Le Corbeau. Saison 2
Chapitre VI : Premier jour
Jonas Marus était arrivé plus tôt que d’habitude aujourd’hui. Les trois prochaines journées seraient longues et intenses, il le savait d’expérience. Il avait décidé de venir plus tôt, sachant pertinemment qu’il quitterait le Ministère plus tard, tout ça pour pouvoir gérer les affaires courantes à certains moments. Certes, il laissait son adjoint et sa secrétaire faire le plus gros du travail, mais certaines choses demandaient son attention et sa signature. Sa priorité pour les trois prochains jours serait les tests d’entrée de la section Spéciale.
Sur le chemin de son bureau, il passa devant le gymnase qui devait déjà être en configuration pour les premières épreuves. Il s’autorisa un détour et y entra. En effet, les agrès pour les tests physiques étaient en place. Cela lui rappela des souvenirs, ceux des autres sessions où il avait officié comme examinateur, certes, mais surtout celles où il s’était présenté pour rejoindre la mythique section S. Il lui avait fallu s’y reprendre à trois fois avant d’être finalement pris. À l’époque, il n’aurait jamais imaginé être à la tête des « dragons noirs » un jour !
Il remarqua qu’il n’était pas seul, une jeune femme aux cheveux noirs faisait le tour des agrès nonchalamment, semblant évaluer leur difficulté.
— Mérida ! appela-t-il.
La jeune femme se tourna vers lui et, le reconnaissant, le rejoignit d’un pas léger.
— Bonjour, Jonas, salua-t-elle.
— Bonjour. Tu es venue repérer les lieux ?
— On peut dire ça… La vérité, c’est que je n’arrivais plus à dormir.
— Tu te sens prête ?
— Je ne suis pas sûre… Si je rate, tant pis, au moins je saurais ce que je dois améliorer pour la prochaine fois.
Jonas acquiesça, il était très rare qu’un chasseur rejoigne la section S au premier essai.
— Tu te souviens des épreuves ? demanda-t-il.
— Oui, ce matin, les épreuves physiques, cet après-midi, les écrits et les connaissances magiques, demain les mises en situation, et le dernier jour, les entretiens.
— Souviens-toi que chaque module est éliminatoire.
Jonas remarqua que quelque chose semblait chagriner la jeune femme et il lui en fit la remarque.
— Ma mère, raconta-t-elle. Tu te souviens qu’elle ne voulait pas que j’entre aux Chasseurs déjà. Je lui ai dit que je tentais les tests spéciaux, elle m’a redit que je devrais chercher un autre métier.
— Je vois…
— Je crois que ça a un rapport avec mon père, elle refuse toujours de m’en parler. Je sais qu’elle a travaillé ici comme secrétaire, je suis sûre qu’elle a eu une aventure avec un chasseur. Enfin, je ne fais que supposer…
— Pour le moment, concentre-toi sur les tests.
— Oui, tu as raison. Bon… À tout à l’heure.
Jonas la suivit du regard un instant. Il brûlait de lui dire la vérité sur son père, lui dire qu’il l’avait connu, mais par respect pour la décision de Julie – la mère de Mérida – il gardait le silence.
Surtout, comment prendrait-elle l’existence de Pierrick ? Car, même si officiellement et directement, ils n’avaient pas de lien, celui-ci était tout de même le clone de son père. Si elle découvrait l’identité de son géniteur, elle ne mettrait pas longtemps à suspecter un lien entre Pierrick Corvus et Pierrick Chaldo. Bien qu’incertaine, Jonas avait envie de permettre cette découverte. Instinctivement, il sentait que, même si ce pouvait être un temps difficile, du bon pouvait en ressortir, pour Mérida et Julie, mais aussi pour Pierrick.
Il repoussa ses réflexions et se rendit à son bureau. Il travailla une heure durant, effectuant des tâches purement administratives, la partie de ses fonctions qu’il appréciait le moins. À l’heure prévue, il retourna au gymnase où l’attendaient déjà les deux autres chefs de section : Albert Chergnieux et Luc Fabre. Ils discutaient avec d’autres chasseurs de la section S, volontaires pour servir de juges aux sélections, puis d’instructeurs pour les premiers pas des reçus chez les « Dragons Noirs ». Les candidats s’échauffaient en vue des tests physiques.
Si certains chasseurs de la section IRIA se demandaient parfois au début à quoi cela servait d’avoir une bonne condition physique pour faire partie de la section S, les discussions avec les membres de cette dernière leur en apprenaient les raisons. Les chasseurs de la section spéciale ne se contentaient pas de mener les enquêtes, ils étaient souvent amenés à se joindre aux groupes d’assaut de la section AI. Ils s’entraînaient donc régulièrement avec eux.
De plus, leurs investigations les amenaient parfois à être pris à parti, il leur fallait alors se défendre. Or, un combat, même à coups de sortilèges, demeurait un acte très physique où il fallait bondir, plonger, frapper…
— Bonjour, les gars, comment sentez-vous vos personnels ? questionna Jonas.
— Certains sont prêts, d’autres moins, répondit Albert. Au moins, ils verront comment ça se passe.
— Je suis du même avis, acquiesça Luc.
— Je suppose que tu n’as pas de nouvelles de Pierrick ? demanda le chef de la section AI.
— Non, fit Jonas, mais ce n’est guère étonnant. Si sa mission se déroule comme prévu, on ne devait pas en avoir avant son retour.
Suzanne Janis fit son entrée. Jonas fit signe à un de ses hommes qu’il rassemble les candidats. Les ordres fusèrent alors que les chefs de section se réunissaient autour de leur directrice.
— Jonas, je te laisse gérer, je fais le discours d’introduction et je dois me rendre chez le ministre, annonça-t-elle.
— Un problème ? demanda Jonas.
— Fudge nous a envoyé un émissaire, certainement pour vérifier que nous ne prêtons aucun crédit aux dires du professeur Dumbledore. Bref, je vous tiendrais au courant ce soir après les épreuves. J’espère pouvoir être plus présente demain et pouvoir diriger les entretiens après-demain.
Les chefs de section s’alignèrent derrière Suzanne, celle-ci s’avançant devant les candidats, réunis en deux rangs de dix.
— Vous êtes tous volontaires, rappela-t-elle d’emblée, je n’attends rien d’autre que le meilleur de vous-mêmes, montrez-nous que vous avez votre place au sein de la section spéciale. La section S est souvent décrite comme le fer de lance des Chasseurs. Je ne vous dirai pas le contraire. Je veux juste que vous soyez conscient d’une chose : si vous parvenez à intégrer les rangs des « dragons noirs », il vous faudra toujours faire preuve d’humilité, car la section S n’est rien sans les deux autres sections. Comment mener les investigations sans l’expertise des analystes de la section IRIA ? De même, ceux d’entre vous qui viennent de l’AI sont tous déjà intervenus avec des chasseurs de la section S à leurs côtés, concluant une enquête par une action décisive. Souvenez-vous toujours d’où vous venez. Chez nous, il n’y a pas la section S et les autres. Nous sommes tous Chasseurs, avec un même but.
Suzanne laissa le silence s’installer quelques secondes pour que ses paroles pénètrent l’esprit de chacun des candidats.
— Je vous laisse entre les mains de Jonas Marus qui dirigera cette session. Jonas, ils sont à vous.
— Merci madame, dit-il en prenant sa place.
Sans attendre, la directrice quitta le gymnase.
— J’espère que vous avez bien écouté et compris les mots de madame la directrice. Cet état d’esprit est la base même de notre travail à la section S : rester humble. Pour votre information : en moyenne, un quart des candidats réussissent à rejoindre la formation initiale, et sur ceux-là, plus de la moitié ne la finit pas. La plupart des échecs à la formation sont des abandons, l’élève craquant ou estimant ne pas pouvoir aller au bout. Et bien sûr, il y a ceux que l’on renvoie pour diverses raisons, mais ils sont rares. Donc, si je reprends : vous êtes vingt, cinq d’entre vous seront pris en formation, deux la finiront, et un ne passera pas la première année en tant que « dragon noir » à part entière.
Même s’ils cherchèrent à le cacher, Jonas perçut le frisson qui parcourut les candidats. Il s’abstint de leur dire que c’était le plus souvent par une simple démission qu’ils perdaient le dernier.
— Sur ce, petit rappel sur le déroulement de ces tests : ce matin, les épreuves physiques, cet après-midi, les épreuves écrites et de connaissances magiques. Demain, ce seront les mises en situation. Et nous finirons après-demain avec les entretiens individuels. Chaque épreuve est éliminatoire, certains d’entre vous nous quitteront dès ce matin. Pour terminer – et je m’adresse surtout à ceux dont il s’agit du premier essai –, ne voyez pas l’échec comme une défaite définitive. Si vous échouez, vous retournerez dans votre section d’origine, et rien ne vous interdira de vous présenter à une prochaine session. Nous vous expliquerons clairement la ou les raisons de votre échec. Ai-je oublié quelque chose… ? fit-il en se tournant vers les examinateurs.
L’un d’eux hocha la tête pour signifier que non, Jonas lui passa la parole pour les épreuves physiques.
— Pour ceux qui ne me connaissent pas, je suis Sergius Yechowsky, responsable de l’instruction au sein de la section S.
L’intonation de sa voix et sa posture droite ne donnait pas envie de penser à autre chose. Sa présence emplissait l’espace, et son visage dur faisait comprendre qu’il avait eu une carrière riche en évènements chez les Chasseurs. Son regard ne s’arrêtait sur rien de particulier, mais, en même temps, les candidats savaient que le moindre de leurs gestes était scruté.
— Pour commencer, vous allez courir quatre kilomètres, le temps limite est de vingt minutes, expliqua-t-il. Tout le monde au départ !
Immédiatement, les candidats s’alignèrent là où un autre examinateur leur indiqua, puis le signal du départ fut donné.
La course n’était pas difficile pour quelqu’un avec un minimum d’entraînement, mais sur un circuit de deux cents mètres, elle s’avérait vite monotone et piégeuse. Pour être dans les temps, il fallait boucler chaque tour en une minute maximum.
Les premiers finirent en un quart d’heure, puis les arrivées s’échelonnèrent jusqu’à la limite. Les deux derniers conclurent la course au-delà du temps imparti, synonyme d’élimination. La tête basse, ils quittèrent le gymnase.
Ils enchaînèrent avec une épreuve de force divisée en plusieurs exercices : pompes, abdominaux, squats, tractions et montées de cordes. Le barème n’était pas le même pour les hommes et pour les femmes. Jonas fut particulièrement impressionné de voir Mérida parvenir à effectuer le même nombre de répétitions que ses collègues masculins.
Ensuite vint la natation, il s’agissait d’un parcours en piscine avec des obstacles immergés à franchir dans un temps imparti, sans recours à la magie.
Et pour finir, il y avait un parcours d’obstacles qui n’avait rien à envier à ceux que l’on trouvait dans les armées moldues. Tous les classiques du genre étaient présents : les échelles, les filets, la poutre d’équilibre, le rampé, les murs, la fosse… Après tous les exercices effectués durant la matinée, ce parcours représentait le summum. Le but était de mesurer la capacité des candidats à faire preuve d’endurance physique et mentale, ne pas faillir était important. Surtout, cela les mettait en état de fatigue pour le reste des épreuves, testant leur capacité à réfléchir et agir, même éreintés.
À la fin de la matinée, ils n’étaient plus que dix. La proportion entre candidats issus de la section AI et ceux de l’IRIA était assez équilibrée avec six pour les « dragons bleus » et quatre pour les « dragons rouges ».
Les examinateurs et les chefs de section se réunirent pour débriefer cette première partie des tests.
— Le niveau était élevé ! s’exclama Jonas. C’est assez rare d’avoir une telle part de réussite à l’issue des tests sportifs. Vous êtes surpris des résultats ?
— Dans l’ensemble non, répondit Albert Chergnieux. Un m’a surpris par son échec, mais en parlant avec lui, j’ai appris qu’il avait perdu son grand-père hier, il n’avait pas la tête à ça. Il se représentera à la prochaine session, l’esprit plus apaisé.
— Pour moi, c’est l’inverse, dit Luc Fabre, une surprise, mais dans le bon sens. On verra si elle réussit les autres épreuves.
— Le niveau sportif est en effet très bon, fit Sergius, on va voir s’ils n’ont pas brûlé un peu trop d’énergie ce matin. Les écrits restent une épreuve redoutable, la fatigue accumulée le matin joue beaucoup.
— Allons déjeuner, proposa Jonas.
Après le repas, les candidats se retrouvèrent assis à des bureaux alignés, plusieurs copies devant eux. Les questions couvraient plusieurs sujets, en lien direct ou non avec le métier de la lutte contre les mages noirs. Il y avait des questions d’Histoire de la Magie et des Chasseurs, de culture générale sur les diverses unités anti mages noirs existantes dans le monde, de droit sorcier, de théorie des sortilèges et des potions… D’autres questionnaires portaient sur des choses plus spécifiques aux Chasseurs, comme les procédures d’intervention et d’investigation, les tactiques mises en œuvre par la section AI…
Les derniers feuillets étaient des mises en situation théoriques, une situation d’enquête ou d’intervention était décrite, le candidat devait expliquer les diverses étapes à suivre en respectant la procédure prévue. Enfin, il leur fallait rédiger un compte-rendu d’investigation.
Après ces heures à gratter sur du parchemin, ils furent mis en attente dans une pièce et appelés un par un. Devant l’ensemble du jury, il devait effectuer les divers sortilèges qui leur étaient demandés. Ce test avait pour but de vérifier que les candidats connaissaient et maîtrisaient les sorts nécessaires au travail au sein de la section S en état de fatigue prononcé.
Une fois toutes les épreuves de la journée finies, il restait encore sept candidats. Les juges savaient que ce nombre serait au moins divisé par deux le lendemain.