Extérieur - corde - extérieur
Chapitre 2 - Teddy
La pluie avait cessé d’être une gêne pour devenir un obstacle. Elle tombait droite, fine, régulière, transformant les gradins en marches sombres et glissantes où les élèves s’entassaient malgré tout, capuches relevées ou sorts de protection mal maîtrisés au-dessus de leurs têtes. Le terrain de quidditch, en contrebas, semblait plus vaste sous ce ciel bas ; les anneaux des buts se découpaient en silhouettes pâles dans une brume légère, et le sable détrempé autour des poteaux avait pris une teinte plus lourde, presque métallique.
Dany s’était installé assez haut dans les tribunes côté Serdaigle, là où l’on avait une vue plongeante sur l’ensemble des joueurs. Le score l’intéressait peu. Ce qui comptait, c’était les trajectoires. Il aimait suivre les déplacements en les imaginant dans un parcours. Les accélérations des poursuiveurs, les zones mortes derrière les buts, les hésitations avant les passes longues. Le quidditch avait toujours ce défaut à ses yeux : trop de collisions, trop d’imprévus, pas assez de pureté dans les mouvements. Mais sous la pluie, les choses devenaient un peu plus intéressantes : les joueurs corrigeaient davantage, ils choisissaient mieux leurs angles ; en bref, ils faisaient attention.
Sur le terrain, les deux équipes prirent leur envol presque en même temps. Les balais montèrent en éventail, se séparèrent, se croisèrent. Un cognard passa au-dessus des tribunes avec un sifflement lourd, arrachant quelques exclamations enthousiastes.
Dany suivait Teddy sans effort. Même à distance, il était impossible de le manquer. Ses cheveux avaient pris cette teinte jaune-orangé vive qui apparaissait chaque fois qu’il entrait vraiment dans un match ; ils semblaient presque lumineux sous la pluie. Il s’était déjà placé légèrement en avant des anneaux, comme s’il cherchait à réduire la surface offerte aux poursuiveurs adverses. Trop avancé, pensa Dany aussitôt. Mais il savait que Teddy faisait ça exprès.
Un poursuiveur serpentard tenta un tir long dès la première minute. Teddy plongea à droite, corrigea en vol, et détourna le souaffle d’une main avant qu’il ne passe entre les anneaux. Le ballon repartit en cloche vers le centre du terrain.
Correct. Un peu tard, mais correct.
Dany reporta son attention ailleurs.
L’attrapeur de Serdaigle, Flavius Woodlog, volait déjà plus haut que les autres. Petit, léger, très stable en ligne droite. Bon profil. Il compensait le manque de puissance de son balai par des changements d’axe rapides, presque secs, qui rappelaient davantage un coureur technique qu’un attrapeur traditionnel.
Il aurait été bon en Torus, pensa Dany.
Un cognard passa trop près de lui. Flavius pivota brusquement pour l’éviter, perdit un instant de vitesse, puis reprit sa trajectoire comme si de rien n’était. Propre. Pas spectaculaire, mais propre.
En face, l’attrapeur serpentard le suivait déjà. Plus lourd, moins précis, plus agressif.
Dany fronça légèrement les sourcils. Le match se tendait sans qu’on sache vraiment pourquoi. Peut-être la pluie. Peut-être la rivalité. Peut-être simplement l’habitude. Les poursuiveurs serpentards commencèrent à jouer plus serré. Les passes devinrent plus courtes, plus violentes. Un cognard frappa un batteur de Serdaigle à l’épaule ; il se redressa aussitôt, mais son balai avait dérivé de plusieurs mètres avant qu’il ne retrouve sa trajectoire.
Teddy arrêta un deuxième tir. Puis un troisième.
Dany se surprit à suivre les actions plus attentivement. Toujours pas pour le score, pour les corrections de trajectoire en cas d’imprévu.
Un poursuiveur serpentard s’empara du souaffle, et opta pour une approche directe, en ligne droite. Un cognard passa, il dévia à peine. Teddy se plaça en interception de trajectoire, il ne ralentit pas.
Le souaffle, dévié in-extremis par le gardien Serdaigle, manqua l’anneau de but, contrairement audit gardien et au poursuiveur. La trajectoire de ces derniers, désormais sans balai, se fit parabolique et termina dans le sable détrempé, dispersant des gerbes d’eau.
Un cri traversa soudain les tribunes. Quelqu’un avait vu le Vif.
Flavius piqua immédiatement, d’un mouvement si net qu’il sembla presque claquer dans l’air. Il l’avait vu, lui aussi. Dany se redressa malgré lui.
La trajectoire était mauvaise. Trop raide.
Redresse, pensa-t-il aussitôt.
Flavius accéléra encore. L’attrapeur serpentard plongea derrière lui.
La descente devenait dangereuse.
Redresse !
Flavius ne redressait pas. Plus que quelques mètres.
« REDRESSE ! » cria cette fois Dany à voix haute.
Au dernier instant, Flavius tira brutalement sur le manche. Le balai remonta dans une courbe parfaite ; le Vif disparut dans sa main.
Dany sentit l’air revenir dans sa poitrine d’un coup. C’avait été juste, mais propre. Très propre, même.
Soutain, il vit l’autre : l’attrapeur serpentard, qui n’avait pas corrigé à temps. Le choc fut sec, brutal, presque incompréhensible pendant une fraction de seconde. Le corps de Flavius disparut sous le sien, frappant le sol ensemble. Le bruit remonta jusqu’aux tribunes comme une chose lourde qu’on laisse tomber.
Dany eut un rictus involontaire. Aucune pensée consciente, juste cette contraction physique, immédiate, absurde, comme si le choc l’avait atteint malgré la distance.
Autour de lui, les cris changèrent de nature ; les tribunes exultaient. Les joueurs ralentirent ; les balais descendirent. Le professeur Bibine touchait déjà terre.
Dany ne partageait pas leur enthousiasme. Il savait très bien ce que ça faisait, un impact comme ça. Même avec les sorts…
oOo
L’infirmerie sentait la potion de régénération et les draps trop propres.
Flavius occupait le lit du fond, immobile sous l’effet d’un sommeil sans rêves que l’infirmière avait jugé plus prudent de lui administrer. Son bras droit dépassait du drap, reposant dans une attelle magique encore translucide. Les couvertures remontaient trop haut pour qu’on voie clairement l’ampleur de ce qui avait dû être réparé en dessous. À intervalles réguliers, une fiole en lévitation au-dessus de lui laissait tomber une goutte épaisse dans sa bouche entrouverte.
Dany resta un moment à le regarder. Il n’y avait rien à dire.
Dans le lit voisin, l’état de Teddy semblait beaucoup moins impressionnant. Son bras gauche était maintenu contre son torse par une bande enchantée qui refusait obstinément de se desserrer, et une fine coupure lui traversait la pommette. Ses cheveux avaient retrouvé une couleur beaucoup plus neutre, ce qui donnait à son expression un air presque raisonnable.
Presque.
« Alors, dit-il dès que Dany approcha, verdict ? »
Dany observa son bras.
« Contusion ?
— Luxation.
— C’est pareil.
— Pas du tout ! »
Dany haussa les épaules.
« Tu es encore entier, toi, en tout cas.
— C’est l’essentiel. »
Teddy désigna vaguement le lit de Flavius du menton.
« En vrai, lui aussi d’ailleurs ! »
Dany suivit le mouvement et regarda l’attrapeur, dubitatif.
« Tout dépend ce que tu appelles ‘entier’… »
Ils restèrent silencieux quelques secondes.
« Il a attrapé le vif, quand même, dit Teddy finalement.
— Certes…
— Et c’était une belle descente !
Dany hocha la tête.
— Une très belle descente… Enfin, jusqu’au moment où elle a arrêté d’être belle.
Teddy eut un petit sourire fatigué.
— C’est le principe du quidditch, ça !
— C’est surtout le principe des descentes mal achevées ! »
Cette fois, Teddy soupira.
— Tu vas encore me dire que c’était une Feinte du Jardinier.
— Mais c’était une Feinte du Jardinier ! Il a fini planté dans le sol comme un haricot !
— Sauf que ce n’était pas une feinte, il a vraiment attrapé le vif ! »
Un large sourire se dessina sur les lèvres de Teddy, puis il conclut :
« On a gagné !
— C’est vrai. Avec un score exceptionnel de trois joueurs sur sept à l’infirmerie pour la nuit.
— Détails tout ça, détails. Et toi, alors ? Tu fais quoi demain ?
— Je cours.
Teddy leva un sourcil.
— Sous la pluie ?
— Ondirai bien, oui.
— Après ce qu’on vient de voir ? »
Dany haussa légèrement les épaules. Le chaos de l’après-midi était déjà en train de s’éloigner dans sa mémoire, repoussé quelque part derrière les trajectoires, derrière les corrections, derrière les manœuvres réussies et les gestes ratés.
« Non mais moi, ce n’est pas pareil », dit-il.
Teddy le regarda.
« Ah non ?
— Non. Moi, je fais attention ! »
Teddy observa son visage encore une seconde, comme s’il cherchait quelque chose à répondre, puis renonça, se contentant d’un léger rire.
« Eh ben reviens en un seul morceau, alors. »
Dany hocha la tête.
« Tu me connais ! »