Beauxbâtons - 1917

Chapitre 13 : Sortilège 13 : le cOffre a.d

5026 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 08/10/2026 11:22

Pour mener une expédition non déclarée, il fallait s’organiser. D’abord, se montrer au repas du soir, dès l’ouverture du réfectoire et se faire remarquer, juste assez. Pas très compliqué lorsqu’on dispose d’une Eugénie, assez maladroite avec ses couverts. Ensuite, s’éclipser par chapelets et se donner rendez-vous au niveau ultime, aux portes de l’observatoire. Ne pas être alpagué par un éventuel curieux en se cachant sous la couverture en poils de Demiguise.

Claire Obscur ne pouvait pas récupérer son bien : ce serait signer son forfait. Qui plus est, elle était incapable de déterminer si Elvira l’avait laissée au garçon, si elle l’avait conservée pour son usage personnel ou si elle l’avait confiée à Armand Fontebrune. voire aux Aurors qu’elle pourrait avoir contactés.

À 20h00, le quatrième ordre au complet pénétrait dans l’observatoire désert. L’intrépide Eugénie s’engouffra la première, dégaina sa baguette sans tarder et murmura, en effectuant un balayage de la main :

— Hominum Revelio.

Ses trois camarades la dévisagèrent, stupéfaits, comme si elle avait un énorme bouton au milieu du nez.

— Ben quoi ? Comment croyez-vous que j’ai piqué de la nourriture aux cuisines sans me faire gauler par les elfes ou le chef cuistot ?

— D’accord, admit Hercule. Mais où avez-vous entendu parler de ce sortilège ?

— Tu nous as montré la couverture avec laquelle tu avais été caché dans l’œuf de transportation et j’ai demandé à Elvira comment elle avait pu te trouver si tu étais dissimulé. Elle a parlé du sort Hominum Revelio. J’ai eu une semaine pour m’entraîner avec les explications du manuel des sorts de Miranda. Eh oui ! Je fais des devoirs. Enfin, ce qui m’intéresse…

Elle eut un de ses sourires diaboliques.

— Y a-t-il d’autres sortilèges que vous avez appris ou essayés ?

— Hercule, une fille ne dévoile pas tout d’un coup. Tsss…

Umbeijo ouvrit le coffre des lunettes astronomiques et passa ses doigts à l’intérieur de la caisse matelassée.

— Elle est bien là. La marque A.D. C’est fou ça, c’est vraiment collé. Impossible de défaire la garniture de velours.

— Qui veut essayer en premier ? demanda Eugénie.

— Attendez, dit Sigrid. Mettez les quatre lunettes sur leurs trépieds et pointez-les vers le sud.

Ils mirent l’observation du ciel en scène et posèrent des caches devant les Feux Éternels pour en atténuer la luminosité. Une fois les préparatifs terminés, ils s’alignèrent devant le coffre. La Portugaise leva sa baguette et prononça la formule adéquate :

— Cistem Aperio.

Rien ne se déclencha. Eugénie tenta sa chance et un déclic se produisit. Ils s’approchèrent. Le plateau de rangement s’était soulevé de quelques centimètres. On devinait un interstice sur le pourtour.

— Un double fond ! Bravo, Hercule !

— C’est Eugénie qu’il faut féliciter, Umbeijo. Il semble que nous comptions une reine du forçage de coffre dans notre ordre, ce qui pose un dilemme au futur enquêteur que je souhaite devenir.

— Eh ! Tu ne vas pas renoncer maintenant ?

— Certainement pas. Nous dévoilerons la vérité ensemble. Voulez-vous m’aider à retirer le fond ?

Ils se répartirent aux quatre angles et posèrent leurs mains là où il y avait les meilleures prises. Mais en tirant de concert, rien ne se produisit comme prévu. Le plateau bascula et se retrouva à la verticale du côté d’Hercule et Eugénie. Sigrid et Umbeijo furent à deux doigts de basculer dans… le vide !

Un escalier partait du coffre et s’enfonçait dans l’obscurité. C’était inquiétant, à défaut d’être effrayant. La noirceur était si profonde que le Lumos basique, appris en classe, ne suffirait pas pour la pénétrer, même avec quatre baguettes. Eugénie alla décrocher quatre Feux Éternels et fit la distribution. Elle s’engagea en premier.

— Risque-tout, en avant !

Un à un, les membres de l’équipée posèrent les pieds sur les marches. Quand le dernier fut entré, le plateau se remit en place tout seul et le couvercle du coffre se rabattit. Le Belge mesurera leur erreur.

— Zut ! Nous aurions dû laisser les lunettes en place. Tout intrus n’y aurait vu que du feu. Ce Cistem Aperio est plus intelligent qu’il n’y paraît.

— Pourquoi Umbeijo l’a-t-elle raté ? D’habitude, elle réussit vite.

— Ça doit être un sort trop intellectuel pour une sportive, s’amusa l’intéressée.

— Ne me faites pas rire, je vais perdre mon décompte.

— Quoi, Hercule ? Tu comptes les marches ?

— Tout à fait, Eugénie.

— Moi aussi.

— À combien en êtes-vous, Sigrid ?

Ils observèrent une halte et éclairèrent leurs visages.

— Avec celle-ci, ça fait 88 marches.

— J’arrive au même résultat. C’est beaucoup, non ?

— Ça fait dans les quinze mètres de hauteur. Nous sommes au niveau du premier étage ou tout proche du rez-de-chaussée. Comment est-ce dissimulé dans les classes ? Dans les murs ? J’ai du mal à mesurer.

— L’escalier continue, confessa Eugénie et ça sent un peu l’humidité, comme dans une cave mal entretenue.

Ils reprirent leur descente pour une cinquantaine de marches avant d’atteindre le sol. Il était couvert de gravier rond et grossier. Un long tunnel partait du puits, dans une seule direction. Mais laquelle ?

Hercule plongea la main dans son uniforme et extirpa son livre des sorts. Eugénie explosa :

— Sans blague ! Tu l’as emmené ? Tu es sûr de vouloir être enquêteur ? Pas professeur à Beauxbâtons, plutôt ?

— Ma chère, si je pouvais dénicher une version miniature des sept tomes, je l’achèterais sans hésitation ! Alors…

Il feuilleta le livre et son visage s’illumina.

— Je l’ai. Je voulais l’essayer à l’infirmerie mais, avec les bandages sur mes mains, ce n’était pas pratique. Le sortilège des quatre points.

— Les quatre points ? C’est quoi ce truc ?

— Les quatre points cardinaux. On joint le pouce, l’index et le majeur pour faire un support comme ça, on pose la baguette en équilibre sur le bout et on prononce la formule avec le point cardinal choisi. Meridiem Punto.

Le morceau de cèdre se mit à tournoyer sur le bout des doigts, ralentit, repartit en sens inverse et stoppa après quelques hésitations.

— Le sud est indiqué par là. Le tunnel se dirige donc… à l’Est Sud-Est.

— D’accord ! Allons-y ! On n’a pas toute la nuit ! Il ne faudrait pas se faire attraper !

Les comparses d’Eugénie se demandèrent si on n’avait pas échangé leur amie avec une copie peureuse.

Ils s’avancèrent en silence, marchèrent avec le plus de légèreté possible, bien que les graviers craquassent et roulassent sous leurs chaussures. Dès qu’ils aperçurent des lueurs rougeâtres dansantes, ils ralentirent et se firent plus silencieux. Ils atteignirent l’anfractuosité d’où provenaient ces rougeoiements. Umbeijo et Hercule s’émerveillèrent mais Sigrid et Eugénie n’en crurent pas leurs yeux, terrifiés. Des tubes à essai, bouchés, avec des fumées rouges. Il y en avait des centaines, rangées sur de petites étagères en bois.

— C’est très joli. Qu’est-ce que c’est ?

— Les fichues prophéties de cette folle furieuse d’Obscur !

— Que dites-vous ?

— La vérité, Hercule. C’est ce que nous avons vu en cours, avec Eugénie. Quand elle l’a provoquée, qu’elle a fait ses prédictions, horribles, que tout a fondu et s’est évaporé.

— Tu te rappelles que c’est mon père qui l’a recueillie ? Bon sang ! Il sait pour cet endroit.

— Ce n’est pas certain, Eugénie. A-t-il conservé les éprouvettes après le cours ?

— Je… Sigrid ? Tu te souviens ? Dis ! Hein ?

— Je… j’ai un doute. Mais je suis sûre d’un fait : l’observatoire, c’est l’univers du directeur et de la professeure Obscur. Ton père n’y met pas les pieds et ne le fera pas sauf si nous sommes attaqués par un astéroïde !

Sigrid se mettait à faire de l’humour. À force de traîner avec Eugénie, elle était contaminée.

— D’accord. On va supposer que c’est l’antre de la folle. Comment ça marche, ces trucs ? Je veux dire : on a pu lire les prophéties sur la glace formée sur son corps. Ensuite, elle s’est vaporisée pour se loger dans les fioles. Bon sang ! Vous vous rendez compte que la folle utilise des fioles ? Folle, fiole…

— Oui, ma chère Eugénie. Nous nous rendons compte, ricana Hercule.

— Vous avez vu cette bassine en cuivre, là ? remarqua Umbeijo. Si on verse la prophétie dans l’eau et qu’ensuite, on lance un sort de glaciation ?

— C’est une excellente idée. Je suis sûr que c’est ça. Qui connaît le sortilège ? Eugénie ?

— Ben non ! Quand je veux une glace, je vais aux cuisines du château. À quoi ça peut servir ?

— À résoudre ce problème. J’aurais dû emporter les autres manuels. Il me faudrait un de ces sacs à extension.

— Regardez, fit Umbeijo. Elle a tout classé par dates. Comment peut-elle s’y retrouver ? Il n’y a pas d’initiales de personnes concernées, de résumé d’événements, d’indications.

Hercule chercha dans les travées si d’autres détails expliquaient la classification. Soudain, il remarqua un élément :

— Qu’est-ce qui vous fait dire qu’il s’agit de dates, Umbeijo ?

— Eh bien… 19170917, c’est bien le 17 septembre 1917 ?

— Oui mais pourquoi a-t-elle inscrit les dates à l’envers ? Ce n’est pas la notation française.

— C’est vrai.

— Eh ! coupa Eugénie. Ici, il y a 19600630. En fait, ce n’est pas du tout classé par date de prophétie mais…

— … par date de survenance.

— Tout à fait, Sigrid et celle-ci, cette fiole, je crois savoir de quoi il s’agit. Vous vous souvenez du discours du directeur ?

Personne n’avait oublié. Impossible.

— La date de son départ en retraite ! Le 30 juin 1960.

— J’en ai plein qui sont rangées ici. La date est passée, annonça Umbeijo. Il y a le 28 juillet 1914. C’est pas…

— Le début de la Guerre mondiale… Notre professeur a un don terrifiant. Il y a des choses sur le futur ?

— Toute cette travée, pâlit Sigrid. Tous ces chiffres. C’est hallucinant ! Quand on pense à sa souffrance physique, à chaque transe.

— Le jour où elle a accompli sa démonstration, mon père n’a utilisé qu’une fiole alors qu’elle a prédit deux événements. Mes multiples accidents et la prophétie bizarre : « Trois en mouvement formeront le quatrième ». Si ça se trouve, il y a plusieurs messages dans chaque flacon. Ça fait un sacré paquet !

Hercule s’excita d’un coup :

— Ça y est ! Je me souviens ! Van Betavende, que ta mémoire photographique soit louée !

— Quoi ?

— Le sortilège de glaciation. Apportez la fiole du 17 septembre 1917.

La jeune Portugaise l’avait à portée de main. Elle la saisit, l’apporta et la déboucha. La volute resta prisonnière du verre. Elle plongea la fiole dans l’eau et la fumée rouge se répandit.

— Hercule…

Le garçon leva sa baguette et prononça le plus distinctement :

— Aquaglaciem.

Un faisceau blanc jaillit de la pointe du bois en spirale. L’eau se refroidit, s’opacifia et gela. Les deux prophéties délivrées le jour de la rentrée se gravèrent dans le liquide solidifié.

— C’est… déroutant, dit Umbeijo. C’est… presque plus fort que le Quidditch !

— C’est stupéfiant, déclara Hercule.

— Si on veut tout lire, nous en avons pour des semaines, objecta Sigrid.

— Elle avait tout cela sur le corps ?

— Oui.

— Quelle horreur !

— Il y a une fille, dans ma chambre, qui a des dons pour la voyance. Valentine. Quand elle est joyeuse, qu’elle rit à s’en faire exploser la gorge, c’est là qu’elle voit le futur. Une image se dessine au-dessus de sa tête. C’est une méthode de divination plus agréable. Par contre, il n’en reste aucune trace si aucun témoin ne les consigne. Et… une question : comment remet-on tout en place ?

— Le contre-sort ! Oh par Flamel ! Van Betavende !

— Essaie Finite, proposa la fille du médicomage. Ça marche toujours.

Il exécuta le sort mais ce fut un échec.

— Finite Incantatem ?

Il s’y colla et la glace fondit. La princesse tendit le tube de verre et la prophétie, vaporisée, se condensa à l’intérieur. Elle reboucha le contenant et le reposa à sa place exacte. Eugénie avait disparu entre-temps lorsqu’elle s’écria :

— Eh ! Les amis ! Venez par là ! Le tunnel continue et j’entends un bruit sourd, au loin.

Les trois autres coururent dans sa direction. Hercule estima qu’ils allaient atteindre un cours d’eau souterrain ou une cascade. Selon l’angle du tunnel par rapport au domaine, la saignée menait en amont de la Rivière Enchantée. Si c’était le cas, il était hors de question de se mettre à l’eau pour rejoindre le château, à cause des sirènes d’eau douce très agressives.

Après une progression de deux centaines de mètres, ils atteignirent une cavité naturelle. À partir de cet endroit, le torrent sortait à l’air libre et serpentait dans la vallée. En s’y prenant comme des isards, il y avait moyen de sauter de rocher en rocher et de passer de l’autre côté de la grotte. Malgré la nuit, ils devinaient un sentier qui plongeait vers l’autre versant du mont Creux.

— Eugénie, je crois bien que nous venons de trouver l’un des cinq passages identifiés pour quitter l’Académie en douce. Il nous en reste quatre à trouver !

Le quatuor, heureux de ses découvertes, songea qu’il était temps de rentrer. Au moment où ils rebroussaient chemin, ils n’aperçurent pas deux créatures étranges émergeant des flots. Les enfants se pressèrent, traversèrent la salle secrète de la professeure Obscur et entamèrent leur ascension jusqu’au coffre. Le sortilège d’ouverture fut nécessaire pour le rouvrir et c’était, selon Hercule, logique, conforme à la sécurité de l’établissement.

Ils émergèrent de la cachette, remirent les télescopes et les Feux Éternels en place. À l’instant où ils quittaient l’observatoire, ils tombèrent sur la professeure Bonnelangue.

— Alors, les enfants, ces Orionides, c’était joli ? Il y a eu beaucoup d’étoiles filantes ?

Ils furent à la fois surpris par la rencontre et par ses questions.

— Ce n’était pas ce soir ?

— Si, Professeur. Le pic avait lieu aujourd’hui.

— Ah ! J’ai cru que ma mémoire me jouait des tours. Orionides… hum… Combien de points, Hercule ?

Elle faisait référence au Cecrabebleu.

— Pas assez pour me faire plonger la main dans le sac Facile pour un E et un S !

— Bien répondu, mon garçon ! Allez, je file. Passez une bonne soirée et restez bien ensemble jusqu’aux pavillons.

— Bonne soirée, Professeur.

Dès qu’elle prit la direction de la zone administrative et résidentielle, Hercule attira les filles dans le couloir de la bibliothèque et murmura :

— Notre mystérieux A.D avait consacré son travail aux fabrications magiques. J’aimerais bien savoir qui c’était, ce A.D. Pas vous ?

— Imagine qu’il ait été élève ici, suggéra Sigrid. Ou enseignant. Il devait être un maître des Enchantements. Peut-être meilleur que l’actuelle…

— Comment savoir ? dit Umbeijo.

— Nous questionnerons monsieur Amand pour savoir s’il existe un ouvrage sur l’histoire de Beauxbâtons ou un registre des élèves.

— Bonne idée ! On aurait des surprises dans un tel recueil !

— Bon sang ! s’écria Eugénie. L’heure ! Il est presque 22h00.

Ils quittèrent le château au pas de course. Arrivés devant leurs portes respectives, les frontons runiques les repoussèrent en appliquant le sortilège ad hoc.


Les appartements à disposition des professeurs et du directeur se situaient juste après l’aile administrative. Une porte n’apparaissait qu’aux personnes âgées de plus de 18 ans, certains élèves étant tentés par l’exploration en l’absence de monsieur Fontebrune. Elle donnait sur un escalier en colimaçon taillé dans un chêne qui poussait dans l’aile Est du château.

Rompant avec son habitude, Agathe gravit les marches de l’escalier sans transplaner. Elle apprécia les senteurs boisées, remplit ses poumons avant de rejoindre son logement au troisième étage.

Les paliers étaient similaires : petits, remplis de plantes et fleurs odorantes entretenues par Ursula Waldmeister, une fontaine enchantée au centre, une brise permanente pour disperser les fragrances et huit portes identiques, juste différenciées par les noms des résidents. Parvenue au troisième niveau, elle se plaça devant l’ouverture de son appartement et patienta quelques secondes. La porte s’ouvrit sur le visage juvénile d’un elfe de maison.

— Bonsoir, Professeur. Avez-vous passé une bonne journée ?

— Excellente et instructive, Dory.

— Tout est en ordre et propre, Madame.

— Je te remercie. Tu peux y aller.

— Bonne soirée, Madame.

Dory transplana au sous-sol. D’ordinaire, les elfes de maison préparaient les chambres, changeaient le linge, s’occupaient du ménage, du nettoyage, de la lessive, de l’approvisionnement en compléments alimentaires pour les petites fringales nocturnes et disparaissaient avant que les locataires ne rentrent de cours ou de promenade. Dory était à peine sortie de l’adolescence et n’avait pas encore cette réserve inhérente à un elfe de maison digne de ce nom. Certains enseignants s’en seraient plaints mais pas Agathe. Au contraire, cette présence juvénile lui rappelait l’innocence des plus jeunes.

Elle referma la porte et déposa sa cape sur une patère à l’entrée. Elle passa le couloir desservant la chambre et le coin douche-toilettes pour atteindre le confortable salon. Elle retira ses chaussures et enfonça ses orteils dans la laine du tapis persan couvrant la quasi-totalité de son espace détente. Elle agita sa baguette et le gramophone démarra en jouant du Mendelssohn, « le songe d’une nuit d’été ».

Elle s’assit dans un fauteuil de cuir et s’empara d’une paire de Multiplettes sur la petite desserte, à côté du roman « Les frères Karamazov », de Fiodor Dostoïevski. Elle songea à ranger le livre dans l’immense bibliothèque couvrant quatre mètres de linéaire mural mais se ravisa. Elle rapprocha le fauteuil de la fenêtre qui, vue de l’extérieur, n’était pas plus grosse qu’une meurtrière. Elle plaça les Multiplettes devant ses yeux et laissa l’objet faire la mise au point.

— Alors… Voyons comment ils s’en sortent, les petits chenapans !

Dans les verres des jumelles magiques, elle assista à l’échec, pour entrer dans le Pavillon jaune. Le garçon venait d’être repoussé par le sortilège anti-intrusion, en faisant un bond spectaculaire en arrière. Il s’était relevé, s’était gratté avec furie, démangé par une urticaire carabinée.

— Oh le pauvre ! Vilaine Agathe ! Il recommence ! Ah… Le deuxième échec a éveillé ses petites cellules grises. Il s’éloigne de la porte pour aller voir comment cela se passe du côté de ses camarades.

En effet, face à l’absurdité du fronton d’Urtica, agissant comme s’il était issu d’un autre ordre, Hercule fila au bâtiment voisin, le bleu de Lonicera. Il y découvrit la pauvre Umbeijo, à terre, en train de se tortiller pour défaire ses lianes de chèvrefeuille. Le garçon fut tenté de sortir sa baguette pour accomplir un Diffindo idéal pour une coupe précise mais l’interdiction de l’usage de la magie en dehors du château le retint. Il préféra prendre sa loupe magique et utilisa le canif dissimulé dans le manche.

— Bien joué, mon garçon ! Pas de magie mais de l’efficacité.

La princesse fut libérée. Il y a eu des messes basses entre les deux élèves, sûrement à propos de l’étrangeté de la situation. Le sortilège devait repousser les intrus et rien d’autre. Quant aux sécurités mises en place pour empêcher les sorties nocturnes d’élèves hors de leurs dortoirs, elles devaient déclencher de simples alarmes destinées à rameuter le concierge.

Les deux élèves délaissèrent le Pavillon bleu pour le rouge d’Aloysia au pied duquel ils découvrirent Eugénie et Sigrid, profondément endormies.

— Hi ! Hi ! Alors, les enfants, que pensez-vous de ma blague ?

Hercule prit Eugénie par les épaules et Umbeijo se chargea de Sigrid, plus fluette et légère. Ils traînèrent les deux fillettes inconscientes jusqu’aux écuries des Abraxans où ils trouvèrent refuge. Ils seraient quittes pour une nuit dans le foin avec des températures fraîches.

À l’intérieur, le garçon installa ses camarades et posa sa couverture en poils de Demiguise sur leurs jambes et leurs bustes. Seules leurs têtes dépassaient et paraissaient désormais flotter sur la paille, détachées de leurs corps. Hercule aurait adoré avoir un appareil photo sous la main pour immortaliser une scène mémorable.

Il se coucha un peu à l’écart, préservant l’intimité de ses amies. Ses démangeaisons se calmèrent enfin. Cette fois, il n’avait pas été le seul pris pour cible : les membres du 4e ordre avaient tous été visés. Tout juste après la création de la confrérie.

Il leur manquait un emblème, une devise et un quartier général. Impossible d’utiliser le coffre de l’Observatoire, à moins de trouver un créneau en pleine journée, à l’instant où Claire Obscur faisait cours, genre entre 10h00 et 12h00. Ensuite, soit elle viendrait dans sa cachette secrète et ils devraient se rabattre sur la rivière souterraine, soit elle irait déjeuner et ils pourraient sortir du tunnel en toute sérénité. Il grimaça : cette solution n’était pas très souple et comportait du danger, des aléas.

Quelle prophétie allait survenir ? Comment trouver ce qui le concernait, lui ou ses amies ? Épuisé, saturé d’adrénaline toute la journée, il sentit son esprit se vider et sombrer dans le sommeil.

À sa fenêtre, Agathe grignotait une pomme. Elle reposa les Multiplettes, désormais inutiles. Demain matin, très tôt, elle lèverait les sortilèges au fronton des pavillons.

Elle se leva, changea la face du disque sur le gramophone et lança la seconde partie de Mendelssohn. Puis, elle s’arrêta devant quelques photographies animées disposées sur le rebord de la bibliothèque. Il y avait un cliché avec un jeune adolescent âgé de 12 ou 13 ans, yeux verts, cheveux bouclés roux foncé, plein de taches de rousseur sur le nez, avec un sourire de bonheur total. Il portait un uniforme de Lonicera, avec le chèvrefeuille. Agathe prit le portrait et le blottit contre sa poitrine.

— Hercule est comme toi ; travailleur, gentil, intelligent, brillant. Vous auriez été amis, j’en suis sûre. Il me rappelle… tu me manques, mon petit Arthur… tellement…

Elle reposa la photographie où Arthur bombait le torse et souriait à en faire pâlir le soleil. Elle consulta la pendulette posée au sommet de la bibliothèque. Il était 22h30, bien temps de se mettre au lit. Elle prit son roman de Dostoïevski et alla dans la chambre à coucher. Elle s’assit au bord du lit, posa le livre sur ses cuisses et mit ses mains sur la couverture. Elle ferma les yeux.


Dimanche matin, aux alentours de 6h00, Hercule ouvrit un œil. L’air était frais, mais il ne sentait pas la fraîcheur sur son corps. Bien au contraire ! Il avait chaud. Il leva la tête et découvrit une couverture en plumes blanches. Un Abraxan s’était couché à ses côtés et avait étendu une aile gigantesque sur lui. Ses naseaux inspiraient et expiraient en dégageant une impression de puissance. Il était incapable de bouger, paralysé par la peur et fasciné par l’animal. La bête sentit que son petit protégé avait quitté les bras de Morphée : elle replia son membre avec souplesse et délicatesse. Elle roula sur le côté, se remit sur ses pattes et hennit. Le cri de l’animal sortit les filles de leur sommeil.

— Eh ? Hercule ? Tu es où ? s’inquiéta Sigrid.

— Ici. J’ai… c’est extraordinaire.

— Quoi ?

— Un des Abraxans s’est allongé pendant que je dormais et il a étendu une aile pour me garder au chaud.

— Je te l’ai dit : tu as un truc avec les créatures magiques. Le Botruc, le cheval ailé… un jour, tu charmeras un dragon.

— Je ne suis pas facile à apprivoiser, plaisanta Eugénie.

Ils rirent de bon cœur à sa blague bien matinale.

— Que s’est-il passé, hier soir, se demanda Sigrid. Que fait-on dans les écuries ?

Hercule leur résuma les événements. Il faisait toujours nuit et il se voyait mal déranger monsieur Grossel, au risque de prendre une sacrée punition. D’un commun accord, ils décidèrent de retenter leur chance avec leurs appartements. Le sortilège des Aloysia étant radical et sans parade, celui d’Urtica très désagréable, Umbeijo se porta volontaire pour défier le saucissonnage au chèvrefeuille puisque Hercule avait un canif pour la libérer en une ou deux minutes. Ils se présentèrent devant le Pavillon bleu. La princesse portugaise franchit la distance de sécurité et rien ne survint.

— Ouf ! Je croise les doigts pour vous ! À tout à l’heure, au restaurant.

Tenté d’accompagner les deux filles restantes au Pavillon rouge, Hercule vit sa proposition rejetée à l’unanimité.

— Non ! Tu ne dois pas rester seul, à aucun moment.

— Nous avons été touchés tous les quatre, hier soir. Le 4e ordre est à peine créé et nous sommes déjà la cible de la personne qui s’en est prise à moi. Pourtant, nos décisions datent seulement d’hier. Comme si…

— … cette personne était capable de prévoir l’avenir. On en revient encore à Obscur, quoi que la professeure de Bazincourt en dise. Hercule, pourrais-tu revoir, de mémoire, sa cachette secrète ? Je veux dire : arriver à déterminer si elle a ajouté de nouvelles prophéties dans la section des prédictions à venir ?

Le garçon ferma les yeux et fit défiler les images, étagère par étagère.

— Oui, je pense. Je les vois. Si elle visualise nos actions, elle les stockera en les répartissant en fonction des dates de survenance. À moins que nous soyons capables de changer le futur sur des centaines d’années, elle ne nous ajoutera pas en dernière position mais plutôt en tête.

— Tu penses qu’elle va essayer ?

— Oh oui ! Mais nous le saurons.

— Papa va lui passer de la pommade !

— Exact, Eugénie ! Son Don laisse des traces. Je suis enfin arrivé et… non, rien, plus d’urticaire.

— À tout à l’heure !

Rassurés, les élèves d’Aloysia regagnèrent leur logement. Agathe se montra. Elle s’était cachée derrière le gymnase, en toute hâte. Elle transplana juste après le pont de la Rivière Enchantée. Elle marqua une pause, profita des senteurs du matin, des chants d’oiseaux, des clapotis du cours d’eau. Le débit était plus fort, alimenté par les premières pluies d’automne. Le rythme était régulier et c’était anormal.

Agathe déguerpit et mit le cap sur le bureau d’Armand Fontebrune. L’urgence de la situation l’exigeait.

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