Beauxbâtons - 1917

Chapitre 21 : Sortilège 21 : un plan « Eugénieux »

8262 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 08/10/2026 11:34

Une fois de plus, le détective en herbe, futur Auror-aventurier-explorateur, se retrouvait alité entre les murs de l’infirmerie. Dans la pièce contiguë, les trois jeunes filles subissaient un interrogatoire en règle de la part du médicomage et du directeur. Ce dernier était pressé de rattraper son manque de lucidité sur la disparition de l’élève portugaise, une bévue de taille. Le corps professoral jouait de malchance car Eugénie, Sigrid et Umbelina avaient accordé leurs violons. L’idée brillante était sortie de la cervelle de la descendante des Flamel :

— Vous vous souvenez de la fois où Elvira a abordé les sorts interdits et noirs ?

— Oui, répondirent les deux autres.

— Il suffit de dire qu’Hercule a tenté de produire un sortilège brûlant comme le Feudeymon ou Incendio, qu’il s’était mis en tête de faire fondre la neige pour revoir le jardin ou aller se promener dans la forêt. Ou alors, qu’il était obsédé par sa défense et la nôtre. Il craignait une nouvelle attaque et désirait maîtriser un sort plus puissant. On choisit quoi ?

Eugénie décida pour les trois :

— On va dire qu’il voulait faire fondre la neige. Ça va coller avec la suite du plan.

— D’accord. Mais comment a-t-il pu être brûlé ? s’interrogea Umbeijo. Il n’est rien arrivé à Sigrid, la première fois. Le kaléidoscope aurait changé ?

— Je n’avais rien ressenti.

— Non… l’avertissement… murmura l’héritière de Beauxbâtons.

— L’avertissement ? Oh bon sang ! Tu as raison !

— Expliquez-moi !

— Gervais Delacour nous avait dit de nous méfier des degrés 110 et 290. Au sens propre comme au sens figuré. Cela veut dire qu’il y a un lieu brûlant. Sigrid ne l’a pas perçu, car elle est passée trop vite. Imaginez que la température ait atteint 110 degrés…

— Je me souviens que cela s’est passé à la fin, objecta Sigrid. L’Autre s’était déjà manifestée et Hercule a hurlé juste avant que nous ayons remis les bancs en place. C’est… 290 degrés.

— Mais où est-ce ? Je pensais que la salle basculait dans un passé ancien de l’école. Que la grotte aux lucioles datait de la préhistoire !

— Il s’est retrouvé à la formation de la Terre où il y avait des volcans partout, avec une température infernale.

— Quelle horreur !

Le directeur de l’Académie était arrivé à ce moment-là. L’interrogatoire avait débuté avec une sérénité de mise.


Grâce aux conseils d’Alfred et aux bons soins de Rose, Hercule reprit un visage humain en quelques jours. Il put assister aux cours dès la reprise. La nouvelle la plus stupéfiante survint au repas du lundi 7 janvier 1918 : les élèves d’Aloysia avaient trouvé porte close à l’observatoire à l’heure des Arts Divinatoires. Claire Obscur était absente.

Après vingt bonnes minutes d’attente, l’effectif avait rebroussé chemin et avait collecté des renseignements auprès du concierge. Ce dernier n’était pas au courant ; il était allé en rendre compte auprès du directeur de l’école, lequel était presque tombé de sa chaise. Après de nombreuses années de direction, il avait affronté quelques absences justifiées, comme des explosions de potions, des morts en duel à la baguette, des Dragoncelles fulgurantes, des mutations soudaines au Ministère de la Magie ou des engagements dans une équipe de Quidditch étrangère. C’était le cas du capitaine de l’équipe de France Léonce Brindille, le prédécesseur de Wilfried Laflèche au poste d’enseignant. Mais le rapt, l’abandon de poste ou le décès sans un entrefilet dans la Gazette de Paname ou le Cri de la Gargouille, jamais !

À l’heure du déjeuner, il avait lancé un appel à témoin dans le réfectoire, tant auprès des professeurs que des élèves. Son plaidoyer était demeuré lettre morte jusqu’à quelques minutes avant 14h00. Alors qu’il se dirigeait vers la section administrative, il tomba sur Valentine Clairdelune.

— Oui, Mademoiselle ?

— C’est à propos de votre déclaration.

— Eh bien ?

— Je m’apprêtais à rejoindre ma classe, toute guillerette, lorsque j’ai été prise de nausées. J’ai dû me précipiter dans les toilettes et j’y ai rendu tout mon repas, comme ça, sans raison.

— Va donc à l’infirmerie, ma petite.

— Je n’ai pas l’habitude d’être indisposée et à présent, je vais bien. C’est en pensant au professeur que cela m’a pris. Je crois que madame Obscur est malade ou blessée. C’est grave.

Une croix rouge apparut au-dessus de sa tête, comme un Patronus visible de tous mais invisible de la fillette.

— Elle serait à l’hôpital ?

— Peut-être.

— Je vais envoyer un hibou au Ministère et un autre à l’hôpital Bonpied. Cette histoire n’a que trop duré ! Merci à toi. Dépêche-toi de rejoindre ta classe.

Il donna la préférence à l’hôpital Bonpied, à Bonneuil. Il dressa le portrait de Claire Obscur à l’aide de nombreux adjectifs, précisa la durée de son absence, ses fonctions au sein de l’école et la manière très étrange dont ses talents divinatoires se manifestaient. Puis, il se rendit à la bibliothèque et apostropha son responsable :

— Théophile, il me faudrait le portrait de Claire Obscur pour un courrier.

— L’annuaire se trouve dans la réserve secrète, murmura monsieur Amand.

— Pourquoi diable cette précaution ?

— Une demande d’Elvira. Un élève y portait une attention beaucoup trop soutenue.

— Bizarre. Auriez-vous l’amabilité de…

— Bien sûr !

L’employé fila dans la salle de jeux pour accéder à la réserve et ramener le précieux ouvrage. Armand rongea son frein en se demandant ce qu’il avait bien pu advenir de son professeur, tout en soupçonnant Hercule van Betavende d’être le curieux lecteur de tous les ouvrages de l’école. À force de mettre son nez partout, le jeune Belge allait s’attirer des ennuis.

Après avoir été victime à répétition, après une période d’accalmie, le garçonnet s’était de nouveau fourré dans un guêpier. L’explication fournie par la fille d’Alfred, ses amies et confirmée par lui à son réveil, ne tenait pas debout et sentait le blabla habituel à deux Gallions d’Eugénie. Cette dernière avait une influence désastreuse sur les trois autres et par Merlin et par Flamel réunis, que pourrait-elle encore inventer ?

Une fois l’annuaire rapporté par Théophile, Armand l’ouvrit et consulta les ultimes pages. Il remonta en arrière jusqu’à ce qu’il tombe sur le portrait de la flamboyante rousse. Il sortit sa minuscule baguette, pointa la page, esquissa un carré autour du cliché sélectionné et commanda :

— Effigiem Gemino !

Un morceau parcheminé apparut sur la table de travail. Le visage de Claire y était imprimé mais l’objet créé par duplication était dépourvu de magie. Les traits de la cinquantenaire étaient figés, à l’instar d’un cliché moldu. Il remercia le bibliothécaire et fila à la Cabane Enchantée pour expédier son courrier.

Les élèves de première année d’Aloysia s’étaient presque tous installés à la bibliothèque comme l’indiquait leur emploi du temps. Eugénie n’y était pas, car elle faisait partie des rares enfants inscrits au cours de vol sur balai dispensé par Wilfried Laflèche.

Dans un coin, dissimulé par une colonne, à l’écart, Sigrid avait tout entendu de l’échange entre Théophile et Armand. Elle avait retranscrit sur un parchemin vierge :

« Effigiem Gemino : copie une photo animée mais perd l’animation. Le sortilège Gemino est accompagné du nom latin de l’objet copié. Il faut insister fortement sur le M final du mot Effigiem. »

Elle se leva, chercha un dictionnaire franco-latin et vérifia si le mot baguette magique avait une équivalence dans la langue de Virgile et Cicéron. Elle ne trouva pas de locution latine précise et, prise d’un doute, se reporta sur le grec ancien. Elle compléta ses notes :

« Magikó ravdi Gemino. Insister sur le O de magikó et sur le V de ravdi. Ne pas oublier d’utiliser la pointe de la baguette pour délimiter les contours de l’objet à dupliquer. »

Elle avait hâte de pouvoir effectuer un test avec une baguette ou à défaut, un autre objet. Elle se souvint qu’il fallait faire une copie d’une carte de la région. Elle se rendit alors dans l’escalier T et rechercha n’importe quel livre de géographie. Elle tomba sur une vieille carte du monde dessinée par le moldu Mercator. Elle sortit sa baguette, fit le tour de la page avec la pointe et prononça sans vociférer :

— Carta Gemino.

Sa baguette s’illumina mais nul objet ne fut créé. Pas même l’embryon du commencement d’un bout de parchemin. Elle réitéra la manœuvre en jouant sur la modulation des syllabes, la prononciation du mot Carta, insistant tantôt sur le R, tantôt sur les A. Rien n’y fit. Elle se concentra, visualisa le résultat final, pensa aux instants heureux vécus avec ses amis, surtout son Noël à Bruges, comme si le Gemino devait être aussi compliqué à accomplir qu’un Patronus.

En dépit de ses efforts et de son application, elle n’obtint aucun duplicata. Elle imagina qu’elle devrait entamer ses essais sur des objets basiques mais après réflexion, elle ne vit pas ce qu’il y avait de complexe dans un morceau de parchemin et de l’encre appliquée sur le support, sans le moins de sortilège inclus dans l’objet initial. Si elle échouait, si tous échouaient, elle devrait prendre le risque de remplacer sa baguette par une pâle imitation réalisée avec un morceau de bois de la forêt, taillé au couteau.

Quant à la carte géographique des environs, seul Hercule serait en mesure de la mémoriser à la perfection. Là où le bât blessait, c’est qu’il s’évanouirait dès que le carrosse s’envolerait et qu’il ne pourrait plus les diriger.

Elle remit tous les livres en place et, dépitée, retourna à sa table pour achever ses devoirs.


La nouvelle était tombée au dîner de la veille. Armand avait relaté le drame : Claire Obscur, en visite dans le nord-ouest de la France chez des parents sorciers, avait contracté l’Éclabouille.

La maladie, envahissant une peau affaiblie, crevassée par des semaines de prophétie non-stop, avait dégradé son état de santé. Elle était intransportable et le pronostic était sérieux.

Tout le corps professoral semblait affecté par sa santé en péril ; les élèves, à de rares exceptions près, se réjouissaient de ne plus avoir à subir ses facéties ainsi que son enseignement jugé farfelu et inutile.

Ce mercredi après-midi, à l’issue des horaires des clubs, une réunion extraordinaire fut ordonnée par Armand Fontebrune dans l’amphithéâtre Flamel. Tous les professeurs furent priés d’y assister. L’infirmière et le concierge étaient aussi conviés. Armand attendait des propositions de remplacement temporaire, des idées avant d’en référer au Ministère et de statuer.

C’est ce créneau horaire qu’Eugénie choisit de transformer en opportunité pour déclencher la phase numéro 1 de son plan « Eugénieux ». Sigrid et Hercule furent chargés de dégoter des cordes ainsi que quatre planchettes d’égales longueurs dans la Cabane Enchantée. Ils devaient aussi dénicher une pelle à neige, pas trop large pour être manœuvrable par des enfants.

Une fois le matériel rassemblé, les trois complices raclèrent la poudreuse devant les écuries et la poussèrent en direction du château. Aux curieux qui les interrogeaient, ils répondaient tantôt qu’ils allaient fabriquer un énorme de bonhomme de neige, tantôt qu’ils devaient déblayer suite à une punition et parfois qu’ils s’occupaient à bâtir une muraille pour se protéger des Spongues, toujours susceptibles d’éclore à l’arrivée du printemps. Cette dernière explication était sans queue ni tête puisque les traces de l’hiver auraient disparu au mois d’avril.

Bientôt, leurs efforts conjugués prirent la forme non d’un personnage mais celle d’un tremplin, une muraille modeste masquant en partie le rez-de-chaussée du château. Eugénie pénétra dans les écuries, libéra un Abraxan nommé Rostock, l’un des plus dociles. Elle l’emmena dans la forêt.

Au cœur du bois, la fille fabriqua des nœuds coulants, les glissa autour du col puissant de l’animal et tendit les extrémités à ses deux camarades. Ces derniers avaient revêtu des tenues chaudes, matelassées, avaient lacé leurs souliers les plus costauds et attaché une planche à chaque pied. Ils avaient enfin ficelé un bâton au bout de leurs cordes.

Afin de ne pas risquer d’accident, ils avaient enfilé des gants, plusieurs couches de vêtements et abandonné tout ce qui pouvait se briser, notamment leurs baguettes magiques. L’héritière de Beauxbâtons demanda :

— Vous êtes prêts ?

— Oui, répondit Sigrid.

— Par Flamel, je jure de ne plus… commença Hercule.

Il n’eut pas le temps d’achever sa plainte qu’Eugénie enfourcha Rostock, fit claquer un fouet artisanal – une badine de noisetier à laquelle une ficelle avait été nouée – au-dessus des oreilles de l’équidé et plaqua ses talons d’un coup sec. L’animal démarra sur les chapeaux de roue et les deux skieurs faillirent perdre l’usage de leurs bras sous la violence du départ.

Eugénie avait bien calculé : en partant du bois touffu, la bête ne pouvait pas prendre de vitesse, ni s’envoler. Elle sortit du bosquet, dépassa le terrain de Quidditch, et déboula près des constructions pavillonnaires. Sigrid était à la peine, malmenée mais s’amusant comme une folle. Hercule s’en sortait avec les honneurs, ayant déjà eu l’occasion de s’essayer au ski à deux reprises avec ses parents.

Rostock augmenta l’allure et enfila le pont de la Rivière Enchantée. L’ouvrage arrondi fit office de tremplin pour les élèves, resserrés dans le goulet, à deux doigts de se percuter. Ils s’élevèrent dans les airs durant deux secondes et atterrirent sur la poudreuse.

L’obstacle artificiel se profila à l’horizon. Eugénie tira sur son harnais pour freiner mais obtint l’effet inverse. Rostock comprit qu’il était temps de s’envoler, déploya ses ailes, usa de la rampe pour décoller et frôla les tours du château. À l’arrière, Sigrid et Hercule poussèrent des hurlements, mués en étendards bringuebalés.

Saturés d’adrénaline, aucun des deux ne s’évanouit. Ils s’accrochèrent avec l’énergie du désespoir. L’équipage bruyant, hurlant, ne passa pas inaperçu et de nombreux élèves furent témoins de la scène. Eugénie tira sur les rênes pour impulser des directions, se pencha sur l’encolure pour le forcer à plonger vers le sol, s’arc-bouta en arrière lorsqu’elle prit conscience que Rostock allait envoyer sa charge tractée dans le décor, lui fit reprendre de l’altitude et dépassa le plafond magique du Mont Creux.

Du ciel, elle repéra la piste tracée par le cheval au décollage. Néanmoins, l’angle de descente était trop raide pour les deux suiveurs jurant que plus jamais on ne les y reprendrait.

Des adultes venaient de faire leur apparition sur le perron. De sa hauteur, l’élève d’Aloysia fut incapable de déterminer s’il s’agissait de CHASSEurs ou de professeurs. Trop courte pour se poser, elle reprit de l’altitude et choisit d’atterrir dans le sens où elle avait décollé.

L’animal freina en survolant le bois, rasa la toiture du Pavillon bleu et toucha le sol juste après le pont. Sigrid et Hercule furent alignés avec la pente descendante de l’ouvrage d’art. Le temps de calmer la cavalcade, Eugénie fit déraper sa monture et évita le tremplin de neige. Sigrid et Hercule eurent moins de chance : leurs planchettes enduites de vernis, sans carre, étaient de vraies savonnettes. Ils décolèrent et s’envolèrent une fois de plus pour atterrir lourdement au pied du directeur de l’Académie et des professeurs.

Ils se relevèrent avec peine, tremblant de tous leurs membres. Eugénie sauta de Rostock et accourut pour les aider à se dépêtrer des cordages. L’air penaud, ils attendirent la réaction du corps professoral.

— Ursula, auriez-vous l’amabilité de reconduire notre brave Abraxan aux écuries ?

— Bien sûr, monsieur le Directeur.

Armand se tourna vers le trio. Il ajouta, le visage figé comme jamais :

— Vous trois, dans mon bureau ! Elvira, Mysterio, venez avec moi. Et Sébastien, aussi.

Hercule vit Eugénie former un V de la victoire. Il fut également spectateur de messes basses furtives entre Agathe et le concierge. La mort dans l’âme, les trois enfants se dirigèrent vers la section administrative.


Armand respirait comme un taureau en furie, poussant des soupirs profonds sans un mot, les narines dilatées. Le plus effrayant, c’est que ce manège durait depuis plus d’une minute. Soixante secondes face au directeur, muet, dénué de sa répartie et de son sens de l’humour habituel, c’était terrifiant. Même Eugénie, le risque-tout de l’équipe, n’en menait pas large.

— Je suis furieux. Furieux et déçu. Vous n’imaginez même pas à quel point. Alors qu’un de mes enseignants se trouve quelque part en France, entre la vie et la mort, votre seule préoccupation consiste à jouer avec un animal et à mettre vos vies en danger. En danger ! Je pèse mes mots. Ces créatures fantastiques sont dangereuses. Leur puissance est phénoménale, presque comparable à la force brute d’un petit dragon. Vous auriez pu mourir.

— Puis-je me permettre une question ? coupa Elvira.

— Bien entendu !

Elle se tourna vers le trio.

— Pourquoi votre camarade Umbelina n’est-elle pas dans le coup ? Hercule ?

— Notre amie n’avait pas le cœur à tenter l’aventure. Le peuple portugais n’est pas connu pour son amour des sports hivernaux.

— Parce que les Belges le sont davantage ? La réputation du relief montagneux belge n’est plus à faire, n’est-ce pas ?

— Non, Madame. Je fais figure d’exception. J’ai goûté aux sports de glisse à deux reprises avec mes parents.

Elle se contenta de hocher la tête, sans que les enfants puissent déterminer si c’était une approbation ou du dénigrement.

— Mysterio, un mot ?

— Monsieur le Directeur, je ne suis pas surpris de retrouver Eugénie dans la mise en scène d’une bêtise. C’est, hélas, une habituée. Mais Sigrid, eu égard à ses résultats scolaires, je ne m’attendais pas à cette… fantaisie.

— Votre action mérite une punition exemplaire qui vous fera passer l’envie de recommencer. Je pense qu’un mois de retenue tous les samedis à copier des lignes…

— Monsieur le Directeur…

— Oui, Sébastien ?

L’ex-Auror s’éclaircit la voix et entama sa demande spécifique :

— Agathe s’est promenée dans le bois et est revenue toute écorchée. Cette année, l’entretien n’a pas été réalisé dans cette portion et…

— Mais oui ! Une tâche sans baguette magique, bien rude, dans la neige jusqu’aux genoux. Jusqu’à l’éclaircissement du bosquet ! Brillante suggestion, mon cher. Un vrai travail, utile. C’est adopté. Votre punition sera organisée et contrôlée par monsieur Grossel. Jusqu’à sa complète satisfaction ! À présent, sortez !

Les trublions ne se firent pas prier pour obéir aux ordres d’Armand. Mysterio et Sébastien parurent satisfaits mais Elvira fut traversée par plusieurs rictus trahissant ses doutes. Hercule et Sigrid, se prêtant avec délices à une pantalonnade d’Eugénie, c’était trop sulfureux pour être honnête. Elle enfonça sa main droite sous sa cape, lança un Legilimens en direction du garçon et l’interrogea :

— Du ski ? Vraiment, Hercule ?

— Du ski Joering. Du ski tracté derrière un cheval.

— Qu’en as-tu retiré ?

— Une grande victoire, Madame.

— Une victoire ?!

— Oui. Je n’ai pas perdu connaissance lorsque je me trouvais dans les airs.

— Je vois. Et si tu avais lâché la corde ?

Il réfléchit deux secondes et déclama :

— J’aurais tenté un Arresto Momentum.

Elle tenta de forcer son esprit mais n’y parvint pas. Le garçon était un mur infranchissable et il gardait une main cachée. Il n’y avait pas de doute sur sa parade mais l’explication logique qu’il lui avait servie, tenait la route. Elle l’avait bien formé et bonne joueuse, elle concéda :

— Bonne idée. À condition de le maîtriser…

— C’est vrai.

— Allez, file !

Le garçon relâcha la pression et sortit la main de sa cape de façon ostensible, comme pour confirmer les soupçons d’Elvira. Elle n’avait pas été dupe tout comme il avait détecté la fouille de son esprit. La référente Urtica n’était pas femme à s’en laisser conter. Il rejoignit ses camarades dans la salle du Sondeur. Umbelina s’y trouvait déjà. Il fut soumis à une rafale de questions. Eugénie entama les hostilités :

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Pourquoi Elvira t’a-t-elle retenu ?

— C’est quoi la suite du plan ? Vous avez été punis ?

— Doucement, dit le garçon. Une question à la fois. Le plan de notre camarade s’est déroulé comme elle l’avait imaginé. À croire que vous êtes devenue une spécialiste des Arts Divinatoires, Eugénie.

— Qu’est-ce que tu crois, hein ? J’assure tellement que le Ministère va me proposer un poste. Ça ne va pas traîner ! Les boules de cristal, ce sera du cinéma en couleurs avec moi ! Les frères Ampère n’ont qu’à bien se tenir !

— Très amusant, ma chère, même si je pense que vous faites référence aux frères Lumière. Mais je doute qu’on vous laisse la direction d’un cours, aussi fantaisiste soit-il, après nos exploits communs. C’est d’ailleurs ce que Elvira tenait à vérifier en me retenant.

Sigrid fut presque offusquée :

— Elle a sondé ton esprit ?

— C’était son intention. Un Legilimens discret de sa part mais réel.

— Et ?

— Je l’ai contrée, comme elle nous l’a appris.

Umbeijo siffla d’admiration.

— Cependant, elle nous soupçonne de mijoter un coup. Il va nous falloir être sur nos gardes.

— Et les autres ? Je n’ai pas l’impression que Mysterio ait compris ce qui se passait. Ni Armand.

— Je vous le confirme, Eugénie. Par ailleurs, il est heureux que nous ayons exclu notre attrapeuse de Lonicera de la démonstration. Abraham Piedargile me paraît bien plus affûté en matière d’intuition.

L’élève du Portugal relata les instants privilégiés passés avec les deux référents entre sa libération et son arrivée au bal de la Saint-Sylvestre. Durant cette brève période où les deux sorciers s’étaient entretenus avec elle pour mesurer l’impact des événements sur son esprit, sur son moral, elle avait eu la confirmation qu’Elvira n’était pas si seule, si isolée à l’Académie, comme elle le laissait entendre. Bien au contraire, Abraham et elle paraissaient très complices, très soudés et sur la même longueur d’onde.

Toujours à travers les bribes de conversation captées, elle avait eu la certitude que le Directeur faisait partie de leur cercle restreint d’amis au sein de l’école. Armand, Abraham et Elvira formaient une sorte de triumvirat.

Enfin, afin que la princesse mesure les conséquences de l’intervention française au sein du Ministère portugais, les deux professeurs lui avaient rapporté l’intégralité de leurs péripéties, y compris la manière et la rapidité des mises hors-service accomplies par le vénérable référent Lonicera. Les propos de la fillette brune confirmaient les indiscrétions du premier soir passé à l’Académie : Abraham était le combattant le plus redoutable de Beauxbâtons.

Lorsqu’elle eut livré toute l’histoire, elle se sentit à la fois soulagée et attristée. Sigrid et Eugénie la gratifièrent d’un câlin réconfortant. Hercule ne se laissa pas attendrir, incapable de laisser son cerveau au repos :

— Un détail me chiffonne. C’est trop facile. Je ne dis pas que nos travaux dans les bois seront une partie de plaisir mais le retournement de situation sur la nature de la punition m’intrigue.

— Comment cela ?

— La proposition de monsieur Grossel, Sigrid.

— Nous savons que c’est une de ses tâches, veiller aux installations de l’école. Il avait besoin d’aide.

— Juste avant que le directeur nous demande de le suivre, la professeure Bonnelangue lui a murmuré quelque chose à l’oreille.

— Qu’elle s’était écorchée dans le bois, c’est forcément ça !

— Tout à fait, Sigrid. Je suis sûr qu’elle lui a dit cela, mot pour mot. Cependant, elle n’avait aucune écorchure visible.

— Elle aura sûrement déchiré une tenue. Mais… dans ce cas…

La complice mentale d’Hercule devina le raisonnement du garçon et poursuivit :

— Le tissu aura joué un rôle protecteur de la peau. Or, le concierge a bien dit qu’elle s’était écorchée et ni ses mains, ni son visage découvert, n’avaient de marques. De plus, avec la température glaciale qu’il fait en ce moment, il est impossible qu’elle se soit promenée avec une robe sorcière d’été, fine et légère. Au contraire ! Elle était emmitouflée. Brillant, Hercule ! Et donc ?

— Elle aurait menti ? Pourquoi ?

— Pour que nous soyons affectés aux travaux du bois, Umbeijo, répondit Hercule. Pour que nous préparions l’arrivée de la cabane.

— Par Flamel, comment pouvait-elle savoir ?

— Eugénie, il n’y a pas mille possibilités. Elle pourrait avoir intercepté la lettre envoyée à monsieur Delacour. Cette hypothèse me paraît peu probable, car elle remettrait en cause la fiabilité du système des hiboux postaux. Même si c’était le cas, il lui aurait fallu arracher le courrier à la harpie féroce qui semble me vouer une fidélité déconcertante.

— Alors ? s’impatienta la bouillonnante Risque-tout.

— Agathe devine nos intentions.

— Quoi ? fit le trio féminin.

— Elle serait une Legilimens, comme… commença Sigrid.

— Non, plutôt une voyante non déclarée, proposa le Belge.

— Mais d’où sors-tu cette idée farfelue ?

— Je crois deviner. Des petits détails qui, les uns après les autres, t’ont conduit à une déduction… logique.

Sigrid s’accordait de plus en plus avec lui comme une sœur avec son frère. Comme si les vacances de Noël avaient rattrapé le temps.

— Exactement ! Il y a d’abord eu l’histoire du coffre de l’observatoire. Lors de notre expédition, si nous avions dû être découverts, cela aurait été plutôt par le directeur ou par Claire Obscur, les deux habitués de l’endroit. Mais pas du tout ! C’était Agathe qui était là alors que les élèves connaissent ses habitudes très casanières en dehors des cours. Ensuite, il y a eu les Spongues. C’est elle qui a donné l’alerte et elle l’a fait très tôt, avant que tout arrive. Puis, il y a eu ses visites à l’infirmerie, ses conseils de prudence répétés avant que je ne sois victime d’attaques. Sa mauvaise blague des runes, aussi. Comme si elle savait à l’avance que nous ne risquions rien de méchant. Enfin, il y a un point en lien avec les baguettes. Vous savez que j’entretiens une correspondance avec mon ami Garrick Ollivander, à Londres. Il a répondu à une des questions sur les voyants anglais. Son père a confirmé que le bois de Citrus a leurs faveurs et le poil de Demiguise constitue un cœur magique de prédilection.

— La baguette d’Agathe en contient, rappela Sigrid. Une créature capable de voir le futur immédiat.

— Je crois que notre enseignante sent ce qui va se passer dans un délai assez court. Vous avez remarqué qu’elle transplane dans le château et ses abords ?

— Bien sûr !

— Sans jamais percuter qui que ce soit. Ja-mais. Casper, mon colocataire hollandais, m’a dit que dans sa famille, ses frères se télescopent tout le temps. Plus le lieu visé est petit et fréquenté, plus c’est courant. Les intercours, le réfectoire, rien ne l’arrête.

— Donc, elle sait pour notre projet ? s’inquiéta Umbelina.

— Pas forcément. Elle a juste su ce qu’il nous fallait comme punition, car c’était important à nos yeux.

— C’est une alliée.

— Sans aucun doute, Sigrid. À présent, si cela ne vous ennuie pas, je vais regagner ma chambre. J’ai eu mon compte d’émotions pour aujourd’hui.

Ils quittèrent le Sondeur sans même prendre la précaution de sortir un par un. Le quatuor indissociable était désormais une évidence au sein de l’Académie.

Lorsque les élèves d’Aloysia regagnèrent leurs appartements du Pavillon rouge, leur premier réflexe fut de récupérer leurs baguettes magiques. À l’instant où elles commirent le geste, une pensée similaire traversa leur esprit. Elles se ruèrent l’une vers l’autre et manquèrent de se percuter. Elles s’exclamèrent :

— Mais comment a-t-il fait ?!


Les punitions débutèrent le samedi matin, dès 7h30, juste après un petit-déjeuner expédié. En réduisant le temps passé en commun autour de la table du réfectoire, Armand escomptait diminuer le nombre d’opportunités de préparer ou de mettre en œuvre de nouvelles sottises. S’il y avait bien un domaine sur lequel il n’avait aucun doute, c’était la capacité d’Eugénie à fomenter des coups pendables.

Les cours de duel du samedi matin n’ayant aucune existence officielle au sein de l’école, Elvira les avait déplacés le vendredi après-midi, les sorties étant supprimées pour les trois élèves. Umbeijo n’était pas sanctionnée mais, dépourvue du don d’ubiquité, elle était requise pour suivre les extras de la référente Urtica.

À l’issue du premier samedi, le concierge, insatisfait de leur rendement, exigea leur présence et des heures supplémentaires le dimanche matin. Toutefois, il s’abstint de se rendre dans le bois et de les surveiller avec constance. Il préféra tracer la liste des tâches et venir contrôler peu avant le repas dominical. Enfin ravi du résultat et de l’épaisseur des ronces cisaillées par les enfants, il consentit à les libérer le dimanche après-midi afin qu’ils ne prennent aucun retard dans leur travail scolaire.

Il ne prit pas la peine de vérifier le contenu du tas de végétaux sectionnés. S’il l’avait fait, il aurait trouvé de la sciure fraîche provenant d’une branche d’un chêne, la première coupée pour délimiter l’espace d’accueil de la cabane. S’il les avait inspectés aux alentours de 10h00, il aurait découvert Eugénie et Sigrid transportant des bûches jusqu’à la Cabane Enchantée. Elles garnissaient la réserve de bois à brûler dans les cheminées du château tandis que Hercule s’escrimait à débiter la branche sectionnée en tronçons de taille modeste.

Après leur repas, les enfants furent si épuisés qu’ils s’écroulèrent sur leurs lits respectifs pour une longue sieste. Tout compte fait, la leçon du directeur rentrait dans leur crâne.

Ce dimanche, la seule personne opérationnelle du quatuor fut Umbelina. L’absence de sanction la poussait à ne pas prendre de risques inutiles qui puissent lui coûter sa place durement acquise dans l’équipe de Quidditch de Lonicera. Les élèves des années supérieures, expérimentés, plus physiques, incarnaient de redoutables concurrents.

Louis Delplanque, le capitaine de Lonicera, avait hésité à propos de la Portugaise. Pas sur sa place de titulaire mais sur son rôle au sein des sept joueurs. Son adresse et son aisance sur un balai étaient si développées qu’elle faisait des merveilles comme attrapeuse de Vif d’or. En octobre, lors du premier affrontement contre Urtica, le match avait failli tourner à l’avantage de Lonicera lorsque la cadette s’était emparée de la balle dorée et ailée. Hélas ! Urtica avait passé le Souafle à vingt reprises entre les cercles et Lonicera n’y était parvenu que trois fois. Le match avait pris fin sur le score de 200 à 180. La capture du Vif d’or avait été stérile.

Fin janvier, lors de l’affrontement contre les champions d’Aloysia, la punition serait sévère. Delplanque, capitaine batteur de l’équipe, élève de 5e année, en était conscient. Pour l’emporter ne serait-ce qu’une fois contre l’un ou l’autre des deux ordres, Lonicera devait développer son jeu au Souafle et engranger des points pour ne plus se laisser distancer. Le garçon, contre toute attente, souhaitait son prodige à la poursuite en lieu et place de Gaston Mourgues, un élève de troisième année, reclassé au poste de batteur tandis que lui-même passerait attrapeur. Le capitaine était athlétique et adroit sur un balai.

Cependant, face à lui, il y aurait l’autre jeune prodige de l’Académie : Luisa Fellini. Élève de 2e année, titulaire au poste d’attrapeur dès son entrée à l’Académie, elle faisait déjà l’objet d’attentions spécifiques des rares clubs italiens de Quidditch. C’était la bête noire des équipes d’Urtica et de Lonicera. Dès que le Vif d’or entrait en jeu, elle tuait le match en moins d’une minute.

Pour vaincre les diables rouges volants, champions incontestés avec deux victoires contre zéro défaite l’année précédente, il fallait creuser l’écart dès le coup d’envoi et prier Merlin et Flamel que la balle dorée fasse une entrée la plus tardive possible.


Il était près de 14h00 lorsque Umbeijo, en ayant terminé avec un devoir sur une potion de détente – la valériane, la passiflore, le houblon, la mélisse et l’aubépine avaient composé la base –, ressentit le besoin de se dégourdir les jambes. Elle quitta sans regret son terrier et se dirigea vers l’entrée lorsqu’elle changea d’avis. Elle fila vers le couloir des garçons, prit soin de ne pas être repérée et se posta en face du placard à balais. Elle l’ouvrit et constata qu’il correspondait en tous points à la description faite par Hercule.

Elle déplaça le seau, le balai et la serpillière. Cette dernière, ensorcelée, s’ébroua en signe de désapprobation. Elle la tendit jusqu’au plafond, nettoya la colonne des eaux usées étrangement placée – puisqu’elle aurait dû se trouver au sous-sol – et le tuyau se fendit sur toute sa longueur. Les pans de la canalisation s’écartèrent de part et d’autre du placard, dévoilant un escalier en colimaçon très étroit, tel que ceux intégrés aux armoires estampillées Armand Delacour.

Elle s’exclama :

— Génial !

Elle s’empara de sa baguette, au cas où elle ferait une mauvaise rencontre. Elle grimpa à l’étage supérieur et découvrit une immense bibliothèque avec des rayonnages à se perdre. En vérité, tout n’était qu’un labyrinthe compliqué, destiné à troubler les sens. Elle avança à la lueur des Feux Éternels lorsqu’elle tomba nez à nez avec Joachim Alonzo, un élève de 4e année. Le brun à la barbe naissante, âgé de 14 ans, trimballait une impressionnante pile de bouquins.

— Salut ! Tu es Umbelina, la protégée du professeur Laflèche ?

— On va dire oui.

— Bravo pour l’accès à l’étage ! Bien joué ! Je suis Joachim Alonzo, mais tu peux m’appeler Jo. Tu cherches un ouvrage en particulier ?

— Pas du tout. J’explore les lieux pour la première fois. Il paraît qu’on peut s’exercer aux sortilèges, ici ?

— C’est vrai. Tout l’étage est une sorte de Beauxbâtons en miniature. La bibliothèque-labyrinthe, le coin potions, la petite salle blanche, la salle de cours de soutien où les CHASSE donnent des conseils aux élèves en difficulté. Quelle que soit la section de l’étage où tu te trouves, tu peux pratiquer la magie sans que le Ministère envoie des Oubliators, des Aurors, des beuglantes ou des émissaires porteurs de mauvaises nouvelles.

— Tout l’étage ? N’importe quel sort ?

— Tout l’étage. N’importe quel sortilège hormis les trois impardonnables, cela va de soi. Mais pour certains plus dangereux que les autres, il vaut mieux se cantonner à la salle d’entraînement. Par contre, s’il te prend l’envie de réaliser une lévitation, un Lumos, aucun souci. Ma première année est loin, mais je pense que tu as dû voir les sorts que j’ai mentionnés. Bref, ici, c’est parfait pour travailler et obtenir les meilleures notes au B.A.N.Q.U.E.T.

— Merci, Jo.

— À ton service !

Il la quitta et disparut à un angle. Elle pouvait tout faire ? Qu’à cela ne tienne ! Elle prit un livre au hasard, s’agenouilla, l’ouvrit à la page de garde et fit virevolter sa baguette en déclamant :

— Gemino !

Rien ne se passa.

— Lumos.

La baguette s’alluma avec une intensité modérée. Elle délimita les contours du livre dépourvu de magie et s’exclama avec fermeté et insistance sur la lettre I :

— GEMIIINO !

Ce fut un échec. Elle se releva et décida de poursuivre son chemin jusqu’à ce qu’elle trouve la salle blanche miniature. Chaque pas fut étouffé comme si ses chaussures n’avaient plus la capacité à marteler le sol. D’ordinaire, elle était grisée par les hourras du stade de Quidditch. Là, le silence l’effrayait. L’ambiance studieuse de Lonicera.

Elle déambula, tourna en rond, jusqu’à revenir à son point de départ. Elle refit une tentative, alla tout droit, tourna à gauche et déboucha sur une portion circulaire. Elle l’emprunta et la quitta après l’avoir parcourue presque en totalité. Elle prit un couloir, repiqua à droite, en diagonale, puis remonta par la gauche. Ensuite, il y a eu un autre corridor rectiligne, débouchant sur une impasse. Mais en poussant le mur final sur un côté, il pivota sur lui-même et un passage s’ouvrit sur une pièce circulaire.

Le mur poursuivit son mouvement et se remit en place. Umbelina se retourna et constata qu’il était compliqué de déterminer sa position. La pièce n’était pas juste en forme de rotonde : le sol et le plafond étaient aussi arrondis. En fait, elle se trouvait au cœur d’une sphère et tandis qu’elle avançait, elle tenait toujours au sol, quelle que soit la direction prise. Les lois de la physique paraissaient ne plus avoir cours dans cette bulle.

— C’est étrange… j’imagine que c’est la salle blanche de Lonicera. Allons-y pour un test… Voyons… Le dernier appris avec Elvira. Bombarda !

La formule explosive jaillit de sa compagne faite d’orme et fit trembler les parois. Un halo bleuté en absorba la puissance destructrice.

— D’accord ! Cela fonctionne. Alors…

Elle délaissa le livre qu’elle avait tenté de dupliquer et se rabattit sur une chose plus simple comme la barrette maintenant ses cheveux soyeux et brillants en queue de cheval.

— Gemino !

— GEMINO !

— GEEEMINO !

— GEMIIINO !

— GEMINOOO !

Elle modula les voyelles, les consonnes, changea d’intonation, pensa à des événements heureux, puisa dans la colère ressentie face au Ministre de la Magie portugais mais toutes ses tentatives furent vaines. Elle tenta de transformer la pince de métal en anneau simple à glisser sur un doigt, y parvint et fut capable de lui rendre son aspect précédent. À l’évidence, les cours d’Elvira sur la métamorphose, remèdes aux catastrophiques enseignements de Mysterio Flamingo, avaient porté leurs fruits.

Hercule avait décrit la formule et les gestes mais le résultat tardait à venir. Elle savait que le garçon n’avait pas eu plus de succès et Sigrid, la plus douée du groupe, n’avait pas fait mieux. Ils avaient eu peu d’occasions de tenter le Gemino, mais elle pouvait le répéter à l’envi dans cette pièce spéciale.

Une idée lui vint. Elle chercha la sortie de la pièce, poussa la porte articulée et fila tout droit. Elle ne l’avait pas remarqué de prime abord mais le labyrinthe se poursuivait. Elle franchit un couloir en arc de cercle, atteignit un lieu rectiligne à trois renfoncements dont le plus à droite conduisit à un autre embranchement montant, puis courbé avant d’effectuer une diagonale. Elle parvint enfin à découvrir un lieu en forme triangulaire où des élèves des années supérieures se détendaient autour de tables d’échecs, de jeux de go, de dominos et d’un superbe billard français. Umbelina reconnut, parmi la foule d’élèves, son capitaine, Louis.

— Salut championne ! Tu as réussi à trouver notre cachette ? Chapeau !

— J’ai bénéficié de quelques conseils.

— Ton copain belge ?

— Oui.

— Il n’est pas à l’aise en sport, mais il est très futé, Van Betavende. Ça te dit, une partie de billard ?

— Pourquoi pas !

— Tu connais ?

— Un peu…

En vérité, ses parents en possédaient un et elle y avait souvent joué sous leur surveillance. Un plaisir auquel elle ne goûterait plus en famille. Alors, hors de question de rater une pareille occasion !

Une heure plus tard, elle avait étrillé tous les joueurs de Lonicera, des plus modestes aux plus aguerris. Les moins méfiants avaient même parié quelques Mornilles contre elle. Bien mal leur en avait pris. Delplanque était stupéfait par le sens inné de la géométrie spatiale de sa cadette.

— C’est incroyable ! Du coup, tu vois, je suis résolu de te placer au poste de poursuiveuse. Avec tes capacités, tu vas nous faire marquer des points. Bon, franchement, vu la déculottée que tu nous as mise, on te doit une contrepartie. Oui, trois parties à zéro, cela mérite une récompense. Demande ce que tu veux ! Des friandises ? Une Bièraubeurre piquée au professeur Mc Flurry ? Une petite astuce pour sortir de l’école en douce ?

— Non, j’ai juste besoin de barrettes pour mes cheveux.

Le grand brun à coupe en brosse faillit tomber à la renverse et s’exclama :

— Des barrettes ? Pour les cheveux ?

La modestie de la demande le stupéfia.

— Je n’en ai qu’une et j’en aurais besoin de… disons trois ou quatre.

— Les mêmes ? Ou différentes ?

— Les mêmes.

— Aucun souci ! Passe-la-moi !

Elle la retira et ses cheveux tombèrent en cascade épaisse, sous l’œil intéressé de Joachim Alonzo. Elle lui tendit l’objet en fer blanc, il dégaina sa baguette droite comme un i, sans fioriture, teintée d’un bout à l’autre en noir et lança :

— Fibula Gemino.

Il répéta l’action jusqu’au nombre voulu.

— C’est tout ? C’est aussi facile ?

— Bien sûr ! C’est un sortilège très simple, mais il faut être calé en latin et en grec pour pouvoir dupliquer n’importe quel objet. On vide son esprit et on se concentre sur le résultat.

Comment avaient-ils pu passer à côté d’une telle évidence ? Tout comme le sort de transformation, il fallait des connaissances. Le latin n’était pas son fort mais Hercule ou Sigrid y parviendraient sans mal.

Juste avant de regagner ses pénates, elle recroisa Joachim. Il lui témoigna sa surprise qu’elle ne se soit pas perdue dans le dédale menant à la salle de jeux et de repos, sombre, propice à la réflexion et au calme.

— Tu te souviens du chemin emprunté pour venir jusque dans cette pièce ?

Elle lui livra, pas à pas, le cheminement. Avec un luxe de précisions que seule une non-voyante aurait pu produire, grâce à une représentation tridimensionnelle mentale.

— N’as-tu pas eu une impression particulière ? Prends de la hauteur…

— De la hauteur ?

— Visualise ton parcours vu du dessus.

Elle obéit à la suggestion et comprit en quelques secondes :

— Le parcours, le labyrinthe, ça fait LONICERA ! La salle blanche se trouve dans le point du I de notre Ordre !

— Tu es… fabuleuse ! Je n’ai compris cela que l’année dernière, après qu’on m’a mis sur la piste de manière très grossière. Toi, tu as la visualisation de l’espace, les calculs innés, les limites instinctives. C’est prodigieux. Tu sais, autrefois, mon père était attrapeur pour l’équipe des Picadors de Séville. Il était comme toi, un génie des maths, des angles.

— Il était ?

— Il a pris sa retraite de joueur depuis plusieurs années.

— Alonzo… Jorge Baptista Alonzo ? C’est ton père ?!

— Oui.

— Waouh ! Son histoire est fabuleuse ! Une telle carrière pour un Portugais alors que le Ministère de la Magie portugais interdit les balais sur son territoire. Joueur dans un excellent club, sélectionneur national de l’Espagne sans avoir la nationalité. Respect.

— Si tu le connais de réputation, tu sais qu’il lui arrive de venir aux matchs de l’école, pour repérer les futurs talents. Je lui envoie un hibou. Tu veux que je te le présente ?

— Avec plaisir ! Et toi, tu joues au Quidditch ?

— Absolument pas ! Je suis comme ton ami Hercule : allergique au balai et à tout ce qui vole.

La jeune fille explosa de rire et il adora ses éclats de voix et de joie.

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