CHRONOS ET DEIMOS. Traduit de russe, auteur TsissiBlack
— Bonsoir, Déimos.
Lucius se leva de son fauteuil sculpté en tendant la main.
— Soir, Lucius.
Black observa attentivement Malefoy et en tira une conclusion décourageante : les épreuves avaient déjà laissé leurs traces. Des cernes à peine visibles sous les yeux, des rides plus prononcées autour des lèvres. L'éclat autrefois saisissant du chef de cette noble lignée s'était terni, témoignage silencieux de temps difficiles.
— Je t'en prie...
Lucius verrouilla la cheminée contre toute intrusion et désigna deux fauteuils confortables.
— Une partie d'échecs ? Un whisky ?
— Les deux, avec plaisir, répondit Déimos.
D'un geste de sa baguette, Lucius fit approcher l'échiquier aux pièces finement taillées dans la pierre, puis versa lui-même du scotch pur dans de larges verres.
— C'est bizarre de te voir comme ça.
Malefoy avança un pion en portant le verre à ses lèvres.
— Simple glamour. Par précaution. On est en guerre, après tout.
Déimos passa la main dans ses boucles châtains retenues en une queue-de-cheval basse.
— Oui, dit Malefoy d'un ton songeur. La guerre.
Ils déplacèrent les pièces en silence un moment, puis l'invité brisa cette pause qui s'étirait :
— Les politesses, ce n'est pas mon style, Lucius. Alors, compte tenu des engagements que nous avons pris précédemment, je vais parler sans détour.
Il sortit sa baguette de sa manche et fit apparaître une sphère de confidentialité.
— Ne le prends pas mal : les temps sont agités, en ce moment.
Lucius lui lança un regard glacial, puis acquiesça quelques secondes plus tard, signifiant qu'il n'y voyait pas d'inconvénient.
— Bien. Je précise, au cas où, que tout ce qui sera dit à l'intérieur de cette sphère restera entre nous. Ces souvenirs resteront imperméables même à la légilimancie — ce qui, dans notre situation, n'est pas rien.
Malefoy avança son fou et laissa échapper un soupir.
— Tu as raison, Déimos. Poursuis. Notre accord, je ne l'ai pas oublié. Mieux : j'ai bien l'intention de t'apporter mon aide, par tous les moyens à ma disposition — dans les limites du raisonnable, s'entend.
— Bien sûr, répondit Déimos, un sourire en coin aux lèvres. Je te remercie. Soit. Si ma mémoire est exacte — et elle ne me fait jamais défaut —, dans moins d'un an, ton manoir deviendra le quartier général de ton charmant ordre, censé défendre les droits des sangs purs, mais qui, en réalité… tu t'en rendras compte par toi-même. La jeune génération, même celle n'ayant pas encore atteint la majorité, ton fils y compris, recevra également la Marque.
Lucius pâlit, mais pas un seul muscle de son visage ne tressaillit.
— C'est pourquoi, en tant que propriétaire du quartier général du camp adverse...
Déimos marqua une pause, savourant avec délectation les éclairs qui traversaient le regard de Malefoy
— Je te suggère trois choses : premièrement, fermer une partie de ton manoir aux étrangers, comme je l'ai fait moi-même ; deuxièmement, réfléchir à des moyens de communication privés avec moi ou Severus, afin de coordonner nos actions durant la guerre ; et troisièmement… admettre que toi et moi, Lucius, nous appartenons au même camp. Ni celui de la lumière, ni celui des ténèbres. Le nôtre. Notre mission est d'assurer la survie de nos familles — pour moi, Harry Potter et Severus ; pour toi, Drago et Narcissa. De mon côté, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour atténuer les répercussions du fait que les Malefoy se trouvent du mauvais côté.
— Que veux-tu en retour ?
— Oh, dit Déimos en ordonnant à son cavalier de faire prisonnier le fou de Lucius, puis en levant les yeux de l'échiquier. Ce n'est là qu'une bagatelle. Nous allons élargir le contrat que nous avons déjà conclu. Je te préviens : cela risque de te conduire à Azkaban, de te faire perdre ta baguette et de te valoir des Endoloris préventifs. Mais tous tes sacrifices seront récompensés au centuple : Narcisse et Drago survivront, après la guerre vous serez tous libres, et je te dévoilerai quelques écueils dangereux que tu pourras ainsi contourner. Avec mon aide.
— Nous avons déjà promis à peu près la même chose, répondit Lucius après une courte pause. Qu'est-ce qui a changé depuis ?
— Nous sommes tous imparfaits, Lucius. N'oublions pas qu'à ce moment-là, je venais tout juste d'avoir quinze ans. La mémoire d'un adolescent est sélective : elle retient des souvenirs parfaitement futiles — comme ceux d'un premier amour chargé d'émotions vives — et néglige entièrement les faits d'importance, comme les événements aux conséquences de grande envergure. Aujourd'hui, je suis convaincu que Déimos Black a joué un rôle non négligeable dans toute cette guerre. Mais j'avance à tâtons dans l'obscurité, sans avoir la moindre idée de ce que je dois faire, ou plutôt de ce que j'ai DÉJÀ fait, ni des raisons pour lesquelles tout s'est déroulé ainsi. Tu comprends ?
Malefoy se servit un autre verre de scotch, lança un regard perçant sur son étrange invité, contempla pensivement les flammes de la cheminée à travers le nectar ambré de son verre, puis répondit :
— Comment donc, je comprends. Parfaitement. À vrai dire, la matière temporelle est si délicate et ambiguë que le paradoxe que représente ta présence dans le passé me laisse sans voix. Mais cela t'accorde sans nul doute, à toi et à tes alliés, une certaine… carte blanche. La seule question demeure… qui sont-ils, tous ces alliés ?
Déimos esquissa un sourire et alluma une cigarette.
— Oh, je vois. C'est tout à fait dans le style de Serpentard : s'être attiré les faveurs du chef d'une puissante lignée, l'utiliser à l'aveuglette, le livrer en pâture à l'ennemi, puis gravir les échelons en piétinant les autres pour s'emparer de la victoire. Je le comprends mieux que quiconque, car, en tant que jeune garçon naïf qu'était Harry Potter, j'ai toujours perçu ce genre de fourberie comme un trait familial des Malefoy. Prends cela comme un compliment, Lucius. Afin que tu sois définitivement convaincu que je n'ai nullement l'intention de noyer ta lignée dans la boue — inévitable dans toute guerre —, je te propose de choisir toi-même les garanties qui te conviennent. Des engagements réciproques, Lucius, réciproques, car j'ai besoin de toi, tout comme tu as besoin de moi.
Malefoy demeurait concentré et silencieux. Déimos ne le bousculait pas : ce genre de décision ne se prend pas à la légère.
— Je serais plus serein si, à l'avenir, nous pouvions unir nos deux familles, finit par dire Lucius. Mais c'est impossible, puisque toi et Severus…
— Oui, notre union restera sans enfant, admit Déimos. Et Drago est bien loin du niveau de Severus, que ce soit en charisme, en intelligence ou — pardonne-moi — en sang-froid. Je ne l'épouserais pas, même sous la menace d'une Avada. Astoria Greengrass est la personne idéale pour lui : une jeune femme charmante et posée, une véritable lady, capable de supporter toutes ses frasques sans en faire cas. Moi, je finirais par l'étrangler dès la première semaine de vie commune. Sans compter que les mariages dynastiques sont rarement source de bonheur. Il existe certes des exceptions, mais passer l'intégralité de son existence à souffrir aux côtés d'un parfait inconnu dont la compagnie s'avère insupportable — ce n'est pas une perspective que j'envisage pour moi-même. Et je ne souhaiterais pas davantage une telle destinée à mes propres enfants.
— Il existe une autre option, remarqua Lucius d'un ton mesuré, faisant fi de la description peu flatteuse de son propre fils. Un serment de fidélité aux intérêts de la lignée.
— Tu plaisantes, Lucius, rétorqua Déimos, incrédule. Je ne saurais faire passer ta lignée avant la mienne.
— Ce sera réciproque. Je prêterai également serment aux Black.
— Et aux Potter, sourit Déimos. Ne crois pas que j'aie oublié que je suis devenu un Black seulement après la guerre. Ne cherche pas à me manipuler, Lucius — je prends déjà suffisamment de risques sans cela.
— Je te prie de m'excuser pour ma précipitation, qui m'a conduit à une formulation erronée, déclara Malefoy d'un ton guindé. Et aux Potter, bien entendu.
— Et si les intérêts des Black et des Malefoy venaient à entrer en conflit ?
— Dans ce cas, il demeure permis de défendre les intérêts de sa propre famille. Tu n'as pas à faire cette grimace, Déimos. Au Moyen Âge, ce serment scellait invariablement des alliances pacifiques entre des clans qui, pour diverses raisons, ne pouvaient s'allier par le sang. Les accords de paix moldus eux-mêmes, avant l'entrée en vigueur du Code International du Secret Magique, étaient scellés par des sorciers représentant des familles apparentées aux monarques.
— Autrement dit, si Drago et Harry se disputent à cause du Vif d'or, tu auras tout à fait le droit de prendre le parti de ton fils — et en cas de conflit entre Potter et Zabini, tu le défendras ? Soit, c'est une exagération.
— En tant qu'exagération, alors oui. Mais n'oublie pas que dans le Pacte précédent, nous avions déjà défini les termes de la relation entre Potter et mon fils. Nous ne les annulons pas. Après la guerre, je veillerai à tenir Drago aussi éloigné de toi que possible.
— Tu n'y parviendras pas de toute façon, ricana Black. Bon, d'accord, ce sera ma faute : s'enivrer en compagnie d'un homme dont on remet clairement en question les véritables intentions, c'est stupide et irresponsable.
Lucius esquissa un sourire et trinqua avec son interlocuteur.
— Je le prendrai comme un compliment.
— J'ai des projets pour ce soir concernant mon époux, aussi ne m'enivrerai-je pas, même en si bonne compagnie.
Lucius sourit avec courtoisie, mais garda le silence. Il savait que le mariage entre Déimos et Rogue avait été légalement validé : les liens unissant le témoin aux jeunes mariés n'étaient pas une simple formalité.
— Quant aux serments que tu proposes d'échanger… j'ai besoin d'y réfléchir. Je te donnerai ma réponse demain matin. Si je suis rappelé dans mon présent avant cela, Severus procédera à la cérémonie en mon nom.
Lucius acquiesça, mais jugea utile de préciser :
— Je préférerais néanmoins traiter avec toi en personne.
— Tout dans cette vie ne dépend pas uniquement de nos désirs.
— Tu as raison. Une autre partie ?
— Je crois qu'il est temps pour moi de prendre congé. Attends mon hibou. Je protégerai le parchemin d'un sortilège afin qu'il ne tombe pas entre des mauvaises mains. Je pense parvenir également à dresser une liste approximative des engagements.
— C'est judicieux. Eh bien…
Lucius se leva et tendit la main en guise d'adieu.
— J'espère te revoir bientôt.
— Moi de même.
Déimos disparut dans une flamme verte, tandis que Malefoy, réinstallé dans son fauteuil, ressentit pour la première fois de sa vie le désir que son alliance avec Black aboutisse à quelque chose de constructif.
Non plus la danse éternelle de deux cobras cherchant seulement à s'enfoncer mutuellement leurs crocs empoisonnés dans la gorge, mais une alliance solide — celle qui permet de trouver quelqu'un à qui l'on peut, ne serait-ce qu'un peu, accorder sa confiance. Quelqu'un à qui l'on peut parfois confier ses arrières.
***
— Je suis de retour !
La seule réponse que reçut Déimos, qui venait d'émerger de la cheminée, fut le silence.
— Lord a convoqué Severus, répondit Walburga, qui venait d'apparaître sur le portrait dans le salon. Il a demandé de te dire de ne pas faire de bêtises ; il va leur donner la potion et reviendra.
— Merci, ma lady. Je serai à la bibliothèque. Quand a lieu la prochaine réunion de ce théâtre d'absurde ?
Il désigna d'un signe de tête le mur derrière lequel régnait un silence surprenant.
— Je suppose que ce sera dès le retour de Severus. Il a réussi à prévenir Dumbledore qu'il avait été appelé. Je t'en supplie, ne va pas te fourrer n'importe où.
— Je n'en avais pas l'intention.
Déimos alluma une cigarette et retira sa cape.
— Cela ne ferait que prouver une fois de plus à mon époux que je ne lui fais pas confiance.
— Et tu lui fais confiance ?
— Severus est le combattant le plus accompli, le plus responsable et le plus impassible que j'aie jamais eu l'occasion de croiser, que ce soit à cette époque ou dans la mienne. Tu dois reconnaître que, en ma qualité d'Auror en chef, mes propos ne sont pas sans fondement.
— Je suis moi aussi en mesure d'apprécier le talent de Severus avec toute l'objectivité requise. Qui aurait pu présager que ce gringalet que tu as ramené de force jusqu'à notre demeure deviendrait un homme de cette trempe ?
— Moi, j'en aurais été capable. À ce propos… Val, que sais-tu du Serment d'allégeance à la lignée ?
Walburga le regarda attentivement, pliant et dépliant son éventail à plusieurs reprises d'un air songeur, avant de demander avec précaution :
— Les Malefoy ?
— Oui. Lucius a proposé d'échanger de tels serments.
Walburga porta le bout de son éventail fermé à ses lèvres, l'expression concentrée, comme si elle procédait à un rapide calcul intérieur.
— Pas mal, rompit-elle enfin le silence. Cela pourrait fort bien fonctionner. Retrouvons-nous dans l'aile fermée de la bibliothèque dans une heure. J'ai besoin de solliciter un avis.
— Bien, je mange un morceau et j'y vais.
***
Déimos inscrivit encore quelques mots sur une tablette de cire, et cinq volumes d'un poids considérable se détachèrent des étagères pour s'empiler sur l'étroite portion du bureau qui demeurait encore dégagée. Les bougies en étaient à leur troisième remplacement ; Walburga dictait à une plume spécialement ensorcelée la liste des obligations que tous deux remaniaient pour la vingtième fois. Severus n'était toujours pas de retour.
Dans la partie ouverte à tous de la maison, le silence s'était installé. Quelqu'un avait tenté d'entrer dans la bibliothèque, mais le chef de famille était le maître absolu dans sa propre demeure, et les sorts qu'il avait jetés sur la porte étaient si efficaces que même Albus Dumbledore et Voldemort réunis n'auraient pas pu les lever.
— Je crois que c'est tout, dit Walburga. Je te conseillerais quand même de limiter la durée du Serment, et de préciser jusqu'où chacun peut s'immiscer dans les affaires internes de la famille.
— Je refuse toute ingérence, quelle qu'elle soit. Qu'ils vivent à leur guise, et qu'ils restent hors de mes affaires. Je ne tolère pas que l'on vienne fouiller dans ma vie privée.
— Écarter toute ingérence sera difficile : la protection des héritiers fait partie intégrante du Serment, et c'est, si je comprends bien, exactement ce que toi et Lucius cherchez à vous garantir mutuellement.
— Tout cela n'aura plus aucune valeur dès que je rappellerai à Lucius l'existence de ce document que tu m'as remis, avec l'annexe au testament. Merci, d'ailleurs.
— Je ne souhaite que le meilleur à mes garçons, sourit Walburga. Le rejeton de ces prétentieux arrogants en vaut-il la peine ?
— Oui. C'est un beau garçon.
— Je suis heureuse pour toi et Severus.
— Tu plaisantes, ricana Déimos. Mon époux est le seul que j'aime. Pas question qu'un petit Cupidon blond et frisé vienne s'immiscer dans notre lit. Je suis d'une jalousie féroce. J'aurais trop peur de le tuer sans le vouloir — et Lucius me ferait écarteler pour ça.
— Tu as promis, lâcha Walburga d'un ton tranchant en faisant claquer son éventail.
Elle semblait hors d'elle, et Déimos comprit sans peine que le caractère volcanique des Black n'avait pas épargné cette femme élégante, d'habitude si mesurée.
— J'ai juré de perpétuer la lignée par des héritiers de sang pur, nés d'une union légitime, portant le sang Black dans les veines, n'est-ce pas ?
— Tout à fait !
— Regulus est-il infertile ?
Walburga se redressa dans son fauteuil, replaça une mèche de cheveux noirs qui s'était échappée de sa coiffure et déclara d'un ton compassé :
— Je vous prie de m'excuser, Lord Potter-Black, d'avoir tiré des conclusions trop rapides.
— Je ne suis pas en colère, Val. Reconnais quand même que deux jeunes gens ont plus de facilité à se comprendre entre eux que…
— Tu n'es pas vieux, et Severus est dans la force de l'âge !
— À mon époque, Scorpius Malefoy a neuf ans. Regulus en a dix-neuf. Moi, vingt-neuf, et Severus… tu vois où je veux en venir. Qui sera le mieux placé pour s'entendre avec un gamin ? Regulus, qui a déjà un faible pour les blonds, ou Severus et moi ? Je plains le jeune Malefoy : il ferait toujours figure de trop dans notre union. Et je te préviens d'emblée que je n'obligerai pas Regulus à se marier. Il choisira son partenaire lui-même. Alors si ce n'est pas un Malefoy, je n'y suis pour rien. Les enfants ont le droit d'être heureux.
D'un claquement de doigts, Walburga fit apparaître son éventail et répondit avec douceur :
— Tu as sans doute raison. Je ne suis pas une très bonne mère. Ce n'est pas à moi de te faire la leçon.
Un silence pesant s'installa, vite rompu par la dame qui se redressa et lança d'un ton sans réplique :
— Son époux ou son épouse devra être de sang pur, issu d'une famille qui en vaut la peine !
— Évidemment, Val ! sourit Déimos en s'étirant paresseusement, son t-shirt remontant sur son ventre hâlé. J'ai dit à Reg qu'il avait largement le temps d'ici ses trente ans. Et d'ici là, Malefoy aura bien grandi...
Il adressa un clin d'œil complice à la dame qui lui souriait depuis le portrait, puis se leva, savourant sous ses pieds nus la douceur du tapis brun foncé.
— J'ai la dalle. Je vais aller fouiller la cuisine — sait-on jamais, Kreattur a peut-être oublié ses fameux biscuits aux noisettes et une cruche de lait. Il est deux heures du mat' et j'ai un creux monstre !
Il se téléporta avant que Walburga n'ait pu l'en empêcher. Elle hurla dans son dos :
— L'Ordre du Phénix ! Partie ouverte de la maison ! Des intrus !
Décidément, Déimos avait hérité de Sirius d'une belle brochette de défauts — l'imprudence en premier lieu.