Wizzards In Black

Chapitre 9 : le Conseil d'Amphigika

4730 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 06/10/2026 11:52

La première année d’Harry Potter arrivait à son terme. En parallèle, les dix mois d’espionnage intensif près de Poudlard, à Pré-au-lard, sur le Chemin de Traverse, dans les différents estaminets, dans l’Allée des Embrumes, dans la Forêt Interdite n’avaient pas été très fructueux. Il comptait sur quelques confidences involontaires d’élèves dans le Poudlard-Express, le 30 juin, lors du retour dans les familles pour les vacances d’été. Désormais, il était immergé dans le monde sorcier. Seuls l’intérieur de Poudlard et le Ministère de la Magie lui échappaient.

Approcher le Déluminateur tenait de la mission impossible. Pourtant, s’il pouvait le toucher de sa baguette, lancer un sortilège Gemino, il tiendrait du concret que le Conseil des Sages pourrait étudier et ensorceler. Mais rien n’y faisait.

Albus Dumbledore se terrait au château, les sortilèges mis en place autour du domaine et détectés par la baguette de vigne lui en interdisaient l’accès. Pas une seule fois le Directeur n’était venu à Pré-au-lard tandis qu’Orion y faisait de trop fréquents séjours. La solitude lui pesait sur le moral. Il était à bout. Les enquêtes et les interventions risquées lui manquaient,, Alcyone lui manquait. Même une simple bulle d’information de Cassiopée aurait suffi à son bonheur. Rien ne se passait et l’inaction le rendait fou.

Il était décidé : après la journée du lendemain, du retour dans les foyers, il se rendrait dans la cité d’Amphigika. Il ferait part de ses découvertes au Conseil. Puis, selon les résultats, il plierait bagages et s’installerait au Chaudron Baveur, le temps de se dégoter un logement sur le Chemin de Traverse et pourquoi pas, un travail dans le monde des sorciers.

À tout hasard, il passa la journée du 29 à ranger, nettoyer et mettre ses affaires en ordre.

La locomotive noire et rouge numéro 5972 patientait, cheminée fumante, en gare de Pré-au-lard. Muni d’un ticket en règle, Orion était monté à bord avant tous les élèves. Juste avant de se présenter au guichet et d’acquérir un billet, il avait pris soin de modifier son allure et son visage à l’aide d’un Maléfice Cuisant revu et corrigé à sa sauce. Sa longue chevelure brune avait été raccourcie et teintée de roux. Il était barbu et affligé de quelques cicatrices sur la pommette gauche, le front, l’avant-bras droit et la gorge. Il aurait presque pu passer pour un Weasley. Encore un !

Des adultes, souvent des professeurs, empruntaient parfois le train du monde sorcier. C’était inhabituel mais pas insensé. Quant à sa transformation physique, elle ne se justifiait que par la présence d’Harry, bien qu’au bout d’une année, le jeune garçon ait pu oublier son très discret voisin de Little Whinging.

Tout à coup, entre les chuintements et les jets de vapeur de la locomotive, il perçut des bribes de conversation. Les élèves arrivaient par vagues successives et montaient à bord des wagons. Intimidés, les plus jeunes passaient leur chemin dès qu’ils découvraient sa présence dans le compartiment. Au fur et à mesure du remplissage, certains hésitèrent de plus en plus à franchir le pas. Ce fut finalement un visage connu qui entra.

— Bonjour. Je peux m’installer ici ?

— Bien sûr, répondit Orion.

— Merci. Je m’appelle Olivier Dubois.

— Enchanté. Alcyone Tauri.

Il avait reconnu le gardien de but et capitaine de l’équipe de Quidditch de Gryffondor qui s’était illustrée tout au long de l’année, grâce, entre autres, à Harry et ses talents d’attrapeur. Olivier posa ses malles dans les compartiments en hauteur et déballa la Gazette du Sorcier. Il survola les articles, l’air agacé.

— Incroyable !

— Quoi donc, jeune homme ?

— Il n’y a pas un mot sur les événements survenus dans l’école !

Il secouait le quotidien.

— Que s’est-il passé ?

— Vous n’êtes pas au courant ? L’année a été mouvementée. D’abord, un Troll des montagnes sorti des cachots nous a terrorisés. Il a failli tuer plusieurs élèves. Harry, Ron et Hermione sont passés à deux doigts de périr dans les toilettes.

— Harry ? Potter ? Le célèbre sorcier ?

— Lui-même ! S’il avait péri, j’aurais dû trouver un nouvel attrapeur. Difficile d’en dénicher un aussi bon. En plus, il a failli mourir une seconde fois il y a quelques jours.

— Vraiment ?

— Notre professeur de Défense Contre les Forces du Mal voulait voler un objet caché dans le château. Une chose si importante que les enseignants et le garde-chasse l’avaient protégée de plusieurs façons. Il avait passé toutes les épreuves lorsqu’il a été mis en échec par le même trio. C’est Harry Potter qui a mis fin à ses agissements. Vous vous rendez compte ? Pas une ligne sur cette affaire ! Le professeur Quirell, un traître, un voleur ! Qui a poussé le vice à jouer un double jeu, à saouler notre infortuné Gardien des Lieux et des Clefs pour lui soutirer des informations. Pauvre Hagrid ! D’après Potter, il était rouge de honte.

Le nom fit un tilt dans le cerveau. Quirell, présenté par Hagrid à Harry, l’été dernier, au Chaudron Baveur. Voilà pourquoi le voyageur inconnu croisé à la Tête de Sanglier lui semblait familier ! C’était cet individu enturbanné.

Le policier tenta un coup de poker :

— Étrange, en effet, ce silence des journaux… Ce professeur n’a pas fait tout ça pour délester Albus Dumbledore de son Déluminateur !

Dubois ricana et se reprit :

— Non, cette babiole ingénieuse ne l’intéressait pas. On a tenté d’en savoir plus mais Harry est resté vague sur le sujet. Enfin, les bruits courent qu’Il serait de retour et qu’Il cherchait une arme pour retrouver sa puissance passée…

— Il ? Qui ?

— Vous-Savez-Qui. Celui-dont-on-ne-prononce-pas-le-nom.

— Lui ? Vraiment ? Ce serait…

— Terrible, oui. Effroyable. Ah ! Nous partons.

— Bien, fit Orion, tandis que Harry, Ron et Hermione passaient dans le couloir.

Le jeune sorcier à la célèbre cicatrice gardait quelques séquelles de son affrontement avec Quirell. Le trajet ne fut guère plus instructif. Dubois fut assez volubile et s’intéressa surtout à son compagnon de voyage. Celui-ci lui servit une vie inventée, sans chercher trop loin puisqu’il s’appropria les récits et les exploits d’Alcyone Tauri, son ami. Il justifia ainsi ses nombreuses et impressionnantes cicatrices.

Arrivé à King’s Cross, l’homme était convaincu que le Déluminateur était sous-estimé, en possession d’Albus et nullement la cible d’un quelconque mage noir.

Il descendit du train la boule au ventre. Il vit les Weasley revoir leur mère, Hermione ses parents – des Moldus – et Harry être embarqué presque avec honte et brusquerie par l’immonde Vernon Dursley. Il demeura immobile sur le quai 9 ¾, jusqu’à ce qu’il se vide. Mû par un sursaut d’énergie, il se décida à passer le mur et à rejoindre le Londres qu’il avait quitté sans regret. Le choc fut terrible. La population de la capitale trancha avec l’air pur de Poudlard, les klaxons et les ronflements de moteurs n’eurent rien en commun avec les gazouillis des oiseaux ou le galop des Centaures. La froideur des Londoniens tranchait avec la chaleur d’un Tom, d’un Hagrid ou d’une Rosmerta. Il courut vers le point d’eau le plus proche et transfluida dans les toilettes du Chaudron Baveur. Une fois dans la salle, il fut accueilli par le sourire de Tom, le tavernier. Réconfortant.

« Magikó amfívio », locution grecque signifiant « amphibien magique », ayant donné son nom à la cité enfouie sous les eaux hawaïennes, au pied des volcans. Après un petit-déjeuner copieux, suivi d’un bain relaxant, Orion s’était préparé. Il avait averti Tom qu’il s’absenterait quelques heures ou quelques jours pour raisons personnelles, qu’il entreposerait ses effets personnels dans la chambre louée la veille et qu’il comptait chercher un travail ainsi qu’un logement dans l’été. Tom n’y avait vu aucune objection, dans la mesure où les Gallions tombaient dans son escarcelle.

Peu avant huit heures du matin, il fit couler un peu d’eau dans le tuyau d’évacuation de son lavabo et s’engouffra en une fraction de seconde. Le voyage lui parut durer une éternité mais en réalité, il n’excéda guère une soixantaine de secondes. Il prit fin non loin de deux pics de lave sous-marine, figés depuis des millénaires. Au-delà s’étendait un sol chaotique, déchiré par le magma terrestre, balayé par les courants marins. L’illusion était parfaite. Aucun plongeur moldu n’aurait eu la témérité de s’aventurer dans cette contrée cauchemardesque.

D’un mouvement sec des pieds, il se propulsa en avant, glissant comme une anguille dans le liquide salé. Sa combinaison d’Amphigikien, un uniforme émeraude sans aspérité, améliorait la pénétration. Dès qu’il eut franchi la frontière symbolique de deux colonnes de concrétion magmatique, il discerna une immense bulle troublée par des remous. Les tourbillons n’avaient rien de naturel et constituaient une barrière magique détectant menaces, armes et dangers de tous poils. De fait, il s’était momentanément séparé de sa précieuse et enthousiaste baguette en cep de vigne, par crainte de déclencher des alarmes.

Hélas ! L’effet de discrétion escompté n’eut pas lieu. Une alarme stridente se déclencha et fut le point de lui percer les tympans.

« Un Cave Inimicum sur ma présence ? Ou sur tous les bannis ? »

Ses interrogations internes furent de courte durée. Deux compatriotes apparurent à ses côtés. À leur allure inamicale et à leurs médaillons rougeoyants, il sut que les festivités pour son retour n’étaient pas à l’ordre du jour. Le sortilège Brachioligo, non formulé par les deux amphibiens, l’entrava au-delà du raisonnable. Il ressemblait à un rôti aux algues. Il voulut protester mais les médaillons s’agitèrent et il récolta un Silencio en prime. Il pouvait toujours fuir en transfluidant mais, sans aide, il mettrait des heures à se défaire des sorts. Même avec le concours de sa baguette, ce serait une sinécure, car son modeste niveau de magie exigeait de prononcer les sortilèges à haute voix. Il abandonna toute résistance.

Les deux guerriers le traînèrent aux portes de la bulle protectrice. Les trois hommes touchèrent le sol rocheux et sablonneux. Ils s’avancèrent et s’enfoncèrent dans le dôme magique. À l’intérieur, ils purent respirer avec leurs poumons et leurs branchies s’effacèrent.

Le jeune sorcier reconnut les lieux : ils étaient près du bâtiment sphérique de production des corps hôtes d’accueil. Au lieu de la contourner, les geôliers choisirent de la traverser. Après le Conseil des Sages et son assemblée, l’Écloserie était la bâtisse la plus grande. C’était aussi la plus géométrique des constructions, basée sur la règle de 7. Sept couches contenant chacune sept travées en long, sept travées en large, remplies d’alvéoles heptagonales. Le tout sur sept étages. Chaque alvéole était alimentée par des milliers de tentacules d’anémones et de gorgones. L’ensemble du bâtiment reposait sur un plateau magmatique en mouvement. Ainsi, toute la structure faisait un tour complet sur elle-même en sept secondes. Chaque habitant amené à travailler à l’Écloserie devait observer une période d’adaptation, car le repérage dans l’espace posait un vrai problème.

Les deux gardiens interrogèrent un employé qui pâlit à la vue d’Orion Centuri.

« Eh bien quoi ?! » songea l’intéressé. « Il a peur des conséquences s’il me sourit ou il se fait du mouron pour moi ? »

Le prisonnier jeta un coup d’œil aux alentours. Contre toute attente, toutes les alvéoles étaient occupées par des embryons à différents stades d’évolution. Il n’osa imaginer que les 2143 emplacements soient occupés. Si c’était le cas, cela signifiait que le rythme de dégénérescence de la population avait crû ces dix dernières années, dans de délirantes proportions.

La méthode de développement des corps paraissait immuable. Monotrèmes comme les ornithorynques, les Amphigikiens, mâles et femelles, s’accouplaient. La femme pondait deux œufs au bout de trois mois. Les précieux embryons en coquilles étaient glissés dans les alvéoles. Les tentacules d’anémones se déployaient, adhéraient à l’œuf et le nourrissaient. Au bout d’une croissance de quinze mois, un Amphigikien à la corpulence d’un adolescent naissait. Au bout d’un processus mystérieux, les anémones et les gorgones expulsaient le jeune. Ceci n’était que la première étape de la renaissance. La suite se passait dans une caverne située non loin du Conseil : la grotte au Bénitier Sacré.

— Suis-nous ! ordonna l’un des gardes.

Il obéit du mieux qu’il put, saucissonné de la gorge jusqu’aux cuisses. Il sautilla, empoigné par les deux colosses. En chemin, il croisa de rares passants. Il était vingt heures, selon le fuseau horaire d’Honolulu. Les familles dînaient, recluses dans leur intimité. Certes… mais la Cité ne lui avait jamais fait cet effet de désertification.

Il tourna la tête dans toutes les directions, à la recherche de signes vitaux. Les résidences étaient inhabitées, peu ou prou. Leur état s’était dégradé, faute d’entretien. Si les Amphigikiens en faisaient la remarque en Assemblée, le Conseil se défausserait sur les carences en personnel. Les Bannis avaient bon dos.

Le trio se présenta à l’entrée de la caverne souterraine. Les parois granitiques, sombres, avaient été patiemment recouvertes de nacre phosphorescente. Une douce lumière baignait la cavité et lui conférait une atmosphère douillette.

Ils firent quelques pas en pente jusqu’à la salle d’environ cinquante mètres carrés. Au centre trônait un bénitier marin, énorme coquillage, rempli d’un liquide transparent bleuté, parcouru de billes lumineuses d’un blanc éclatant. Autour de la pièce maîtresse, adossés aux murs arrondis par la vitrification, se trouvaient dix jeunes humains, tous différents, garçons et filles en proportions égales. Leur regard était l’unique point commun : il était fixe, éteint.

Près du réceptacle, une femme s’activait à remplir une coquille de liquide et d’une seule sphère lumineuse. Une tâche malaisée, car les lucioles se précipitaient pour être élues. L’employée tourna la tête et reconnut le prisonnier. Une amorce de sourire amusé se dessina sur sa face, très vite mis sous contrôle et assagi. Elle reprit sa mission, recueillit l’âme d’un défunt dans le Bénitier Sacré et porta la conque à la bouche d’un adolescent. Il avala le fluide et la lumière. Ses yeux s’irisèrent, son corps s’activa, il balbutia :

— B… b… bon… bonjour, Cassiopée Cassini. Je… suis… Vega Virgo.

— Bon retour à la maison.

— Merci.

— Reste ici. Repose-toi un peu.

Cassiopée reproduisit son manège avec les neuf autres réceptacles. Orion redressa la tête et constata à quel point le Bénitier Sacré était inoccupé par les âmes. C’était… paradoxal !

« Pourquoi l’Écloserie est-elle blindée d’embryons alors que le Bénitier n’a jamais été aussi peu rempli ? »

Ses gardiens attendaient que Cassiopée, promue au rang de prêtresse de la renaissance, contre toute attente, en finisse avec l’introduction des âmes.

— Pas tout de suite, Messieurs. La cérémonie des amulettes ne peut attendre. Je dois rendre des comptes à mes Pairs.

— Oui, Madame.

Elle invita les nouveaux-nés à la suivre hors de la grotte. Neuf d’entre eux s’exécutèrent. Le dixième, une jeune fille, trébucha et chancela. Cassiopée la soutint pour remonter la pente. Elle sentit la faiblesse du corps, son immaturité. Bien que le délai d’incubation ait été respecté, le nourrissage de l’embryon avait été pauvre. L’avenir de cette jeune créature était compromis.

Le groupe se rendit à l’antre d’Alcyone, à l’abandon. La devanture avait été retirée et les étals empiétaient désormais sur la voie de circulation des piétons. Le tout prenait la forme d’un U sur lequel les médaillons étaient disposés à intervalles réguliers. Si l’ensemble du stock ne tenait plus dans la boutique alors qu’Alcyone, disparu, ne l’alimentait plus, c’est que les restitutions d’objets magiques croissaient sans cesse, trahissant une dégénérescence accrue des Amphigikiens. Le visage d’Orion se décomposa. Cassiopée était tendue.

— Mettez-vous en file indienne. Bien… Toi, avance. Vas-y. Tu effleures les médaillons. Si l’un d’eux te choisit, tu le sauras, car il se manifestera avec joie.

Le premier de la file commença le cérémonial. Lorsqu’il eut pris assez d’avance, la responsable enjoignit le candidat suivant à imiter le précédent. Le manège dura une vingtaine de minutes. Comme redouté, la séance fut une source de déception. Seule une amulette de corail rouge au cœur de kraken se manifesta. L’heureux élu se nommait Acrab Scorpi. Orion le connaissait ; sa réputation sinistre de va-t-en-guerre lui collait à la peau. La combinaison magique compatible avec lui irait comme un gant à ce jeteur de sorts agressifs, guerriers.

Cassiopée grimaça lorsqu’elle découvrit une escouade de gardes débarquer à l’issue de ses travaux. Ils empoignèrent les neuf adolescents dépourvus de médaillons, sans ménagement et les conduisirent hors du champ de vision d’Orion. Les dents de la Sage se serrèrent, ses poings durcirent.

— Madame, firent les gardes avec insistance.

— Oui, oui. Je m’en occupe. Vous pouvez disposer.

Les deux sbires tournèrent les talons sans se préoccuper du devenir de leur prisonnier. Il était toujours entravé et muet. Le médaillon de son amie se mit à luire :

— Emancipare ! Finite ! déclama-t-elle avec assurance, presque avec rage.

— Merci, fit Orion.

— Te revoir me remplit de joie, mon ami. Je suis très heureuse. Cependant, ta venue tombe mal.

— À cause de cette Bérézina à laquelle je viens d’assister ?

— Pas seulement. Les Bannis n’ont pas le droit de revenir. Tu risques l’exécution pour cette bravade.

— Je dois parler au Conseil des Sages.

— Je sa… je… Je m’en doute. Tu n’as pas pris ce risque insensé pour venir nous présenter tes hommages. Tu as été banni, au même titre que ceux sans pouvoir. Il n’y aura pas d’exception. D’autant que…

— Quoi ?

La femme tendit le cou en direction de la place centrale, vérifia les fenêtres des habitations au-dessus d’elle et adopta un ton encore doux :

— Eh bien… Écoute… Je suis surveillée. Mes bulles d’information sont captées, filtrées, voire censurées. Il se passe des choses, Orion. La Cité a changé depuis ton départ. Les Bannis, tu sais, maintenant… je crois… je crois que le Conseil est pris de paranoïa, qu’il fait exécuter ceux qui n’ont pas de pouvoirs pour s’assurer qu’ils ne révéleront jamais notre existence aux humains de la surface.

— C’est… insensé ! On dirait qu’Amphigika est devenue…

— Une dictature. L’assemblée des cinquante n’a plus voix au chapitre. Je suis minoritaire et désavouée. Les autres deviennent fous, ils veulent une guerre avec les humains.

Orion secoua la tête, mortifié.

— Ils perdront.

— Je le sais. Les moyens guerriers des humains sont… dantesques. Si des milliers d’Atlantes ont réussi à nous chasser, autrefois, que dire des pouvoirs de l’humanité actuelle dotée de 7 milliards d’âmes.

— Il n’y a pas que les humains, Cassiopée. J’ai découvert un monde de sorciers. De puissants sorciers, qui connaissent nos sortilèges, les canalisent avec des baguettes. J’ai vu des créatures magiques, des choses folles comme leur réseau de cheminées qui servent à se déplacer, des balais volants, des personnages hauts en couleurs. Ils ont une école de magie, dirigée par un homme très puissant, un génie. Cassiopée, cet homme possède un objet incroyable que je soupçonne de pouvoir influer sur toutes les formes lumineuses, les absorber, les restituer. L’âme est une lumière comme les autres. Peut-être, je dis bien peut-être que cet artefact et ces sorciers pourraient nous aider à comprendre et lutter contre la disparition de notre peuple. Combien reste-t-il d’Amphigikiens ? Six mille ?

— Moins de quatre mille.

— Seulement ?!

Il n’avait pas anticipé cette brusque dégradation.

— Nous étions dix mille et encore 9500 au début du siècle. Le génocide s’accélère tandis que le nombre d’embryons augmente. Comment est-ce possible ? Dis-moi…

— Tu ne voudras pas savoir.

— Comment, Cassiopée ?

— Ils forcent les… femmes… Il y en a de moins en moins. Seuls les sorciers guerriers perdurent. Ils… produisent des corps, sélectionnent les plus forts pour la cérémonie d’intronisation et… jettent les autres. J’ai honte, Orion.

— Miséricorde ! Il faut que cela cesse et j’ai peut-être la solution.

— Ce que tu me dis, me remplit d’espoir, Orion.

— Il faut que le Conseil des Sages m’entende.

Cassiopée haussa le ton, emportée par la peur, la haine, le dégoût du Conseil et l’assurance de la stérilité de la démarche.

— Surtout pas ! Tes révélations condamneraient les sorciers de la surface. Le Conseil enverrait des guerriers pour les éliminer en premier.

— Mais pourquoi ?

— Je te le répète : la folie s’est emparée d’eux.

— Bon sang… comment les ramener à la raison ?

— On ne peut plus. Lorsque j’ai reçu ton message, j’ai voulu détruire le médaillon de corail noir, comme tu me l’as demandé. Il a disparu.

— Quoi ?!

— Ils l’ont subtilisé et caché. Ils ont espionné mes bulles informatives et compris son immense pouvoir de destruction. Ils comptent l’utiliser.

— Ce médaillon contient un cœur de Léviathan. C’est une création de l’Enfer. Le Mal absolu. Cet artefact est un lien privilégié, direct avec cette force démoniaque. Il va tuer.

La femme l’attira dans la pénombre, entre deux alvéoles d’habitation. Ils marchèrent jusqu’à la limite du dôme magique. Elle lui tint les mains et ses yeux se baignèrent de larmes.

— Écoute bien mes paroles, Orion. Grave-les dans ton cœur, à jamais. Suis-ton-instinct. Crois-en-toi. Poursuis-uniquement-ta-mission, quoi qu’il t’en coûte. J’ai foi en toi, en ta réussite. Surtout, n’affronte jamais le Conseil des Sages. Jamais ! Et maintenant, fuis !

— Quoi ?

— Fuis ! Je t’en supplie, mon ami ! Déguerpis avant qu’ils ne te tuent ! Transfluide !

Elle le poussa à travers la paroi invisible et il se retrouva dans les eaux chaudes de la volcanique Hawaï. Il la vit s’effondrer en larmes, au comble du désespoir. La mort dans l’âme, en dépit de l’alarme stridente déclenchée par sa présence, il se liquéfia.

Cassiopée eut le cœur brisé et ne put lâcher qu’un mot d’adieu pour son amour perdu à jamais. Elle se laissa glisser au sol et pleura à chaudes larmes, durant de longues minutes. Elle soupira, tenta d’esquisser un sourire pour croire au destin lorsqu’une goutte d’eau toucha son front. Une bulle d’information. Le Conseil n’avait pas traîné pour réagir. Elle laissa la messagère entrer en elle par ses branchies. La voix du plus virulent des Sages, Major Ursuli, Membre fondateur d’Amphigika, résonna en elle :

— Cassiopée Cassini, vous êtes convoquée ce jour à 22h00 en séance extraordinaire pour répondre de vos actes contraires au premier amendement de la Loi Amphigikienne sur les contacts avec des ennemis de la Nation. Dans le cas où vous opposeriez une résistance, le Conseil userait des moyens coercitifs à sa disposition. Toute tentative d’échapper à la présente convocation serait assimilée à une haute trahison et punie de peine capitale. À partir de cet instant, vos droits, devoirs et fonctions sont suspendus et votre médaillon doit être remis au garde en faction devant l’entrepôt Tauri.

Cassiopée, abasourdie par la soudaineté et la brutalité de la décision du Conseil, emmené par le tribun extrémiste, enragea. Cependant, entre un procès suivi d’une exécution si elle obéissait, un massacre assuré si elle se rebellait et un risque d’abattage si elle tentait de fuir, les statistiques l’emportèrent. Elle tâta les poches de sa tenue : elle avait ce qu’il fallait sur elle. Elle se glissa entre les habitations, en direction de la place centrale. Il y avait des gardes à sa recherche, mais ils se dirigeaient vers le Conseil. Elle tenta sa chance et courut jusqu’à la grotte de la Renaissance. Personne ne l’avait aperçue.

Elle descendit et s’approcha du Bénitier Sacré. Elle avait fondé cette cité et en connaissait le moindre secret. Elle n’avait pas tout avoué aux autres membres. Elle énonça une formule grecque à voix haute et intelligible :

— Apokalýpste to pérasmá sas ! 1

Son médaillon émit une fumerolle bleutée. Elle effleura le Bénitier qui s’activa et s’éleva vers le plafond de la grotte, révélant qu’il reposait sur quatre colonnes et un plateau. Un passage d’un mètre cinquante de hauteur et de soixante centimètres de largeur. C’était suffisant pour qu’un humain se glisse en dessous. Cassiopée passa entre les soutènements de pierre et emprunta un escalier très étroit, s’élargissant au fur et à mesure de sa progression.

— Finite !

Le Bénitier reprit sa place initiale et la femme fut plongée dans l’obscurité.

— Lumos Maxima !

Le médaillon de corail bleu au cœur de Camphruch émit un faisceau digne d’un phare maritime. Elle se contenta de poursuivre sur les marches jusqu’à un tunnel plan. Elle progressa à vive allure pendant deux cents mètres environ, jusqu’à ce qu’un grondement soit audible. Elle déboucha sur une salle immense où une rivière chaude et souterraine serpentait. L’atmosphère était saturée de vapeur et la température de l’eau excédait les soixante-dix degrés. Elle devait se concentrer et ne pas perdre une fraction de seconde. Elle plongea dans le liquide brûlant et transfluida avant que la brûlure n’atteigne sa chair.


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