Wizzards In Black

Chapitre 5 : un monde ensorcelant

5606 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 06/10/2026 11:38

La vision de Poudlard fut si saisissante que l’Amphigikien en resta figé, parcouru par plusieurs vagues de frissons. Il n’avait jamais rien vu de tel et se laissa emporter par l’émerveillement. La silhouette illuminée du château se dessinait sur la nuit étoilée. La construction massive était accrochée à un piton rocheux, bordant un immense lac noir. La proximité de l’eau déracina le sorcier et il se remit en marche, pressé de s’immerger et se rapprocher. Il fit une halte à la lisière de la forêt et observa les élèves en train de prendre place à bord de barques ensorcelées, quatre par quatre, sous la houlette du Gardien des Clefs et des Lieux.

Une fois la manœuvre accomplie, l’observateur s’empara de ses jumelles dans son sac à dos et balaya la côte opposée. Il découvrit, au pied du château, un rideau de lierres d’où filtrait un peu de lumière. Il supposa qu’il masquait un embarcadère creusé dans la roche. Il communiquait avec Poudlard, grâce à une série de marches remontant jusqu’à la surface. Cette entrée était sécurisée et imprenable. Il scruta la flottille et repéra Harry. Son illustre voisin était avec un des enfants de la sorcière rousse remarquée à King’s Cross. Il partageait l’embarcation avec une fillette à la tignasse rebelle et un autre gamin un peu gauche, celui qui avait perdu son crapaud.

— Bonne pioche ! Ravi d’avoir fait ta connaissance, Trevor, mais l’heure de nous quitter a sonné.

Il mit un pied dans l’eau, devint transparent et transfluida auprès de sa cible. Il posa le batracien sur le bord. Le quatuor d’élèves ne sentit pas le léger ralentissement, captivé par la vision du château. Orion lâcha prise et se laissa glisser en arrière. Les sensations de bien-être, de joie, d’eau vivifiante, d’un lieu rempli de magie l’envahirent. Il demeura invisible, troublant à peine l’onde, flottant comme du balsa.

Les embarcations disparurent une à une derrière la végétation. Il s’approcha au plus près sans franchir les lierres. Il sentit des protections installées tout autour du château et cela lui parut logique. Amphigika était elle-même protégée de la sorte, pour être, entre autres, invisible aux yeux de ceux qu’il nommait désormais les Moldus.

Il tendit l’oreille. Les enfants venaient de débarquer et se rassemblaient. Il entendit Hagrid, amplifié par l’acoustique de la caverne, déclamer :

— Eh toi, là-bas ! C’est à toi, ce crapaud ?

— Trevor ! répondit un gamin.

Le batracien était en sécurité. Restait à espérer que le gamin ne s’interroge jamais sur la manière dont son compagnon avait voyagé.

Lorsque le silence revint, le policier approcha des rochers et perçut le sort de répulsion protecteur. Ce sortilège ne l’empêcherait pas d’aller au château en marchant, mais bloquerait un transfluidage direct à l’intérieur. Il se hissa hors de l’eau et grimpa à mains nues deux ou trois mètres de roche. Il éprouvait une sensation curieuse. Le lac était poissonneux, mais aussi habité par des créatures dotées d’intelligence. Il le pouvait le ressentir dans ses tripes. Il se demanda si, à cette distance, il serait capable d’entendre des conversations. En dépit de son ouïe d’une sensibilité fabuleuse, il échoua. Soit il était trop loin, soit les murailles étaient impénétrables, soit une variante d’Assurdiato était appliquée pour éviter le repérage par des oreilles indiscrètes, voire les trois à la fois.

Il mémorisa le lieu pour y revenir en transfluidant, mais la vision était si exceptionnelle qu’il ne pourrait jamais omettre un détail. Il ferma les yeux, se concentra et le chemin des voies liquides jusqu’au 7 Privet Drive se dessina. Il disparut dans un léger remous.

Le matin du 2 septembre, l’Inspector était au commissariat, derrière son bureau, avec une pile d’affaires à classer. Ses collègues, intrigués, lorgnaient de son côté à intervalles plus ou moins réguliers. D’ordinaire, leur coéquipier était un travailleur acharné et expédiait les tâches administratives à un rythme de Stakhanoviste. Là, il bayait aux corneilles, en butte à des luttes intérieures.

L’homme était à la fois captivé et terrifié par ses découvertes. Jamais une enquête ou une filature, menée dans le cadre professionnel, n’était allée aussi loin. Ce monde magique caché, avec ses codes personnels, ses particularités, mais aussi ses similitudes, était fascinant, envoûtant, réjouissant. « Ils » n’étaient pas seuls ! « Ils » ne l’avaient jamais été. La magie existait partout.

Toutefois, il tempérait sa joie. La peur de basculer, de s’arracher à sa vie humaine de Moldu, le taraudait. Son instinct naturel le poussait à tout quitter et vivre sa dernière existence avec mille et une aventures. Il en avait les moyens. Il lutta contre ce désir, esquissa un geste pour prendre un dossier et mettre à jour son statut informatique. Sa main perdit de la hauteur et se posa en douceur sur la pile de documents. Sa respiration était calme, silencieuse.

— Centuri ? Oh ! Oh Centuri !

C’était le Superintendent Murdoch.

— Oui, Monsieur ?

— Vous êtes avec nous ?

— Euh… hum… euh…

— Vous avez pris combien de jours de congés, cet été ?

— Euh… voyons… au final, six jours.

— Il vous reste combien à poser d’ici le 31 décembre ?

— Je… je ne sais pas.

Le regard hagard de l’intéressé se perdit dans celui de ses collaborateurs, tous sous l’effet d’une interruption d’activité, observant l’échange entre les deux hommes. Ils craignaient une sanction envers l’Inspector, trahissant une hypothétique erreur de procédure, l’oubli fatal, l’épée de Damoclès suspendue au-dessus de leurs têtes pour la moindre affaire jugée au pénal. La tension était palpable, l’exercice du métier de policier subissait une liste interminable de contraintes.

— Eh bien moi, je suis Superintendent. Mon devoir, c’est d’informer mes équipes. J’ai aussi un rôle de prévention. C’est pour cette raison que je sais qu’il vous reste quinze jours pour l’année 1991. C’est aussi parce que je suis le responsable que j’ai vérifié les dix dernières années. Centuri, vous êtes le seul à ne jamais avoir pris la totalité de vos vacances. En moyenne, neuf jours sont passés à la trappe.

— Ah…

— Vous allez péter les plombs, un de ces jours. Craquer, d’un coup. Cela s’est déjà vu. Donc, vous posez une semaine.

Le subalterne écarquilla les yeux.

— Quand, chef ?

— Maintenant.

— C’est-à-dire ?

— Vous retirez votre main de cette pile de dossiers en souffrance, vous prenez vos affaires, vous enfilez votre blouson et vous rentrez chez vous. Ou vous sautez dans un avion, vous allez au soleil, à la Barbade ou à Tataouine, je m’en fiche, du moment que vous décampez et que vous oubliez le commissariat durant sept jours.

— Ah…

Le ton et le regard de Murdoch ne prêtaient ni à confusion, ni à contestation. Il obéit à son supérieur, salua les occupants de l’openspace et sortit des locaux de la police. Il eut la sensation que le Superintendent avait eu un pressentiment et qu’il précipitait les événements. Comme si le patron était… devin… ou… d’une nature sorcière ? Non… les deux mondes étaient séparés. À moins que Murdoch soit le parent d’un élève sorcier ? Hypothèse séduisante.

Une fois dans la rue, la surprise et le désœuvrement initial estompés, il cogita sous une averse naissante. Il ne pouvait pas rentrer chez lui et gamberger. Il devait découvrir le monde des sorciers, en savoir plus sur Poudlard et trouver le moyen d’entrer en contact avec ses membres. Pour cela, il lui fallait abandonner son apparence de Moldu.

Il décida de se rendre au quartier en vogue et branché de Soho. Il fureta dans les rues jusqu’à ce qu’il découvre une boutique à la devanture modeste, couleur vert bouteille, débordant de tenues faisant le bonheur des réalisateurs de séries télévisées. Il poussa la porte et déambula dans les rayons. Il y en avait pour tous les goûts.

Une femme âgée d’une cinquantaine d’années, les cheveux gris, courts, les lèvres pincées soulignées par un filet de lipstick rouge bordeaux, vêtue d’un tailleur strict sur chemise perle échancrée, vint à sa rencontre. Il remarqua le haut d’un tatouage sur le côté gauche de sa nuque, sans pouvoir l’identifier.

— Puis-je vous aider, Monsieur ?

— Oui. Je cherche une tenue… comment dire… pour me fondre dans une population digne d’un roman de H. G. Wells.

— 19ᵉ siècle ? Cape, chapeau, bottes, pantalon à boutons ?

— Ce genre d’apparence.

— Pour un film, une série télévisée ?

— Non, du tout.

— Une immersion dans un autre monde, suggéra-t-elle.

Il aurait juré qu’elle lui avait adressé un clin d’œil.

— C’est l’idée générale. Je suis policier, je dois enquêter incognito.

— Je vois.

Elle jaugea sa taille et ses mensurations sveltes.

— Je pense avoir ce qui convient.

Elle disparut quelques secondes et revint avec une robe brun foncé, des godillots noirs, une cape courte avec capuche, un pantalon assez large, d’un coloris proche du noir et une chemise beige avec de fins carreaux couleur caramel.

— La cape est imperméabilisée, mais je vous conseille d’ouvrir un parapluie si les précipitations sont abondantes ou continuelles.

— C’est entendu, fit le sorcier, sachant que des gouttes d’eau seraient toujours les bienvenues.

Elle compléta la tenue avec un galurin en deux parties chocolat au lait, proche du calot militaire. Il passa tous les effets proposés et contrôla le rendu dans un miroir patiné. Son sourire s’élargit au fur et à mesure de l’essayage.

— Je pense que nous y sommes, fit la vendeuse. Cependant, il manque un petit détail. Peut-être… attendez…

Elle se rendit dans le rayon des accessoires, aussi prodigieux que celui des tenues assorties. Elle revint avec une besace de cuir cognac, avec une longue anse de cuir et un rabat pour fermer. Aucune fioriture, une peau élimée, quelques fils mal coupés. L’ensemble l’aurait désigné dans la foule de Londoniens du quartier, mais à la Taverne du Chaudron Baveur, il se fondrait dans la masse.

— Votre avis, Monsieur ?

L’air satisfait par son apparence, il déclara :

— Vous devenez fournisseur agréé de tenues d’infiltration pour la police. C’est parfait.

Elle sourit. Il demanda à garder ses effets sur lui et fit mettre ses vêtements moldus dans un sac de papier épais. Il sortit son portefeuille : il restait cent livres, pas assez pour payer le tout. La carte de crédit régla la coquette somme. Satisfait, il sortit de la boutique, non sans avoir remercié la vendeuse une dernière fois. Il chercha une ruelle tranquille, peu passante, à l’abri des regards indiscrets. La pluie tombait sans faiblir, grossissant les flots dans les caniveaux, se déversant dans les égouts. Orion posa un pied dans le ruisseau miniature et disparut.

Après s’être débarrassé de ses habits londoniens dans son studio, le policier s’était concentré face à ses toilettes et avait traversé le pays jusqu’au lac noir de Poudlard, côté forêt, près de la gare de Pré-au-Lard. La journée était bien avancée. Il sortit de l’eau, absorba la moindre goutte courant sur sa peau, les étoffes de ses frusques et se tourna vers le château. De jour, il était différent de la vision nocturne, mais tout aussi imposant. C’était un amalgame de parties massives, solides, épaisses, aptes à résister à un bombardement et à protéger ses locataires et d’éléments tout en finesse, gracieux, élancés, propres à symboliser l’élévation intellectuelle à laquelle chacun devait aspirer – les professeurs, au moins –. Une bâtisse extraordinaire. Orion frissonna malgré la douceur estivale.

— Poudlard bénéficie de protections. Il sera compliqué d’y entrer sans une invitation en bonne et due forme. Par contre, la gare est accessible. Les alentours le sont. Il y a la forêt d’un côté de la station et un chemin qui fait le tour du lac. Celui emprunté par les diligences avec les élèves plus âgés que Harry. Il faut que j’en aie le cœur net.

Il longea le lac sombre et mystérieux. La veille, il avait ressenti une vie intelligente dans ses eaux calmes. Des créatures fantastiques, apparentées aux sirènes ? Possible. Il progressa sur la voie caillouteuse et découvrit qu’un rempart prenait naissance sur une rive du lac et entourait tout le domaine de Poudlard, y compris une portion de la forêt. Il poursuivit jusqu’à un immense portail en fer forgé, l’entrée principale de l’école. Il s’approcha et ressentit les sortilèges. Inutile d’insister, surtout sans un médaillon amphigikien pour canaliser ses analyses.

Il rebroussa chemin et bifurqua sur la droite, à un embranchement. Il y avait un village avec des habitations et des commerces. Il croisa des sorciers – hommes, femmes, jeunes enfants – mais aucune personne habillée comme des Moldus. Le hameau transpirait la magie, les sorts de dissimulation classiques. Le policier en déduisit qu’il était inaccessible pour les non-sorciers. Il déambula dans la rue principale.

Un peu à l’écart, il y avait une cabane brinquebalante, grinçante, d’un aspect sinistre. De prime abord, son air était dissuasif et il l’évita comme la peste. Par contre, le premier commerce rencontré lui fit bien meilleure impression. C’était une taverne dénommée « Les Trois Balais ».

« Décidément, il y a un truc entre les sorciers et cet accessoire de ménage ! Ce n’est pas la première fois. »

Il s’abstint d’entrer, déterminé à faire un premier tour avant d’accomplir une halte. Plusieurs familles, diversement habillées, le saluèrent d’un hochement de tête. Il passait pour l’un d’eux. Après la première taverne, il parvint à La Poste. Là, il comprit ce qui avait paniqué les Dursley. Une multitude d’ouvertures trouait le bâtiment, des anfractuosités où des hiboux, des chouettes croisaient parfois quelques mouettes ou sternes taillées pour les voyages longue distance. Une nuée de volatiles emportant ou délivrant des lettres, voire des colis pour les rapaces de taille supérieure comme des grands ducs. Il ne valait mieux pas souffrir d’ornithophobie pour exercer à La Poste.

Juste de l’autre côté, une enseigne multicolore indiquait Honeydukes. C’était l’antre des sucreries en tous genres.

« Avec les gamins de l’école, ils doivent avoir un succès fou. Sorciers ou pas, les enfants du monde entier aiment les bonbons, les sucettes. »

La boutique suivante proposait des produits différents, mais visait la même clientèle. Il s’agissait de Zonko, Farces et Attrapes. Le paradis pour élève dissipé et soucieux de perturber les cours. Ensuite, il fit la connaissance de Gaichiffon, avec ses ensembles taillés pour les personnages soucieux de leur présentation et de Scribenpenne, échoppe d’encres, plumes et parchemins, disponible pour dépanner les étudiants et leurs professeurs. La rue s’achevait en croix. D’un côté, l’établissement de madame Pieddodu vendait des pâtisseries et des douceurs à déguster avec des boissons chaudes. De l’autre, trônait « la Tête de Sanglier », à l’allure à mille lieues du salon de thé et d’un aspect extérieur moins reluisant que la devanture des Trois Balais. Enfin, juste en face de lui, fermant la courte marche des boutiques, Derviche et Bang. La vitrine étroite et sommaire n’expliquait pas vraiment l’intitulé peint en lettres d’or patinées par le temps : vente et réparation d’objets magiques.

Il se retourna. Hormis quelques logements détenus par les commerçants ou des habitants, il n’y avait pas grand-chose d’autre. Aucun distributeur d’argent, pas plus de banque sorcière, comme la Gringott’s, mentionnée par Tom, le patron du Chaudron Baveur. Il n’y avait pas d’échoppe pour acquérir un animal de compagnie ou acheter une baguette, des ingrédients pour les potions, un chaudron. La rue commerçante secrète de Londres était bien plus riche.

Afin de s’intégrer en douceur et d’enquêter sans qu’on le soupçonne, il devait compléter sa tenue, son histoire et posséder de l’argent sorcier dont il ignorait tout. Il décida de tenter sa chance chez Derviche et Bang en jouant les immigrés candides. Il poussa la porte et une clochette, invisible, joua un air de musique. L’atmosphère était intrigante. Le visiteur sentit son âme vibrer, sensible à la magie des objets posés sur des présentoirs en forme de pyramides. Il fut attiré par une sorte de toupie en verre.

Un vieillard sortit de l’arrière-boutique. Il portait des lunettes sans monture, ni branches posées sur le nez. Il avait de longs cheveux blancs, lisses et fins, une petite barbichette aussi immaculée que sa chevelure et des yeux d’un bleu lagon surréaliste. Il n’arborait pas de robe, mais un tablier de cuir beige. L’homme, longiligne avec une petite bedaine naissante, s’approcha et demanda :

— Bonjour, jeune homme. Comment puis-je vous aider ? Est-ce pour une réparation ?

— Bonjour à vous, fit Orion, se lâchant sur son accent traînant. Eh bien, je n’ai rien à faire réparer, car je ne possède aucun objet magique, pour l’instant.

— Je vois. Et d’où venez-vous ?

— De La Barbade.

— Oh… hum… On n’y trouve aucun artefact ensorcelé ?

— Pas à ma connaissance. Mais je n’ai pas de pouvoirs sorciers, je n’ai jamais été à Poudlard ou dans une école similaire.

— Vous êtes un Cracmol ?

— Un quoi ?

Le sorcier crut avoir choqué le client, mais se rendit vite compte qu’il ignorait sincèrement la signification de ce sobriquet.

— Cracmol. C’est un terme pas très joli pour désigner les personnes dépourvues de pouvoir magique, mais néanmoins issues de familles de sorciers.

— Je vois. Un Cracmol, vous dites ? Comment être certain ?

— Eh bien… ce que je peux déjà vous affirmer, c’est que vous n’avez pas de magie noire en vous.

Orion l’espérait un peu après douze mille années d’existence, mais joua l’étonnement.

— Ah bon ?

— Voyez-vous cet objet ?

Il désignait la toupie.

— C’est un Scrutoscope. Lorsque de la magie noire transpire, qu’un danger en découle, cette toupie se met à tourner sur elle-même et s’éclaire comme un phare de la côte en pleine nuit.

— Intéressant et utile. Si un fidèle de Celui-Dont-On-Ne-Prononce-Pas-Le-Nom se présente à moi, il s’activera.

— Oh oui ! Je peux vous assurer que les regrettés James et Lily Potter auraient été mis en garde avant d’être assassinés par Vous-Savez-Qui en personne.

— Je vois. Indispensable objet. Comment… combien…

— Il coûte dix Mornilles.

— Euh…

— Ah… oui… bien sûr, c’est un peu cher.

— Non, je voulais dire… Comment puis-je convertir mon argent moldu ?

— Il n’y a que Gringott’s, à Londres. Ici, nous ne prenons que les Gallions d’or, les Mornilles d’argent et les Noises de bronze. Désolé.

— Pas de problème. J’irai au Chaudron Baveur, rajouta le policier, comme s’il était déjà coutumier du monde sorcier.

Le vendeur le regarda avec un air interrogateur. Puis, il rompit le silence :

— Autre chose ?

— Oui, juste une question : auriez-vous un objet capable d’avaler et de renvoyer de la lumière ? C’est comme un petit bâton d’argent. Long comme ça.

Il écarta son pouce et son majeur.

— Je vois ce que c’est. Un Déluminateur. Ou autrement appelé Éteignoir.

Je n’en vends pas et je ne connais qu’un homme qui en possède un. Albus Dumbledore.

— Le directeur de Poudlard ?

— En personne.

— Un exemplaire unique. Fantastique ! Je l’ai vu en fonction, une seule fois. Je l’ai trouvé ingénieux, élégant, prodigieux, presque… poétique.

Le visage du vieillard s’éclaira :

— Poétique, c’est joliment dit ! L’Éteignoir d’Albus Dumbledore est magnifique. Je le soupçonne de dissimuler d’autres fonctions.

— Vraiment ?

— Oh oui ! Après tout, c’est Dumbledore qui l’a créé.

Cette révélation tempéra l’optimisme naturel du policier. Le respect de l’homme pour le sorcier à la tête du collège, la défense d’Hagrid pour son mentor ou ami ou patron, c’était autant de signes désignant l’enseignant comme un personnage aux talents et aux connaissances étendus. Une telle pointure de la magie ne pouvait pas s’être contentée d’un gadget similaire à une télécommande moldue.

Après quelques échanges d’amabilité et informations complémentaires – notamment que les baguettes magiques n’étaient pas de sa compétence, mais de celle d’un certain Ollivander sur le Chemin de Traverse à Londres –, le visiteur promit de revenir faire des emplettes dignes de ce nom dès qu’il aurait sa besace remplie d’or sorcier. Il quitta le vieil homme attendrissant et revint dans la rue principale. Il avait un petit creux, mais sans argent, c’était compliqué. Il remonta néanmoins l’artère principale et décida de pousser ses investigations aux Trois Balais. La Taverne du Chaudron Baveur lui avait plutôt réussi un mois auparavant et de mémoire de policier, il n’avait jamais échoué à moissonner quelques tuyaux dans les estaminets. Il poussa la porte.

La fin d’après-midi approchait et ce n’était pas la cohue dans le pub. Il y avait trois sorciers à une table et deux autres calés dans un recoin. La salle était peu lumineuse, mais cosy, douillette. À l’image de la femme derrière le comptoir. Une cascade de boucles blondes tombant sur des épaules rondes, des yeux pétillants, un sourire à se brosser les dents au whisky Pur Feu, des formes d’une féminité exquise, la dame – une sorcière s’il en jugeait par sa tenue – était ensorcelante. Elle était aussi physionomiste, car elle entama :

— Bonjour ! Qu’est-ce que ce sera pour le petit nouveau ?

— Bonjour Madame, répondit-il avec son accès empreint de soleil.

— Madame ? Très poli, le jeune homme. Mais c’est Rosmerta pour tout le monde. Et vous ? Votre petit prénom ?

— Orion… susurra-t-il.

— Exotique…

— Normal. À La Barbade, nous aimons les noms d’étoiles.

— Oh… la bien belle habitude ! Alors, est-ce qu’on déguste des boissons douces ou des alcools forts, chez vous ?

— Plutôt suaves, Rosmerta. Hélas, je n’ai pas eu le temps d’aller chez Gringott’s et je ne possède que des livres sterling bien moldues.

— Ce dont je ne veux pas dans ma caisse.

— Je le comprends.

— Mais en signe d’amitié avec un sorcier venu des îles, je vous offre une Bièraubeurre. Cela vous incitera à vanter mes mérites auprès de vos compatriotes.

— C’est très aimable et je ne manquerai pas de vous faire la meilleure des publicités. Toutefois, il n’est pas certain que j’ai des pouvoirs magiques. Il se pourrait que je sois un… euh… Crac quelque chose…

— Vous, un Cracmol ? Impossible.

— Je n’ai pas de baguette.

— Ollivander, sur le Chemin de Traverse. Il trouvera la bonne baguette pour exploiter votre pouvoir d’envoûtement.

— Mon… ?

Il aurait juré qu’elle lui faisait du charme. Elle se retourna et fila dans la réserve pour récupérer la Bièraubeurre à la meilleure température, ondulant des hanches comme une chaloupe sur une mer houleuse. Cette femme avait du sang de sirène dans les veines, à n’en point douter. Elle revint au comptoir, décapsula deux bouteilles et trinqua avec lui :

— À la Barbade ! lança-t-elle.

— Aux Trois Balais ! répliqua-t-il.

Tous sourires, ils avalèrent plusieurs gorgées en silence, les yeux dans les yeux.

— Donc, vous faites du tourisme ? fit-elle pour rompre le silence.

— Un peu, oui. D’ailleurs, je cherche une chambre ou un logement.

— Ici, ce sera compliqué. Les habitants ne prendront pas votre argent. Seuls les Gallions ont cours. En plus, à part les roches autour du lac, il n’y a pas grand-chose à visiter.

— La forêt ?

— Si vous tenez à mourir dans d’atroces souffrances…

— C’est dangereux ?

Rosmerta émit un gloussement.

— Entre les centaures belliqueux, les loups-garous fous, les Trolls abrutis et les Acromentules mangeuses d’humains, vous avez le choix.

— Je vois. C’est assez restreint.

— Le mieux, c’est le Chaudron Baveur, à Londres.

— Chez Tom ?

— Vous connaissez ?!

— Oui, j’y ai mangé d’excellentes saucisses fumées.

Orion fut tenté de parler d’Harry, mais il se retint et se concentra sur la collecte d’informations.

— Si vous connaissez, c’est parfait ! Tom est juste à côté du Chemin de Traverse où se trouve Gringott’s. Comme il donne sur Londres, il est à la croisée, des Moldus viennent avec leurs enfants sorciers.

— Je vois. Mais pour ce soir, cela va me faire un long voyage.

— Bien sûr que non ! Nos cheminées sont raccordées.

— Que voulez-vous dire ?

— Vous ne connaissez pas le réseau de cheminées, à La Barbade ?

— C’est-à-dire que la nécessité de chauffer, là-bas… donc la présence de cheminées… Vous voyez…

Rosmerta éclata de rire.

— Mais oui ! Comme je suis étourdie ! Alors, je vous explique : on entre dans la cheminée, on prend une bonne portion de poudre de cheminette, on énonce sa destination distinctement et on jette la poignée à ses pieds.

— D’accord. Pour aller chez Tom, je dis Le Chaudron Baveur ?

— Voilà. Pour venir me voir, les Trois Balais. Attention ! Si vous dîtes chez Rosmerta, le réseau tentera de vous envoyer dans ma demeure. Or, je n’ai pas donné mon autorisation à la Régie des Transports. Pas encore, ajoute-t-elle en minaudant.

— Hum… merci pour la boisson, les explications précises et… la proposition, répliqua-t-il du tac au tac.

Il se leva, fit mine de se diriger vers la cheminée et rebroussa chemin. Il saisit les doigts de la tenancière et se fendit d’un classieux baisemain. Elle rougit et gloussa. Il lui adressa une œillade puis reprit sa destination initiale. Une fois en place, il prit une poignée de poudre de cheminette et lança :

— Le Chaudron Baveur.

Dès que sa main libéra la matière, une bouffée de flammes vertes l’engloutit. Sa dernière vision fut celle de la blonde voluptueuse accoudée au comptoir, le menton posé sur une paume, les yeux brillants d’humidité.

Rosmerta demeura rêveuse quelques dizaines de secondes, appréciant la belle apparition. Puis, elle s’interrogea :

« Comment a-t-il atterri à Pré-au-Lard ? Il ne savait pas utiliser le réseau de cheminées et si ce n’est pas un sorcier, comme il l’affirme, il n’a pas pu transplaner. Il a marché jusqu’ici, au gré du vent ? Hum… En tous les cas, le hasard fait bien les choses. »

Une horde de sorciers braillards fit irruption dans le pub. Le rêve prit fin avec la rudesse d’un Stupefix.

Comme décrit par la patronne des Trois Balais, Orion déboula dans l’âtre du Chaudron Baveur. Il alla saluer Tom qui se souvint de lui. Il lui narra une partie de ses découvertes – Pré-au-Lard –, les recommandations de Rosmerta et réserva le gîte ainsi que le couvert. Il l’informa de ses projets d’aller faire du change à Gringott’s. Tom lui expliqua comment il pourrait entrer sur le Chemin de Traverse par la cour et le mur, situa la banque et le prévint qu’elle était contrôlée par des Gobelins, des êtres brillants, mais susceptibles, alambiqués. Il le mit en garde sur le quartier malfaisant nommé Allée des Embrumes. Orion demanda quelques explications sur le réseau de cheminées publiques – l’une d’elles aboutissant au Chemin de Traverse – et privées. Il n’omit surtout pas de narrer comment il avait su faire rire Rosmerta. Tom le mit en garde sur la nature séductrice de sa chère consœur.

Après un repas des plus succulents, le policier se délecta des photos animées d’une Gazette du Sorcier abandonnée par un client. Les articles lui parurent d’un style un tantinet racoleur, mais basé sur des faits tangibles. Un entrefilet parlait d’Harry Potter, surnommé le Survivant, entré à Poudlard et envoyé dans la maison Gryffondor, comme ses défunts parents. Il prit son temps pour siroter son whisky sorcier, évitant le retour de bâton dans la tête.

Vers 20H00, muni de son journal, il grimpa à l’étage et ouvrit sa chambre. Le coin était rustique, mais accueillant. Toujours cette sensation de vivre au 19ᵉ siècle. Pas de téléphone, de télévision, d’ordinateur ou d’appareils électroménagers, ni d’ampoules électriques. Par contre, plumeaux, balais, serpillières, éponges étaient enchantés pour briquer la Taverne.

Il posa sa besace sur le lit et jeta un œil par la fenêtre : réflexe professionnel. Sa chambre donnait sur la cour intérieure et les immeubles moldus implantés aux alentours. Le quartier magique était invisible.

Il se dévêtit et se prélassa dans un bon bain. Il réfléchit au programme du lendemain : passer au coffre de sa banque anglaise, y faire un retrait coquet, aller à Gringott’s, régler une bonne fois pour toutes les tribulations monétaires. Ensuite, découvrir ce chemin de Traverse plus complet que Pré-au-Lard. Enfin, réfléchir au moyen d’accéder à Poudlard, à Dumbledore et à son Déluminateur, le véritable objectif de son implication dans le monde sorcier. Le vieux vendeur de Derviche et Bang n’était pas dupe, lui non plus. L’Éteignoir masquait une autre fonction sinon, Albus Dumbledore l’aurait commercialisé, aurait redistribué le produit des ventes aux élèves de Poudlard ou aux sorciers nécessiteux – les personnes croisées ne respiraient pas toutes la fortune –.

Il imagina sans mal que sa quête le mènerait à prendre des distances avec sa vie de policier. Rester dans son studio, transfluider chaque jour au lac noir, observer le château, les abords, moissonner des informations, ce serait assez vite improductif. Il devait calquer son rythme de vie sur le possesseur du bâton d’argent. Si Albus Dumbledore demeurait à l’année au château, il lui faudrait résider au plus près. Or, il était identifié comme un touriste venu de La Barbade à Pré-au-Lard et comme un Londonien d’adoption à la Taverne. S’il pouvait débarquer à intervalles réguliers ici, voire y loger à l’année, il n’en serait pas de même dans le petit village jouxtant Poudlard. Sous ses airs de femme séductrice, angélique, innocente, Rosmerta avait un cerveau et se poserait vite les bonnes questions. Comment un touriste pouvait-il soudain s’installer dans le village de sorciers, dans une location, payer sans exercer de métier et se promener chaque jour aux abords du château ? La suspicion serait de mise.

Il n’avait pas le choix.

« Pour avoir une chance, je dois disparaître ou presque. »

Il ferma les yeux, son journal glissa dans l’eau, sous la protestation des personnages animés.

Laisser un commentaire ?