Beauxbâtons - 1917
Chapitre 19 : Sortilège 19 : la guerre éclair
6484 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 08/10/2026 11:31
La princesse n’avait jamais transplané de sa vie et elle détesta la sensation procurée par le déplacement magique, le retournement d’estomac patent, l’impression de déséquilibre induite, la perte des repères visuels. Ces soucis furent mineurs, comparés à sa situation. Les deux individus qui l’avaient kidnappée sur le quai de transportation, avec ses bagages, venaient de l’abandonner, enferrée à un lourd siège de bois au pied d’un hémicycle. Les quelques gradins de la pièce étaient juste éclairés par trois Feux Éternels à la peine. Les visages des sorciers présents sur les bancs de cette assemblée étaient plongés dans la pénombre. La fillette ne distinguait rien, à part des silhouettes, toutes masculines.
Un homme se leva. Sa tenue était aussi sombre que celle de ses ravisseurs.
— Vous êtes Umbelina Belmira Isaura Josefina Mascarenhas de Laranjeira ?
— Oui. Qu’est-ce que vous me voulez ? Où suis-je ?
La panique la gagnait, à juste titre.
— Taisez-vous !
La voix cassante était teintée de cruauté.
— Le Ministère a relevé vos très nombreuses infractions. Vous êtes accusée d’avoir utilisé les sortilèges de lévitation, de découpe, de lumière devant des Moldus, en violation de l’article sur l’usage de la magie avant 17 ans.
— C’étaient mes parents !
— Le lien de parenté n’excuse pas l’usage avant l’âge légal.
— Ils voulaient savoir ce que j’apprenais en échange des Gallions versés pour ma scolarité.
— Ce n’est pas une justification. C’est illégal.
— Je leur ai dit que je n’avais pas le droit. Ils n’ont rien voulu entendre et m’ont menacé de me jeter dehors si je ne leur montrais pas.
— Niez-vous les faits ?
— Non mais…
— C’est parfait ! En conséquence, ce tribunal vous condamne à trente jours d’emprisonnement.
— Mais…
— Taisez-vous !
L’homme agita sa baguette et provoqua des explosions assourdissantes, comme si un marteau s’écrasait sur de la nitroglycérine moldue.
— Afin que cet incident ne se reproduise pas, vos parents seront oubliettés par nos services jusqu’à ce que toute trace de votre existence soit effacée de leur mémoire ! Vous serez replacée dans une famille sorcière de notre choix jusqu’à votre majorité !
Elle fut libérée de ses entraves mais saisie pour être conduite dans une cellule attenante au tribunal. Sa valise et sa baguette lui furent confisquées et mises sous séquestre. L’affaire n’avait pas duré plus de cinq minutes.
Armand Fontebrune était un grand directeur de Beauxbâtons, très apprécié des élèves et aimé des enseignants. À part sa phobie des spectres, véritable lubie, il avait peu de défauts. Il prenait toujours les meilleures décisions, les plus efficaces, en fonction des éléments à sa disposition. Toutefois, il ne pouvait pas déclencher un branle-bas de combat sur la base de l’intuition de trois enfants inquiets de l’absence d’un camarade. Les vacances de Noël n’étaient pas terminées et les cours ne reprenaient officiellement que le lundi 7 janvier. Les parents de la fillette étaient souverains à plus d’un titre en la matière et pouvaient décider que leur fille passerait la nouvelle année à la maison au lieu de retourner à l’école pour le bal. Il n’allait pas risquer de froisser une famille pour des broutilles.
Campé derrière son bureau de style Napoléon III et de la décoration ad hoc, il n’en démordait pas. Hercule tira la manche d’Eugénie et lui signifia qu’il était vain de poursuivre dans cette voie. Les enfants saluèrent le directeur et s’éclipsèrent. Eugénie enragea :
— On ne va pas abandonner comme ça ! Il n’a rien écouté ! Elle doit revenir aujourd’hui. Ses parents l’avaient affirmé dans une lettre.
— Nous le savons, Eugénie. Elle nous l’a confirmé à tous les trois et pas seulement. J’ai un horrible pressentiment et je ne sais pas quoi faire de cette sensation nouvelle.
— Moi aussi.
— Essayez de trouver Agathe Bonnelangue et Valentine Clairdelune. La professeure pour de l’aide et Valentine pour qu’elle nous éclaire sur sa drôle de vision en forme de Patronus, qu’elle a eue tout à l’heure. Je suis certain que Valentine a vu une chose horrible concernant Umbeijo. Et… aussi illogique que cela soit… c’est comme si je ressentais…
— Sa souffrance, compléta Sigrid.
— Oui. Quant à moi, je vais poster un message pour Elvira. J’espère qu’elle réagira plus vite que notre directeur.
Les trois complices se séparèrent. Le garçon se rendit au Pavillon jaune, grimpa dans l’armoire, s’installa à son bureau, prit une plume, de l’encre et un rouleau vierge. Il écrivit en toute hâte :
« Cher Professeur,
Je ne me permettrais pas de vous déranger si je n’étais pas pris d’une irrépressible angoisse. Notre amie portugaise n’est pas arrivée à l’école ce matin, comme prévu. Le directeur ne semble pas alarmé. Mais, sans pouvoir trouver d’explication rationnelle, je sens que mon amie est en danger, qu’elle souffre dans son âme. Je ne sais pas comment justifier cette perception illogique mais c’est un fait. D’autres élèves sont arrivés du Portugal donc le problème ne vient pas du transport. Umbelina n’a qu’une parole et elle a promis de revenir ce matin. Elle n’a pas envoyé de hibou pour nous avertir d’un retard et, depuis les événements qui nous ont affectés, nous veillons tous les quatre les uns sur les autres, faisons attention à rester ensemble. S’il vous plaît, Professeur ! Aidez-nous !
Hercule van B. »
Il souffla sur le parchemin pour sécher l’encre, le roula et le cacheta. Il prit dix Noises au cas où Elvira soit partie à l’étranger, il sortit du pavillon en trombe, baguette en main, comme si un danger les menaçait tous et qu’un ennemi avait entamé les hostilités en s’en prenant à la princesse en premier. Il franchit le pont et se dirigea vers la Cabane Enchantée.
En déposant missive et argent, il était assuré que l’envoi aurait lieu dans l’heure. À moins que le service des hiboux postaux ne soit allégé pour les congés ou au contraire, débordé par les envois de vœux et des étrennes pour la nouvelle année ! Il tourna à l’angle de la bâtisse en bois et déboula près des casiers. Elle était là !
— Toi ! C’est… incroyable ! Comment ? Tu es Legilimens ?
La harpie féroce était juchée sur le faîtage des boîtes postales, avec ces drôles de plumes lui donnant un air masqué, sa haute stature et son envergure démesurée. Il prit une poignée de graines aux insectes séchés et lui tendit en expliquant :
— C’est pour Elvira de Bazincourt. Je ne sais pas où elle se trouve. À Paris, chez elle ou ailleurs, je l’ignore. Je t’en supplie ! Trouve-la !
Il glissa l’argent dans la besace, tendit le rouleau et la laissa s’envoler, poussant son cri strident et puissant. Contrairement à ce que le garçon attendait, le rapace mit le cap au sud-ouest, comme s’il plongeait en direction du Portugal. Avait-il compris qu’il devait aller au secours d’Umbeijo ?
Perplexe, le garçon regagna le château et chercha ses amies. Il les trouva en pleine discussion avec Agathe, dans la bibliothèque. Elle était plus sensible et plus à l’écoute que le directeur.
— Ah Hercule ! Ces jeunes filles m’ont expliqué votre inquiétude. Hélas ! Je ne peux pas faire grand-chose à mon niveau. Si le directeur n’est pas disposé à contacter les autorités, je ne peux pas le court-circuiter. Néanmoins, je partage votre sentiment. Je ne connais pas votre camarade aussi bien que vous, mais elle semble une élève sérieuse et engagée. Wilfried Laflèche la dépeint comme déterminée. Je vous ai moi-même conseillé de ne pas vous séparer de vos amies, j’aurais du mal à redire sur votre attitude. Il faudrait prévenir son référent qui est aussi Directeur-adjoint. Il aura plus d’influence.
— J’ai envoyé un hibou à la professeure de Bazincourt.
— Excellente initiative ! Abraham Piedargile l’a convaincue de l’accompagner pour des vacances instructives au Portugal, à Fatima. Il y aurait eu des phénomènes étranges dans une grotte à la fin de cette année. Je pense qu’Abraham y soupçonne l’existence de concentration magique. Elvira a accepté son invitation.
— Ah…
— Écoutez, les enfants… je crains que nous ne puissions en faire davantage. Le directeur Fontebrune est souverain dans son établissement. Rien ne le fera changer d’avis sauf peut-être une prédiction avérée de Claire à ce sujet. Je sais que votre camarade Valentine Clairdelune est très douée, mais on ne croira pas une enfant de dix ans. Un professeur, par contre…
— Où se trouve madame Obscur ? demanda Hercule.
— Je l’ignore, mon garçon. Claire ne s’est pas montrée depuis le début des vacances. Ça n’est guère dans ses habitudes, d’ailleurs. Même si nous la trouvons, rien n’indique qu’elle sera dans de bonnes dispositions pour réaliser une prédiction à la demande.
— Mais elle pourrait en avoir déjà réalisée une ?
— Oui, bien sûr, Sigrid. Mais dans ce cas, si elle était assez explicite, elle nous en aurait fait part.
— Et si elle était trop sibylline ?
— Eh bien, j’imagine qu’elle aura été stockée dans une fiole, dans un endroit secret. Si je le connaissais, je vérifierais sans attendre.
— Madame, Professeur… euh… il va falloir que nous allions nous préparer pour demain et… échanger nos cadeaux et… attendre un courrier de retour.
— Oui, oui ! Faites donc ! Tenez-moi au courant, je resterai à la bibliothèque.
— Merci, Professeur !
Les trois enfants quittèrent l’antre de Théophile, enfilèrent le couloir et stoppèrent près du Sondeur.
— Vous pensez à ce que je pense ? s’exclama Eugénie, les yeux pétillants.
— Le coffre de l’observatoire. Il faut y aller dès maintenant. La plupart des élèves sont dans les pavillons ou dans le jardin, à faire des batailles de boules de neige. Obscur n’est pas là et il n’y a aucun cours. On ne retrouvera pas une pareille occasion !
— En avant ! mugit l’héritière de Beauxbâtons.
Sigrid secoua sa chevelure et murmura :
— Tu es sûr qu’elle n’est pas à l’origine de la fin du monde ?
Le garçon esquissa un sourire, bien qu’il se sente de plus en plus angoissé.
Le trio n’en croyait pas ses yeux. La première et unique visite de la cave secrète de Claire Obscur datait de deux mois seulement. Entre-temps, un meuble avec six étagères avait été ajouté pour accueillir plus de deux cents nouvelles prédictions enfermées dans des fioles, des tubes à essai bouchonnés, tous les récipients de verre qui avaient pu servir à emprisonner les prophéties.
La sémillante cinquantenaire rousse n’était plus qu’un corps brûlé par le froid depuis ces dernières semaines. Sa peau avait tellement souffert qu’il était possible qu’elle ait été hospitalisée à Bonpied, l’Institut Médical pour sorciers. La recherche ne fut pas aisée, car le classement chronologique n’avait pas été accompli pour les derniers dépôts. Le meuble avait été bricolé en toute hâte et les prédictions avaient été déposées dessus sans précaution. Même l’étiquetage, d’ordinaire soigneux ; avait été réalisé à la va-vite, avec des coulures d’encre mal séchée. Mais, à trois, les recherches allaient bon train.
Eugénie rompit le silence :
— Vous ne trouvez pas ça curieux que madame Bonnelangue nous ait presque suggéré de venir ici ?
— J’avoue que j’ai eu le sentiment qu’elle connaissait cette cave ou qu’elle savait que nous la connaissions. Hercule ? Tu en penses quoi ?
— Que les coïncidences, ça n’existe pas. Rappelez-vous sur qui nous étions tombés après la première visite du coffre !
— Elle ! Vous croyez qu’elle stocke les fioles ?
— Je ne crois pas, Eugénie, sinon elle aurait fait ce que j’ai fait : trouver une raison pour interrompre la conversation et venir vérifier par moi-même.
— Elle est Legilimens ? Comme… tu sais ?
— Je ne le pense pas. J’ai une autre théorie pour notre chère Agathe. J’attends ces prochains jours une information venant de la famille Ollivander.
— Sa baguette ? Eh bien quoi ? Vas-y ! Dis-nous ! s’excita la petite frisée remuante.
— Vous souvenez-vous de sa composition, Sigrid ?
— Pas du tout. Rafraîchis-nous la mémoire.
— De l’olivier, un bois plein de noblesse, de poésie. Mais surtout, un cœur en poil de Demiguise. Comme la compagne de Valentine Clairdelune. Le Demiguise, une créature capable de dissimulation et de prédiction d’un avenir immédiat. Cela collerait avec des intuitions qu’elle peut avoir.
— Moi, depuis qu’elle nous a joué un sale tour, je m’en méfie ! En plus, quelqu’un qui soutient mordicus que les mots s’écrivent d’une seule façon, je trouve ça très suspect ! C’est vrai, quoi ! C’est pas normal ! C’est pas sain !
— Je l’ai !
Sigrid exhiba une fiole où le code 19171230 était griffonné. Elle la déboucha et la plongea dans la bassine d’eau. Elle tira sa baguette, pointa la surface liquide et déclama :
— Aquaglaciem !
L’eau croupie blanchit. La fumerolle s’évanouit et se transforma en lettres gravées. Eugénie les décrypta :
— « Deux fois le Vif sera encerclé, deux fois ses ailes seront brisées, deux fois les règles seront bafouées et deux fois la victoire sera arrachée. » Euh… c’est clair comme du jus de Bayours ! J’espérais une déclaration directe, comme « Eugénie va se casser la clavicule en faisant une nouvelle bêtise ! ». Rien !
— Attendez… le vif, ça pourrait être notre amie.
— À cause du Quidditch ?
— Oui, Sigrid. Une symbolique pour notre camarade vive comme l’éclair sur un balai. Si je comprends comment fonctionnent ces énigmes, celle-ci comporte quatre étapes. L’encerclement ou la capture, la défaite pour les ailes du Vif brisé, un retournement de situation et une victoire à l’arrachée.
— Elle va s’en sortir ?
— Je le crois, Eugénie. Ce qui est troublant, c’est la répétition à l’intérieur du texte. Claire Obscur a insisté sur le doublement de chaque événement.
— Un rebondissement ? Une autre tentative d’agression ? Ou alors notre amie aurait un jumeau ou une jumelle ?
— Qui sait…
— Finite Incantatem. Désolée, mais il y a autre chose que nous devons vérifier.
Elle prit la fiole vide, la remplit avec la fumée et en versa une autre à la place. Elle congela l’eau en agitant sa baguette. Ils se penchèrent au-dessus de la glace mais aucun message ne fit son apparition.
Ce fut la voix de Claire Obscur qui parla :
— Feras-tu ? Oh… fuira, misant Alégégira.
Le trio d’élèves se dévisagea, incrédule. Non seulement c’était abscons mais voilà que cette prophétie n’était pas écrite !
— Alors là, je donne ma langue au Fléreur ! Pourquoi ce n’est pas écrit ?
— Aucune idée, avoua Hercule. Et vous, Sigrid ?
— Pas mieux. Je n’ai absolument rien compris et je ne saurais même pas le retranscrire. Nous n’avons aucun mot compréhensible, à part feras-tu et fuira. Alégégira ou Algégira, on n’entend pas bien la nuance, cela ne correspond à rien. Le verbe gésir ne se conjugue pas au futur donc la ville d’Alger n’est pas concernée.
— Il n’y a pas une ville espagnole qui s’appelle Algégira ou Alégégira ?
— Non, Eugénie. C’est Algésiras. Vous n’êtes pas loin.
— C’est très ressemblant. C’est peut-être fait exprès ?
— Possible…
— Nous n’avons qu’une seule certitude : c’est la prophétie avec la date d’exécution la plus lointaine.
— Le code est 20610728. Le 28 juillet 2061.
— Nous serons tous décédés, c’est une certitude. À moins de découvrir le secret de jouvence du professeur Piedargile ? J’aimerais bien percer ce mystère.
— Bon. Cette prophétie est opaque mais ce n’est pas forcément la dernière que livrera notre spécialiste des Arts Divinatoires. Rien ne dit que c’est la fin des temps ! Quant à Umbeijo, j’espère que son destin est entre de bonnes mains.
Après s’être assurés que tout était remis en place, les enfants remontèrent à la surface et regagnèrent leurs chambres. Lorsque Sigrid rejoignit la sienne, elle découvrit deux mystérieux paquets posés sur son lit.
La visite de la grotte de Fatima avait été instructive. Le duo d’enseignants avait perçu des émanations magiques dans la cavité où trois bergers portugais avaient été témoins d’apparitions deux mois auparavant. En retournant toute la place, pierre par pierre, Abraham était convaincu de découvrir des runes gravées quelque part, des messages anciens annonciateurs de faits futurs.
Elvira, plus pragmatique et moins versée dans le mysticisme, s’amusait de le voir s’agiter comme un godelureau lâché dans un couvent de jeunes filles. Elle l’avait accompagné pour se changer les idées, trouver un dérivatif à cette mission urgente au terme inconnu.
Après des fouilles et des observations acharnées durant toute une journée, Abraham avait une faim de loup. Il avait convié sa consœur dans une gargote ne payant pas de mine dont le menu du dîner mêlait spécialités fermières et poissonnières.
Ils s’étaient attablés près d’une fenêtre donnant sur la rue. La pluie tombait sans arrêt depuis une petite heure. Le serveur leur apporta leur commande et fut sur le point de repartir en cuisine lorsqu’un monstre fit son apparition derrière la vitre, lui arrachant un cri de frayeur.
— Eh bien, jeune homme ! D’un simple oiseau il s’agit. Point peur vous ne devez avoir.
— Je m’en occupe, coupa la femme. Il est peut-être blessé ou affamé.
Le Portugais ne lui contesta pas ce privilège et s’évanouit à toute vitesse derrière le comptoir. Il ne tenait pas à servir de repas à l’énorme rapace. Elvira s’abrita avec sa capeline et sortit. Elle s’approcha de la harpie et s’empara d’un rouleau pris entre ses serres. Elle reçut un petit coup de bec, prenant trop de temps pour rétribuer l’oiseau.
— Hum ! Pas très patient !
Elle glissa cinq Noises, mais il frappa une fois de plus. Elle rajouta le double pour contenter l’animal.
— Tu ne pars pas ?
Il refusait de décamper. Elle défit le rouleau, lut le message d’Hercule, pâlit et fronça les sourcils. Elle sortit une plume et de l’encre de sa cape. Elle griffonna au bas du texte :
« Je m’en charge. Elvira de B. »
La harpie attendait une réponse et cette attitude était surprenante. D’ordinaire, un hibou délivrait sa course, prenait le règlement et repartait à la Poste ou au domicile de son propriétaire, selon s’il était domestiqué ou s’il était employé. Hercule n’avait pas d’animal de compagnie mais cet oiseau avait choisi son maître. L’oiseau s’empara du rouleau et s’envola sans perdre une seconde. La sorcière revint à table et relata le contenu de la missive à son confrère. Il prit plusieurs secondes avant d’émettre un avis.
— Très fâcheuse cette histoire est. Aucun élève l’Académie a perdu. L’adresse de chacun des parents j’ai mémorisée. À Lisbonne nous pourrions nous rendre.
— Les moyens de transport magiques sont rares, au Portugal. Pas de balai, pas de Sombral ou de carrosse tiré par des Abraxans. Leur réseau de cheminées est presque inexistant.
— Quelques difficultés à vous comprendre j’ai. Mais si cela peut vous aider, au Musée national des carrosses je me suis déjà rendu. Là-bas je puis transplaner.
— D’accord. Dînons rapidement et transplanons après les heures de fermeture. De là, chez la famille de notre élève nous nous rendrons.
— Entendu. Rien de grave, il n’est arrivé. Presque sûr je suis.
Trente minutes passèrent et une fois l’addition réglée, le tandem d’enseignants s’éclipsa dans une ruelle plongée dans l’obscurité. Il tournoya sur lui-même et réapparut à l’intérieur d’une limousine aux sièges très moelleux. Elle datait du 18e siècle.
— Je ne m’attendais pas à…
— Mon souvenir le plus intact c’était. Par ici la sortie se trouve.
Ils abandonnèrent le carrosse et se dirigèrent vers une paire de portes battantes. Un Alohomora non formulé plus tard, ils se retrouvèrent à quelques mètres de l’avenue Brasilia, bordant le Tage. Ils demandèrent leur chemin à un couple de Moldus et apprirent qu’ils devaient remonter le fleuve jusqu’au quartier de la vieille ville, l’Alfama. Après une autre consultation, ils trouvèrent le 20 rue Sao Miguel où la famille Mascarenhas de Laranjeira résidait. Ils agitèrent une clochette avec vigueur.
Un homme d’une quarantaine d’années, élégant, leur ouvrit :
— Oui ?
— Monsieur Mascarenhas de Laranjeira ? questionna Elvira.
L’homme la toisa d’un air un petit peu hautain.
— Oui.
— Nous venons au sujet de votre fille.
— Je vous demande pardon ?
— Vous avez bien une fille prénommée Umbelina ?
— Non. Mon épouse et moi-même n’avons pas d’enfant.
La pluie froide tombait à verse et l’homme ne semblait pas disposé à faire rentrer les deux inconnus pour les mettre à l’abri. Le vieillard était inoffensif mais cette femme brune, envoûtante, au regard lavande, dérangeait. Son visage, éclairé à la lueur des lampadaires, reflétait une soif de violence inextinguible.
— Je crains de ne pas comprendre. Vous êtes bien le prince héritier du royaume portugais ?
— C’est une information que je n’étale pas en place publique depuis que ce pays est devenu une république. Je vous demanderai un minimum de discrétion.
— Cela va de soi. Mais je suis sûre que vous avez une fille et que…
— Une erreur est possible. D’adresse sûrement nous nous sommes trompés, intervint Abraham.
— Mais…
— Pour le dérangement, nous nous excusons. Une excellente soirée à vous, je souhaite.
— Oui, c’est cela ! Bonne soirée.
L’homme referma la porte, provoquant l’ire visible de la demi-vampire.
— Il ment !
— Non. Sincère il était. Le sort d’amnésie cet homme a subi. Sa femme le même traitement a connu.
— Oubliettes ?
Un acte aussi radical, exécuté sans délai, venait du Ministère de la Magie portugais. Quel crime abominable avait commis cette famille pour mériter un tel traitement ?
— À l’ambassade du Royaume-Uni nous devons aller. Sous le bâtiment le Ministère de la Magie se dissimule.
Il saisit la main de la jeune femme et ils disparurent.
Renseignements pris auprès de Bianca Toscanini – Amélie Rostand de Hautefeuille n’avait même pas daigné répondre –, le plus petit des paquets-cadeaux avait été déposé à l’entrée du Pavillon rouge par Hercule, demeuré à distance de sécurité. L’Italienne l’avait récupéré et posé sur le lit de Sigrid, aux côtés d’un autre paquet de 80 cm de côté et 20 cm d’épaisseur.
Sigrid avait bondi de joie à l’idée qu’il ait songé à lui faire une surprise. Elle avait ouvert la boîte et découvert une broche fantaisie en verre soufflé, représentant une petite fée avec des ailes bleutées, une tenue blanche et un visage ingénu. Le garçon l’avait repérée en observant sa camarade et l’avait acquise alors qu’elle était occupée avec le vendeur de chocolat.
Elle l’accrocha aussitôt à son uniforme, fière de la porter. Puis, elle s’activa à défaire l’énorme paquet de carton. Elle tomba à la renverse, puis revint lentement vers le cadeau et déplia une robe de soirée parme en taffetas et en organza. Elle était sublime. Elle fouilla tout le contenant, remuant le papier de soie protecteur, examina le ruban qui maintenait le couvercle en place mais elle ne trouva aucune marque, ni étiquette à l’intérieur du vêtement.
« Mais d’où cela vient-il ? Qui l’a déposé ? Un autre élève d’Aloysia ? Mais avec quelle clé ? Monsieur Grossel ? Cela ne peut être que le concierge. Ou… Orpi ? Un elfe de maison, bien sûr ! Mais pourquoi ? »
La provenance du second cadeau demeura un mystère mais ce qui n’en fut pas un, c’est le temps qu’elle mit pour l’essayer : un délai réduit au néant. Elle enfila et vérifia le résultat dans le miroir de la salle de douche.
Eugénie débarqua à cet instant, sans tambour ni trompette.
— Oh purée de vache de… mince ! J’en perds mon dictionnaire des gros mots ! Par Fla… Par toi-même ! D’où sors-tu cette merveille ?
— Je ne sais pas. C’est un cadeau anonyme. Aucun mot ne l’accompagne.
— Le même généreux donateur ? Celui du coffre et de la baguette ?
— J’imagine.
Eugénie fit le tour de sa camarade, détaillant la création.
— Elle est juste magnifique. Je peux te le dire, hein mais là, je suis carrément jalouse. Demain, tu seras la reine de la soirée. Hercule va te demander comme cavalière.
— Il ne l’a pas encore fait. Et toi ?
— Non plus. De toutes les façons, je n’ai pas de robe à me mettre. En tous les cas, pas une comme ça. Quant à Hercule, j’imagine qu’il attend le retour de Umbeijo ?
— C’est une vraie princesse et elle est très belle, avoua Sigrid. Splendide, même. C’est elle qu’il choisira. Si elle revient à temps.
— Son hibou est parti tout de suite, dès le début d’après-midi. Tu sais que c’était le même oiseau ? La lapine féroce.
— La harpie ?
— Oui ! L’oiseau était là, il attendait qu’il lui confie un courrier. On dirait que notre ami a domestiqué la bestiole sans le vouloir. La baguette choisit son sorcier mais Hercule fait mieux : c’est l’animal de compagnie qui décide.
Puis, elle murmura :
— Je ne dois pas avoir du Botruc dans mes ascendants…
Elle ajouta plus fort :
— Puisque c’est la soirée essayage, je vais déballer toute mon armoire pour trouver un truc à me mettre.
Elle fila dans sa chambre comme si une guêpe l’avait piquée. Le temps s’écoulait et les nouvelles du Portugal brillaient par leur absence.
L’ambassade du Royaume-Uni était nichée dans une rue étroite d’un quartier chic de Lisbonne. La façade était cossue mais de dimensions modestes. Un arbre énorme, noueux, trônait en plein milieu de la voie, marquant les deux sens de circulation des véhicules, à cheval ou à moteur. Elvira sentit une minuscule présence dans une anfractuosité du tronc.
— Voir le Ministre de la Magie, nous souhaitons.
Le Botruc sortit sa petite tête de sa cachette, avisa le portrait des visiteurs et rentra dans son logement. Un cliquetis eut lieu et le tronc devint vaporeux. Abraham et Elvira passèrent au travers, en file indienne. La rue disparut et laissa sa place à une muraille percée d’un escalier en colimaçon très raide. Les deux sorciers descendirent avec prudence, tant les marches étaient tordues, glissantes et étroites. Ils furent accueillis par six hommes à l’allure patibulaire et conduits dans l’hémicycle de la justice et des assemblées. Les locaux étaient vétustes, voire à la limite de l’insalubrité. Elvira, pourtant à l’aise avec l’enfermement, l’obscurité, n’appréciait pas le panorama.
Ils traversèrent une cave transformée en un espace de travail perclus de bureaux. Des regards inquiets accompagnèrent leur passage. Elvira et Abraham perçurent un malaise palpable parmi les quelques fonctionnaires du Ministère.
Piedargile réclama une pause, prit sa gourde d’eau, versa un peu de liquide dans sa coupe en bois et la but. Une fois hydraté, il repartit en avant d’un pied plus sûr. Néanmoins, Elvira sentait la partie mal engagée. Deux autres personnages débarquèrent dans l’hémicycle. Un homme brun aux cheveux courts et grisonnants se redressa et alla à leur rencontre. Il était suivi par deux autres sorciers.
— Bonsoir. Vous êtes ?…
L’individu considéra la sorcière avec un mépris manifeste.
— José Alveira, ministre de la Magie.
Autrefois, les référents d’Urtica et de Lonicera avaient enseigné à cet homme. Un garçon doué pour la manipulation et prompt à envoyer ses camarades se battre à sa place. Un misogyne fini, suprémaciste, favorable à l’écrasement des Moldus ou à leur asservissement. Hélas, elle ne pouvait lui rappeler ces détails scolaires puisqu’à première vue, elle avait l’air d’être sa cadette. Abraham s’en souvenait et en gardait un souvenir amer.
— Pourquoi venez-vous à cette heure avancée de la soirée ? entama Alveira, suspicieux.
— Nous recherchons une élève portugaise, déclarée absente à l’Académie de Beauxbâtons.
— Si vous mentionnez Umbelina Mascarenhas de Laranjeira, elle s’est rendue coupable de magie devant des Moldus, a été jugée, condamnée, incarcérée.
— Des Moldus… Hum… Ses parents ?
— Précisément.
— Leur mémoire a été effacée ?
— C’est la procédure.
— Effacer leur enfant de leur existence ? Pour une banale affaire de magie avant l’âge, de la part d’une petite fille de dix ans ?
— Ce qui se passe sur le territoire portugais ne regarde que notre ministère !
L’individu avait haussé le ton. Sûr de lui, il fit du zèle :
— Vous n’êtes pas en position de discuter de nos lois, de notre justice et encore moins investis d’une mission ministérielle française.
— Je vois… Ce sont ces Aurors qui ont arrêté Umbelina ?
— Deux d’entre eux ont suffi. Au moment où elle s’échappait !
— Oh ! La criminelle fuyait ! Elle était arrivée jusqu’au Tunnel de Transportation ?
— Exactement ! Cette petite Sang-de-Bourbe s’est fait alpaguer au dernier moment.
— Une Sang-de-Bourbe…
— Parfaitement, pérora Alveira, droit dans ses bottes.
— Vos sbires ont donc violé l’article 14 du code international de la magie.
— Quoi ?
Il devint si rouge de colère que la différence de teint fut patente malgré la pénombre régnant dans l’hémicycle.
— Le Tunnel de Transportation est la propriété exclusive de la Régie Admirable des Transports Pulsatiles. Elle-même est de nationalité française. Chaque installation, quai, tube, personnel employé, est couvert par l’article 14. Chaque centimètre carré concédé bénéficie d’un statut identique à celui d’une ambassade. À ce titre, vous avez attaqué le Ministère de la Magie française, ce qui implique une réplique proportionnée.
— Vous pensez que nous avons peur de vous ?
Ils se mirent à rire très fort, très gras.
— Ce n’est pas moi qu’il faut craindre. Mais lui…
La cape d’Abraham tomba de ses épaules. Avant que l’étoffe n’ait touché le sol, trois Aurors avaient été stupefixés sans un mot et Abraham se tenait derrière les trois autres. Il virevolta sans qu’aucun coup ne puisse l’atteindre. Elvira éjecta sa création au cœur de manticore et affronta les deux aides de camp d’Alveira. Elle se débarrassa du premier avec un Petrificus Totalus et le second abandonna face au renversement de situation. Le Ministre avait la baguette d’Abraham sous la gorge.
— Même pas le temps de s’amuser, mon cher ami !
— Le temps de ma jeunesse, quelques secondes je me suis rappelé. À présent, à mon élève vous allez nous conduire. Des excuses, vous lui ferez. Sa valise et ses possessions, vous lui remettrez. Le crime envers ses parents, vous lui avouerez. Sa baguette en main, elle aura. Le sort le plus puissant qu’elle puisse produire, vous affronterez.
— Comment osez…
Le référent de Lonicera appuya la pointe de sa compagne sur la peau du renégat. Il faisait preuve d’une détermination dont ses élèves auraient aimé être les témoins. Le ministre, commandant en chef des Aurors, fut contraint et forcé de les conduire aux geôles attenantes à l’Assemblée. Ils découvrirent la fillette dans une cellule. Elle poussa un soupir dans son sommeil.
— Umbelina ? Umbeijo !
La petite ouvrit les yeux et sauta de joie :
— Professeurs !
— Bombarda !
La porte vola en éclats. La baguette d’Elvira s’agita avec frénésie et le reste des cages finit en tas de ferraille tordue.
— Allez-y ! Rendez-lui sa baguette !
— C’est par là !
Il les conduisit à un bureau jouxtant une armoire forte avec sortilège d’extension. Il fut tenté de se jeter sur la baguette de la fillette à l’intérieur mais l’étreinte d’Abraham ne lui laissait aucune opportunité. Lorsque l’enfant fut en possession de ses biens, Elvira força le ministre à déballer ce qu’il avait commis à l’encontre de ses parents. La nouvelle la détruisit.
Il s’écoula plus d’une minute durant laquelle elle mesura les conséquences, l’inexistence, l’effacement permanent. Elle fut submergée par la colère et tentée d’essayer un sort impardonnable, une fraction de seconde.
Le Diffindo fut sa seconde option. La découpe pratiquée sur le Spongue par Hercule serait aussi cuisante que le sortilège de la douleur. Serait-elle capable d’y injecter autant de puissance que le garçon ?
Elle inspira, souffla comme un taureau en furie, puis chercha le calme et la sagesse typique de Lonicera. Elle puisa au fond de son âme et trouva la punition adéquate, impitoyable, humiliante. Elle se concentra, murmura un Legilimens, traversa son esprit comme du beurre – un grand merci aux leçons d’Elvira – et hurla avec un objectif précis en tête :
— OUBLIETTES !
Le sort atteignit le ministre en pleine face. Il eut l’air étonné par la vocifération et s’exprima avec agacement :
— Quoi ? Qu’est-ce que vous avez fait ?
La sorcière adulte ouvrit de grands yeux et félicita l’élève, en s’inclinant avec respect devant elle. La fillette avait fait preuve d’un génie et d’une maturité étonnants.
— Je n’ai rien oublié.
— Vraiment ? En tous les cas, monsieur le Ministre, votre français est impeccable. Mais je pense que notre élève s’est surpassée en effaçant votre langue natale. Un ministre qui ne parle pas la langue de son pays… Votre avenir politique prend fin aujourd’hui.
— Je ne parle pas en français !
Il se tourna vers trois fonctionnaires alertés par les explosions et accourus entre-temps. L’un d’eux lui adressa la parole et il n’en comprit pas un mot.
— Nooooon !
Les subalternes le retinrent d’exploser et raccompagnèrent les deux enseignants et leur élève jusqu’à la gare du Tunnel de Transportation. Ils promirent de mettre de l’ordre dans les affaires du ministère portugais et de récupérer les biens personnels de la fillette chez les parents. C’était le minimum à faire mais hélas, ils ne pourraient rien pour restaurer leurs mémoires. La mort dans l’âme, la prisonnière libérée prit place dans l’œuf transparent avec l’horrible sensation de ne plus jamais remettre les pieds dans sa patrie.
Elvira s’assit près d’elle et passa son bras autour de sa nuque. Abraham, assis derrière, tapota son épaule pour la rassurer. L’ovule fut aspiré dans le verre de mille trois cents kilomètres.