Les Amours de Radimir Vynoque - volume 2 : disparitions à Poudlard
Chapitre 10 : La femme, l'oeuf et le père
5004 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 08/04/2026 19:11
Vynoque, perplexe, inspecta sa carte une nouvelle fois, puis regarda tout autour de lui. Selon le pendule de la voyante, il était arrivé à destination et la femme du MacMolsby devait habiter l’immeuble qui se trouvait en face de lui. Mais quelque chose clochait. L’immeuble en question, était un vieux mais immense bâtiment à la façade délabrée et aux vitres brisées. Même la porte d’entrée de l’habitation était sortie de ses gonds. Il était peu probable que quiconque vive ici, surtout dans un quartier aussi vétuste où Radimir pouvait sentir peser sur lui des regards peu recommandables. Il était de moins en moins rassuré, surtout lorsqu’il posait les yeux sur son oie dont le ventre s’était arrondi et touchait presque le sol.
«- Brrrrrrrrrrrrrrr..., grogna-t-il sombrement. J’espère pour cette prophétesse de malheurs que la bonne femme de l’ostrogoth se trouve ici. Sinon, je jure sur le jaune de l’œuf de Snapy que je retournerai lui faire avaler son pendule par les narines ! Mmmmurf ! Allez, en avant Guingamp ! »
Vynoque s’avança vers l’entrée de l’immeuble en faisant signe à ses deux volatiles de le suivre. Les trois compères pénétrèrent de leur même démarche dandinante dans l’édifice, faisant tournoyer la poussière entassée sur le plancher à chacun de leurs pas. Le rez-de-chaussée s’ouvrait sur trois portes, dont deux menaient vers des appartements en ruine où personne ne vivait plus depuis au moins une dizaine d’années. Radimir ouvrit la troisième porte et se retrouva nez à nez avec un escalier en bois déplorable qui grimpait péniblement jusqu’en haut du bâtiment.
« MMMMMMORF ! » pensa Vynoque, « Dame Eliesse aurait pu m’avertir que j’allais devoir crapahuter jusqu’aux cieux ! J’aurais pris mes crampons... »
Malgré les chausses peu adaptées du professeur rond, la petite troupe entreprit l’ascension du fragile escalier qui craquait et oscillait dangereusement sous leur poids. Bientôt, des grognements tonitruants résonnèrent dans tout l’édifice et firent vibrer les murs. A chaque nouvel étage, heureux d’avoir échappé à la mort, les compagnons sondaient, scrutaient chaque recoin sans trouver âme qui vive. A plusieurs reprises, le plancher fragile de l’immeuble trembla tant sous les pieds de Radimir, qu’il se mit à réciter frénétiquement des « Notre Père » pensant sa fin arrivée. Il s’était même résolu à jeter sa toque en fourrure par dessus-bord dans l’espoir fou d’alléger son poids. Mais le sol avait tenu bon et contraignait nos amis à poursuivre leur ascension à travers le triste édifice. Arrivé au treizième étage, Vynoque avait les genoux grelottant sous l’effort et il était tellement en sueur qu’on aurait pu le croire sorti d’un lave-linge. Alors qu’il tentait péniblement de reprendre son souffle, Radimir constata que Snapy, hors d’haleine, était elle aussi dans un piteux état.
« Que le Poussin nous vienne en aide ! Elle va me recracher son fœtus par le bec et périr ! Et tout ça pour retrouver la régulière de l’anglo-saxon et son grimoire de malheur ! Mmmmmrf ! ça suffit ! Ras la maroulette des idées du William ! Il est bien beau, mais il sonne creux du crâne ! Je retrouverai l’Ange de la Mort par mes propres moyens et je la tâterai du poing pour qu’elle me rende Snape ! »
Encouragé par ses propres paroles, Radimir était sur le point de rentrer à sa chambre d’hôtel quand soudain, un bruit sourd, presque infime, parvint à ses oreilles en forme de choux. Ce son lui semblait parvenir de l’autre côté d’une porte située à sa droite. Dans un frisson qui lui fit friser la moustache, il constata même qu’un trait d’une fine lumière s’échappait de sa serrure. Retenant son souffle de bœuf en rut, Radimir s’approcha de la porte et y plaqua son oreille. Bien qu’il fut sourd du pot, il lui sembla entendre un second bruit provenir de l’intérieur de la pièce, comme un grincement. Il s’éloigna un peu et toqua fébrilement à la porte. Personne ne répondit. Il ne se laissa pas décourager et frappa du poing contre le panneau de bois de plus en plus fort. Le bois, humide et fragile, ne résista pas longtemps et bientôt ce fut la porte entière qui sortit de ses gonds. L’oie intriguée, passa immédiatement la tête à travers l’ouverture :
« - Attention Snapy ! lui lança Vynoque, alarmé par l’état délabré du plancher de l’appartement. Ne va pas te casser la margoulette ! Reste derrière moi. »
Radimir fit alors un pas à l’intérieur de la pièce. Si l’appartement n’avait pas été éclairé par des dizaines de bougies, il aurait pu croire que l’endroit était inhabité depuis longtemps : le sol abimé était recouvert d’une abondante couche de poussière et une cloison entière d’un mur s’était écroulé sur les meubles de ce qui paraissait être l’ancien salon. Dans cette atmosphère lugubre, un reflet d’or attira immédiatement l'œil de notre fin limier. Il s’approcha dans la direction d’un petit cadre photo doré, éclairé par un cierge, et le saisit de ses grosses paluches. Le sang de Radimir ne fit qu’un tour. Derrière le verre brisé, il reconnut immédiatement le William qui le regardait droit dans les yeux en souriant. Il avait été pris en photo alors qu’il tenait un nourrisson tout rougeau dans ses bras. A coté de lui se tenait une petite femme menue, au cheveu blond platine.
« - Tiens Snapy ! Regarde ! dit-il à l’oie en lui désignant la femme de la photo. C’est la Régulière !
Le volatile regarda le cadre intrigué. Radimir remarqua alors qu’une étrange inscription avait été gravée au bas du cadre. On pouvait en effet y lire « AESD ». Il était de plus en plus déconcerté par cette étrange photo de famille. Il fallait bien avouer qu’il était même un peu troublé par cette photographie. Peut-être était-ce de revoir les yeux bleus vibrants de son ostrogoth qui le regardait depuis la première fois depuis qu’il avait été enlevé par l’Ange de la Mort. Qui sait ce qu’il était entrain de subir à cet instant même ? Mais il y avait aussi quelque chose dans la physionomie de la femme du William qui le déconcertait. Son visage lui était étrangement familier...
Cependant, Vynoque n’eut pas le temps d’étudier davantage la question. Snapy, était partie en chasse. Reniflant à plein bec la photographie, elle traînait à présent son ventre rond contre le sol de l’appartement, flairant une piste prometteuse.
- Brave bête ! Cherche Snapy ! Cherche ! Mais retiens ta panse ! Le tétanos se cache dans ce plancher j’en suis convaincu ! »
Le volatile ne prêtait pas attention à Radimir. Elle continua sa traque, raclant la poussière de l’appartement de ses plumes, jusqu’à arriver devant la porte de ce qui semblait être un placard. Snapy cacarda vivement dans la direction du panneau de bois. Vynoque flatta les flancs de l’oiseau pour le féliciter en silence. Il tendit la main vers la poignée et s’en saisit. La porte ne résista pas et s’ouvrit dans un fort grincement. Le professeur rond se retrouva alors nez à nez avec un bambin aux cheveux blonds platines et aux yeux plus bleus que le ciel. « Le niaiseux de l’anglo-saxon... » pensa-t-il, la chique coupée.
L’enfant regardait l’énorme bonhomme qui se tenait devant lui, recroquevillé dans un coin, pétrifié de terreur. Radimir n’avait jamais été confronté à d’autre gamin que ces ignares qui remplissaient les couloirs de Poudlard, ne savait comment s’y prendre. Sa crinière de cheveux qui lui arrivait presque à la taille n’avait pas été ratissée depuis longtemps. Avait-il été abandonné ? Vynoque devrait-il contacter les autorités ? Après tout, il ne se sentait pas d’adopter un mioche. Il avait toujours rêvé, il est vrai, d’un jeune novice auprès de lui qui deviendrait son apprenti et à qui il pourrait transmettre tout son savoir sur les reliures de veau blond... Mais il ne fallait pas oublier que ce bambin là, c’était le rejeton du wisigoth et d’une pintade russe ! Avec des gènes pareils, il n’y avait pas de plus mauvais investissement. Peut-être que Snapy pourrait l’adopter, elle débordait d’hormones maternelles ces derniers temps...
*BUNK !*
« - BBBBBBBBBBBBBBAAAAAAAAAAAAAAAAARRRRRHHHHHH ! »
Vynoque fut interrompu brutalement dans ses pensées. On venait de lui prodiguer un énorme coup de massue sur le haut du crâne. Chancelant, le professeur au ventre rond se retourna pour confronter son agresseur. Il faillit en choir en arrière. Devant lui se tenait la femme de l’ostrogoth, un prodigieux in-folio entre les mains. Celle-ci était déconcertée. Elle avait voulu assommer ce gros intrus et l’avait frappé de toutes ses forces avec le livre. Mais Radimir et son ossature révolutionnaire étaient coriaces. Levant l’in-folio à bout de bras, elle l’abattit une nouvelle fois sur la caboche du Vynoque qui poussa un nouveau cri de douleur, sans pour autant perdre l’équilibre :
- BBBBBRRRRRAAAAAAAAWWH ! MAIS ARRÊTEZ-VOUS BOURRIQUE ! VOUS ALLEZ ABIMER UN BEAU LIVRE ANCIEN AVEC VOS MANIÈRES DE PATIERE !
- VANDAL ! répliqua immédiatement la femme avec un fort accent russe. SORTEZ D’ICI IMMÉDIATEMENT OU JE VOUS TUERAI DE MES MAINS !
- ELLE VA ME PARLER MEILLEUR BABA YAGA ?! IL LUI MANQUE UNE CASE A CELLE LA ! ET BON SANG D’BOIS REMBALLEZ MOI VOTRE BOUQUIN ! ajouta-t-il en se prenant une nouvelle slave de coups.
- DEGUERPISSEZ ! VOUS N’AUREZ JAMAIS CE QUE VOUS ÊTES VENUS CHERCHER ! JE L’AI CACHÉ À UN ENDROIT OU VOUS NE LE RETROUVEREZ JAMAIS !
- BRRRRRRRRRRRRRWWWWWWWWWWWWAAAAAAAAAAAH ! MAIS VEUILLEZ CESSER ! AVEC CE CARACTÈRE LÀ, PAS ÉTONNANT QUE LE WILLIAM AIT VOULU FUIR LE PAYS !
A ces mots, la russe suspendit son geste :
- Vous... Vous connaissez William ? demanda-t-elle d’un ton méfiant.
Vynoque, se massant le crâne, n’eut pas le temps de répondre.
SPLASH !
Radimir se retourna vers la source de ce bruit incongru. Snapy se tenait toujours debout devant la porte du placard. Ses pieds palmés pataugeaient dans une flaque d’eau qui s’était répandue sous elle. Vynoque crut d’abord avec grande affliction que son oiseau s’était oublié. Ce ne fut qu’après une longue minute qu’il réalisa, horrifié, ce qu’il venait de se produire :
- SNAAAPY ! beugla-t-il en se précipitant aux côtés de l’oie qui se tordait déjà de douleur.
- Que faites-vous ? Que se passe-t-il ? demanda précipitamment la femme de William, l’in-folio toujours en main.
- COMMENT ÇA QU'EST-CE QU’IL SE PASSE ?! BAUDET ! VOUS NE VOYEZ PAS QUE MON OIE VIENT DE PERDRE LES EAUX ?!
Vynoque était paniqué. Il ne savait que faire. Il n’avait jamais aidé quiconque à accoucher. Certes, quand il était plus jeune, il allait bien tous les jours chercher les œufs du poulailler, mais il voyait mal comment cette expérience pourrait lui être utile maintenant !
- Poussez-vous, lui ordonna la russe en s’approchant du volatile.
Avant qu’il puisse dire quoique ce soit, elle récupéra précautionneusement la volaille dans ses bras et se dirigea vers un canapé à moitié détruit tout en commandant au bambin sortit du placard d’aller lui chercher une bassine d’eau.
- Vous ! dit-elle sèchement à Radimir après avoir allongé l’oie sur la maigre assise du canapé. J’ai besoin d’une serviette ou d’un bout de tissu propre ! Dépêchez vous, son col se dilate !
Vynoque, terrifié, partit au pas de course fouiller de fond en comble l’appartement à la recherche d’une serviette ou d’un drap. Mais rien dans ce logis abandonné depuis des années n'était en assez bon état, tandis que ses propres vêtements étaient souillés de sueurs et de saletés. C’est alors que le professeur rond se rappela de sa toque qu’il avait jeté par-dessus bord lors de son ascension des escaliers. Sans perdre une seconde, alors qu’il pouvait entendre que les contractions de Snapy se rapprochaient dangereusement, il dévala les étages à la recherche de son couvre-chef. Il le retrouva au rez-de-chaussé. En nage, il entreprit de rebrousser chemin. A bout de force et beuglant presque aussi fort que l’oie, il arriva néanmoins à donner la toque à la femme de William à temps. Il se plaça ensuite, épuisé, aux côtés de Snapy et prit son aile entre ses mains. Le moment était venu :
- Snapy, dit la russe. A la prochaine contraction, il va falloir pousser aussi fort que possible. Prête ? Allez ! C’est parti ! Poussez !
L’oie cacarda follement tout en poussant de toutes ses forces. Le Vynoque s’efforçait de soutenir de son mieux son oiseau, tout en tentant de ne pas tourner de l'œil. Il épongeait régulièrement le front de la future mère de sa cravate marbrée et continuait à lui tenir l’aile.
- Ça y est ! s’écria la sage femme improvisée après une nouvelle contraction. Je vois le bout de l’œuf ! Il est temps de pousser une dernière fois !
- Tu as entendu Snapy ! murmura Radimir à l’oreille du volatile alors qu’une nouvelle contraction arrivait déjà. Le Salut est proche ! Allez ma belle ! C’est parti ! SOUQUEEEEEEEZ ! »
Snapy souqua tant que l’œuf sortit enfin de son corps dans un « Pop ! » retentissant et atterrit directement dans le creux de la toque de Radimir que la femme russe tenait entre ses bras. Le professeur rond se pencha en avant et regarda le petit œuf rond entouré de fourrure grise tandis que Snapy s’endormit immédiatement, épuisée par l’effort. Les larmes aux yeux, Vynoque embrassa doucement son oie sur le front. La femme du William nettoya doucement l’œuf sous les yeux fasciné de son propre enfant, puis elle tendit la toque au professeur rond dans un sourire. Tremblant, Radimir accueillit le fragile ovule dans ses bras, le cœur remplit d’émotion et de joie, et le berça précautionneusement. Il se jura de donner sa vie pour cet œuf et le poussin qu’il renfermait...
Une heure plus tard, Snapy était toujours endormie sur le canapé aux côtés de l’enfant de William qui était venu se blottir contre elle avant de lui-même tomber dans un sommeil profond. Assis au sol, adossés contre un mur, se tenaient la russe et Radimir, qui tenait toujours l’œuf au chaud dans sa toque en silence.
« - Je m’appelle Babouchka, dit soudain la femme d’une voix douce. Et voici Bravius, enchaîna-t-elle en désignant son bambin.
- Je suis Radimir Vynoque, se présenta-il à son tour, Directeur en chef du gouvernement de la maisonnée des Archives et du fonds antiques de l'École de Sorcellerie de Poudlard.
- Ah ! C’est donc vous le fameux Radimir... répondit-elle tristement. J’ai beaucoup entendu parler de vous... Je suis sûre à présent que vous n’êtes pas une menace pour nous. Je tiens à m’excuser pour les coups d’in-folio, ajouta-t-elle en louchant sur le crâne du professeur rond qui avait maintenant doublé de volume.
- Bah ! Ce n’est pas bien grave ! Ça faisait bien longtemps que je n’avais pas vu une édition du XVIIIe d’aussi prêt !
- Comment savez-vous que c’est un livre du siècle des Lumières ? s’exclama Babouchka impressionnée.
- Ah mais Madame ! C’est que je suis un expert en la matière ! Et particulièrement dans l’étude des reliures en vélin de Normandie. Vous êtes déjà allée à Louvain ?
- Non. Jamais. Mais mon mari m’en a déjà parlé. C’est lui qui m’a formé à l’art de la reliure... Si j’avais su où ce terrible savoir allait nous mener... ajouta-t-elle sombrement.
L’humeur de Vynoque s’assombrit lui aussi. Après l’accouchement, il en avait presque oublié les raisons de sa venue ici. La mention du MacMolsby le ramena sur terre. Il ne fallait plus perdre de temps :
- William est en danger, annonça-t-il d’une voix lourde. C’est la raison pour laquelle je suis venue vous trouver. Il a été capturé par une sombre créature lubrique, l’Ange de la Mort, alors qu’il était en train d’enquêter sur plusieurs disparitions que ce monstre a perpétrées. Je ne sais pas si l’existence de ce rebut des cieux est connue en Russie, mais croyez-moi, si nous n’arrêtons pas ce démon, elle nous violera tous jusqu’au dernier. Avant de disparaître, William a mentionné l’existence d’un incunable qui aurait été en votre possession. C’est un livre magique qui permettrait de faire apparaître la personne que vous souhaitez devant vous.
- Je sais de quel livre vous parlez, la coupa-t-elle sèchement.
Babouchka soupira. Elle se releva, et fit signe à Vynoque de la suivre dans une autre pièce. Excité, Radimir se releva péniblement et déposa l’œuf entre Snapy et le bambin avant de suivre la jeune femme russe. Ils sortirent sur un balcon qui donnait vue sur les toits de Saint-Pétersbourg éclairés par la lune. L’air était glacial, mais Vynoque était trop tendu pour avoir froid. Après un moment de silence, Babouchka reprit enfin la parole, tournant le dos au professeur rond :
- J’ai rencontré William lors de ma première année à l’université, commença-t-elle. Je suis tout de suite tombée folle amoureuse de lui. Il était si beau, si intelligent. Pendant longtemps, je l’ai observé de loin, en secret. Il ignorait mon existence. J’étudiais les sciences, mais un jour, j’ai décidé de me réorienter en Histoire pour pouvoir assister aux mêmes cours que lui. C’est là que nous nous sommes parlés pour la première fois. C’était comme dans un rêve, soupira-t-elle un demi-sourire aux lèvres. Je suis arrivée dans la salle de classe le premier jour, et j’ai croisé son regard. Il m’a regardé intensément pendant un moment, puis il s’est levé et est venu à mon encontre. Il m’a proposé de venir m'asseoir à côté de lui. Puis il ne m’a plus quitté pendant les trois ans qui ont suivi. J’étais si heureuse. Je le croyais amoureux de moi. Par amour, je l’ai suivi dans sa carrière et lui ai laissé tout m’apprendre sur les livres anciens. Nous nous sommes mariés. Je suis ensuite entrée à la tête d’une grande bibliothèque à Saint-Pétersbourg alors qu’il est devenu professeur à l’université de cette même ville. C’est à cause de lui que mon chemin à croisé celui de ce maudit incunable... A l’époque, je ne m’en souciais pas vraiment. J’étais trop préoccupé par William. Je refusais de voir la distance qu’il avait toujours mis entre nous deux. Je suis tombée enceinte et tout semblait aller pour le mieux... Jusqu’au jour où je suis tombé sur une vieille photo que William gardait dans son livre de chevet. C’était une photo de vous. Il me parlait souvent de vous, mais je n’avais jamais compris. Lorsque j’ai vu cette photographie, j’ai immédiatement compris que pendant tout ce temps, il ne m’avait jamais aimé...
- Mais... Comment ? interrogea Vynoque.
- Vous n’avez donc pas remarqué ?
Radimir fit non de la tête. Babouchka rit, puis lui demanda amèrement :
- Mon visage, et plus particulièrement mes yeux, ne vous rappellent rien ?
Vynoque détailla alors le visage de la jeune femme. Il mit un moment à comprendre, puis soudain, il tomba des nues. C’était lui. Babouchka avait les mêmes pommettes rebondies que lui, le même menton dodu à la fossette proéminente, dans sa crinière blonde, il pouvait apercevoir les mêmes reflets gris qui s’étendaient dans sa moustache et ils avaient la même mèche de cheveux qui leurs barrait le front. Mais plus que tout, la jeune femme russe avait les mêmes yeux renfoncés de couleur bleu-gris que Radimir. C’était son portrait craché.
- Le wisigoth ! souffla-t-il révolté.
- Oui, continua Babouchka sombrement. William ne m’a jamais aimé. Il était avec moi pendant toutes ces années uniquement parce que je vous ressemblais. Que je lui rappelais votre personne. Quand je l’ai confronté, il n’a même pas cherché à nier. Il a tout avoué. J’avais le cœur brisé. Même si je portais son enfant, je lui ai ordonné de sortir de ma vie. Il est resté un très bon père pour Bravius, mais il était hors de question qu’il partage ma vie à nouveau. Pour être honnête, je pense qu’il m’a sincèrement aimé et qu’il a presque été heureux avec moi. Mais je ne pouvais pas lui pardonner.
- Pourquoi donc êtes-vous resté sa femme dans ce cas ?
- Parce que, lors de notre mariage, nous nous sommes promis devant Dieu un « Amour Éternel et Sans Divorce »...
- « AESD », chuchota Radimir en se rappelant de l’inscription sur le cadre photo.
- C’est ça, répondit Babouchka. Toujours est-il qu’après ma séparation, je me suis plongée corps et âme dans mon travail. Dans ma bibliothèque se trouvait un livre. Un incunable magnifique, enluminé à la main et à la reliure ornée de feuilles d’or. Personne ne savait d’où il venait. Malgré de nombreuses études, personne n’a jamais pu déterminer où il avait été imprimé, ni par qui. On ne sait pas à quelle date il a été produit, ni même quand il est entré dans les fonds de l’institution... D’étranges rumeurs et légendes couraient sur cette œuvre. La plus connue d’entre elle est celle que vous avez mentionnée tout à l’heure : il y aurait dans les premières pages de cet incunable une formule magique qui permettrait d’invoquer devant soit la personne de notre choix, où qu'elle se trouve dans le monde et même dans l'au-delà. Le problème étant que personne n’a jamais pu prouver la véracité de cette légende.
Babouchka ne parlait plus que dans un filet de voix et Vynoque dut tendre l’oreille pour saisir les mots qu’elle prononça ensuite.
- Le livre est écrit dans une langue inconnue de tous. J’ai fait venir les meilleurs spécialistes en linguistique, en graphologie, en hiéroglyphe... J’ai même fait venir William, me disant que peut-être il s’agissait là du code de Defoe, mais sans succès. Personne n’a jamais pu déchiffrer le langage de ce document.
« Encore un coup des turcs... » pensa sombrement Vynoque alors que Babouchka, anxieuse, continuait son récit :
- Toutes ces énigmes autours de cet incunable n’ont fait que renforcer les légendes à son sujet... Vous n’êtes pas le seul à rechercher ce livre, Radimir. Loin de là. Il y a des forces dans ce monde qui convoitent cette œuvre. Des forces noires, malveillantes. J’en suis venue à être terrifiée que les rumeurs sur l’incroyable pouvoir de cet ouvrage soient véridiques. Imaginez un peu les horreurs que cet incunable pourrait aider à perpétrer dans de mauvaises mains. J’ai essayé de le dissimuler, mais bientôt l’incunable fut connu dans le monde entier sous le nom de « Livre des ombres ». Plusieurs fois, on a essayé de le voler à la bibliothèque. J’ai toujours réussi à le protéger. Puis, il y a quelques mois, des gens ont commencé à disparaître autour du Livre sans explications. Lorsque le conservateur de la bibliothèque s’est évaporé dans la nature, j’ai reçu une lettre anonyme à mon domicile. Il y était juste écrit : « Vous êtes la prochaine. Donnez-nous le Livre des ombres. » J’étais terrifiée. Je me refusais à donner l’incunable à une force aussi malveillante, mais je ne pouvais pas me résoudre à mettre en danger Bravius. J’ai voulu prendre contact avec William, mais à Poudlard, on m’a répondu qu’on ne l’avait pas revu depuis un mois. J’ai donc pris la décision de cacher le Livre. Je l’ai envoyé chez un ami en qui j’ai une confiance absolue, à un endroit où personne ne le retrouverait jamais au fin fond des Carpates. Puis j’ai décidé de fuir avec mon enfant. Et c’est là que vous m’avez trouvé. J’ai cru que vous veniez lui faire du mal. J’en suis à présent désolée... Demain je partirai de Russie pour de bon. J’espère pouvoir réussir à me cacher et vivre en paix avec Bravius durant le reste de mes jours...
Sonné par ce récit, Radimir resta bouche-bée un long moment, dans le froid de la nuit russe. La tête lui tournait, mais il était sûr d’une chose. Il ne pouvait pas abandonner Snape... Ni William, il devait bien se l’admettre. Ce récit avait une nouvelle fois prouvé l’amour profond que le MacMolsby lui portait et il en était tout retourné. Il était bien décidé à le sauver.
- Babouchka, dit-il doucement. Vous avez aidé mon oie à accoucher, et fait de moi un père. Pour cette raison vous je vous serai pour toujours reconnaissant. Mais je vous en prie, j’ai besoin de savoir où se trouve ce Livre des ombres. Aidez-moi à arrêter toute cette folie !
La jeune femme regarda Vynoque un moment dans les yeux, sans rien dire. Puis, lentement, elle sortit un petit bout de papier de sa poche et le tendit à Radimir. Une adresse y était inscrite. Le professeur rond remercia Babouchka d’un profond regard de taupe. Sans perdre un instant, il réunit ses affaires, réveilla Jacques qui s’était depuis longtemps évanoui dans un coin, pris doucement Snapy et l’oeuf dans ses bras et s’apprêta à quitter la pièce en laissant au jeune Bravius sa belle cravate marbrée, quand Babouchka l’interpella une dernière fois :
- Удачи ! Faites bien attention à vous cher Radimir. Et... Embrassez William pour moi quand vous le verrez.
- Comptez sur moi ma bonne Babouchka ! »
Et Vynoque passa la porte de l’appartement.
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La tempête faisait rage autour de Radimir. Au beau milieu d’une montagne, il maudissait à grands cris ses chiens de traineau qui venaient de prendre la fuite, ne pouvant plus supporter de porter le poids du professeur dans les sommets escarpés des Carpates :
« - REVENEZ LA, LÂCHES ! BANDES DE POLTRONS ! JE SAVAIS QUE VOUS N’AVIEZ PAS LA CARRURE POUR PORTER MON OSSATURE ! CANASSONS DE MALHEUR ! VOUS ME LE PAIEREZ ! »
Vynoque tenta de se calmer. Il tenait contre lui Snapy, son œuf et même Jacques et les couvraient du mieux qu’il pouvait des assauts du vent glacial. Même sa toque ne le protégeait pas. Perdu et esseulé au beau milieu de la montagne, avec un œuf sur les bras, il n’avait pas d’autre choix que de continuer à avancer en priant tous ses ancêtres que sa destination ne soit plus très loin. Il marcha longtemps sous la neige, le vent et la grêle parfois. Il crut plusieurs fois abandonner. Mais les tremblements de l’oie, transie de froid, lui avaient toujours donné la force de continuer.
Enfin, au bout d’un temps interminable, il finit par arriver en haut d’un sommet escarpé. Devant lui, sortant du blizzard, apparut un château isolé aux pierres noires :
« - Dieu bénisse ! » scanda Radimir en se précipitant vers la porte d’entrée au bord de l’évanouissement.
Il y cogna des poings de toutes ses forces. Il tremblait lui aussi à présent et avait de plus en plus de mal à tenir debout alors que le vent sifflait à ses oreilles. A chaque seconde qui passait, la neige le recouvrait un peu plus et il était terrifié à l’idée que l’œuf prenne froid. Ses doigts étaient engourdis et il n’avait plus la force de crier, mais il continua à taper à la porte encore et encore... Jusqu’à ce qu’enfin, il entende des pas s’approcher et le verrou se lever.
La porte s’ouvrit, et Radimir faillit s’en faire un tour de rein. Devant lui se tenait un vieil homme en tonsure de cheveux gris, et aux yeux d’un vert vif qu’il connaissait bien. Cet homme n’était nulle autre que le Père Purgold. Cette vision acheva définitivement Vynoque qui tomba en syncope sur le pas de la porte. Avant de sombrer dans un sommeil profond, il eut juste le temps d’entendre le Père Purgold appeler :
« - Julien ! Julien ! Venez ici ! VITE ! »