Des nouvelles d'Harry Potter

Chapitre 9 : La plume de Pandora

5353 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 07/10/2026 14:31

Mes chaleureux remerciements à mon épouse, Mara Ranzani, pour les précisions sur la maison Serpentard et la fourniture de la chute de cette histoire.


Le chemin de Traverse s’éveillait en douceur. En cette frisquette aurore d’avril 1990, les boutiques entrebâillaient leurs portes aux livreurs et aux fournisseurs piaffant d’impatience. Les uns apportaient des merveilles à ranger en rayon ou à stocker dans les réserves, les autres déposaient les ingrédients à travailler, à transformer, voire à ensorceler.

Chez Scribbulus Everchanging Inks, le magasin préféré des sorciers à la recherche d’encres, de plumes et de parchemins, c’est une nouvelle recrue nommée Trudeau Quill qui se chargeait du lever de rideau, de l’approvisionnement et de l’accueil des clients. Serpentard diplômé de Poudlard à la fin de l’année 1989, avec les mentions Effort Exceptionnel en sortilèges, en potions ainsi qu’un Optimal en Soins aux Créatures magiques, le jeune homme élancé, brun aux cheveux lisses, aux yeux vert émeraude et au sourire désarmant incarnait l’astuce, la débrouillardise, la volubilité et dégageait une sympathie patente. Fort de ces qualités, il n’avait eu aucun mal à trouver un emploi dans l’enseigne reconnue, à gagner la confiance des propriétaires et à devenir leur employé modèle favori. Sang-mêlé, il avait hérité des talents d’ensorcèlement de sa mère et de la dextérité de son père, un talentueux chirurgien moldu.

Si le rejeton avait décroché sa meilleure note aux cours du professeur Gobeplanche, ce n’était pas à cause d’une folle passion pour les animaux, magiques ou non, mais parce qu’il s’intéressait à leurs propriétés, à leurs applications et à la valeur marchande induite. Les oiseaux venaient en tête de sa liste des créatures aux trésors inexploités. Aux yeux des acheteurs, le jovial garçon passait pour un expert en plumes et un tailleur perfectionniste. Cette réputation ne lui suffisait pas. Il rêvait de devenir un inventeur renommé, un sorcier hors pair, un bienfaiteur de l’humanité.

Ce matin, suivant un rituel immuable, monsieur Quill s’empara de sa baguette magique et l’agita sans formulation. Il traversa le magasin ordonné, suivi par sa livraison quotidienne. Il entra dans une pièce plongée dans l’obscurité. Un claquement de doigts et une ribambelle de lampes à huile s’alluma. L’endroit était composé d’une immense table remplie de chaudrons et d’innombrables étagères encombrées. Sur la gauche, les composants étiquetés. Sur la droite, une myriade de fioles vides. Au fond, la collection polychrome en attente de mise en place. L’endroit n’avait qu’une ouverture : la lourde porte en chêne. Le bellâtre ne fut guère décontenancé par le capharnaüm apparent et effectua un rangement idéal, exploitant le moindre espace libre.

Puis, comme une sarabande répétée à l’envi, il lança la confection des encres en rupture de stock. Poudres et liquides jaillirent de pots et se mêlèrent dans les chaudrons. De longues spatules en hêtre s’envolèrent, atterrirent avec délicatesse dans les récipients et se mirent à tourner en respectant des cadences et des sens précis. Une fois la production lancée, il s’intéressa à un coffre cadenassé.

— Alohomora ! ordonna-t-il d’une voix de stentor.

La caisse en bois s’ouvrit et dévoila son contenu. Un lot de plumes multicolores.

— Wingardium Leviooosa ! lança-t-il avec ferveur.

Les futurs ustensiles d’écriture s’élevèrent et s’éloignèrent les uns des autres.

— Splendide !

Le salarié inspecta la cargaison d’un air satisfait. Puis, son sourire se mua en interrogation.

Le soleil baignait la lande mais ses rayons peinaient à réchauffer l’atmosphère. Le vent soufflait par rafales et la végétation famélique frissonnait sous les bourrasques. Au milieu de nulle part, à des lieux de tout autre logement, une maison s’élevait et luttait contre les éléments hostiles.

Une femme élégante, aux cheveux longs d’un blond irréel et aux yeux bleus étonnés, jeta un œil par la fenêtre et vit sa fille en plein jeu avec des figurines d’argile animées, à l’extérieur :

— Luna, ne te salis pas encore ! Couvre-toi bien, s’il te plaît ! Je ne voudrais pas que tu attrapes froid ou pire, la Dragoncelle.

— Oui, Maman, répondit la fillette, sans vraiment prêter attention aux mises en garde.

Xenophilius s’approcha et enlaça sa femme. Il se lova et murmura :

— Notre Luna te ressemble tant. Si aérienne, si prodigieuse, si belle.

— Oh merci, mon amour…

— Je t’en prie. Toutes les deux, vous êtes mes Lumos Solem. Sans vous, le monde n’aurait pas la même saveur. Sans vous, la magie n’existerait pas.

— Vraiment ?

— Vraiment.

Elle commit une moue attendrie, touchée par les mots. La poésie inhérente de son mari l’avait toujours subjuguée.

— Et que faisais-tu avant de découvrir notre immense valeur ?

— Oh… Je tentais de réécrire mon article sur les Ronflak Cornus. Il ne me reste qu’à remanier quelques paragraphes avant d’imprimer le nouvel exemplaire du Chicaneur. Cependant, j’ai eu l’esprit embrouillé par la vision d’une magnifique femme blonde. Ou alors, j’ai le cerveau encombré de Joncheruines.

— Hum… Je pencherai pour la seconde hypothèse.

— Pourquoi donc ?

— Parce que tu n’auras pas assez d’encre pour le tirage, mon cher mari.

— L’encre… l’encre… Nom d’un Nargole poilu ! Pandora ! Comment ai-je pu oublier ? Ma bêtise va retarder la parution du journal et la Gazette du Sorcier en fera ses gorgées chaudes !

— Ne t’inquiète pas, mon amour. J’ai déjà prévu de me rendre au Chemin de Traverse ce matin. J’ai envoyé un hibou chez Scribbulus dès que j’ai vu nos réserves. La commande est passée et prête.

— Ah… Que ne ferais-je sans toi… Tu pars bientôt ?

— Oui. J’emmène Luna.

— Elle ne me dérange pas.

— Bien sûr, mais tu seras au calme pour écrire. Je compte la récompenser si elle est très sage.

— Elle l’est toujours. Alors, à tout à l’heure…

Après une ultime démonstration d’affection, Xenophilius s’éloigna et reprit place à sa table de travail. Pandora se dirigea vers la porte d’entrée, franchit le seuil, prit bien garde à ne pas effleurer les prunes dirigeables agitées et s’agenouilla auprès de Luna. Elle lui adressa un immense et sincère sourire. Celle-ci lui rendit avec innocence. C’était comme se regarder dans le miroir du Risèd, à Poudlard. Elle s’était vue femme, mère, aimée, heureuse. Son plus cher désir.

— Je vais sur le Chemin de Traverse.

— Je peux venir ? s’enthousiasma la fillette, délaissant ses jouets.

— Bien sûr ! Mais… pas comme ça. Tu as de la boue sur tes chaussures et tes collants. Même sur ta robe. Et regarde tes mains, pleines de coupures. Lunaaaa…, fit sa mère en traînant sur le A final, exprimant sa désapprobation.

Pandora s’empara de sa baguette et marqua une pause. À la vue de sa précieuse auxiliaire, d’antiques souvenirs lui revinrent en mémoire. Les mots d’Ollivander surgirent d’un passé daté d’une vingtaine d’années :

— Une cliente exigeante. Hum… Voyons… Tenez… Essayez celle-ci.

Un mouvement du poignet et l’échoppe s’illumina avec la force d’une étoile naissante.

— Oh… Voilà qui est intéressant, jeune fille. Bois de sycomore, plume de phénix, 28 centimètres et demi, moyennement flexible. Assurément une combinaison puissante, difficile à maîtriser. Pour une sorcière très douée, inventive, curieuse d’aventures et de découvertes. La baguette choisit son sorcier, Mademoiselle. Celle-ci sait que vous ne la laisserez jamais se reposer. Sinon, si elle trouve le temps long, si elle s’installe dans la routine, elle finira par prendre feu.

— Vraiment ?

— Elle flambera comme l’haleine d’un Vert Gallois. Le Sycomore déteste l’ennui. Quant au Phénix… Ah… Que j’ai hâte d’entendre parler de vos créations, Mademoiselle !

Sa baguette n’avait pas connu la paix. Pandora adorait inventer, tester, créer et sa fidèle compagne était comblée au-delà de ses espérances. Aussi, ce fut presque à contre-cœur qu’elle exigea de simplissimes sorts :

— Recurvite ! Tergeo !

Luna fut propre comme un sou neuf. Elle bondit et s’exclama :

— On y va en cheminée ?

— Oh non, ma chérie. Nous allons transplaner pour ne pas nous salir. Ce serait très mal vu de nous rendre chez Scribbulus noircies de la tête aux pieds. Crois-tu que Florian aimerait que nous soyons crottées pour nous régaler chez lui ?

— Florian Fortarôme ?

— Qui d’autre fait de meilleures glaces ?

— Personne ! Je pourrais avoir de la glace au pudding ?

— Si tu es sage… Tu me donnes la main ?

Luna la plaça entre les paumes de sa mère et attendit l’effet compressif du transplanage.

Deux secondes avaient suffi pour parvenir au Chaudron Baveur. Luna avait les mains et le bout du nez glacés. Pandora salua les clients de l’auberge et s’adressa à Tom, le patron.

— Bonjour. Pourrions-nous avoir deux chocolats chauds, s’il vous plaît ?

— Ça marche ! Installez-vous, mesdames.

Elle entraîna Luna jusqu’à une table libre. Dès qu’elles furent débarrassées de leurs capes et assises, Pandora fit une grimace. Un exemplaire de la Gazette du Sorcier traînait, abandonné par un client précédent. Un titre en gros caractères s’affichait sur la première page : « Le survivant bientôt à Poudlard ? ». La photo d’Harry Potter, avec son visage de poupon zébré par une cicatrice en forme d’éclair, s’agitait sous l’intitulé. En dessous, le nom de Rita Skeeter promettait un article sirupeux, scandaleux ou exagéré, voire les trois à la fois. Ce cancrelat platine à papote infernale sévissait depuis trop longtemps dans les colonnes de ce torchon d’inexactitude, aux frontières du mensonge.

Pandora, éprise de vérité, préservée de la folie humaine par Xenophilius et ses attentions, ne supportait pas les histoires entachées par le racolage.

« Pauvre Harry Potter ! » pensa-t-elle. « Même pas à Poudlard et déjà une célébrité. »

Elle posa un regard tendre sur Luna et se réjouit de son innocence. Elle repoussa la Gazette aussi loin qu’elle le put.

Tom posa les chocolats et Pandora paya deux mornilles. Le breuvage brûlant réchauffa les corps et les cœurs. Elles sirotèrent en silence. Luna parlait peu mais avec justesse et candeur, sans filtre. C’était parfois… inattendu, désarmant.

Elles se levèrent, saluèrent l’aubergiste et délaissèrent la Taverne pour l’arrière-cour. Face au mur, Pandora tapota sur les pierres magiques et la muraille s’ébranla. Une à une, les briques s’écartèrent et s’arrangèrent pour laisser un passage assez large. Elles s’engagèrent sur le Chemin de Traverse. L’endroit grouillait de monde, de sorciers en capes de toutes les couleurs, de badauds, de touristes venus de lointaines contrées, de gens pressés, de couples amoureux. Il y avait des familles avec des bambins, des camelots, des parfums, de la vie.

Luna tenait le poignet de sa mère sans vigueur, comme si elle allait le lâcher sans s’en rendre compte et se laisser emporter par les flots d’images et de sons de la rue pavée.

— Viens par ici et reste près de moi. Tu sais où il faut te rendre si tu te perds ?

— Chez Florian Fortarôme, glacier pour petites sorcières en détresse.

— Exactement. Ah ! Nous voici arrivées !

Elles pénétrèrent chez Scribbulus. Luna lui faussa compagnie aussitôt et se posta devant les plumes les plus colorées de la vitrine. Madame Lovegood s’approchait du comptoir lorsqu’un employé vint à sa rencontre.

— Bonjour Madame. Que puis-je pour vous ?

— Je viens chercher ma commande d’encre noire pour le Chicaneur.

— Le Chicaneur… Oui, bien sûr ! Madame Lovegood, c’est cela ?

— Tout à fait.

— Elle est prête. Je vais vous la chercher. À moins que vous ne souhaitiez autre chose ?

Il lorgnait du côté de la fillette en pâmoison, dodelinant de la tête, signifiant à sa mère que l’intéressée était captivée par ses trouvailles.

— Luna ?

— Oh… Maman.

Elle rappliqua sans tarder, esquissa une courbette et dit d’une voix claire :

— Bonjour, Monsieur Tru. Vous avez des plumes magnifiques. J’aime beaucoup les bleues. C’est vous qui les fabriquez ?

— Bonjour, jeune fille. Alors, non, je ne fabrique pas les plumes. Je les taille, tout simplement, de mon mieux pour donner une écriture fine et harmonieuse. Je le fais sans baguette car même le sorcier le plus doué ne pourrait obtenir une telle précision avec un sortilège. J’utilise un couteau à la lame enchantée pour ne jamais perdre son tranchant. Et j’ai, moi aussi, une question à te poser.

— Laquelle ?

— Pourquoi m’appelles-tu Tru ?

— Parce que c’est écrit sur votre badge, bien sûr.

Il retourna l’objet épinglé à sa robe et lâcha, d’un air navré :

— Encore défectueux.

Il prit sa baguette magique marron, arquée, constellée de runes et effleura son insigne. Son prénom s’inscrivit en entier : Trudeau.

— Et voilà ! Il est important qu’on sache qui je suis. Tu as l’œil, Luna. Je te remercie.

Pandora sourit. Devant tant de politesse, comment résister ?

— Tu as vu une plume qui te plaît, ma chérie ?

— Il y en a beaucoup qui me plaisent. Elles sont magnifiques.

— Tu sais ce que je dis à propos d’elles ? coupa l’employé. Que ce sont mes « plumes » belles créations !

— Oh très drôle, Monsieur !

Luna éclata d’un rire sonore et soudain. Sa mère rougit devant tant d’absence de retenue.

— Montre-moi ta préférée.

Ils s’approchèrent et Luna désigna une petite plume bleue et tachetée.

— Excellent choix, Luna ! Je suis stupéfait ! Sais-tu pourquoi ?

— Non.

— Je vais te raconter une histoire. Chaque jour, je me demande s’il existe des espèces d’oiseaux inconnues. Je peux t’assurer que j’en connais des centaines, oui, des centaines. Mais je cherche toujours des nouveautés pour obtenir les plus belles plumes qui traceront les meilleurs parchemins. Parfois, j’en trouve et j’en achète. Et puis, parfois, comme ce matin, il arrive… un miracle !

— Han…

— Je trouve dans le paquet arrivé… une plume que je n’avais pas commandée et qu’on m’adresse en cadeau.

— En cadeau ?

— Oui, pour que je tente de la tailler, que je m’assure qu’elle écrit correctement et vérifier si on peut lui lancer un sortilège.

— Oh…

Luna était captivée.

— C’est elle. Tu l’as choisie. J’ai pu la tailler, écrire avec et même lui appliquer une petite chose de ma composition.

— Elle vient de quel oiseau ?

— De la pintade polka bleue. C’est pour cette raison qu’elle est de taille modeste.

— Quel sort avez-vous appliqué ?

— Reverso Atramentum. C’est très amusant, cela inverse les couleurs. Trempe-la dans l’encre bleue et tu écriras en orange. Dans le vert et tu obtiendras du rouge. Du blanc et tu verras du noir.

— Ooooh… fit Luna en suppliant sa mère avec ses grands yeux.

Pandora soupira, secoua la tête en signe d’approbation et trancha :

— D’accord.

— Merci, Maman.

— Remercie surtout Trudeau qui a su nous convaincre.

— Merci monsieur Tru !

— Allez, je mets cette magnifique plume à… disons… un Gallion et je t’offre quatre fioles de couleurs de ton choix. Vas-y… va regarder les encres pendant que je discute avec ta maman.

La fillette s’éloigna en sautillant, ravie. Puis la femme se tourna vers le jeune homme et lui dit :

— Merci à vous. Une plume de pintade polka bleue. Je ne connaissais pas. C’est étrange. On dirait presque…

— Du Jorbabille.

— Vous êtes sûr que…

— Non, c’est impossible. L’usage du Jobarbille est réglementé à cause de ses propriétés magiques.

— C’est introuvable.

— Chez Scribbulus, oui. Mais ça se trouve chez Slug et Jiggers, l’apothicaire, pour la confection de…

— Veritaserum.

— Tout à fait. Par chance, je n’y ai jamais eu le droit à Poudlard, malgré les menaces réitérées du professeur Rogue. Je n’ose imaginer la vérité déballée sans complaisance. Un cauchemar !

— Peut-être, fit Pandora, moins convaincue, à demi plongée dans un état oscillant entre la réflexion et la transe.

— Eh oui, il y a des jours avec des bonnes surprises. Et puis aussi des mauvaises !

— Ah ?

— Notre fournisseur a cru bon d’ajouter une plume d’Augurey.

— Mais… c’est…

— Oui, stupide, vous pouvez le dire ! Un gag idiot.

L’Augurey, volatile magique, parfois appelé oiseau de malheur ou de mauvaise augure, ne servait à… pas grand-chose. Surtout à rien chez Scribbulus puisque ses plumes repoussaient l’encre.

Luna revint avec ses emplettes. Elle avait choisi des couleurs pastel pour augmenter la difficulté. Parmi les quatre flacons, l’un d’eux comportait une teinte en tous points identique à celle d’un parchemin.

— Brillant, mademoiselle Luna ! Très judicieux ! Si tu écris avec cette couleur, ce sera invisible. Et si on lance le sort « Finite » sur le parchemin, il deviendra lisible et la vérité éclatera.

Luna s’amusa du compliment, au comble de la joie. Puis, elle ajouta :

— Tout sera vrai, comme votre prénom. Tru, vrai.

— Oh ! Beau trait d’esprit ! Bravo !

Trudeau passa dans l’arrière-boutique, acheva d’emballer le cadeau de Luna et fit léviter la grosse commande de madame Lovegood. Une fois le règlement effectué, Pandora lança un Reducto et put insérer le tout dans son sac à main.

Après les salutations d’usage, elles quittèrent l’échoppe et se retrouvèrent dehors. La température extérieure était plus clémente et Pandora ne quitterait pas le chemin de Traverse sans avoir tenu sa promesse. Sous un soleil toujours plus radieux, Florian Fortarôme installait ses tables et les gourmets s’approchaient, enivrés par les parfums de cannelle, de menthe au poivre, de Suçacide, de Patacitrouille, de Fizwizbiz ou de tarte à la mélasse. Difficile de résister aux douceurs.

Presque malgré elles, elles déambulèrent jusqu’au glacier et commandèrent plusieurs saveurs dont la glace au pudding dont Luna raffolait. Alors que Florian posait les délices devant leurs yeux ébahis, le cerveau de Pandora entra en ébullition et son visage changea d’aspect. Elle dit au marchand :

— Puis-je vous confier Luna quelques minutes ?

— Bien entendu !

La mère se leva et partit sans un mot, comme dans un état second, à la limite du coma. Sa démarche tenait lieu d’un vol en Brossdur 1 durant une tempête.

— Ne vous inquiétez pas, monsieur Florian. Elle fait toujours ça lorsqu’une nouvelle idée jaillit dans son esprit.

— Que veux-tu dire, Luna ?

— Ma mère est une sorcière extraordinaire et elle invente des choses presque tous les jours. C’est sa passion depuis toujours.

— Oh… Et toi, qu’aimes-tu faire ?

— J’aime créer des bijoux, raconter mes histoires, donner vie à des personnages. J’adore lire, surtout les récits avec des créatures fantastiques.

— Hum… Tu es travailleuse ?

— Oh oui ! Mais j’aime aussi m’amuser, écouter de la musique. Mais pas danser. Non, la danse, c’est étrange. La musique atteint mes oreilles, pas mes pieds.

— Je vois. Tu es une jeune fille pleine de sagesse, d’esprit, créative qui adore étudier. Je suis prêt à parier que lorsque tu auras reçu ta lettre pour Poudlard, le Choixpeau magique t’enverra à Serdaigle.

— C’est bien, Serdaigle ?

— C’est très bien, Serdaigle. Ce fut ma maison durant sept merveilleuses années.

— Alors d’accord.

Le temps de cet échange, Pandora était revenue. Elle était transfigurée, grave. Elle prit à peine le temps de déguster ses glaces et décida de rentrer dans la demeure familiale. Luna ne s’offusqua point de ce changement d’humeur ; sa mère était coutumière du fait lorsqu’elle était obsédée par une nouvelle recherche.

Elle enfourna ses courses dans son sac et après s’être assurée de bien tenir son enfant, elle transplana.

La pleine Lune avait lieu le 2 mai. Pandora disposait d’une petite semaine pour entamer la préparation d’une potion compliquée qui durerait un cycle lunaire complet. Du Veritaserum. C’était la première étape pour un projet ambitieux : l’encre de Vérité. Elle voulait inventer un liquide polyvalent, servant aussi bien à l’écriture qu’à l’impression des journaux, capable de corriger des fautes (cela existait déjà), bien sûr, mais aussi d’effacer les inexactitudes et de rétablir la vérité.

L’idée avait pris la forme d’un puzzle dont les pièces s’étaient emboîtées sur le Chemin de Traverse. D’abord, cet article inutile et tapageur de la Gazette du Sorcier. Ensuite, la plume similaire au Jobarbille. Enfin, la réflexion de Luna sur le prénom tronqué Tru, sonnant comme True, vrai. La vérité. Xenophilius serait ravi et mieux, son invention ferait la Une du Chicaneur, elle sonnerait le glas de Sorcière-Hebdo et de la Gazette. La vérité, le Graal absolu.

Pandora débordait d’enthousiasme, tout en mesurant la somme de difficultés l’attendant.

Premier écueil et non des moindres : Slug et Jiggers, l’apothicaire, ne lui avait pas délivré de Jobarbille. Elle disposait des autres ingrédients mais pas cet élément soumis à un enregistrement nominatif sur un registre agréé, fourni, enchanté et contrôlé par le Ministère de la Magie. Alors, elle avait prélevé une once de cette pintade bleue si ressemblante et édicté un vieux sortilège issu de son ouvrage de référence « Sorts et enchantements anciens et oubliés »

— Avies malefica mutatio Jorbabille.

La formule ne semblait pas avoir eu d’effet. Taches, couleurs étaient identiques. Mais au toucher, Pandora avait cru percevoir une nuance dans la texture. Un fol espoir la traversa.

— Amplificatum.

Munie de cette portion à la taille requise pour le Veritaserum, elle avait suivi la recette à la lettre. Elle acheva la première série de manipulations.

« Maintenant, il va me falloir entretenir la flamme de mon chaudron et faire preuve de patience. »

Elle considéra les ingrédients, les fioles de son laboratoire. Puis, son attention fut retenue par une incongruité. Une plume d’Augurey.

Trudeau Quill, l’employé de Scribbulus, lui avait joué la même farce dont il avait été victime. Il s’était débarrassé de son inutile offrande en la glissant dans le paquet cadeau de Luna. Lors de la découverte, elle avait éclaté de rire. Puis, elle avait rangé la chose dans un coin de son laboratoire à expériences.

« Et si j’essayais de te faire écrire, hum ? » imagina-t-elle en guise de défi. « Après tout, être la première à réaliser cet impensable exploit ne serait pas déplaisant ! Quelle encre, quelle formule aurait raison de toi ? »

Elle s’empara de l’objet et le tourna dans tous les sens, absorbée par ses pensées, sous le regard bienveillant de Xenophilius. Il aimait son Soleil, il l’admirait davantage lorsque son esprit affûté s’exerçait. Son cœur se mit à battre comme aux premiers jours de leur rencontre.

Au matin du 1er juin, le Veritaserum fut achevé. Il avait cette apparence sans odeur ni couleur, comme attendu. La fluidité était conforme. Clair comme de l’eau.

Luna était attablée pour le petit déjeuner et buvait un chocolat chaud, tout en lisant « Les contes de Beedle le Barde ». Absorbée par son breuvage et ses rêveries, la fillette ne remarqua pas les manipulations de sa mère à quelques mètres de là. Pandora préleva deux gouttes de Veritaserum et les incorpora à une bouteille d’encre noire. Le liquide se mit à tournoyer avec grâce, légèreté, s’irisa de bleu et reprit sa teinte ébène.

— Bien… murmura-t-elle. Allons-y…

Elle déroula un parchemin, prit une plume d’oie, trempa la pointe et écrivit une contre-vérité truffée de fautes :

« Xénofilius Lovegoode détaiste ça famme. »

Dès que la ponctuation fut ajoutée à la fin, l’encre s’agita, prit cette luminescence bleutée et chemina sur le rouleau. Au bout d’une demi-douzaine de secondes, une éternité, la phrase n’avait plus le même aspect. Il était écrit :

« Xenophilius Lovegood adore sa femme. »

Elle en eut le souffle coupé. Elle demeura interdite, paralysée. Puis, elle secoua la tête de droite à gauche, comme si elle n’y croyait pas. Il n’y avait même pas eu besoin de sortilège pour que la fusion opère et que le résultat escompté soit au rendez-vous.

Reprenant ses esprits, elle se glissa jusqu’au bureau de son mari. Elle y trouva un article achevé. Elle poursuivit son expérience et recopia le texte. De rares fautes s’évanouirent et une imprécision fut corrigée.

— Bon sang… ça fonctionne !

Grisée par ces tentatives, elle se hasarda à faire preuve d’humour et traça sur la feuille :

« Rita Skeeter est un cancrelat ! »

L’encre du dernier mot s’agita. Cancrelat s’effaça et fit un pâté mouvant, hésitant. Puis, la magie de la vérité opéra. La phrase devint :

« Rita Skeeter est un scarabée. »

— Quoi ? s’exclama-t-elle, attirant l’attention de sa fille.

— Qu’y a-t-il, Maman ?

— Euh… rien… rien… Je fais mes expériences.

— Tu es contente ?

— Ravie, ma chérie, ravie.

Luna replongea dans sa lecture, sans délai.

« Un scarabée ? »

La sorcière fut tentée de vouloir poser des questions au parchemin, mais elle se souvint qu’il n’était pas enchanté. Elle devait procéder autrement pour cerner la vérité. Elle ajouta une ligne :

« Rita Skeeter est un vrai scarabée. »

La magie passa sur la déclaration.

« Rita Skeeter n’est pas un vrai scarabée. »

— Mais comment cela ? murmura-t-elle. Oh… J’ai bien peur d’avoir crié victoire trop tôt. L’encre de Vérité n’est peut-être pas au point. Elle ne peut pas être un scarabée et ne pas l’être en même temps. Sauf si c’est un Animagus, bien entendu. Si… Non !

Elle plongea la plume dans l’encre et écrivit avec fébrilité :

« Rita Skeeter est un Animagus. »

Elle patienta. Rien ne se produisit. Elle en eut les jambes coupées et s’empara d’une chaise pour s’asseoir. Quel scoop ! Quelle nouvelle stupéfiante ! Et surtout, quelle joie serait celle de Xenophilius lorsqu’elle lui dévoilerait sa création et sa découverte !

Enhardie par ce résultat, elle décida de procéder à des tests de manière méthodique.

D’abord, elle vérifia que le Veritaserum aurait le même effet, quel que soit le coloris de l’encre auquel il serait ajouté. Ensuite, elle essaya différents dosages de sérum de Vérité, jusqu’à dix gouttes par bouteille. En réalité, une seule goutte suffisait à changer la nature de l’encre et son pouvoir était identique, stable. Elle testa aussi le liquide magique sur la presse du Chicaneur. Les impressions se corrigèrent d’elles-mêmes ! Surtout lorsqu’elle prétendit que Albus Dumbledore était né au quinzième siècle !

Le procédé était fiable. Donnerait-il le même résultat avec du véritable Jobarbille ? Pas certain mais tant mieux ! Qui irait débusquer son astuce et son sortilège ? Personne !

Elle accumula les tests. Toutes ses plumes y passèrent. Rien ne les altéra, il n’y avait aucun effet secondaire.

Lorsqu’elle eut achevé ses expériences, la matinée tirait à sa fin. Elle avait hâte que son mari les rejoigne pour lui narrer toute son aventure.

Elle leva la tête et aperçut Luna dehors, à quelques mètres, assise sur une chaise. Elle lisait un ouvrage consacré aux créatures magiques invisibles. Luna sentit le regard de sa mère et abandonna son récit sur le Demiguise. Elle sourit. Prise d’envie d’écrire quelques mots d’amour à sa fille, Pandora prit une plume au hasard et la trempa dans l’encre de Vérité. Lorsque la préparation effleura la plume d’Augurey, il y eut une répulsion si violente qu’elle se transforma en déflagration. Un pan de mur et de plafond s’effondra sur Pandora. Luna poussa un hurlement.

Elle se précipita dans la maison. Sa mère gisait, ensanglantée, gravement brûlée, sous un monceau de gravats. Inerte, ses grands yeux étonnés figés. Luna s’effondra à ses genoux, la secoua pour la ramener à la vie, impuissante.

Dehors, le vent se leva et balaya la poussière, les scories, les vestiges de l’explosion fatale. Pris dans le tourbillon, la plume d’Augurey, intacte, la pointe noircie par l’encre fusionnée, s’envola dans le ciel, très haut. Lorsque les éléments cessèrent de la malmener, elle perdit de l’altitude, glissa sur les courants, virevolta et approcha d’une bâtisse. Elle entra par une fenêtre de toit, dans le grenier de l’habitation étriquée, tout en hauteur. Là, sur une paillasse grise de saleté, dormait une goule. La plume se posa sur le nez de la créature qui, ne faisant ni une ni deux, avala « goulûment » ce présent venu du ciel. La bestiole déglutit et s’irisa de bleu.

Personne ne découvrit que la pauvre chose ayant élu domicile au Terrier, chez les Weasley, était capable de dire la Vérité puisque les babillages d’une goule étaient incompréhensibles.


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