Beauxbâtons - 1917
Chapitre 11 : Sortilège 11 : l’attaque de troP
5391 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 08/10/2026 11:19
Au réveil, ce jeudi d’octobre, tout était clair. Le petit Belge avait une question à poser à ses amies et une requête à exposer à Théophile Amand, le bibliothécaire. Il se redressa dans son lit, se tourna et posa les pieds au sol, sans que la magie n’agisse sur son matelas. Pour solutionner son problème de lit ascensionnel, à la magie rechargée au changement hebdomadaire des draps par les elfes de maison, il avait réfléchi en Moldu. Contraindre, par un sortilège, les lois de l’attraction, la gravité, la pesanteur, avait des limites. Il suffisait de les découvrir.
Des roches prélevées, une à une, au bord de la Rivière Enchantée et de la ficelle utilisée pour tuteurer les jeunes arbustes, subtilisée dans la Cabane Enchantée et découpée dans une salle de classe vide, à coups de Diffindo : il avait fabriqué pour 250 kilos de lest.
Comme d’habitude, Rosier s’était empressé de le dénoncer de manière anonyme, mais qui d’autre aurait pu le faire. La référente d’Urtica avait rétorqué que rien ne l’interdisait dans le règlement. Depuis, le longiligne suprémaciste passait son temps à éplucher les lois régissant Beauxbâtons, afin de les contourner.
Il était tout juste 6h45 lorsque le Belge quitta le Pavillon jaune. Le ciel était couvert et masquait la lune presque pleine. Il faisait nuit noire. Seuls quelques Feux Éternels filtraient depuis les cuisines du château. Il franchit le pont de la Rivière Enchantée et stoppa. Il plongea la main dans la poche de son uniforme, à la recherche de sa baguette. Puis, il reprit son chemin, persuadé d’avoir eu la berlue. De nouveau, cette sensation qu’un élément n’était pas à sa place. Il se rapprocha de la Cabane Enchantée, à un rythme de sénateur. Il se figea.
— Protego !
D’un revers de la main, il balaya une tentative de stupéfixion.
— Protego ! Protego ! Stupefix ! Protego ! Expelliarmus !
Les attaques se succédèrent et il répliqua. Il trouva refuge derrière des buissons, mais il constituait une barrière de protection trop faible. Un coup l’atteignit au bras droit. Paralysé de ce côté, il arracha sa baguette de la main gauche et contre-attaqua :
— Expulso !
Il fit mouche, entendant un corps chuter du côté des casiers à courrier. Il se dévoila et tenta sa chance pour se réfugier au château. Hélas, il avait mal dosé sa riposte. L’adversaire était déjà debout et lui envoyait un sortilège en traître. La douleur fut cuisante. Un autre coup le frappa. Il fut précipité et plaqué au sol, les mains ligotées dans le dos.
« Un Fulgari »
Il voulut crier à l’aide mais un Bloclang murmuré l’en empêcha. Il sentit qu’on le traînait par les pieds jusqu’à la construction de bois. La porte s’ouvrit et son agresseur le tira à l’intérieur. C’est là qu’Hercule, entre quatre murs, sans aération, la perçut. L’odeur. Ce mélange cardamome-girofle, avec des pointes herbacées. Celui qui en avait après lui, n’avait pas mis fin à ses sombres desseins.
L’inconnu manipula le panneau de contrôle du Tunnel de Transportation, tourna la clef et attendit. Quand la cabine arriva à destination, l’agresseur l’ouvrit en deux temps. Il s’empara de l’enfant par les pieds et entra à l’intérieur pour parvenir à le hisser.
Face contre le sol, Hercule était dans l’incapacité de voir le visage de son kidnappeur. Il sentit que celui-ci étalait une couverture sur son corps. Craignait-il qu’il attrape froid ?
En guise de réponse, il reçut un sortilège supplémentaire. Stupéfixé, il fut incapable d’esquisser le moindre mouvement. La douleur était horrible ; son corps flambait comme ravagé de l’intérieur. Le ravisseur quitta l’œuf. Les portes se refermèrent. L’ovule fut projeté dans le conduit, direction le terminal.
Puis, ce fut une paix pesante, durant plusieurs minutes. Lorsque la porte s’ouvrit et il entendit une voix d’homme :
— Cabine numéro 4. Cabine numéro 4… non, elle n’a pas été nettoyée. Vas-y ! Envoie-la au garage !
Incapable d’émettre un son et de bouger, le garçon ne put se manifester. Mais comment l’homme pouvait-il ne pas l’avoir vu ?! L’employé des transports s’était levé avec un sortilège de confusion ? C’était incompréhensible.
L’ovule de verre se mit en marche quelques secondes et stoppa. Cette fois, le silence dura une éternité. Hercule perdit conscience.
Les deux CHASSEurs étaient joyeux et chantaient de bon matin. Vêtus de leurs costumes civils, les gentlemen d’Aloysia se rendaient au petit déjeuner. Max cessa ses vocalises et beugla :
— J’ai une faim de loup-garou !
— Et moi, je pourrais avaler un kilo de chocolat dans l’heure !
— C’est tout ?
— Il n’en faut pas plus pour faire passer 500 grammes de fromage, autant de charcuterie et une livre de pommes de terre.
— Ah ! J’ai cru un instant que tu étais souffrant.
— Jamais ! Je vivrai pour l’éternité ou périrai les couverts à la main dans l’exercice de mes… eh ! Tu as vu ?
— Quoi ?
— Là, Max. Cette petite baguette.
— Mince…
— Qui a été assez bête pour la perdre ?
— Aucune idée ! La meilleure des choses à faire, c’est de la ramener à la Conciergerie.
Les deux inséparables ramassèrent le morceau de bois et ils fondirent sur le château, direction la loge de monsieur Grossel. Ce dernier s’offusqua de la négligence et entra dans le réfectoire. Il fit son annonce :
— S’il vous plaît ! Un élève a fait tomber son outil dans le jardin. Tout le monde vérifie. Allez ! Au trot d’hippogriffe ! Que l’étourdi se dénonce ! Levez-moi vos baguettes au-dessus de la tête !
Les élèves présents, soit les neuf dixièmes des effectifs, brandirent leurs compagnes de bois. À l’évidence, elle n’appartenait pas à l’un d’entre eux. Comme le concierge n’était pas en poste depuis plus d’un mois, il se rendit à la table des professeurs au cas insensé où l’un d’eux l’ait égarée. Il n’obtint que des signes de négation.
Agathe se leva et s’approcha de lui. Elle prit l’objet, l’examina sous toutes les coutures, le pressa entre ses doigts, frémit et pâlit. Armand bondit, tel un chevalier servant et la soutint. Les autres professeurs se dévisagèrent.
— Je sais à qui elle appartient. Au jeune Hercule Van Betavende, première année Urtica. Depuis son agression, il la garde toujours en évidence au club de Cecrabebleu.
À la table des amies du Belge, un vent de panique souffla. Peu à peu, tous les élèves se rendirent compte qu’un événement imprévu secouait le personnel de l’Académie.
Le directeur prit les choses en main :
— Ne cédons pas à la panique. Il n’est que 7h35. Il doit bien être quelque part. Sébastien, ayez l’amabilité de contrôler la chambre du jeune garçon.
— Oui, monsieur le Directeur.
Le concierge fila comme un éclair, ajoutant à l’inquiétude des étudiants.
— Agathe, voulez-vous me trouver ses camarades de chambrée ? Il serait surprenant qu’aucun des trois ne l’ait pas aperçu ce matin.
L’enseignante de français hésita une brève seconde, comme si la direction n’adoptait pas les bonnes résolutions. Puis, elle acquiesça :
— Entendu.
Elle se leva et transplana, oubliant de se départir de sa tasse de café qui virevolta dans les airs et répandit du liquide noir sur la nappe blanche de la table.
— Messieurs, ajouta-t-il à l’attention des vedettes de CHASSE, allez chercher vos camarades de promotion et préparez-vous à ratisser la forêt. Autorisation spéciale d’user de vos baguettes si nécessaire.
— À vos ordres, monsieur le Directeur !
— Profitez-en pour me faire un Lumos Solem visible depuis la Lune sur la Rivière Enchantée, au cas où il ait été capturé par une sirène d’eau douce.
— Reçu cinq sur cinq !
Le géant à la chevelure argentée mit le cap sur la table des amies du Belge. Elles se ratatinèrent, mortes d’inquiétude.
— Bonjour, mesdemoiselles.
— Bonjour, répondirent-elles en chœur.
— Savez-vous où se trouve Hercule ? D’ordinaire, il est dans les premiers à table et toujours avec vous.
— Nous ne savons pas, répondit Eugénie. Ce n’est pas son genre de nous laisser tous les œufs brouillés.
— Il est arrivé quelque chose ?
Il leur montra la trouvaille des CHASSEurs.
— Sa baguette ! Jamais il ne s’en sépare ! Jamais ! Ça a recommencé ! Une nouvelle agression ! Il faut le trouver, vite !
— Calme-toi, Eugénie. Les recherches viennent de commencer.
Sigrid se mit à pleurer en silence.
— Nous n’aurions pas dû le laisser seul. Jamais ! s’exclama Eugénie. C’est pour ça que…
— Que quoi ? questionna Armand.
— Que je leur ai dit de rester groupés, intervint Elvira, parvenue au château depuis le Tunnel de Transportation. Puis-je examiner la baguette ?
— Bien sûr.
La professeure aux multiples casquettes l’effleura, tourna le dos à la tablée et se dirigea vers la porte du réfectoire. Elle murmura :
— Prior Incanto.
L’objet répondit et énumérera les sortilèges lancés, à rebours. En toute logique, la baguette aurait dû révéler un Nox et un Lumos, appris en classe le lundi précédent. Ou une formule de tournemain en cours de potions, si Ambroisine leur avait fait concocter une préparation incluant l’usage de la magie. Elle frémit.
« Expulso ? Expelliarmus ? Stupefix ? Protego ! À plusieurs reprises ! Hercule a combattu et vaillamment, avant de s’avouer vaincu. Comment alerter le directeur sans lui mettre la puce à l’oreille ? »
Elle revint à la table des enfants où Armand se tenait toujours.
— Van Betavende a payé de sa personne pour cette baguette. Jamais il ne la négligerait.
— C’est vrai, Madame. C’est ce que j’ai dit.
— Je fais fouiller la forêt, Elvira. Monsieur Grossel vérifie tout le Pavillon jaune. Nous interrogeons ses colocataires. Voyez-vous d’autres lieux ?
— Le château entier. Il faut le fouiller. Cependant, je viens de penser à autre chose. Je m’en occupe. Vous trois ! Venez avec moi !
Les fillettes se redressèrent et suivirent l’adulte comme leur ombre.
— Où va-t-on, Madame ? s’inquiéta Sigrid, visiblement la plus affectée.
— Vérifier un point ou deux à la Cabane Enchantée.
— Vous croyez que Hercule a encore été agressé ?
— Oui. Je n’ai rien dit devant le directeur mais sa baguette a jeté à peu près tous les sortilèges que je vous ai enseignés les samedis matin.
— Il s’est battu en duel ? demanda la princesse portugaise.
— Comme un lion ! Mais son adversaire a eu raison de lui.
Elles firent irruption dans la cabane. Elle avait l’air tranquille, tout semblait normal. La référente se dirigea tout de suite vers le panneau de contrôle simplifié. Elle braqua sa baguette en direction de l’appareil et la fit virevolter. Des flammèches s’échappèrent du meuble et formèrent cinq horaires en chiffres rouges. Un sixième s’inscrivit à 6h48, en vert. Cette apparition la laissa perplexe. Umbeijo la rappela à la réalité :
— Professeur ? Tout va bien ?
— Non. Ça, ce sont les horaires de navigation des cabines. En rouge, les arrivées. 7h36, c’est la mienne. En vert, ce sont les départs.
— Et ?
— Nous ne devrions pas trouver un départ le matin. Ce n’est pas logique. Nous ignorons comment ça fonctionne. Hercule n’a pas pu quitter le domaine seul.
— Tu as raison, Sigrid.
— C’est quoi cette odeur bizarre ?
— De quoi parles-tu, Eugénie ?
— Vous ne sentez pas ?
La référente d’Urtica emplit ses poumons à fond. Une vague senteur flottait dans l’air. Elle fut incapable de l’identifier et regretta l’absence de son poulain. Hercule n’avait pas son pareil pour disséquer une fragrance sans faire usage de la magie.
— Je vais au terminal. Allez prévenir le directeur qu’il y a eu un départ non prévu… et… je garde la baguette de votre camarade. J’espère pouvoir lui rendre en mains propres.
Elle introduisit la clef dans la console. Elle exécuta plusieurs tours, dans les deux sens. En attendant l’arrivée de l’ovule, elle usa de la baguette de son élève, donna plusieurs petits coups en prononçant :
— Nox. Lumos. Nox. Lumos. Nox. Lumos…
Juste avant de quitter la bâtisse, les filles l’interrogèrent :
— Que faites-vous, Professeur ?
— Je triche. Je complète l’historique de la baguette. Personne n’aura l’idée de contrôler au-delà d’une dizaine de sorts. Prenez l’habitude d’en faire autant après nos séances le samedi matin, ajoutez les sortilèges de la leçon hebdomadaire en cours.
— Entendu, Madame.
— Filez ! ordonna-t-elle alors que la porte vitrée de l’œuf s’ouvrait.
Elle s’engouffra dans l’habitacle, ferma la porte et se sangla. Un plouf d’aspiration envoya l’ovule à Bourg-Enchanteur, sous terre. L’endroit grouillait de sorciers en transit pour l’Europe entière. Chaque matin, Elvira quittait sa ville de Paris adorée et débarquait dans cette place encombrée.
Elle ne reconnut aucun collègue, car il était presque 8h00 et tout le monde occupait déjà sa salle de cours. Elle se dirigea vers un employé de la Régie Admirable de Transportation Pulsatile, l’entreprise magique propriétaire des transports par cheminée, Portoloin, train ou tube. Elle l’apostropha :
— Eh l’ami !
— Oui, M’dame ?
— Vous auriez vu un garçon de dix ans, brun, un peu rond, grand comme ça, en tenue civile ou en uniforme scolaire ?
— Ah ben y passe tellement de monde, par ici…
L’individu tendit sa main dans sa direction, paume ouverte, réclamant une petite pièce pour délivrer des informations. Il ne récolta que la furie d’Elvira, les yeux virant au jaune, brandissant sa baguette sous la gorge du bonhomme et le menaçant :
— Si jamais il est arrivé malheur à ce ressortissant belge, mineur, que sa disparition entraîne des complications diplomatiques entre nos pays, il se pourrait que je vous livre aux Aurors, sans oublier de mentionner certaines opacités dans le transport des denrées fraîches.
— Comment…
— Professeur de Legilimancie.
Le type voulut mettre la main sur sa baguette mais la femme lui administra une clé de bras très douloureuse.
— Eh ! Doucement, ma belle !
— Formatrice d’Aurors. Clair ?
— Clair !
— Alors ? Ce gamin ?
— Rien vu. Mais… euh… y a pas une heure, une cabine est partie au garage pour nettoyage. Mais y avait rien ! Elle était vide ! Le collègue, y a vérifié.
— Comment j’y vais ?
— Attendez…
Il héla un homme en robe de sorcier, portant un gros trousseau de clés à la ceinture. Il lui murmura à l’oreille et l’autre devint rouge de colère. Il bouscula le truand et se précipita sur Elvira, en se confondant en excuses :
— Je suis désolé pour ce désagrément, Professeur. Je vous accompagne.
Il effectua l’insertion complexe des clés et leurs différents tours. Les engrenages couinèrent dans le panneau de contrôle. Un œuf à quatre places arriva dans le tube. Ils grimpèrent à bord. Quelques secondes plus tard, ils débarquèrent sur une voie de garage aux innombrables ramifications. Une équipe de trois nettoyeurs, baguette en main, lançait des sorts d’assainissement, procédant avec méthode. Le responsable les consulta :
— Eh vous ! Vous savez où se trouvent les cabines à nettoyer ? Les dernières arrivées ?
— Quai numéro 20. Là-bas.
— Merci.
Ils se rendirent à l’emplacement indiqué. La cabine fut vite retrouvée, car c’était la seule de grande capacité, dévolue à Beauxbâtons. Le préposé déverrouilla la porte mais de l’extérieur, il était facile de voir que c’était vide.
— Personne !
— Attendez…
La femme pénétra à l’intérieur et vérifia tous les sièges. Ils étaient inoccupés. Afin d’en avoir le cœur net, elle prononça :
— Hominum Revelio.
Une tâche lumineuse apparut sur le sol, près du stockage des bagages. Elle se précipita dessus, retira la couverture de dissimulation déposée sur le corps et découvrit le garçon, inconscient.
Pour la seconde fois depuis la rentrée scolaire, le jeune Belge se retrouvait à l’infirmerie. Cette nouvelle mésaventure était plus grave que la précédente, car les sortilèges dont il avait été victime, l’avaient laissé dans un sale état. Un Stupefix violent pouvait secouer un adulte coriace. Sur un enfant, le risque était mortel.
Le docteur Beauxbâtons estimait indispensable le transport de la victime à l’hôpital Bonpied, à Bonneuil-sur-Marne, en région parisienne, si elle ne sortait pas vite de son coma. Depuis deux jours, madame Cacheton et le médicomage veillaient sur le garçon, à tour de rôle, jour et nuit.
En parallèle, Elvira, accompagnée des CHASSEurs Max et Pierre, menait une enquête interne d’ampleur. Les emplois du temps et les baguettes étaient contrôlés.
Le samedi matin, à 10h00, il n’y avait que les trois jeunes filles à « l’entraînement » en présence « inopinée » de la professeure de Bazincourt. Une fois toutes entrées dans la salle blanche et à l’abri des oreilles indiscrètes, Eugénie avait mis les pieds dans le plat avec sa délicatesse légendaire :
— C’est quoi cette mer… ce… bazar, Professeur ? Dites-nous la vérité ! La prophétie est bien plus précise que vous l’avez affirmé ! Deux agressions, deux fois Hercule ! Et nous ? Notre scolarité se passe comme une lettre entre les serres d’un hibou postal. Enfin, pas plus d’accidents en ce qui me concerne. Alors ?
Eugénie était remontée pour trois car Umbeijo fronçait ses sourcils noirs jusqu’à se joindre, lui donnant un air courroucé et Sigrid était si écarlate que l’Autre pouvait surgir à tout instant. Face aux trois paires d’yeux braqués sur elle, l’enseignante ne put tenir davantage. Elle fit apparaître les chaises et tenta de calmer le jeu en leur proposant de s’asseoir.
— D’accord. La vérité, c’est que votre camarade a fait l’objet d’une prédiction inquiétante. Il vaut mieux que vous ignoriez les détails, d’autant qu’elle n’est pas très explicite. En gros, dans le futur, il serait impliqué, dans la libération d’une abomination. À cause d’un manque de maîtrise de ses talents de sorcier ou d’un abus, ce n’est pas net. Je ne sais ni quoi, ni où, ni quand. J’ai pris la décision de le faire venir à Beauxbâtons alors qu’il se destinait à vivre parmi les Moldus.
— S’il était resté avec eux, nota Sigrid, la prophétie aurait disparu, non ?
— Monde sorcier ou non, elle ne changeait pas. Je ne sais pas pourquoi. La personne à l’origine de la prophétie, c’est votre professeure d’Arts Divinatoires.
Eugénie bondit de sa chaise et s’insurgea :
— Elle ? Qui traite Hercule comme un moins que rien ?
— La professeure Obscur et moi n’avons pas la même vision. Elle prône le découragement systématique et le laisser-faire. Elle estime qu’il vaut mieux ne rien lui apprendre, voire le renvoyer dans ses foyers, en espérant qu’il se fasse tuer au lieu de libérer l’abomination. Sauf que la libération aurait quand même lieu.
Umbeijo, calme en apparence, posa la question gênante :
— Ne pourrait-elle pas avoir agressé notre camarade ? Pour le forcer à partir ?
— Vous vous rendez compte de vos propos, Umbelina ? C’est une enseignante. Bizarre, je le concède, à exercer une forme de magie peu conventionnelle, à ne jamais faire usage de sa baguette, hormis pour nettoyer sa classe, à boire des litres de tisane immonde pour purifier son corps et… à… à…
Elle suspendit son discours. Ses yeux jaunirent. Elle baissa les paupières pour masquer son trouble intérieur. Mais le changement de teinte n’échappa pas à la gamine à frange filasse.
— Madame ?
— Oui ? Oui… il faut étudier toutes les pistes. En attendant, vous allez vous entraîner. Pas de nouveau sort à apprendre, ce matin. Vous vous souvenez comment Hercule s’en était sorti, la première fois ?
— Oui.
— Parfait. Mise en condition. Nebula Maxima ! Ventus ! Glaciem Maxima !
Brouillard, vent, neige glaciale : des conditions météorologiques folles. Elle lança pour consigne :
— Chacun pour soi !
Lorsque Eugénie s’écria :
— Lumos Maxima !
Elle reçut un double :
— Expelliarmus !
— Zuuut !
La réaction de ses camarades avait été très opportuniste.
Ce samedi matin, vers 11h00, la victime avait repris connaissance. Hercule était emmailloté de la tête aux pieds, comme une momie égyptienne, tartiné d’onguent apaisant la brûlure des sorts cumulés et les nombreuses griffures occasionnées sur tout son corps. Le premier visage amical dans son champ de vision fut celui d’Agathe. Elle posa une main sur ses bandages et lui adressa un sourire des plus chaleureux.
— Comment te sens-tu, mon garçon ?
— Incapable de plonger la main dans le sac Facile pour quelque temps.
Elle s’amusa de son trait d’humour fort à propos.
— Il faudrait que je songe à en créer une version pour les Moldus, moins magique et moins piquante. Bon… Est-ce que tu te souviens de ce qui t’est arrivé ?
Il fit semblant de réfléchir, comme si sa mémoire lui faisait défaut. En réalité, il lui fallait une explication plausible pour ses blessures. Il s’était juré de toujours défendre la vérité, quoi qu’il en coûte. Mais aujourd’hui, son corps n’était pas en état de supporter des douleurs supérieures en violant la protection du secret mise en place par Elvira.
— J’ai tenté des sorts pour me défendre, près de la Cabane Enchantée. C’est allé très vite. Je me suis retrouvé à terre, incapable de voir mon agresseur. Il m’a traîné jusqu’au transport.
— Il t’a traîné ? Pas porté ?
— Non, Professeur. Traîné, j’en suis sûr.
La précision éveilla la curiosité d’Agathe.
— Tu sais que j’accorde de l’importance au choix des mots. Tirer, traîner, au lieu de porter, signifie que la personne n’avait pas tant de force.
— Une femme ?
— Ou un autre enfant. Qu’en penses-tu ? As-tu senti un parfum ?
— Juste ce mélange bizarre de cardamome-girofle. Je l’avais senti, la première fois.
— Il faut que tu saches qu’il y a une enquête interne. Monsieur le Directeur est dans tous ses états. Tous les élèves ont peur d’une nouvelle agression mais en fait, je crois que c’est toi seul qui es visé.
— Pourquoi, Professeur ?
— Pas la moindre idée !
— Je vais prendre du retard, car je rate de nombreux cours. Je ne suis pas en position de me le permettre.
Elle gloussa en secouant son énorme tignasse auburn.
— Hercule, mon garçon, je n’ai pas vu un élève aussi fou des études depuis… ma scolarité chez Lonicera.
— Vous étiez…
— Oui, il y a une cinquantaine d’années. Ne t’inquiète pas pour tes devoirs. Des camarades d’Urtica passeront et les professeurs te rendront visite à tour de rôle. Cette fois, il n’est plus question de te laisser seul une seconde. C’est entendu ?
— Promis, Professeur.
Elle se leva et se retourna en déposant son sac scolaire :
— Je suis étourdie ! J’allais repartir avec ! Je me suis permise de mettre dedans ton dernier travail rédactionnel. Il t’a rapporté une nouvelle mention OR. Au fait, as-tu réfléchi à une idée de formule magique ?
— Pas encore. Mais je suis certain d’en inventer une bientôt.
— Parfait. Repose-toi, à présent.
Elle prodigua une petite caresse sur les bandages de sa tête et s’éclipsa en transplanant, comme à son habitude. Il ramassa son cartable, l’ouvrit, le vida sur le lit et débloqua la doublure du fond. Il en ressortit le parchemin sur lequel il recopiait toutes les découvertes à propos des baguettes. Il chercha le nom d’Agathe. Il lut ce qu’elle avait communiqué elle-même : bois d’olivier, cœur de Demiguise, 19 cm, souple. Dans la colonne caractère et remarques générales, il ajouta : attentionnée, protectrice, empathique. Il écrivit : intuitive ? Il relut sa liste. Aucun des adultes ne possédait de l’olivier, ni du Demiguise. Parmi les éléments récoltés chez Urtica, puis dans les informations glanées par ses camarades dans leur ordre respectif, aucun élève n’avait une baguette en olivier.
Par contre, il retrouva du poil Demiguise chez une des colocataires de la princesse portugaise. Il s’agissait d’une Suissesse, Valentine Clairdelune. Umbeijo l’avait décrite comme une fille réservée, originale, un peu perchée, ayant la détestable manie de terminer les phrases des gens et de s’en excuser. C’était la favorite de madame Obscur dont elle animait le cours avec des fulgurances liées à des épisodes de joie intense.
Hercule ne voyait aucune source de ravissement identifiable durant les deux heures de cauchemar avec Obscur, mais il en fallait pour tous. Valentine possédait une auxiliaire en bois de citrus. Comme… Claire Obscur ! Le cœur de la baguette de la voyante se composait de poil de Troll, un point commun avec Sébastien Grossel, Thibaldus Rosier ou Oscar Torpeur, un élève en première année de CHASSE-Magus. Pierre et Max le surnommaient « Le tireur d’élite »
« Le poil de Troll semble s’accorder avec des tempéraments impulsifs, voire guerriers. C’est logique. Dans le cas de madame Obscur, il serait capable d’une magie douloureuse. Le bois de citrus s’accorderait avec la voyance ? Ou l’intuition ? Valentine n’a que dix ans, comme moi. Le Don se révèle plus tard, à l’adolescence. Donc, on ne peut pas en être certain. Et le Demiguise, alors ? Je sais qu’il se rend invisible, que ses poils entrent dans la composition des capes de dissimulation et qu’il est capable de voir l’avenir immédiat. Le court terme pourrait ressembler à de l’intuition, à cet instant où des indices en nombre suffisant, permettent aux petites cellules grises de déterminer ce qui va arriver. »
Il tenta de se redresser dans son lit lorsqu’un morceau d’étoffe tomba de son chevet. Il voulut le ramasser, mais il fut incapable de déterminer sa position.
« La couverture que mon ravisseur avait utilisée ! Une cape de dissimulation, en poil de Demiguise, je parie ! Qui a été assez fou ou confiant pour me la laisser ? »
Il attrapa sa baguette, se pencha et se servit de sa précieuse alliée pour repousser la couverture sous le lit. Il serait temps de la récupérer plus tard.
— Vous m’avez bien défendu, je suis fier de vous, dit-il à son morceau de cèdre au cœur de Billywig.
Une voix, venue de la pièce contiguë, répondit à son monologue :
— Toujours en train de parler avec ta baguette, Van Betavende ! Sacré Brugeois !
Le garçon montra sa tête blonde. Hercule rabattit son drap sur ses écrits secrets.
— Casper ! Oui, je sais, j’imagine que après mon agression, vous aurez caressé le fol espoir de me voir enfin perdre cette habitude que mon amie Umbeijo trouve, je cite : « absolument délicieuse »
— Hélas ! Bon, j’espère que tu seras rétabli mercredi, dans 15 jours.
— Pourquoi donc ?
— Le match de Quidditch ! Lonicera affronte Urtica. Ta copine portugaise a été sélectionnée au poste d’attrapeuse, avec tous les autres des années supérieures. La seule élève de première année. Un sacré exploit ! Au début, le capitaine voulait la mettre à la poursuite, mais elle est si rapide qu’il la croit capable de capturer le Vif d’or.
— J’avoue être hermétique aux règles de cette activité accidentogène.
— D’accord mais là n’est pas question.
— Quelle est-elle ?
— Qui vas-tu supporter ?
— Dans l’hypothèse probable où je serais sorti de l’infirmerie, je supporterai mon Ordre de cœur.
— C’est-à-dire ?
— Lonicera.
— Ah le traître ! Le traître ! Le traître !
— Umbeijo, mon camarade. Umbeijo…
— Umbeijo… Ah… bon, c’est décidé, je trahis aussi !
Il faillit s’en tenir là puis il reprit, toujours sur un rythme effréné :
— Au fait ! Ça y est ! J’ai une idée pour le sortilège à inventer en français !
— Vraiment ?
— Un sort pour se protéger des pièges dans les tombeaux, tu vois ? Pour empêcher l’effondrement d’une salle ou le déclenchement d’armes, de flèches. Ça me servira plus tard, non ?
— Assurément.
— Bon, j’y vais ! J’ai une potion de glaçage instantané à réaliser et j’ai rien compris aux explications de Fordecafé. Jacques va m’aider. Tu sais, il est vraiment costaud en potions. À plus tard !
Le blessé n’eut même pas le temps de répondre que le Hollandais volait déjà vers la salle de cours. Il ressortit son parchemin et écrivit :
« Casper, très actif, enthousiaste, rapide… du Jackalope, forcément ! C’est l’évidence. Ce sera le cœur des personnalités ne tenant pas en place, réactives. »
Son estomac se mit à gargouiller. Non seulement midi allait sonner sous peu, mais il prit conscience qu’il n’avait rien avalé depuis près de soixante heures. C’était intolérable et préjudiciable à ses petites cellules grises.