CHRONOS ET DEIMOS. Traduit de russe, auteur TsissiBlack
Lucius sirotait son verre de bon vin en affichant un sourire amical. Du coin de l'œil, il observait les gestes subtils mais visiblement familiers des futurs époux, s'étonnant une fois de plus de la manière dont Rogue avait réussi à apprivoiser Déimos. Ce dernier lui obéissait au doigt et à l'œil. D'ailleurs, Severus que Malefoy connaissait bien n'était pas si... tendre. Aucun mot cinglant, de l'ironie plutôt que du sarcasme, les doigts entrelacés, une attitude décontractée, des cheveux doux et soyeux (Drago serait tombé raide mort devant un tel miracle, surtout en dehors de Noël !). Lucius n'avait jamais vu Rogue accepter qu'on le touche. Depuis qu'ils se connaissaient — depuis l'école — Rogue avait toujours détesté le contact physique avec autrui. Pas de romances, pas d'accolades amicales ni de jeux tactiles. Toujours replié sur lui-même, voûté, le nez crochu plongé dans un livre, caché derrière une longue chevelure qu'il ne lavait pas souvent.
Un type absolument asocial, entièrement absorbé par ses recherches et ses expérimentations. D'ailleurs, il avait pratiquement oublié Rogue, l'écolier ; leurs cinq années d'écart les situaient alors dans des sphères générationnelles distinctes. En revanche, il conservait un souvenir précis du jeune prodige présenté à Lord. Une posture droite, un menton fièrement dressé et une détermination inflexible gravée sur un visage blême, déjà marqué. Des yeux perçants et adents, des gestes brusques et assurés, une grâce de prédateur qui transparaissait dans chacun de ses mouvements et qui, quelques années plus tard, s'était muée en une précision et une finesse filigrane.
Quand ces deux-là s’étaient-ils rencontrés ? Que faisait Potter dans le passé ? Sa présence allait-elle infléchir le cours de cette guerre ?
Déimos protégerait-il, si l'occasion se présentait, non seulement son piètre trésor, mais aussi Lucius et sa famille ? Il ne fallait toutefois pas compter là-dessus : le pacte de mutuelle non-agression ne stipulait rien de tel.
Au contraire, ce serait plutôt à lui, Lord Malefoy, de réprimer son aversion pour ce morveux effronté et de s'efforcer, d'une part, de ne pas le tuer par inadvertance dans la mêlée générale, et d'autre part, de faire tout son possible — sans mettre sa propre famille en danger, bien sûr — pour retarder le moment où Lord l'atteindra. Car, si l'on en croyait ses souvenirs, c'était précisément de ce malentendu à lunettes que dépendaient la sécurité et l'acquittement au procès de Lucius.
Dommage que Déimos ne soit pas venu le voir plus tôt. Peut-être aurait-il été possible de remettre Drago sur le droit chemin, et celui-ci n’aurait pas alors hurlé de haine chaque fois qu’il était question du petit garçon prodige Harry Potter, qui pouvait savoir.., cela aurait peut-être abouti à quelque chose. Bien que la proximité des Malefoy avec le Lord ne puisse que nuire à la lignée, et à Potter lui-même. Il ne restait plus qu’à se reposer sur cette version adulte et à espérer qu’il avait tout prévu et savait vraiment ce qu’il faisait.
Saisissant le moment idéal pour partir avant que sa présence ne commence à importuner ses hôtes, Lucius s'inclina avec cérémonie et offrit aux fiancés plusieurs volumes d'ouvrages rares. L'étiquette ne permettait pas de cadeaux plus personnels. Après avoir promis de transmettre leurs salutations à Lady Malefoy, il disparut dans la cheminée tout en élaborant rapidement un plan d'action.
— Pourquoi Malefoy, justement ? demanda Severus dès que Lucius eut quitté la pièce.
— Parce que je ne veux pas que tu te retrouves seul contre tous dans la mêlée qui se prépare.
— Je suis toujours seul contre tous, et c'est pour ça que je suis encore en vie. Et on ne peut pas faire confiance à Lucius.
— Je sais.
— On ne peut faire confiance à personne, en réalité.
— Ouais.
— Alors pourquoi diable…
— Tu as d'autres candidats en vue ?
Severus resta silencieux quelques instants, puis, après avoir poussé un soupir, il se cala dans son fauteuil, se détendant légèrement.
— Je ne te comprends pas, Deym, surtout sachant que tu étais autrefois Potter.
— Oui. Et je le suis toujours. Continue, je t'écoute attentivement.
— À l'école, toi et le jeune Malefoy, vous vous détestiez.
— Je détestais Voldemort, mais j'éprouvais simplement de l'antipathie à l'égard de Drago, et plus tard, pendant la guerre, même de la compassion.
— Tu étais en conflit avec Lucius.
— À cause de Dobby ? Ne dis pas n'importe quoi. Un conflit, c'est quelque chose de plus grave qu'un elfe pris par ruse et une grosse bosse.
— Quelle bosse ?
— Dobby a pris ma défense quand Lucius voulait me jeter un sort pour mon insolence. Notre magnifique seigneur a dévalé les escaliers et s'est cogné la tête assez fort.
— D'autant plus ! Une telle humiliation…
— Je les ai défendus au tribunal, les aidant à éviter Azkaban. Je pense que pour cela, il m'a tout pardonné. Qu'y a-t-il encore à redire sur Malefoy, à part qu'il est un serpent sournois, égoïste, rusé et hypocrite, qui ne pense qu'à son propre intérêt ?
— Tu as toi-même tout dit.
— Eh bien, c'est simple. Il suffit de faire en sorte que ses intérêts et les nôtres coïncident. Ne serait-ce que temporairement.
Severus le regarda d'un air pensif, puis, esquissant soudain un sourire, demanda :
— Potter, qu'est-ce que tu faisais à Gryffondor ?
— Je faisais du mimétisme, parce qu'à l'époque, j'ai eu la bêtise de supplier le Choixpeau de ne pas m'envoyer à Serpentard. J'ai bien peur que dans ce cas, tu aies eu un infarctus dès le 1er septembre, avant toutes ces conneries avec l'asphodèle, le bézoard et tout le bordel.
— Tu…
— Je me souviens de ton premier interrogatoire, même si ça fait presque vingt ans. Tu étais un véritable monstre, une malédiction de Merlin pour mes maigres péchés, Severus. Je te haïssais presque autant que je t'aime aujourd'hui, et que le sortilège Bombarda me frappe si je comprends comment ça a pu arriver. L'essentiel, c'est que c'est arrivé, et je ferai tout pour que tu sortes vivant de ce guêpier : je fraterniserai avec Malefoy, je tuerai, je mutilerai, je mentirai, je me contorsionnerai, je violerai des serments, je conclurai les alliances les plus impensables et je trahirai. Parce que pour moi, il y a les autres, et il y a toi.
— Les Autres, qui sont-ils ? demanda Severus d'une voix éraillée.
— Tous, sauf toi et Kreattur, ce vieil intrigant.
— Et ton toutou adoré de parrain alors ?
Severus retrouva son sarcasme habituel, qui s'évanouit aussitôt lorsque Déimos, s'approchant tout près de lui, demanda très doucement :
— Nous sommes des adultes, n'est-ce pas ? Et nous ne formons pratiquement plus qu'un. Nous devrons traverser bien des épreuves, c'est pourquoi je vais prendre le risque de te montrer mon côté sombre, Severus. Dis-moi, de Serpentard à Serpentard : ai-je besoin, à l'avenir, d'un autre Black qui a bien plus de droits sur la famille et la lignée ?
— Deym...
— Pas besoin. C'est pourquoi je ne ferai rien qui puisse changer le cours de l'histoire dans ce cas particulier : Sirius mourra, conformément à son destin. Par sa propre bêtise, en me protégeant.
— Mais tu l'as aidé à se sauver.
— Ce n'est pas moi, mais Dumbledore, agissant par les mains de Potter et de Granger. Il avait besoin de Black, en tant que seul proche parent de Harry. Il lui fallait un autre élément d'influence, et il l'a obtenu. C'est aussi lui qui s'en débarrassera le moment venu. Ou plutôt, tout comme moi en ce moment, il ne fera rien pour empêcher ce qui doit arriver.
— Dumbledore va tuer Black ?
— Il le laissera mourir au moment le plus critique pour Potter, en privant celui-ci du soutien de la seule personne qui l'aimait vraiment. La seule, jusqu'à ce jour.
Severus réfléchissait intensément à quelque chose, puis il déclara :
— Je ne m'attendais pas à ce que Potter devienne quelqu'un d'aussi…
— Je suis également Black, Severus. Je défends ce qui m'appartient. À l'heure actuelle, en période de guerre, seuls toi et le jeune Potter appartenez à cette catégorie. Potter, qui, en raison de mon égoïsme inné, je ne peux pas non plus le laisser mourir bêtement pour faire plaisir à notre vieux faiseur de destins.
— Dumbledore ne se calmera pas tant qu'il n'aura pas détruit le dernier Horcruxe, il ne prendra pas le risque…
— Il se calmera bien avant, je t'assure.
— C'est-à-dire ? Tu vas tuer Dumbledore ? demanda Severus d'un ton extrêmement calme.
— Non. C'est toi qui le feras.
Severus resta silencieux pendant plusieurs longues minutes. Son visage pâle n'exprimait ni surprise, ni mécontentement. Il était manifestement en train de réfléchir à quelque chose, sereinement, sans cris ni accusations superflues.
— Harry est un Horcruxe, finit-il par prononcer. Ce qui signifie que c'est Potter ou Dumbledore. Le choix, tu en conviendras, est évident. Si on s'y prend bien, on pourrait même gagner un peu de répit pour…
Déimos enlaça Severus, qui semblait d'un calme inhabituel.
— Je pensais que tu allais me contredire, en affirmant que tout le monde a le droit à la vie.
— Il serait stupide de contrer celui qui façonne l'avenir, répondit Severus en haussant les épaules. Un meurtre de plus, un de moins… Je suis un Mangemort, Deym, et si, pour pouvoir enfin me réunir avec toi, je dois…
— Je sais que je t'avais promis de ne pas parler de l'avenir, mais je veux que tu saches qu'il n'est pas sans nuages. Nous sommes entourés d'ennemis, tous sans exception, nous n'avons pas le droit à l'erreur. Harry n'a aucune chance sans toi, Severus. Soit Voldemort le tuera, soit Dumbledore l'achèvera, craignant la résurrection du monstre. Plus tôt tu le comprendras, mieux ce sera. Merlin, je ne savais pas moi-même dans quoi je m'embarquais quand j'ai activé « Chronos » pour la première fois. Mais je ne regrette rien, car sans cela, je ne serais pas avec toi.
— Les regrets ne mènent à rien, répondit Rogue avec un léger sourire. Je dois être à Poudlard dans deux heures. Que fait-on en attendant ?
— J'ai compris ton allusion, mais si tu as lu attentivement le rituel, on ne pourra nous unir qu'après le mariage, rappela Déimos. Sinon, nous le confirmerons et le conclurons, mais Harry Potter a toujours treize ans, si tu te souviens bien.
— Deux ans sans sexe...
Severus fit tourner la bague sur son doigt.
— Parfait. Quelles autres bonnes nouvelles pour aujourd'hui ?
— Tiens-toi à bonne distance de Maugrey pendant toute l'année à venir.
Et ne t'en mêle pas quand Potter va essayer de se briser le cou. Et puis...
Déimos se pencha vers lui, et son visage perdit cette expression presque féroce avec laquelle il avait parlé de son aptitude à marcher sur les têtes des autres.
— Dis-moi, as-tu la Branchiflore dans tes réserves ?
Severus le regarda d'un air sceptique, mais ne posa aucune question.
— Il y en aura, répondit-il simplement.
Le « Chronos » vibra avec insistance dans la poche de la robe de sorcier de Déimos.
***
De retour à son époque, Harry caressa Severus endormi, effleura son anneau, embrassa ses lèvres chaudes et entrouvertes. Il dut se retenir pour ne pas lui retirer sa chemise de nuit et vérifier que tout allait bien chez son mari adoré.
— Le ministère souhaite parler au Maître, annonça Kreattur en apparaissant silencieusement. Le maître ne doit pas aimer son époux avant de conclure le mariage, rappela-t-il avec un regard désapprobateur vers Harry qui serrait Severus endormi contre lui.
— J'ai oublié de te le demander, répliqua Harry en embrassant à nouveau la paume sèche et le doigt orné de la bague. Qui veut me voir ?
— Madame Freeman.
— Je ne suis pas là, répondit immédiatement Potter en entendant le nom de sa secrétaire.
— Dans ce cas, elle m'a chargé de vous dire que Monsieur Thomas présentera le budget du Bureau des Aurors pour l'année prochaine, croassa Kreattur d'un ton vengeur avant de disparaître en marmonnant : « parce que le Maître va manquer l'anniversaire du ministre ».
— Bon sang, je n'ai donc aucune vie privée ! gémit Harry en se levant. Ne t'inquiète pas, Severus, dit-il en bordant soigneusement son mari. Je vais juste découvrir quel imbécile a avancé d'un mois l'audience sur un sujet aussi important. J'essaierai de ne tuer personne et je reviendrai vite.
Après une douche rapide et avoir enfilé sa robe officielle, il disparut dans la cheminée.
À peine qu'il fut sorti de la cheminée dans l'Atrium, Hermione l'attrapa par le bras :
— Oh, Harry ! Je savais que tu ne pouvais pas manquer ça...
— Qui a reporté l'audience ? l'interrompit Potter, mécontent. Que, Diable, se passe-t-il ici ?
— Quelle audience ? s'étonna Madame Shacklebolt. Je pensais que tu te rappelais l'anniversaire de Kingsley…
— Merde… Harry se frotta le visage. Et l'attribution des budgets pour l'année prochaine ? L'audience préliminaire ?
— Dans un mois, répondit Hermione en plissant le front. Qu'est-ce qui t'arrive, Harry ? Tu sembles absent depuis quelques semaines.
— Tu ne crois pas si bien dire, répondit-il. Attends, je file chez moi chercher le cadeau.
— Tu le lui donneras ce soir, l'arrêtas son amie. Reg et toi, nous vous attendons à sept heures. Maintenant, place aux vœux officiels, puis au petit buffet.
C'était assommant. Harry détestait ces réceptions officielles et semi-officielles, mais son poste l'obligeait à y participer régulièrement. Il attrapa donc une coupe de champagne; servit à Shacklebolt une série de remarques ambiguës que seule leur vieille amitié permettait de décoder, puis s'éloigna discrètement.
Une longue chevelure blonde traversa brièvement la foule, et Harry esquissa un demi-sourire : personne ne savait se faufiler dans les moindres recoins comme Malefoy. Il y a encore dix ans, ce nom incarnait la terreur que les gens avaient subie. Lucius, le bras droit du Lord disparu dans les limbes, s'en était sorti, échappant de peu au Détraqueur grâce au témoignage surprenant de Harry Potter. Cela avait fait l'effet d'une bombe, mais personne n'avait osé remettre en question les déclarations du jeune vainqueur.
En le croisant, Lucius se contenta d'incliner légèrement la tête pour saluer poliment l'Auror en Chef. Mais Harry en retour leva son verre, laissant entrevoir sa bague. Il savait que seuls le Témoin et les mariés pouvaient voir ces artefacts remarquables, il n'avait donc aucune raison de s'inquiéter. Après avoir souri poliment à une dame, Malefoy se fraya le chemin dans la foule et le rejoignit enfin.
— Déimos ? demanda-t-il par précaution.
— C'est bien moi, Lucius.
— Quand ?
— Je suis rentré aujourd'hui. Fiançailles.
Malefoy acquiesça et demanda :
— C'est donc toi qui as caché Severus si bien que personne ne le trouve depuis trois semaines ? Que lui est-il arrivé ?
— Pas ici. Dis-moi plutôt pourquoi tu ne contrôles pas la libido de ton fils ? Tu n’espères pas quand même, que maintenant que j'ai un époux légitime, je vais me lancer dans des aventures adultères ?
Les narines de Lucius se dilatèrent. Il articula très doucement, mais clairement :
— Quoi ? Toi et Drago ? Quand ?
— Il y a longtemps. Une seule fois. Depuis, ton fils se comporte de manière irréfléchie. Il essaie même de nuire à ma réputation, qui est loin d’être exemplaire depuis longtemps d'ailleurs. Si Rogue l'apprend…
Lucius pâlit.
— Quand a-t-il trouvé le temps ?
— Vous, les Malefoy, vous trouvez toujours le temps de tout faire, fit remarquer Déimos. Et vous obtenez généralement ce que vous voulez. Mais pas cette fois. Un mariage magique. Avec Rogue.
— Ce qui ne t'a pas empêché d'épouser une Weasley, rappela Malefoy. Severus a failli tomber malade à l'époque.
— Si tu savais comme je le regrette, Lucius. Je ne me doutais de rien. Au fait, ce n'est peut-être pas le moment, mais... Merci pour le Ministère, pour l'évasion du manoir... et pour la dernière bataille.
Lucius lui lança un regard moqueur avant de répondre d'un ton presque enjoué :
— De rien. Vraiment, de rien, Déimos. Tu m'as demandé de me taire, alors je me suis tu. Mais je vais parler à Drago. Il ne t'embêtera plus.
— Il t’avait dit qu'il m'avait donné rendez-vous le 2 à 18 heures ?
— Non.
Lucius redevint sérieux.
— Eh bien, je viendrai. Nous avons des choses à nous dire.
— C'est la fin du pacte de non-agression, n'est-ce pas ? observa Malefoy avec perspicacité.
— Exactement. Mais nos liens demeurent. Je pense que ma proposition nous sera bénéfique à tous les deux.
— Il ne me reste plus qu'à te croire sur parole, répondit Malefoy en le dévisageant froidement d'un regard calculateur. D'autant plus que l'expérience m'a appris qu'on peut toujours se fier à la parole de Déimos Black, à condition qu'elle ne contrarie pas les intérêts de son époux. Mes respects à Severus.
— Mes hommages à Narcissa.
— Je lui transmettrai. Prépare-toi à être embrassé jusqu'à en perdre conscience : ma femme a un faible pour son… j'oublie toujours le degré de votre parenté… Elle attend depuis longtemps le retour de Déimos, car ses relations avec Harry sont un peu tendues.
Potter lui sourit et s'éloigna pour faire le tour de la salle et prendre congé. Il avait encore une multitude de choses à faire chez lui.