cordelette avait été calculée au centimètre près par Hercule.
— C’est bon, dit Eugénie. Je glisse l’autre boîte par la fenêtre et je vais la récupérer. Je file ensuite jusqu’à l’entrée du château. Bien malin sera celui qui remarquera la ficelle blanche dans la neige.
— Bonne chance !
Effectivement, à part une légère trace dans la poudreuse glacée, il était impossible de détecter quoi que ce soit. Eugénie, cachée sous l’étoffe, effaçait ses traces au fur et à mesure de sa progression avec une branche de sapin. Elle passa le pas-de-porte du château et mit un pied dans l’enceinte. Elle contrôla que les lieux étaient bien déserts.
Par sécurité, elle resta sous la couverture. Il était à peine 6h00 du matin. Les elfes de maison allaient faire leur apparition en cuisine, préparer des petits déjeuners et les délivrer aux portes des élèves, comme ils le faisaient depuis trois matins. Ensuite, l’autre équipe en ferait de même pour les rares personnels consignés au château.
Eugénie tendit la ficelle, donna quelques à-coups pour avertir sa complice du début de la manœuvre. Elle plongea la main dans sa besace, prit sa baguette magique, l’appliqua sur sa gorge et ordonna :
— Sonorus !
La ficelle se mit à vibrer. Elle pointa sa baguette en direction des écuries et ajouta :
— Dissendium !
À l’autre bout du téléphone, Sigrid fut le témoin de la réussite de l’entreprise. Eugénie avait un talent inné pour ouvrir n’importe quoi. La petite Vlaamel parla dans la boîte de conserve et sa comparse entendit la voix :
— Ça a marché !
Sans tarder, la fille d’Alfred refit le chemin inverse et prit soin de balayer ses traces. Avec le printemps bien installé, la neige fondait et aucune chute n’était prévue par les prédicateurs de la Gazette de Paname ou du Cri de la Gargouille.
Lorsqu’elle pénétra dans les écuries, la statue s’était retournée et une rampe large de 4 mètres sur 8 de profondeur s’enfonçait sous la bâtisse.
Sigrid demanda :
— Et maintenant ?
— Je sors deux Abraxans de leurs stalles et je les descends. Je ne vois pas comment faire autrement. Il n’y a qu’eux qui pourront tirer le carrosse de sa cachette. Je vais prendre Rostock et Sigfried. Ils m’ont à la bonne.
— Ça va aller ?
— Je suis la sorcière qui murmure à l’oreille des Abraxans.
— Et la sortie ? Les roues vont laisser des traces dehors ?
— Même si la quarantaine s’applique à tout le personnel, monsieur Grossel viendra nourrir les animaux vers midi. Nous avons environ six heures pour boucler l’opération cabane.
— D’accord.
Sigrid laissa Eugénie gérer l’attelage. Cinq minutes suffirent à amener les deux bêtes et le carrosse à l’arrière de l’écurie, hors de la vue du château. Elle les guida jusqu’au terrain de Quidditch tandis que Sigrid effaçait les sillons de son mieux.
Au bout d’une cinquantaine de mètres, elle grimpa aux côtés de son amie tenant les rênes. Elles s’emmitouflèrent à l’aide de capes, de bonnets, d’écharpes et de gants de laine. Puis, Eugénie fit claquer le fouet et les chevaux ailés s’élancèrent. Un mouvement en arrière sur les liens et l’attelage s’envola.
Sigrid extirpa la carte de la région copiée par Gemino, une réalisation de sa complice. Elle chercha l’étoile polaire et indiqua où effectuer un virage à droite pour se rendre à Py.
Monsieur Delacour savait que l’enlèvement avait lieu à des horaires quelque peu incongrus. Si tout se passait bien, il ne leur faudrait pas plus de quinze minutes de vol pour atteindre la fabrique de meubles. Elles s’éloignèrent du mont Canigou, volant à vue, au-dessus du relief banalisé par les immenses étendues blanches reflétant la nuit. La région était déserte mais, tout à coup, elles discernèrent un peu de fumée et une lumière. Il s’agissait d’un refuge, celui de Mareuil. Elles obliquèrent au sud-ouest de cette position et attendirent de croiser un cours d’eau. Dès qu’elles le découvrirent, telle une saignée dans le paysage, elles le suivirent. Il menait à Py.
Non loin de la capitale française, sous une épicerie de la lointaine banlieue, le personnel de l’hôpital distribuait les petits déjeuners accompagnés des potions adéquates aux patients en état de les ingérer. C’était le cas des deux élèves de Beauxbâtons.
Il était près de 9h00 lorsque le médicomage chargé de leur hospitalisation, débarqua dans leur chambre. Le quarantenaire roux, doté de petites lunettes rondes, ne portait pas la moindre protection sur son visage. Les enfants se dévisagèrent, certains que le pot aux roses avait été découvert.
— Bonjour.
— Bonjour Docteur, répondirent les malades.
— J’ai une bonne nouvelle : vous n’avez pas la Dragoncelle.
— C’est vrai ? Nous allons pouvoir partir ? demanda Umbelina.
— Oui.
— Qu’est-ce que nous avons au juste ?
— Eh bien, j’avoue que je me suis interrogé. L’examen de votre sang n’a révélé aucune maladie. En toute logique, vous avez été victimes d’un sort.
Les enfants jouèrent la comédie en se dévisageant d’un air offusqué.
— Nous n’avons pas d’ennuis à l’école, répondit Hercule. Ou alors, c’était un sort de magie noire non formulé.
— Allons ! Ne me dites pas que vous n’avez pas quelques ennemis ?
— Pas parmi les adultes. Même parmi les autres élèves. Enfin… personne capable de nous faire ça.
— C’est pour ça que je penche pour une autre explication.
— Laquelle ?
— Une méchante potion que l’on vous aurait fait avaler. Mais je ne sais pas laquelle.
Les enfants parurent chercher une explication.
— Si nous en avions bu une, elle aurait laissé un goût, non ?
— Pas sûr, jeune homme. Il suffit qu’elle soit mélangée à une autre boisson au goût très acide ou amer.
— Alors là, je ne vois pas. Le jeudi, j’ai mangé au réfectoire, avec tous les autres élèves et je n’ai bu que de l’eau.
— Et le jus de pamplemousse ? Tu en as fait quoi, Hercule ? demanda Umbelina.
— C’est vrai, oui. J’en ai pris un grand verre avant qu’on se quitte et… je vous ai laissé la bouteille. Elle n’était pas vide.
— J’ai eu soif au réveil, vendredi. Je l’ai terminée. Bon sang ! Tu crois que ? Tu l’avais prise où ?
— Sur la table de…
— Lui ?
— Mais depuis quand sait-il faire des potions qui rendent malades ?
— Il a dû demander de l’aide !
— Je vois que vous avez des soupçons, conclut le médecin. L’effet de cette potion devrait s’estomper. J’en veux pour preuve votre teint un peu moins verdâtre et les pustules en volume réduit et en nombre restreint. Je vais pouvoir signer vos autorisations de sortie par cheminée et envoyer un hibou à votre école pour lever la quarantaine. J’expliquerai à votre directeur que vous avez été victimes d’un coup mal intentionné. C’est d’autant plus idiot que vous n’alliez pas avoir de cours supprimé puisque ce sont les vacances pour quinze jours, si je ne me trompe pas.
— Oui, nous devrions être dans nos familles à l’heure qu’il est, confirma Hercule, parlant en son nom seul, sa camarade étant condamnée à demeurer à l’Académie, comme les deux autres membres féminins de l’Ordre Gerbera. Mais comment allons-nous rentrer ? Nous sommes arrivés en pyjama et…
— Un infirmier qualifié va transformer vos tenues en quelque chose de présentable et vous remettre un sachet de poudre de cheminette individuel. Il vous permettra de rejoindre l’Académie. Je m’occupe des formalités.
— Merci, Docteur. Umbeijo, si jamais Rosier est responsable de cette mascarade, il va me le payer !
— Rosier… Rosier… il n’est pas de la famille de Vinda Rosier ?
— Vinda, c’est sa sœur, répondit Umbelina.
— Hum… lâcha le praticien d’un air convaincu et désespéré.
Il quitta la chambre. Les deux enfants se mirent sur leurs pieds.
— Il est tout juste 9h00. Il a dit qu’il allait envoyer un hibou. C’est un problème !
— Pas aussi grave que s’il passe une tête dans la cheminée d’Armand pour lui annoncer la nouvelle en direct.
— Il ne pourra pas. Il faut prendre rendez-vous et qu’il y ait un feu dans la cheminée. Il le sait. C’est pour cela qu’il préfère envoyer un hibou. Le souci, c’est que la volière de l’hôpital ne comporte pas des hiboux, trop lents et pas assez résistants pour parcourir la France entière.
— Que comporte leur volière ?
La Portugaise fit appel à ses souvenirs.
— Lors de ma sortie, j’ai pu remarquer des sternes et pour les urgences, sur de courtes distances, ils envoient des faucons.
— D’accord mais en quoi est-ce un problème ?
— Un faucon vole à plus de 150 km/h sauf en piqué où il peut dépasser les 300. Tu vois le tableau ?
— Oh…
— L’école est à 900 kilomètres. Le faucon n’est pas assez endurant. La sterne est faite pour les longs voyages, elle vole à 80 km heure.
— C’est parfait ! Le Friselune franchit les 90 kilomètres à l’heure. On rattrapera l’oiseau et on le dépassera. Il ne faut pas plus de… 1h15 entre le départ de son messager et notre envol.
— Erreur, mon cher ami. Les Friselunes attachés, en tandem, avec trois passagers dessus, nous pouvons espérer une vitesse de 70 kilomètres à l’heure.
— Seulement ?
— Oui.
— Donc, nous devons être libérés bien avant l’envoi de sa missive.
— Et que nous ayons accompli…
Elle s’interrompit lorsque un sorcier infirmier entra dans la pièce, baguette en main, l’air menaçant. Umbeijo reconnut son visage.
Gervais Delacour patientait dans l’enceinte de la fabrique, sa baguette produisant un Lumos Solem visible du ciel. Lorsqu’il aperçut l’attelage tanguant dans les airs, il agita les bras. Eugénie remarqua les signaux, effectua un survol afin de repérer la meilleure longueur pour se poser en douceur, opéra une remontée et s’approcha en gardant le chemin bordant la fabrique dans les yeux, comme s’il s’agissait d’un trapèze allongé. Elle avait été très attentive au passionné de vitesse et d’expériences moldues, le professeur Laflèche, lorsqu’il avait relaté son vol en avion.
L’approche, la descente régulière, la piste d’atterrissage sous forme géométrique aplatie. Elle respecta tout à la lettre et les Abraxans touchèrent terre sans heurt. Elles stoppèrent les montures et descendirent.
— Un bonjour matinal, Mesdemoiselles.
— Bonjour, monsieur Delacour. Vous nous attendiez ?
— Hum… j’ai eu un pressentiment. Vous n’êtes que deux ?
— Oui. Nos camarades ont rempli une autre mission.
— Une petite diversion pour vous permettre de vous échapper ?
— Une grosse !
La réflexion généra un sourire élargi et des étoiles dans les yeux.
— Je vois. L’Ordre Gerbera s’organise à merveille. Avec la suppression du poisson d’avril, trouver un plan de rechange n’a pas dû être une sinécure. Toutes ces mesures strictes et soudaines, relatées dans les quotidiens, pourquoi ? Cela ne ressemble pas à Armand.
— Disons qu’un professeur remplaçant s’est avéré être un espion du Ministère et notre directeur ne l’a pas très bien pris.
— Le ministère veut découvrir les innombrables secrets de l’école ? Je lui souhaite bien du plaisir pour pénétrer dans votre quartier général. Il est parfaitement protégé. D’ailleurs, vous serez les premiers surpris. Bien ! Assez parlé ! Vous n’avez pas toute la journée. Approchons l’attelage de l’entrepôt.
Il agita sa baguette et les portes s’ouvrirent. Les deux élèves restèrent bouches bée.
Une pluie de sortilèges s’abattit sur le garçon et la fille. En un tournemain, l’infirmier avait donné un aspect uniforme et élégant aux deux patients. Il s’était occupé de la Portugaise lorsque son bras avait été réduit en marmelade. Elle n’avait pas oublié le soigneur gentil et attentionné.
— Encore vous, jeune fille ! Vous prenez pension dans notre établissement ! Ne me dites pas que la cuisine y est meilleure qu’à l’école, je ne vous croirai pas. J’en garde un souvenir émerveillé. Qui est ce garçon ?
— Hercule van Betavende, Monsieur.
— Le fameux Hercule ! Enchanté, l’ami. Umbelina n’a pas cessé de parler de toi et de vos amies. Je ne sais pas ce que vous envisagez comme carrière respective après l’Académie mais vu vos talents pour finir aux urgences médicales, à votre place, je travaillerai les Episkey, les Vulnera Sanentur et consorts.
Sa boutade le fit éclater de rire tant et si bien qu’il eut du mal à leur tendre leurs parchemins de sortie, signés du médicomage et leurs sachets individuels de poudre de cheminette.
— Vérifiez que vous n’oublierez rien dans la chambre et filez ! La cheminée est au niveau – 2.
— Le directeur de l’école ne risque-t-il pas d’être surpris en nous voyant débarquer dans sa cheminée, Monsieur ?
— Siiii ! Mais ne t’en fais pas, ce cher Armand possède un cœur solide comme un roc. Je l’ai ausculté en personne. Bien… je ne vous dis pas à bientôt !
Il les abandonna dans la chambre. Les élèves mirent la main sur leurs besaces individuelles et filèrent sans tarder au niveau indiqué par l’infirmier. Il y avait bien une cheminée mais aussi un comptoir avec une sorcière sans âge, presque immobile tant chaque effort lui coûtait de l’énergie.
La vieille femme aux cheveux gris était en charge des entrées et des sorties. Elle les dévisagea et réclama d’une voix aigrelette et éraillée, digne d’une soirée Halloween :
— Bulletin de sortie ?
Ils tendirent les sésames qu’elle lut avec attention.
— C’est bon.
Elle estampilla les documents et leur rendit. Puis, elle retourna à ses occupations. Umbelina entra la première dans la cheminée, s’empara de sa ration de poudre, déclama « Académie de Beauxbâtons », fit un pas hors de l’âtre et lança la poignée.
Une explosion verte se produisit. La jeune fille se jeta au sol, devant le comptoir de leur sorcière occupée à ensorceler son tricot pour réaliser un motif géométrique. Hercule imita sa consœur et la rejoignit hors du champ de vision de la surveillante. Ils rampèrent en silence jusqu’à la porte béante donnant sur l’escalier de service. Une fois dans la cage, ils se redressèrent. Elle murmura :
— Elle est au troisième étage, allée B, chambre 314.
— Allons-y !
— Attends, Hercule ! On ne peut pas y aller comme ça ! Nous avons besoin d’un plan.
— Nous n’avons pas de temps à perdre. Le hibou postal a dû déjà partir. En espérant qu’Armand ne campera pas devant son casier, que les filles auront réussi la mission, qu’elles nous attendront avec la couverture de dissimulation, que l’activité n’aura pas repris mais qu’il y aura un peu de remue-ménage pour passer inaperçus et que je ne me trompe pas sur les intentions d’Armand lorsqu’il m’a confié ce mot de passe.
— Rien que ça ! se lamenta la princesse.
Ils atteignirent le niveau souhaité. Du personnel circulait dans l’allée A. L’allée B était vide, hormis un homme assis, posté devant la porte 314. N’écoutant que leur courage, les enfants fondirent droit sur leur objectif, tête baissée. Lorsque le sorcier, un Auror sans doute, les vit, il dégaina sa baguette et demanda :
— Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ?
Ils relevèrent le menton, dévoilant leur faciès vert grêlé de pustules écarlates.
— On est malade. On cherche un médicomage.
— Par Flamel ! Quelle horreur ! hurla-t-il avant de s’évanouir.
La fillette plongea la main dans sa besace et prit un morceau de corde. Elle ligota le bonhomme avant qu’il ne se réveille et le bâillonna avec des bandes de gaze. Hercule extirpa tout le reste réparti dans les deux sacs : les Friselunes, le bois, les cordes, les habits chauds. Il réalisa le montage du tandem en moins d’une minute.
Une fois leurs tâches respectives achevées, ils s’approchèrent de Claire. Elle était consciente depuis leur entrée et les avait reconnus. Ils l’aidèrent à se mettre debout, elle vacilla et s’affala sur les balais flottants. Elle se laissa faire, comme si elle comprenait ce que les enfants avaient organisé : une évasion. Si elle ne résistait pas, cela confirmait son statut de prisonnière dans l’établissement, qu’elle était poussée par le Ministère à produire de nouvelles prophéties ou qu’elle était torturée pour révéler la collection en sa possession. Dans tous les cas, la soustraire au gouvernement était une priorité. Hercule acheva de la sangler et de la couvrir de vêtements d’hiver.
— Tu es sûre de pouvoir faire une pareille manœuvre ? s’inquiéta le garçon.
— Grimpe !
Il s’empara de sa baguette, s’installa derrière madame Obscur et agrippa le manche devant la professeure dont la tête dodelinait, hésitant entre conscience et inconscience. Umbelina pencha le véhicule volant et l’ensemble avança à vitesse réduite. Puis, elle prit un peu de célérité et s’engouffra dans le large escalier.
Lorsqu’elle fut rendue au palier, elle effectua un demi-tonneau pour l’inversion de gravité, déboula dans l’épicerie sous l’œil terrifié de la fausse commerçante et fonça à travers une des deux vitrines. Elle accéléra et prit de l’altitude. Le tandem peina à progresser. Ils surent que le voyage allait tourner au cauchemar.
La cabane de l’Ordre Gerbera n’était pas conforme au plan élaboré par les élèves. Elle était au-delà de la forme basique qu’ils avaient souhaitée. Elle reproduisait un véritable château de la Renaissance avec ses quatre tourelles aux toits d’ardoise pointus et sa porte était conçue comme un pont-levis. Ainsi, il était possible de dissocier l’arbre servant à accueillir la construction de celui, voisin, aménagé pour grimper et accéder au quartier général.
Pour des questions d’encombrement, le système toboggan-escalier n’avait pas pu être installé mais le concepteur avait promis que l’alternative en place leur donnerait satisfaction.
Monsieur Delacour mit en place toutes les sangles indispensables et demanda comment elles avaient prévu de hisser la cabane sur sa plate-forme. Les jeunes filles répondirent qu’elles passeraient des cordes au-dessus des branches supérieures, sans recours quelconque à la magie, utilisant les Abraxans pour tirer. Il leur avoua qu’elles n’arriveraient à rien sans poulie. Il leur en fournit de sa conception et leur dessina un schéma d’utilisation sur un parchemin vierge.
Le temps de partir arriva. Il leur souhaita beaucoup de courage mais aussi de joie dans leurs aventures. Une fois assurées que le colis ne se désolidariserait pas en vol, Eugénie et Sigrid saluèrent Gervais Delacour. Ému, il leur confia qu’il avait rarement été aussi passionné par un projet et qu’il aimerait avoir des nouvelles de leur vie et de leurs découvertes à l’intérieur de la cabane. Elles promirent d’user de leur plume autrement qu’à travers les épreuves de fin d’année.
Il était près de 7h30 lorsque l’attelage quitta la terre ferme. Gervais, toujours joyeux, essuya quelques larmes d’émotion. Une sensation fréquente lorsqu’une de ses créations quittait le nid. Celle-ci avait une saveur particulière.
À la faveur de l’aube, les deux élèves purent suivre le relief et quelques points de repère au sol. Elles furent en vue du Canigou, puis du Mont Creux qu’elles ne voyaient pas comme les Moldus.
L’atterrissage s’annonçait plus que délicat. Il ne fallait pas être vu depuis le château, ce qui excluait un toucher du sol sur le terrain de Quidditch, idéal en longueur et en dégagement. Il ne fallait pas non plus frôler les arbres, au risque d’engendrer une catastrophe. En bordure de précipice, le long de la lisière externe de la forêt, c’était carrément suicidaire. Il restait la petite trouée dans le bois, une saignée longue de trente mètres et large de dix.
Rostock et Sigfried paniquèrent, craignant que leur envergure ne les fasse heurter les troncs en bordure. Ils bâtirent des ailes pour refuser cette voie, ralentirent leur vol au point de ne plus être assez portés par l’air. Par chance, la poudreuse amortit le choc du carrosse sur le sol. L’épaisseur de la couche neigeuse, protégée par la barrière verte, freina l’attelage. Ils stoppèrent à deux ou trois mètres des troncs bordant la clairière.
Une fois les animaux calmés, Eugénie sauta à terre et les guida à la main dans le dédale d’arbres. L’équipée gagna le chemin que le trio puni avait entretenu durant trois week-ends et parvint au pied de l’arbre destinataire de la cabane. Eugénie fixa les cordes aux quatre points d’ancrage prévus pour le treuillage et grimpa à l’arbre avec l’agilité d’un écureuil.
Sigrid fut stupéfaite par l’aisance de son amie. Cette dernière lui lança les cordes pour fixer les poulies. Elle les hissa et redescendit. Elle détela Rostock, retira les sangles de la construction et fit avancer l’animal en s’en servant comme cheval de trait. La bête sentit à peine la charge lorsqu’elle alla de l’avant.
Peu à peu, la cabane prit de l’altitude. La neige étouffait les bruits, tout se déroulait à merveille. Eugénie confia les rênes du cheval ailé à Sigrid, s’empara des cordes dévolues aux fixations provisoires et rejoua au singe dans les branches. Elle fit faire un quart de tour à la production Delacour, de façon à ce que le pont-levis, abaissé, repose sur la branche épaisse d’un épicéa dont les ramifications basses seraient fort pratiques pour servir de marches d’escalier.
Puis, elle demanda à Sigrid de faire reculer Rostock. La cabane descendit et se posa sur les trois branches noueuses taillées pour accueillir la construction. À peine le bois magique fut-il en place qu’elle s’empressa d’attacher le tout avec les cordes. Selon Monsieur Delacour, elles trouveraient à l’intérieur de leur quartier général des outils et des visseries de qualité supérieure afin de parfaire la fixation.
Lorsqu’elle fut assurée que tout était solidement arrimé, elle fit descendre le pont-levis à l’aide de la roue gouvernail. Le mécanisme fonctionna à merveille mais engendra un effet secondaire inattendu. L’épicéa voisin se transforma en tronc avec des marches et une rampe autour de l’arbre.
— Oh ! Tu as vu ça ?
— C’est magique !
— Carrément ! Comment a-t-il fait ?
— Aucune idée. Et si tu le relèves ?
Eugénie manœuvra en sens inverse et l’épicéa reprit sa forme originelle.
— Waouh !
— Hercule et Umbelina vont adorer. Surtout Hercule et son vertige !
— Je redescends.
Il fallut moins d’une dizaine de secondes à Risque-Tout pour rejoindre le plancher des vaches. Le plus dur restait à achever : rentrer les chevaux et le carrosse sans se faire pincer. Elles durent faire quelques détours et parfois des demi-tours pour trouver une issue assez large pour leur convoi.
À 9h00, elles émergèrent non loin du terrain de Quidditch. Elles furent incapables d’aller plus loin.
Umbeijo avait exploité toutes les ressources du tandem volant ; il se traînait comme un Niffleur planté devant la vitrine d’un bijoutier. Madame Obscur s’endormait parfois, victime d’épuisement. Hercule venait une énième fois de consulter sa montre à gousset. Ils étaient en vol depuis une petite heure et, en dépit de leur couche de vêtements, le froid glacial les tétanisait.
Afin de ne pas être vus par des Moldus, ils étaient contraints de voler au-dessus de la couche nuageuse. Si le soleil était radieux, l’air était frigorifiant. Leur situation risquait de se dégrader en un clin d’œil si les forces de l’ordre avaient compris ce qui s’était passé. En admettant que leurs poursuivants aient tardé à les pister, la sterne messagère les devançait à coup sûr puisqu’elle aurait dû les rattraper si le médicomage l’avait expédiée juste après leur départ.
Claire s’agita sur sa monture. Hercule approcha son oreille de la bouche de la professeure et se concentra sur le murmure :
— Pressentiment. Pas seuls.
— D’accord, j’ai compris. Umbeijo, les Aurors ont fait le rapprochement.
— Attends… S’ils ont décollé quinze minutes après notre évasion, à 90 kilomètres à l’heure, ils vont nous tomber dessus dans… 2 ou 3 minutes ! À moins de plonger dans la couche nuageuse et de voler en aveugle…
— Il y a une autre solution. Professeur ?
— Oui ?
— Prenez ma baguette dans votre main.
— Je ne suis pas très douée…
— Je sais, Madame. Les sortilèges et vous, ça fait deux. Mais faites-le car sinon, le Ministère saura exactement où nous nous trouvons.
Il lui tendit sa précieuse compagne au cœur de Billywig et pressa sa main gauche autour de celle de Claire.
— Visez le manche du balai, tout en ne cessant pas d’exécuter des 8 couchés, le symbole de l’infini. Et prononcez : Fulguram Tempus Fugit. Avez-vous compris ?
— Oui.
— Umbeijo, cria Hercule. Pensez-vous pouvoir diriger les balais s’ils vont plus vite ?
— Ils ne peuvent pas.
— Ils vont pouvoir.
— À quelle vitesse ?
— Je n’en ai aucune idée !
— Ah… Eh bien… Soyons fous !
— Parfait. Professeur : Fulguram Tempus Fugit sur le balai et exécutez des infinis tant que c’est possible.
La femme suivit les instructions à la lettre et effectua, guidée et confortée par l’élève, un premier infini. Le tandem subit une embardée. La pilote se cramponna et tourna la tête sur le côté. Un essaim volant venait de percer les cumulo-nimbus. Suivant son instinct, elle plongea dans la purée de pois.
Le garçon prit le contrôle des mouvements de Claire, épuisée. Il accéléra le rythme et injecta encore plus de temps dans les montures magiques. Le vent siffla puis hurla dans leurs oreilles, en dépit des cagoules de protection.
La conductrice d’équipage redressa en catastrophe et rasa des collines, sous une pluie battante. Elle évita un clocher et deux secondes plus tard, son village était hors de vue. Le paysage défilait à un rythme effréné. La Portugaise repéra une route assez rectiligne qu’elle suivit pendant quelques minutes. Elle compta le nombre de secondes écoulées entre deux bornes kilométriques repérées sur le bord de la chaussée.
« À peine 10 secondes ! Je dépasse 350 kilomètres à l’heure ! Professeur Laflèche, enfoncé, votre record ! »
Le manège infernal dura près d’un quart d’heure avant que Claire, à bout de forces, ne puisse plus esquisser le moindre mouvement. Dès qu’elle cessa ses moulinets, la vitesse de leur vaisseau volant déclina et retomba à 70 km à l’heure après quelques secondes. Hercule nota cette latence du sort.
Umbeijo choisit de reprendre de l’altitude et de repasser au-dessus du plafond de nuages. Elle souffla enfin, car le pilotage à la vitesse folle où les éléments de l’appareil étaient à la limite de la rupture, était physiquement et psychiquement très exigeant. Mais c’était une expérience qu’elle était prête à renouveler n’importe quand !
Elle repassa en vol de croisière sous le soleil. Elle se livra à un rapide calcul mental. Quinze minutes de vol à ce rythme avaient placé leurs poursuivants à 65 kilomètres de leur position. Bien sûr, leur avance s’éroderait peu à peu mais si l’opération coup de fouet pouvait être renouvelée une ou deux fois, les Aurors ne les rattraperaient jamais.
— Qu’est-ce que c’était, ce sortilège ? demanda la jeune fille.
— Mon projet de français.
— Accélérer la vitesse d’un balai ? Pratique mais Agathe va te mettre hors sujet !
— Ce n’est pas que cela… s’amusa son copilote. Professeur, prenez le temps de reposer votre main. D’ici une heure, nous répéterons la manœuvre.
— Oui. Qu’est-ce que c’est ?
— La formule ?
— Oui. Je ne connais pas ce sort, murmura-t-elle.
— Mon invention.
— Vous croyez qu’ils vont abandonner la poursuite ? Après m’avoir interrogée pendant des semaines, avoir tenté de me faire reproduire certaines prophéties – ce qui est impossible –, au point de m’empêcher de guérir ?
— Non. Ils fouilleront l’Académie pour vous retrouver et nous passeront au Veritaserum s’ils en ont l’occasion. Mais il est hors de question qu’ils vous attrapent tant que vous ne serez pas guérie.
— C’est impossible. Les dégâts sont trop… mes brûlures… mes poumons… Mysterio et moi, nous étions… ensemble. Un Auror m’a interrogée pour recouper les aveux du professeur de Transformation.
— Ah…
Hercule se crispa. Les histoires de cœur, d’adultes, ne faisaient pas partie de son domaine de compétences.
— À la suite d’une prophétie, j’ai voulu mettre fin à cette relation, car j’ai senti le danger et…
— Le danger a pris la forme d’un Feudeymon, n’est-ce pas ?
— C’est ce qu’a dit l’Auror, confirmé par les médicomages. Comme vous le savez, je suppose que vous l’avez appris avec Elvira, les sorts de magie noire laissent des séquelles. Rien de soricier ne peut les guérir.
— C’est vrai. Mais j’ai un plan de rechange.
— Vous… je sais que ma vision est… exacte, mais vous êtes…
— Je cherche et je sers la justice, Professeur.
— Ils sauront que vous étiez dans l’hôpital, que vous m’avez faite sortir.
— Ils ne pourront pas le prouver si nous ne nous faisons pas capturer.
— Mais sur place, ils vous…
— Ne vous en faites pas ! Nous avons tout prévu.
Le voyage à un rythme lent se poursuivit durant une demi-heure, jusqu’à ce que Claire propose de réitérer l’opération d’accélération. Umbeijo exulta et Hercule pria Nicolas Flamel.
Eugénie tentait de calmer Rostock et Sigfried qui piaffaient d’impatience à la lisière de la forêt. Bravant la quarantaine, le professeur Laflèche était arrivé de bon matin et faisait des cabrioles depuis presque trois heures dans le stade de Quidditch.
— Ce n’est pas trop tôt ! s’exclama la jeune fille aux bouclettes folles. Il vient de se poser. Je parie qu’il va repartir en Tunnel de Transportation, en douce.
— J’espère que nous n’allons pas croiser d’autres contrevenants, se lamenta Sigrid.
— Nous sommes proches de la réussite ! Allez !
La voie fut enfin libre. Elles guidèrent l’attelage jusqu’à l’écurie, nettoyant les sillons des roues. À l’intérieur de la bâtisse, le repaire secret était toujours ouvert. Elles firent glisser le carrosse, dételèrent les Abraxans et les conduisirent à leurs box.
Quelques minutes plus tard, l’opération téléphone fut réitérée pour lancer un Finite provoquant une fermeture de la cachette et la remise en place de la statue. Eugénie et Sigrid, invisibles sous la couverture de dissimulation, filèrent chez Aloysia.
Les chambres de leur Ordre comportaient une ouverture unique mais une fois à l’intérieur, chaque logement était indépendant. Il n’y avait aucune raison pour que les deux autres locataires ne se soient rendu compte de leur absence.
Par contre, leur mission n’était pas achevée. Il était presque midi. Les membres de l’équipe 2 n’étaient pas attendus avant la fin de la journée. Cependant, il fallait mettre en scène leur présence et sans Polynectar, la décoction permettant de prendre l’apparence d’une autre personne, c’était un exercice délicat.
Afin de simuler leur arrivée plus tôt sur le domaine, les deux absents avaient réalisé, à l’avance, des missives antidatées avec des informations fausses mais plausibles, rédigées de leurs mains et déposées sur leur bureau, en attente de départ. Si cela ne suffisait pas, des restes alimentaires avaient été déposés dans la corbeille de l’élève de Lonicera. Ils correspondaient aux aliments servis au déjeuner du lundi midi.
Pour parfaire leur plan, il suffisait juste que le directeur se soit absenté de son bureau entre 9h00 et 9h30, heure d’arrivée supposée d’Hercule et Umbelina par la cheminée. En temps normal, Armand se rendait dans l’observatoire où il étudiait l’éphéméride et la position des planètes pour son observation nocturne. Seule la météo exécrable était susceptible de l’avoir fait renoncer.
Eugénie sortit des vêtements, une crème teintée ainsi qu’une perruque brune aux cheveux longs. À défaut de Polynectar, se promener avec un uniforme Lonicera, non loin du château, avec l’allure de la princesse portugaise, était la meilleure idée qu’elle avait eue.
Quinze minutes plus tard, elle franchit le pont de la Rivière Enchantée. Elle se rendit au courrier pour être remarquée. Elle entendit une grosse voix hurler, identifiée comme celle de Sébastien :
— Eh toi ! Retourne dans ta chambre !
Elle fit volte-face vers le château, de manière à ce que le concierge imprime son identité dans ses yeux.
— Dis donc, la petite championne ! Retour à la case départ !
Elle obéit à l’injonction et détala comme un Jackalope. Le timing était parfait. Après avoir nourri les chevaux ailés, Sébastien serait non loin de l’entrée, hors de sa loge, en mesure de détecter le moindre contrevenant. Elle fit mine de se rendre vers son habitation, contrôla les alentours et bifurqua vers la résidence rouge. Après avoir déposé la couverture sous un rocher à l’arrière du pavillon, elle regagna sa chambre. À l’arrivée, Sigrid la questionna :
— Alors ?
— Monsieur Grossel m’a vue et m’a traitée de « petite championne ». Il pourra témoigner qu’à 12h20, Umbelina était à l’Académie.
— Il en déduira que notre ami d’Urtica était là aussi.
— Sauf que les chambres d’Urtica ne sont pas conçues comme celles des deux autres ordres. Les colocataires te voient forcément. Il leur sera impossible de témoigner de la présence d’Hercule.
— Il a prévu une explication. Il aura été se réfugier au sous-sol jusqu’à sa guérison complète. Personne ne s’y rend sauf Hercule, plus solitaire que les autres chez Urtica.
— J’adore ce garçon ! avoua Eugénie. Il m’épate ! Et maintenant ? Que fait-on ?
— On croise les doigts pour qu’ils réussissent. Si tout se déroule comme prévu, vers 17h30 ou 18h00, tout devrait être achevé.
— J’espère qu’il sait ce qu’il fait.
Elles se posèrent au bout d’un lit et entamèrent leurs plateaux repas.
Au-dessus des nuages, tout était calme. Mais à chaque descente vers le sol pour corriger la trajectoire, c’était la douche glaciale assurée. Les vêtements chauds n’œuvraient plus tant ils étaient trempés. Les maladroites tentatives de madame Obscur pour se débarrasser de l’eau à coups de baguette n’y changeaient rien.
Vers 13h00, les Pyrénées furent enfin en vue. Une ultime injection temporelle dans le duo de Friselunes et l’équipée plongea sur son objectif le plus visible : le mont Canigou. Quelques minutes plus tard, la pilote les posa derrière le Pavillon rouge. Hercule, fourbu, quitta sa monture et se mit à retourner des roches, jusqu’à ce qu’il déniche la couverture de dissimulation déposée par Eugénie. Il la rapporta jusqu’au tandem.
Claire grimaça.
— Vous la reconnaissez ?
— Oui, oui…
— Je démonte tout et je range dans ma besace. Professeur, restez à plat-ventre sur le balai encore en vol. Vous n’avez pas la force de marcher. Ma mission s’arrête là. Je vais me faufiler jusqu’à ma chambre.
— Merci à toi, Umbelina.
— C’est Hercule qu’il faut remercier. C’est lui qui a insisté pour entreprendre ce sauvetage. À présent, tout repose sur toi. Je ressors derrière Lonicera dans deux heures, comme prévu.
— Cela devrait suffire. J’ai confiance en vous. Vous réaliserez un Oubliette parfait.
— Tu… vas effacer la mémoire de Van Betavende ? s’indigna Claire.
— Oui. La mienne sera aussi vidée. Votre sécurité est à ce prix.
— Oh…
Hercule couvrit la monture et son fardeau avec la couverture. Il amena le tout jusqu’au château. Personne ne pouvait les voir. La quarantaine était toujours en vigueur et à vrai dire, cela lui convenait. Il arriva jusqu’à la salle du Sondeur. Elle était fermée par magie, comme Armand l’avait annoncé. Il sortit sa baguette, pointa la serrure et énonça :
— Nunquam Sine Me !
La porte s’ouvrit, le garçon soupira. Claire murmura :
— Le Sondeur ? Que faisons-nous ici ?
Il referma la porte.
— Asseyez-vous sur ce banc, Madame. Je vais vous demander de fermer les yeux et de me faire confiance.
— Confiance ?
— Oui, Professeur. Même si c’est… difficile, d’après ce que vous avez vu sur moi et que je ne souhaite pas connaître.
Elle poussa un long soupir et admit, fermant les paupières :
— Après tous ces risques, je m’incline.
Quelques minutes plus tard, elle perçut un changement radical dans son environnement. Elle ouvrit les yeux et fut stupéfaite. Les parfums, les fleurs, les collines, la cascade, l’air pur, l’astre dans le ciel. Tout était hallucinant. Mais rien n’égalait la vision du jeune élève en conversation avec des nuées de fées. Il revint vers elle avec mille peines, comme écrasé de fatigue.
— Tout est arrangé. Vous serez soignée. Tant que vous serez ici, tout ira mieux. Vous allez rester quelques jours.
— Combien ?
— Environ cinq jours.
— Cela suffira à me guérir ?
— Le déroulement du temps n’est pas le même. Lorsque mes amies reviendront vous chercher, 120 heures auront défilé pour vous mais 120 jours auront filé pour nous. C’est ainsi. Je dois vous quitter très vite. À bientôt, Madame.
L’élève tira trois cordes et s’évanouit dans les airs, tel un farfadet. Claire fut cernée par les créatures multicolores.