Dollhouse
La première chose que j’avais faite en rentrant était me laver les mains. Le sang mêlé à la transpiration dégueulasse des couilles de ce gros porc donnait à ma peau une sensation de moiteur que je ne pouvais pas supporter plus longtemps. J’étais capable de me salir les mains, cela je l’avais largement démontré par le passé - et ce soir encore - mais merde qu’est-ce que j’aimais lorsque mes mains étaient parfaitement propres. Dans l’évier de la cuisine vide de tout elfe aux vues de l’heure tardive de la nuit, je remplissais ma main gauche de savon et tirai de l’eau avec l’autre. Une moue de dégoût retroussant mes lèvres, je frottai mes mains entre-elles avec vivacité, cherchant à faire pénétrer ce savon jusqu’à l’intérieur de ma peau pour en laver même mon sang. Putain, qu’est-ce qu’il était dégueulasse ce fils de pute. Entre mes deux paumes, je frottai le savon avec une intensité écœurée. Merde, quel affront pour mes mains que j’aie touché cette horreur innommable. Et lui…, repensais-je avec dégoût alors que je frottais avec ferveur le savon entre mes doigts, cherchant à faire disparaître la moindre trace de l’ADN du porc sur moi. Cet enfoiré qui avait sincèrement et réellement pensé qu’il pouvait se permettre de me confronter, de m’humilier devant la quasi intégralité de mon armée. Parce que c’était exactement cela : il avait réellement pensé qu’il pouvait faire ça, et qu’il s’en tirerait indemne. Il était soit complètement demeuré, soit si jaloux de mon statut que son cortex préfrontal n’avait pas eu l’occasion de lui souffler que c’était là une très mauvaise idée. Le pire là-dedans ? Certains auraient le culot de penser, quand bien même ils ne le diraient jamais, que c’était moi le cruel dans cette histoire. Je pouffai et appuyai quatre pressions supplémentaires sur la savonnette. L’enfoiré avait eu le culot de me défier devant toute l’armée tandis que je me tenais seul, accompagné de Theodore, devant eux. Que pensaient-ils ? Qu’ils pouvaient essayer de me renverser ? Que s’ils s’y mettaient à assez de personnes, ils pourraient me faire tomber et me prendre ma place ? Était-ce là leur but, dans tous ces affronts ? Les subtils, et les grossiers. Les recrues de l’ancienne ère, et celles de la nouvelle. Murmuraient-ils des plans pour me renverser dès que mon dos leur était tourné ? Avaient-ils déjà programmé un renversement de leur commandement ? Et s’ils y arrivaient ? Pensaient-ils seulement que c’était possible ? Et moi, le pensai-je ? Non, non, pas moi, grondai-je avec colère. Les muscles de mes pectoraux et ceux de mes biceps se serraient de tension alors que je frottais le dos de mes mains avec un acharnement nouveau, le regard perdu face à moi dans ces pensées enrageantes.
Ça ne l’était pas, possible pour eux. Ils ne pouvaient pas me faire tomber. Ils ne pouvaient pas me renverser pour prendre ma place, et d’ailleurs ils ne pourraient tout simplement pas être à ma place tout court. Aucun d’entre eux ne se doutait de ce que cela coûtait, ils ne voyaient que ce que cela rapportait. C’était une insulte, que ces sacs à merde aient le culot de penser pouvoir m’affronter, me défier, pire encore, remporter la victoire face à moi. Plus qu’une insulte, c’était un pur et simple blasphème. Un blasphème de l’incarnation de l’autorité que j’étais. Parce que chaque fois qu’ils pensaient réellement pouvoir me défier, ils mettaient ma famille en danger, ou tout du moins c’était-là le risque. Ils n’y arrivaient pas, parce que je ne fléchissais pas. Et je couperai autant de putain de couilles qu’il le faudrait. Putain, je les saignerai tous les uns après les autres s’il le fallait, et je remplirai les rangs de sang neuf que je contrôlerai en intégralité s’il le fallait. Je faisais remonter le savon et le frottai le long de mes poignets avec une vivacité insatiable. Sur mon visage, la moue de dégoût ne parvenait pas à s’évanouir.
Chaque affront de mon autorité était une attaque indirecte envers ma famille, celle que je représentais, celle que je protégeais, celle qui était ma responsabilité. Parce que chaque fois qu’ils pensaient pouvoir me renverser, ils osaient mettre ma famille en position précaire si jamais je fléchissais. Mais ils étaient loin, tellement loin de se douter d’à quel point j’étais solide, d’à quel point j’étais ancré, d’à quel point rien ni personne ne pouvait plus me faire fléchir, ne serait-ce même que tanguer un peu d’un côté ou bien d’un autre. Ces sombres sous-merdes pensaient vraiment pouvoir me mettre en danger ? Ces pathétiques sous-fifres croyaient réellement pouvoir s’en prendre aux miens comme si j’allais rester sans rien faire ? J’attaquais le dos de mon autre main avec une vivacité tonique. Qu’ils viennent. Qu’ils viennent tous pour les miens. Que les enfers, les démons, les anges, que les dieux, que tous se déchaînent. Je les anéantirais tous. Les uns après les autres, il n’y aurait pas de force assez puissante pour me résister. Aucune force assez grande pour me dominer. Je couperai autant de têtes, de couilles, de vies et de rêves qu’il le faudrait. J’étoufferai la moindre braise d’espoir et je ne laisserai rien d’autre que des cendres pour ternir le monde de la noirceur de mon âme, et plus jamais ils n’oseront me faire l’affront de ne serait-ce que caresser l’illusion de pouvoir me renverser.
Une chaleur soudaine dans mon dos fit discrètement sursauter mon torse, une main chargée d’amour délicatement posée là sur le tissu de mon uniforme de général. Je tournais le visage sur ma gauche tandis que son touché restait juste là, chaud dans mon dos. Dans ses yeux, une tendre sérénité qui éteignait ma folie enragée. Au creux de son sourire, une douceur démesurée qui me promettait la sécurité. J’inspirai profondément tandis que je réalisai seulement que mon cœur s’était emballé dans mon poitrail, prêt à combattre une menace qui n’existait pas face à moi. Non, c’était lui face à moi. Et dans la tendresse de son regard sur moi, dans la douceur de sa main dans mon dos et dans la réassurance que je pouvais goûter dans son sourire, je savais que tout allait bien, et que je faisais du bon travail. Le rythme des battements de mon cœur retomba vertigineusement rapidement. Theodore s’en alla à nouveau. Je souriais tendrement, moi aussi, parfaitement apaisé. Je baissai les yeux sur mes mains. Ici et là, elles étaient écorchées à vif, de minces filets de sang venant se mélanger au savon. Je grimaçai. Cela piquait.
J’avais échangé les parchemins des réunions de mon armée pour ceux que j’avais préparés avec soin pour celle avec Granger en un passage dans mon bureau, puis je m’étais rendu dans la salle de réunion du manoir pour la deuxième fois de la journée. Cette fois, je serai en bien plus charmante compagnie. Je vérifiais que Mint avait tout parfaitement préparé avant d’aller se coucher. C’était la nuit, et elle abattait un travail monstre dans l’ombre pour nous. Tant que nous n’en avions pas besoin dans l’immédiat, j’aimais autant qu’elle se repose lorsqu’elle le pouvait. Notre rythme de vie était athlétique pour tout le monde dans cette maison depuis de nombreux mois, et si ma mère m’avait appris une chose, c’était bien qu’il fallait prendre soin des personnes qui travaillaient pour nous. Un sourire sur le visage, je découvrais qu’elle s’était encore dépassée ce soir.
Des mets savoureux étaient joliment disposés ici et là sur la table rectangulaire de réunion, des petits plats alléchants cuisinés avec soin séparés dans des vérines plus digestes. Je lui avais demandé des aliments de goût : du caviar, du homard, des choses qu’elle n’avait pas l’occasion de manger dans ce que je supposai être une planque précaire pour elle. Elle méritait pourtant toutes les meilleures choses que cette planète avait à offrir, alors quand bien même c’était maigre offrande, cette nuit-là ses papilles recevraient un peu d’art.
- Eh ben putain, il a mis les p’tits plats dans les grands, observa une Pansy qui venait de pénétrer la salle à son tour.
- Ah, on reçoit la princesse après tout, faut bien au moins ça, enchaîna Blaise qui la suivit.
Derrière-lui, Theodore frappa l’arrière du crâne de Zabini en une petite tape amicale tandis qu’il pénétrait la salle à son tour.
- Soyez sages, avertit-il avec un sourire qui ne cachait rien d’autre que de la tendresse.
Autour des épaules de Pansy, Blaise passa son bras pour l’attirer vers lui.
- Nous ? lui sourit-il en retour, ses dents dévoilées avec charme. Toujours, roucoula-t-il presque.
Sur les lèvres de Pansy siégeait un sourire machiavélique tandis qu’elle levait vers moi des yeux brillants de malice. Je souriais, moi aussi. Ce soir, Granger venait chez moi. Ce soir, ma famille savait qu’elle venait en tant que notre alliée de guerre. Mais ce soir, ma famille savait qu’elle venait également en tant que la femme que j’aimais, et que je ne parvenais pas à ne plus aimer, et ils l’avaient tous accepté grâce à Theodore. Leurs taquineries vis-à-vis d’elle n’avaient jamais été aussi détendues qu’alors, et en vérité, je n’en attendais pas moins d’eux.
- Je vais la chercher, annonçai-je finalement, incapable d’effacer le petit sourire au coin de mes lèvres.
- Mais c’est qu’il est galant en plus le salaud, se moqua Blaise en m’assenant une claque sur les fesses quand je passais devant lui pour sortir.
Sans me retourner vers lui, je pliai le genou pour lui envoyer mon talon dans le derrière.
- Prends des notes et p’t’être qu’un jour tu r’baiseras, lui souris-je en passant.
Pansy hurla de rire et Blaise protesta de mon culot, mais il encaissa avec un sourire, comme il le faisait toujours. Oui, doucement, nous revenions. Nous en faisions tous encore un peu trop, ou parfois pas tout à fait assez. Ce n’était pas encore aussi fluide et naturel que cela l’était habituellement, parce que dans la réaction de chacun d’entre-nous il y avait une milliseconde durant laquelle nous nous demandions si notre phrase, notre touché, notre réplique était adaptée ou si elle risquait de mener à un nouveau règlement de compte sanglant, ce qui n’avait jamais été le cas avant. Mais nous revenions, et mon cœur se réchauffait, se recollant sourire après sourire de la façon dont il avait éclaté en mille-morceaux cette nuit où nous avions encore perdu Pansy.
Dans la froideur de ce mois de Mars, j’attendais Granger d’un pied ferme devant la grille du manoir. Autour de moi, le vent faisait bruisser les feuilles de mes buissons taillés avec un air qui jadis m’était angoissant lorsqu’il n’y avait pas de lumière pour me montrer qui pouvait surgir du néant. Il ne l’était plus. Tapotant mon pied dans une impatience presque enfantine, je cherchais sa silhouette dans la nuit. J’étais descendu vingt minutes avant l’heure prévue de son arrivée, parce qu’il était hors de question qu’elle attende seule dans la nuit devant le manoir, et que Mint avait été excusée. C’étaient de très longues vingt minutes. Je savais qu’elle aimait d’ordinaire arriver en avance, par exemple en cours, mais j’avais remarqué qu’elle arrivait systématiquement à l’heure exacte de nos rendez-vous depuis notre retour au manoir, pas une minute d’avance. Je supposai qu’elle se refusait la moindre erreur idiote du type arriver avec un peu d’avance, et que je n’ai pas encore renvoyé certains de mes soldats. Ce genre d’erreur serait proprement dramatique.
Soudainement, une silhouette apparut dans la nuit. Mes lèvres s’étalèrent en un sourire qui ne cherchait pas à se retenir. Dans des pas rythmés de régularité, la silhouette faite d’un manteau long s’avança jusqu’à la grille du manoir. Avant qu’elle n’enroule ses doigts fins sur sa baguette pour ouvrir le portail de ma maison, je lui ouvris le passage. Sans perdre le sourire idiot sur mes lèvres, je permettais à mon nez de sentir son odeur sucrée avant même que je puisse déceler le détail fin de ses traits dans la nuit. Sur ses cheveux, chargé de dissimuler son visage, un foulard à la couleur du bois. Je lui tendais ma main droite quand enfin elle traversa le portail. Elle m’ignora. Le rythme de ses pas ne ralentit pas, son regard ne se tourna pas même vers moi, et sur son visage qui venait de passer devant moi, pas le moindre sourire.
- Bonsoir, fut tout ce qu’elle m’adressa avec la froideur des lacs qui décorent les vallées de Durmstrang.
Je regardai maintenant son dos, et la façon dont son manteau volait légèrement derrière elle, les lèvres entre-ouvertes tandis que mon cerveau assimilait les nouvelles informations qu’il venait de recevoir. Tandis que je cherchais à me rappeler si j’avais oublié de lui souhaiter une bonne nuit la veille, ou quoi que ce soit que j’aurai pu faire de mal, je compris soudain. Dans mon esprit, de mon côté de l’Angleterre, les derniers événements qui la concernaient n’étaient qu’amour et soulagement. Après tant de douleur, après tant de retournements, après des affrontements contre les personnes qui m’étaient le plus chères sur cette terre, et après tant de mois de souffrance, de culpabilité de l’aimer tandis que je n'en avais pas le droit, ma famille l’avait enfin acceptée. Ma famille avait accepté mon amour pour elle, et quand bien même notre situation en elle-même demeurait absolument critique, je ne pouvais m’empêcher en ce jour nouveau d’éprouver une certaine joie à l’idée qu’elle puisse bénir ma maison de sa présence sans que cela ne me bouffe de culpabilité vis-à-vis d’eux. Ce n’était peut-être « que » cela, mais à mes yeux c’était énorme. L’aimer elle m’apportait pourtant toujours autant de douleur, surtout maintenant qu’elle avait quitté Poudlard, mais au moins j’avais le droit de l’aimer, à leurs yeux à eux. C’était le plus important.
De son côté à elle, par contre, les derniers événements n’avaient été rien d’autre que les conséquences de mes actions. Elle avait certainement dû être confrontée directement, peut-être même sur le terrain, à certains des carnages que nous avions provoqués, à l’étendue de notre cruauté, et au fait que tout cela était arrivé parce que j’avais eu peur de lui donner une information qui aurait pu nous éviter cela, parce que je l’aimais. C’était cela, la part de notre histoire qu’il restait qui me terrifiait le plus, et qui venait abîmer mes sentiments. Elle, elle était restée avec cela. Je comprenais qu’aujourd’hui, alors qu’elle était venue pour une réunion stratégique, elle attende de moi que je lui prouve qu’elle pouvait me faire confiance, elle aussi. Oui, autant que je la détestais, je comprenais sa méfiance. Je ne pouvais imaginer ce qu’elle avait vu, ce qu’elle avait entendu, et la façon dont elle avait dû se sentir sachant qu’elle était assise chez moi à ne rien faire pour empêcher tout cela. Oui, je pouvais comprendre qu’elle me soit distante. Alors j’inspirai profondément, et je refermai le portail avant de devenir son ombre pour la suivre dans le chemin de lumière qu’elle guidait.
Elle n’eut pas besoin d’être orientée jusqu’à notre salle de réunion, et j’aimais ce constat. Elle connaissait ma maison désormais. Le silence plat entre nous, interrompu uniquement par mes pas qui faisaient écho aux siens, contrastait avec les rires profonds de mes amis qui faisaient vivre la salle que nous rejoignions. Lorsque nous y pénétrions, le brouhaha cessa. Elle leur adressa à peine un regard et les salua avec distance. Les yeux que posaient mes amis sur elle, puis sur moi, arrivaient silencieusement aux mêmes conclusions que les miennes.
Dans un nouveau silence, la sorcière se défit finalement du foulard qui cachait sa chevelure pour révéler un chignon bas qui contenait difficilement toutes les mèches aussi sauvages que bouclées qui encadraient son visage. Elle prit place sur la droite de la table tandis que mes trois amis étaient déjà installés sur la gauche, et je me plaçai en bout de table, entre eux comme le lien qui les raccordaient. Maintenant que la lumière éclairait son visage pour moi, je ne pus faire autrement que de constater d’à quel point elle avait l’air épuisée. Ses cernes s’étaient encore creusés, et le grain même de sa peau perdait de sa lumière, s’éteignant un peu plus chaque nouvelle fois que je la voyais. Le regard porté vers le bas comme si elle évitait de nous regarder, elle se défit ensuite de son manteau qu’elle déposa sur la chaise vide à sa droite. Je tentai de ne pas noter à quel point la chemise blanche qui dépassait de son pull bordeaux, ce dernier légèrement rentré dans le pantalon à pinces foncé fait de velours, lui donnait un parfait air de Miss-je-sais-tout que j’aimais tant, en vain. Finalement, elle s’assit en sortant un parchemin du sac qu’elle avait emporté avec elle, et silencieusement, elle attendit en me regardant d’une paire d’yeux dénuée d’affection.
- Tu veux manger quelque chose ? proposai-je malgré le fait que tout dans son attitude m’offrait déjà ma réponse.
Elle n’était pas là pour ça. J’espérai qu’elle mangerait au moins un peu de caviar, ou peut-être un peu de homard avant de repartir.
- Non merci, refusa-t-elle poliment malgré le ton clairement fermé qu’elle donnait à sa voix.
- Ça promet, chuchota Pansy vers Blaise.
Elle avait chuchoté très bas, son intention n’étant clairement pas de se faire entendre, mais le silence de mort qui régnait depuis notre arrivée n’avait pas permis d’étouffer sa remarque. Blaise eut la générosité de ne rien lui répondre, et je savais que cela était attribuable à l’intervention de Theodore.
- Bien, mis-je donc fin à l’embarras général. Je propose donc de commencer à partager certaines de nos rixes à venir pour favoriser une meilleure intervention de l’Ordre et de ses alliés sur les lieux, si ça te va ?
Parfaitement silencieusement, mon interlocutrice principale acquiesça simplement. Mon cœur se pinça un peu plus douloureusement chaque fois que j’étais forcé de témoigner du vide dans ses yeux lorsqu’elle les posait sur moi, mais j’enchaînais. Je lui donnais sept de la vingtaine des prochaines rixes qui étaient programmées, certaines contenant des forces plus ou moins importantes. Parmi les sept, deux d’entre elles seraient animées par des forces importantes de mon armée qu’il nous coûterait de perdre s’ils parvenaient à nous les prendre. Je lui livrai les lieux, les dates, les heures, les effectifs et les plans globaux des attaques. Elle reçut l’intégralité de ce que j’avais à lui partager dans un silence lourd.
- Je t’ai retranscrit toutes les informations que je viens de te donner sur ce parchemin, lui tendis-je enfin après ma lecture.
Lorsque j’en relevai enfin les yeux, je remarquai que les siens étaient étrangement rivés sur Theodore. Elle cligna des yeux et revint à moi quand je lui tendis le bout de papier, et d’un regard vers mon frère je pu lire dans les siens qu’il semblait avoir remarqué, lui aussi.
- Ça fait beaucoup de rixes là, non ? questionna une Pansy, pour sa part, attentive à la réunion.
- Pas vraiment, non, lui répondis-je alors. Ce n’est que sur les vingt prochaines, et c’est moins de la moitié. À ce stade de l’avancée de la guerre, ça n’aurait rien d’étonnant que l’Ordre et le Ministère aient réussi à mettre en place comme un système d’alarme qui les alerterait, et leur permettrait de rappliquer rapidement sur les rixes qui se tiennent, surtout étant donné leur caractère répétitif.
- C’est ce qu’on a fait, trancha la voix froide de Granger, sur la défensive. On manque simplement d’effectif quand vous êtes assez nombreux et malins pour en effectuer plusieurs en même temps, ce qui est quasiment systématiquement le cas. Sans parler du fait que vous en lancez toujours une d’appât près d’une de nos bases avec vos plus faibles éléments, pendant qu’au moins une autre bien plus importante se déroule plus loin. Au final, les éléments dont on dispose se retrouvent sur l’appât pendant que vos plus grosses forces font les plus importants dégâts bien tranquillement de leur côté, lança-t-elle sur un ton de reproche qui m’était destiné quand bien même ses yeux étaient rivés sur le parchemin que je lui avais donné.
- Granger, la rappelai-je aussi doucement que possible à l’ordre.
Elle leva à contre-cœur des yeux fatigués vers moi.
- Tu sais bien que je ne peux pas m’offrir le luxe de ne remplir mon rôle qu’à moitié, chuchotai-je presque.
Elle inspira profondément, et finalement elle acquiesça.
- Je sais, chuchota-t-elle en retour.
- Et s’il y a une chose que je n’arrêterai pas, c’est de bien faire le travail qui me permet de mettre en sécurité ma famille, recadrai-je avec tendresse.
Une nouvelle fois, le regard bas, elle acquiesça.
- Je sais, murmura-t-elle encore.
Elle avait l’air abattue, l’espoir et la lumière éteints dans ses yeux comme dans ses traits. Comme si elle ne croyait plus à la possibilité d’une victoire.
- Je suppose que c’est un début, se ravisa-t-elle alors en regardant mon parchemin. Merci, en accusa-t-elle réception avec peu d’entrain, mais ce ne sera pas suffisant, termina-t-elle finalement.
Pansy pouffa avant que je puisse lui répondre.
- Dis donc princesse, tu t’trouves pas un peu gourmande ? Il vient d’t’en donner sept, lui fit-elle remarquer sans ne pouvoir cacher le ton désapprobateur dans sa voix, quand bien même j’entendais qu’elle le retenait.
Une nouvelle fois, Granger inspira. Lorsqu’elle releva les yeux vers mon amie, je n’y retrouvais rien de l’éclat doré qui y avait jusque-là toujours brillé.
- Est-ce que vous avez la moindre idée des dommages que vous avez causés l’autre nuit ? amena-t-elle sur un ton plus platement abattu qu’accusateur.
- Aux moldus, nuança alors Blaise.
- Ah, accusa-t-elle sa réponse d’un murmure à peine audible. Tout va bien alors, se résigna-t-elle à discuter.
Pansy et Blaise échangèrent un regard sidéré, mais ils se retirent mutuellement de réagir par respect pour moi. Je les en remerciai silencieusement, je savais que cela leur demandait tout ce qu’ils avaient en réserve.
- Les deux plus grosses rixes que je viens de te donner comptent certains de nos très bons éléments dont je t’ai souligné les noms, continuai-je vers elle. Outre le fait même que leur perte aura des conséquences sur nos forces, bien que relatives je te l’accorde, ça mettra aussi un coup à nos troupes qui se sentaient jusque-là plutôt invincibles.
Une nouvelle fois, je remarquai la trajectoire de son regard dériver vers mon frère. Il sembla le remarquer également, puisqu’alors que son visage était porté bas, ses yeux d’un bleu vertigineux se levèrent vers elle, se fixant-là sur elle, ses sourcils se dressant haut sur son front pour lui transmettre qu’il l’avait grillée. Elle détourna le regard avec ce qui semblait être de la gêne, et je me demandai ce qu’il était en train de se passer.
- Les impacts psychologiques de chaque coup reçu ou donné ne sont pas à négliger dans une guerre, tentai-je donc de continuer en feignant l’ignorance tandis que ses yeux retrouvaient mon frère comme pour l’étudier.
Cette fois, il ne leva même pas les yeux vers elle pour constater de son regard insistant quand il offrit avec un sourire en coin :
- Parle, je t’écoute.
Un nouveau silence nous écrasa tous de son poids, et finalement Theodore releva les yeux vers elle. Pansy et Blaise, proprement inconscients de ce qu’il se passait, nous regardaient à tour de rôle à la recherche d’une réponse que seule Granger détenait. Entre les yeux de mon frère et ceux de la femme que j’aimais s’étiraient les réflexions qu’elle ne formulait pas encore à voix haute, laissant chacun d’entre-nous dans une expectative curieuse. Comme s’ils étaient seuls dans la pièce, aucun d’eux ne détourna son attention de son interlocuteur principal, et lorsque finalement Granger eut fini de pondérer, elle lui demanda tout bas, comme si elle avait peur de la conversation qu’elle engageait-là :
- Tu n’as pas de remords ?
Sur les lèvres pleines de Theodore, un sourire attendri se dessina et un éclat de lumière vint encore adoucir son regard sur elle. Il avait immédiatement compris.
- Non, lui répondit-il simplement.
Sur ma gauche, Pansy fronçait les sourcils et demandait des explications à un Blaise aussi confus qu’elle. L’air entre Theo et Granger demeurait pesant tandis que leurs yeux ne semblaient plus pouvoir se quitter, et je savais qu’elle ne comprenait pas. Elle ne comprenait pas comment il pouvait avoir fait tout ce qu’il avait fait cette nuit-là, être quelqu’un qu’elle appréciait, et ne rien éprouver de l’ordre du regret, du remord, ou du moindre problème de conscience. En ce qui me concernait moi, elle avait vu et traversé une partie de ce que cela m’avait coûté afin de devenir aujourd’hui capable de ce genre de carnage sans problème de conscience. Theodore, c’était une autre histoire. Theodore n’avait jamais eu de problème de conscience.
Les yeux de la lionne cherchaient des réponses dans les pupilles de mon frère, et je savais qu’elle ne comprendrait pas.
- Pas le moindre ? questionna-t-elle encore tout bas comme si elle attendait une autre réponse.
Le visage de mon frère se secoua très légèrement pour appuyer sa réponse de son tendre sourire, parce que lui aussi, il avait compris. Finalement, il chuchota avec la même tendresse basse :
- Non.
- Oh, de quoi on parle là ? interrompit ensuite une Pansy dont l’agacement grandissait.
La main droite de Theodore vint se loger sur la cuisse fine de sa femme, mais il ne lui répondit rien. Ses yeux demeuraient ancrés dans ceux de Granger avec une attention presque intime, tandis que sur le front de cette dernière, ses sourcils se fronçaient tantôt de réflexion, tantôt de quelque chose semblable à de la peine.
- Ces vies humaines n’ont pas la moindre valeur à tes yeux ? murmura-t-elle alors que la tension semblait devenir palpable dans la pièce.
Mon cœur se serra dans mon poitrail, et Pansy saisi enfin à son tour le sujet de cette conversation. J’espérai qu’elle ne détesterait pas mon frère. Avec un courage qui ne lui manquait jamais, Theodore ne se défila pas à son jugement, ses yeux ne la quittant pas une seule seconde.
- Quand Pansy est menacée, non, posa-t-il encore avec un calme empreint de douceur.
J’aimais la façon dont mon frère répondait à chacune de ses questions pourtant sensibles. L’ouverture dont il faisait preuve pour répondre à la moindre de ses interrogations, sans parler de la douceur avec laquelle il le faisait malgré le fond violent de ses propos.
Granger non plus, elle ne le quittait pas des yeux. Elle semblait chercher à résoudre une énigme, une énigme qui lui faisait de la peine. Je me demandais si c’était parce qu’elle l’appréciait sincèrement que cet amer constat lui était difficile, parce qu’au fond, elle savait déjà tout cela. Sur ma droite, Blaise me fit des gros yeux d’embarras face à la situation dans laquelle nous étions tous coincés.
- La vie de Pansy justifie-t-elle tous les crimes possibles contre l’humanité ? demanda-t-elle encore, sa voix une octave plus basse, comme si elle avait peur de réellement poser cette question, et de récolter sa réponse.
Je savais que la conversation de quelques jours plus tôt entre nous, ainsi que la main ferme de Theodore sur sa cuisse, étaient les seules raisons qui expliquaient que Pansy ferme sa gueule en cet instant. Je l’appréciai, cela aussi. Je savais qu’ils faisaient tous ces efforts-là pour moi, Blaise inclut.
Sur le visage de Theodore, il n’y avait plus de trace de sourire. Ses traits demeuraient doux, mais il prenait la tournure de cette conversation avec le sérieux que Granger lui imposait. Alors, il chuchota en retour :
- Tu connais déjà la réponse à cette question, le crac.
Ce qui réchauffait néanmoins mon cœur abîmé de la gravité des événements, c’était le fait que je savais parfaitement que Theodore ne faisait pas le moindre effort. Il l’estimait, lui aussi. Il l’appréciait, lui aussi. Et je savais intimement que s’il répondait ainsi à ses questions, ce n’était pas pour moi. C’était pour leur relation à tous les deux.
- Je crois que j’ai besoin de te l’entendre dire, murmura-t-elle tout bas.
J’étais complètement déstabilisé par la façon dont Granger avant tout simplement l’air brisée, presque meurtrie par les constats qu’elle tirait de cette conversation. Comme si cela venait blesser quelque chose en elle.
Doucement, Theodore acquiesça. L’instant était chargé de gravité. Il dévoilait sa monstruosité à nue devant elle, sachant parfaitement qu’elle la rebutait, qu’elle l’attristait, qu’elle créait entre eux un fossé qui ne pouvait même pas être comblé par de la culpabilité. Il n’en ressentait aucune.
- Oui, explicita-t-il alors pour elle. Il n’y a rien qui serait trop horrible, et non, anticipa-t-il sa question suivante, je n’en ressentirai pas le moindre remord, ni avant, ni pendant, ni après.
Granger l’observa, cherchant à élucider le mystère qu’était cet homme si tendre et pourtant si violent. Elle laissa ses mots être intégrés dans son cerveau, recevant les informations qu’il lui donnait avant de chercher plus loin encore :
- Pourtant tu aurais choisi le côté de l’Ordre si tu l’avais pu, n’est-ce pas ?
Il acquiesça délicatement une nouvelle fois.
- Oui, formula-t-il pour elle.
- Donc tu sais que leurs vies ne sont pas insignifiantes, déduit-elle finalement.
Theodore quitta ses yeux pour la première fois depuis le début de leur conversation, les laissant voguer dans le vide à la recherche de la mise en mots la plus juste possible.
- Il n’existe aucune vie insignifiante, continua-t-il finalement vers elle. Seulement des vies qui se tiennent entre Pansy et moi, et celles-là le deviennent pour moi.
Il y eut un nouveau flottement durant lequel Granger se permettait le luxe de se laisser imprégner de ses réponses pour les pondérer, et décider de ce qu’elle souhaitait en faire. Nous autres suffoquions dans les silences chargés qu’ils nous imposaient là. Theodore, lui, la laissait faire avec une patience infinie.
- Est-ce que tu y prends du plaisir, à massacrer tous ces gens ?
Il y avait dans les mots de Granger une gravité lourde et pourtant, dans son ton, aucune violence n’accusait mon frère.
- Non, pas le moindre, lui renvoya-t-il avec le même sérieux vulnérable. Mais je n’éprouve pas non plus le moindre sentiment négatif. Je le fais parce que ça me permet d’atteindre mon objectif, c’est tout, conclu-t-il alors simplement.
- C’est tout, répéta-t-elle en un écho murmuré.
Sa répétition était teintée d’une tristesse qu’elle ne feignait pas. De ce genre de tristesse que l’on connaissait lorsque l’on découvrait une vérité laide à propos de quelqu’un que l’on aimait, et que l’on aurait préféré ne jamais savoir. Et désormais, un silence qui hurlait sa déception s’écrasait sur eux, et avec lui la menace d’un avenir incertain pour leur lien pesait de tout son poids.
Granger inspira profondément, volant le peu d’air respirable qui demeurait dans cet espace chargé d’intensité. Ses yeux fatigués de vie ne lâchaient pas mon frère, cherchant la conclusion que son cerveau était en train de tirer. Theo attendait avec la même transparence qu’elle son verdict, et nous autres étions tous pendus aux lèvres qu’il me manquait d’embrasser. L’instant s’étira, et aucun d’eux ne fuit leur destin lorsque ces lèvres s’ouvrirent pour déclarer avec une douceur basse :
- Sans vouloir t’offenser, je pense que tu es réellement complètement malade Theodore.
Les lèvres de mon frère s’étirèrent en un large sourire qu’il ne chercha pas à retenir, et au fond de ses yeux céruléens brillait une lueur d’amitié. À côté de lui, Pansy grogna d’une retenue qu’elle ne contenait plus, ses poings serrés portés devant son visage en une dernière tentative de se retenir. Vers moi, elle serra sa rage entre ses dents pour me livrer :
- Putain j’te jure j’essaye, mais elle arrête pas d’tester ma patience !
Je lui souriais avec attendrissement, parce que je savais qu’en cet instant elle essayait très fort pour moi, et cela réchauffait mon cœur. Voulant attester de sa sérénité à sa moitié, Theodore caressa sa cuisse pour lui apporter un peu de l’apaisement qu’elle ne trouvait pas. Il ne lâcha néanmoins pas Granger des yeux lorsqu’il répondit à cette dernière, son sourire parfaitement ancré sur ses lèvres et le ton de sa voix aussi doux qu’il pouvait l’être :
- Je ne suis pas offensé, c’est un fait.
Granger ne cessa pas de l’étudier.
- Pourtant tu es globalement quelqu’un de doux, continua-t-elle alors, quelqu’un de juste, presque même de sage, fronça-t-elle les sourcils en l’étudiant effrontément.
- Non mais sérieux ? grogna Pansy vers moi, les paumes de ses mains désormais ouvertes vers le culot de Granger.
Blaise, directement sur ma droite et à côté de Pansy, cachait son visage d’une main tandis que ses épaules sursautaient d’un rire silencieux. Au bout de leur lignée, Theodore n’avait toujours pas détourné son attention de ma lionne. Ses yeux sur elle prirent un nouvel éclat de tendresse lorsqu’il la questionna finalement à son tour :
- Est-ce que ça te fait des nœuds au cerveau de réaliser que tu apprécies un malade, Granger ? lui sourit-il encore.
- Beaucoup, oui, avoua-t-elle dans un murmure vulnérable qui ne contenait pas l’ombre d’un sourire.
- Oh pitié, pesta finalement Pansy, regarde un peu ton mec, Miss Vertu en carton.
- Vraiment Sainte Mangouste qui s’fout d’la charité, chuchota Blaise tout bas sous sa main vers sa meilleure amie.
- Putain, c’est l’Basilic qui se plaint du regard des autres, ouais ! ne chuchota-t-elle, pour sa part, pas du tout.
Je choisissais de ne pas enflammer la marmite déjà bouillante, et observai tandis que le silence retombait sur nous. Ni Granger, ni Theodore ne semblaient prêter la moindre attention à nos deux autres protagonistes, leurs regards scellés l’un dans l’autre en un dévoilement d’âme qui attendait une conclusion.
Quelques secondes étirèrent encore l’instant, et finalement, les yeux de Granger se cachèrent derrière un léger voile de pluie lorsque d’une voix terriblement basse, et magnifiquement vulnérable, elle chuchota à mon frère :
- Tu m’as vraiment fait peur, ce soir-là.
Theodore lui rendit la profonde intimité de son regard. Pendant un instant qui ne trouverait de fin qu’au creux de ses lèvres pleines, il la regarda avec une attention intimidante. Durant ces quelques secondes étirées, il la regarda comme s’il regardait jusqu’au fond de son âme, s’autorisant à prendre la pleine mesure de ses mots et de ce qu’ils impliquaient. De comprendre ce qu’elle ne disait pas mais qu’il entendait dans la tonalité de sa voix, dans la profondeur de sa respiration et jusqu’aux battements de son cœur, afin de recevoir toute l’étendue de la vulnérabilité nue qu’elle lui offrait-là. Et alors enfin, avec une sincérité dont même Aven, Dieu de la malice, ne pouvait pas douter, il murmura avec toute la profondeur de son âme, comme seul lui savait le faire :
- Je suis désolé, Hermione.
Un ange passa pour emporter avec lui les dernières ombres fantomatiques de ressentiment, et lorsqu’il s’envola dans la nuit, Granger acquiesça, et l’on aurait pu croire qu’il ne restait là plus que deux vieux amis.
À côté de la douceur qui vivait dans les yeux de Theodore, le regard d’émeraude de Pansy était proprement assassin sur la Gryffondor. Enfin, Granger sembla noter le reste des convives, et elle rencontra courageusement la noirceur des yeux de mon amie. D’une voix douce bien que plate, elle chuchota vers Parkinson :
- Je suis contente que tu sois saine et sauve.
Décontenancée, Pansy pouffa, ou bien s’étouffa, ce dernier fait n’était pas très clair pour le narrateur extérieur que j’étais. En tout cas, elle semblait désormais aussi outrée qu’en colère. Prise de court, en tout cas le semblait-il, elle se tourna plutôt vers un Theodore parfaitement apaisé et souriant tandis que Blaise continuait de rire doucement dans son coin.
- Va falloir saluer ma performance hein, exigea-t-elle vers son homme, parce que là c’que j’te sors c’est surhumain.
Le sourire sur les lèvres de mon frère s’épaissit encore, et de son bras droit, il tira la chaise de Pansy pour la faire glisser sans effort jusqu’à lui. Là, il attrapa sa nuque et y enfouit son visage pour y chuchoter des mots que je n’entendis pas. D’une main sur son poitrail, Pansy le repoussa avec une moue dédaigneuse qu’elle ne feignait qu’à moitié, et répliqua de façon audible pour tous :
- Ah, t’as intérêt à aligner les Gallions ouais !
Theodore ri, et mon cœur se réchauffa encore un peu. Un coup d’œil en la direction de Granger m’apprit cependant qu’elle, elle ne s’était pas réchauffée pour autant.
- L’interrogatoire de la bête est fini ou t’as encore besoin de l’étudier ? lança alors Blaise vers mon invitée. Nan parce que s’tu veux y a un autre fauve là tant qu’on y est, fit-il signe vers moi.
- Putain et puis détraqué le fauve hein, appuya encore une Pansy pas encore détendue, y a deux-trois neurones qu’ont court-circuité là-haut, tapota-t-elle de son index sur sa tempe.
- Ça va, je vous dérange pas ? tentai-je vainement de les couper dans leur élan.
- Ah maintenant il s’décide à parler ?! m’adressa Pansy en me faisant les gros yeux. Putain j’pensais qu’t’avais perdu ta langue, chacal !
- Bois un peu d’thé là, lançai-je nonchalamment vers elle, ça va t’faire du bien.
La bouche ouverte, elle se retourna vers Theodore avec des yeux exorbités. Les trois garçons que nous étions, pour notre part, rions tous.
- Ils vont m’rendre folle tes potes, se plaignit-il vers son homme.
- Genre t’es pas à ton max déjà ? ajouta Blaise, dernière goutte qui fit déborder la marmite.
Cette conversation se conclu finalement avec une violente claque dans l’arrière de la tête de Blaise, et nos rires immatures pour tenir compagnie à l’écho de la paume de Pansy contre le crâne vide de notre ami.
Une courte pause de la réunion durant laquelle mes amis avaient grignoté et s’étaient resservi des boissons s’en était suivi avant que je puisse reprendre plus sérieusement vers Granger, qui pour sa part n’avait toujours rien touché du festin que j’avais fait préparer pour elle. Je lui avais partagé les dernières informations concernant les décisions importantes que j’avais prises pour les rangs ces derniers jours dans un soucis de transparence, et terminai cette partie en lui expliquant que nous récupérions les cadavres de nos soldats pour que j’en fasse des Inferi dans nos rangs, ce qui l’entraîna à couvrir son visage de ses mains tandis qu’elle soupirait d’une fatigue vide d’espoir qui me faisait mal au cœur.
- Tu te fiches de moi, murmura-t-elle entre ses paumes.
- J’avais pris et annoncé cette décision aux soldats et à Voldemort des mois avant qu’on décide de faire alliance, je ne peux pas leur dire on abandonne cette très bonne idée, me défendis-je sur ton que je voulais néanmoins aussi bas et inoffensif que possible.
Même nos pertes étaient optimisées, oui, je pouvais comprendre son désespoir. J’avais le sentiment qu’il me fallait m’excuser de la qualité du travail que je fournissais pour le Seigneur des Ténèbres, et autant que je l’aimais et que je voulais œuvrer avec elle à hauteur de ce que je pouvais raisonnablement pour leur faire gagner la guerre, je ne m’excuserai pas de faire ce qu’il fallait pour mettre ma famille en sécurité.
- Vous êtes trop puissants, murmura-t-elle tandis que ses mains glissaient lassement sur son visage exténué.
- Je sais, lui accordai-je. Il faut qu’on se prenne un gros coup, et il faut qu’on se le prenne maintenant, introduis-je alors mon prochain point.
- Ce n’est pas sept rixes qui vont faire la différence, chuchota-t-elle, complètement abattue.
- Non, en effet.
Je lui tendais le dernier parchemin que j’avais préparé pour elle.
- Je t’offre notre prise du Ministère.
- Quoi ?! s’alertèrent Blaise et Pansy à l’unisson.
Sur moi, les yeux de Granger avaient changé. En eux, je retrouvais un fil d’or qui s’était jusqu’alors éteint. Elle ne toucha d’abord pas au parchemin, ni n’osa poser les yeux dessus. Ses lèvres s’entre-ouvrirent de choc, elle aussi.
- Je suis arrivé à la même conclusion que Granger, adressai-je alors à mes amis. On devient trop forts. Il faut qu’on prenne un méchant coup, et il faut qu’on le prenne maintenant, sinon c’est fini.
- Ouais ça va nous faire prendre un sacré coup ok, observa une Pansy désormais investie, mais toi tu vas prendre cher Drago ! Il va te défoncer si la prise du Ministère échoue, surtout vu toutes les forces que tu mobilises pour ! s’inquiéta-t-elle sous le vent chaud de sa colère.
- Je sais, acquiesçai-je vers elle, c’est pas important. Ce qui compte c’est qu’on soit au moins un peu affaibli et qu’on fasse gagner du temps à l’Ordre pour qu’à la fin ils aient une chance de gagner, et que vous ayez une chance d’être libres, lui rappelai-je platement.
- Qu’on soit tous libres ducon, appuya Pansy vers moi, sinon ça sert à rien.
Je ne répondais pas. Je pouvais concevoir qu’elle s’accroche au peu de déni qu’il lui restait dans cette vie.
- C’est maintenant ou jamais, et puisqu’ils ne sont visiblement pas capables de nous faire subir ce coup eux-mêmes, je vais le leur donner, lançai-je avec plus d’arrogance que je ne l’avais anticipé.
Le fil d’or dans les yeux de ma lionne s’assombrit drastiquement en ma direction.
- On n’a pas exactement les mêmes moyens d’action, se défendit-elle sur la défensive.
J’haussai un sourcil sceptique vers elle.
- Tu parles, vous avez fait un pacte pour offrir des sorciers à charcuter aux moldus.
Elle ouvrit les paumes de ses mains vers moi comme pour plaider son innocence, ou bien pour témoigner d’à quel point elle était dépassée, je ne savais quelle intention lui prêter.
- Ils ne savent pas comment se défendre et vous êtes absolument incontrôlables, tenta-t-elle vainement d’argumenter.
- Ton premier point est tout simplement faux, déclarai-je simplement.
Sur moi, ses yeux revêtirent un air chargé de défi que je n’avais plus lu chez elle depuis bien trop de temps.
- Tu t’es tenue ici-même il y a quelques mois de ça et tu nous as expliqués à tous qu’il fallait se méfier des moldus parce qu’ils avaient anéantis les sorciers par le passé à cause de leurs armes à feu, commençai-je alors à argumenter, ce qui nous a poussés à nous cacher d’eux à l’origine. Mais je vais être généreux et ne pas décrédibiliser ton argument plus encore, lui offris-je avec une insolence naturelle, imaginons qu’il soit vrai, du coup ça légitime d’outrepasser les droits fondamentaux des êtres humains en nous traitant comme des animaux ?
Je pouffai en sa direction pour appuyer mon propos.
- Finalement vous n’êtes pas si différents de nous, déclarai-je à voix basse, tant que la fin justifie les moyens. Tu ne trouves pas ça un peu hypocrite, quand c’est justement tout ce contre quoi ton gouvernement est censé être ?
Quand bien même mon attitude naturellement dédaigneuse pouvait laisser l’impression que je jouais, j’étais en réalité parfaitement sérieux dans le propos que je lui tenais là. L’hypocrisie générale qui animait notre pays était simplement à vomir lorsque l’on savait ce qu’ils nous faisaient subir sous couvert de vouloir apprendre à se défendre, comme s’ils ne savaient pas déjà le faire. Cela ne validait pas pour autant nos actes à nous, mais cela décrédibilisait largement les leurs.
- Mon premier point n’est pas faux, rétorqua-t-elle à son tour, et ce que j’ai avancé il y a quelques mois de ça était vrai, c’est simplement que vous vous êtes parfaitement bien adaptés aux armes en question, et d’ailleurs je me demande bien comment ça se fait ? questionna-t-elle d’un ton qu’elle appuyait d’un menton hautain. Si seulement je me rappelai qui est venu vous faire un cours à leur sujet pour vous apprendre à vous défendre convenablement avant que ça ne finisse en drame, laissa-t-elle languir son argument avec cette attitude que j’avais perdu depuis trop de temps.
Je ne pus retenir le sourire qui avait étiré les coins de mes lèvres, ni la façon dont mon cœur se mit à envoyer plus de sang dans mon corps, réveillé de ce qu’elle venait déclencher-là. Ou peut-être était-ce moi qui avait commencé, peu importait.
- Aller c’est reparti pour un tour, chuchota Blaise vers Pansy en s’affaissant dans sa chaise.
- Tu n’es donc pas généreux en partant du principe avéré que mon argument est véridique, continua-t-elle avec son ton de miss-je-sais-tout, tu es simplement d’une parfaite mauvaise foi quand tu laisses de côté toute une partie de l’histoire pour modifier la narrative comme ça t’arrange. Ça fonctionne parfaitement bien avec tes talents d’orateur sur les simples esprits, me complimenta-t-elle alors, mais je te remercierai de faire un effort quand c’est à moi que tu t’adresses Malefoy, je me sentirais presque insultée.
Le sourire sur mes lèvres s’élargit sans que je ne cherche à l’en empêcher. Merde, mon cœur s’emballait carrément dans mon poitrail tant cela m’avait manqué. Je ne m’en étais même pas rendu compte avant cet instant. Je mordais ma lèvre inférieure sans la lâcher des yeux, et je pouvais voir dans la lueur qui animait ses iris qu’elle se réanimait elle aussi, comme revenant doucement à la vie.
- Alors comme ça tu trouves que je suis un bon orateur ? lui renvoyais-je avec un sourire dans la voix.
Ses sourcils se froncèrent avec dédain sur son front, cherchant à afficher une moue proprement jugeante et supérieure. Putain, qu’elle m’avait manqué cette Hermione Granger-là.
- Dans le genre abominable dictateur fasciste ? précisa-t-elle alors. Y a pas photo, haussa-t-elle les épaules avec une moue pincée, t’es excellent.
Je n’étais plus maître de la façon insolente dont mon sourire s’étalait de plus en plus sur mon visage à chaque insulte qu’elle daignait m’offrir.
- Merci, ça me touche, ronronnai-je presque vers elle.
- C’est une insulte, pas un compliment, trancha-t-elle avec un visage aussi fermé qu’il pouvait l’être.
Mais elle ne pouvait pas me tromper, pas moi. Je pouvais voir la flamme se raviver dans le fond de ses iris dorées, et quelque chose en moi vibrait de savoir qu’elle avait encore de la vie en elle. Qu’elle n’était pas encore complètement morte, la Granger que je connaissais. Celle que j’aimais.
- En attendant tu te perds bien habilement en explications pour éviter d’admettre l’hypocrisie de ton gouvernement, lui fis-je alors remarquer sans lui laisser la porte de sortie qu’elle avait tenté d’emprunter. Ce genre de tactique marche certainement pour perdre les esprits plus médiocres avec lesquels tu as l’habitude de converser, j’en conviens, mais je te remercierai de faire un effort quand c’est à moi que tu t’adresses Granger, je me sentirai presque insulté, la citai-je avec une arrogance débordante.
Elle aussi, elle semblait avoir oublié que c’était à moi qu’elle parlait.
- Il est 3h du mat les gars, râla une Pansy que j’avais complètement oubliée, vous êtes gentils mais j’aimerais bien qu’on en finisse avec c’te putain de réunion.
En fait, je les avais tous oubliés. Je reniflai avec dédain.
- Tu devrais remercier Pansy de t’avoir sorti de cet embarras, encore une fois, ne pus-je m’empêcher d’appuyer insolemment ces derniers mots que je n’avais pas prévus du tout.
À côté de moi, Blaise ouvrit grand la bouche. Je m’étais laissé emporter par l’excitation de la compétition, pour changer.
- Tu veux vraiment que je le dise ? s’emporta finalement une Granger piquée à vif. Très bien, continua-t-elle avec sa vivacité colérique, nous sommes trop faibles, on a besoin des moldus sinon on ne s’en sortira pas, et c’était leur condition pour nous faire confiance et faire alliance. On était coincés, on n’avait pas le choix, admit-elle alors.
Je soupirai.
- Ouais, chuchotai-je presque, cette histoire m’est familière.
- Satisfait ? cracha-t-elle vers moi avec son ton enrageant de première de la classe.
- Non, lui refusai-je alors. J’ai entendu tout un tas de bla-bla sortir de ta bouche, mais pas la seule chose que t’aurais dû dire.
Une nouvelle fois, ses sourcils se froncèrent avec condescendance sur son visage, appuyant le regard emplein de suffisance qu’elle posait sur moi.
- Et qu’est-ce que j’aurai dû dire, selon vous, Lord Grand Intendant ? prononça-t-elle chaque syllabe avec un appui sarcastique.
Je ne me démontai pas, peu importait à quel point mon sang bouillait d’un désir ardent de corriger son attitude.
- « Merci », l’instruisis-je alors généreusement.
Je fus aux premières loges pour disséquer la rapidité effrayante avec laquelle ce mot avait dissous l’intégralité de son attitude insolente pour qu’il n’en reste finalement plus rien. Dans ses yeux, la lueur de défi était morte pour laisser la place à quelque chose de radicalement différent : une étrange potion de tristesse, de peur, mêlé à de l’espoir, et pire encore, à de la gratitude envers moi. Après tout, je leur offrais notre prise du Ministère, et avec elle, tous les Mangemorts qui seraient à l’intérieur. C’était un euphémisme honteux que de dire que ce n’était pas rien. C’était énorme.
Soudain, ses yeux se baissèrent sur le parchemin contenant notre plan d’attaque que je lui avais tendu au début de cette conversation, et enfin, elle l’étudia un instant. Je la laissai faire en m’offrant le luxe d’observer ses traits, et la façon dont ses yeux balayaient les informations dont elle disposait avec une rapidité impressionnante. Finalement, dans un murmure plein de gratitude et avec des yeux traversés d’une lumière dorée qu’elle levait vers moi, elle acquiesça doucement :
- Merci.
Dans la tonalité de sa voix qu’elle me laissait goûter sur la pulpe de ses lèvres, et dans la profondeur de l’émotion qui vivait dans son regard, je touchais du doigt la sincérité intimidante de sa gratitude. Mon cœur, lui aussi, sembla la recevoir pour ce qu’elle était : bouleversante.
J’acquiesçai en un signe de tête appuyé vers elle, et ne ressenti plus le moindre besoin de me montrer arrogant à son encontre, alors je ne dis rien de plus à ce propos. J’avais ensuite passé le plan détaillé en revue avec elle, au cas où certains points n’étaient pas tout à fait clairs sur le parchemin. Ce plan-ci, je l’avais conçu avec Theodore expressément pour que l’Ordre et le Ministère puissent se défendre sans que l’on se grille auprès du Seigneur des Ténèbres. C’était un plan parfait. Je leur offrais tout sur un plateau, il ne leur restait plus qu’à le mettre à parfaite exécution.
- Pour que le plan fonctionne et que ça soit suffisamment crédible pour qu’on ne soit pas suspectés, terminai-je à ce propos vers elle, il faut que l’Ordre laisse volontairement entrer les Mangemorts. Si vos défenses nous repoussent tout de suite, c’est évident qu’il y a fuite et nous serons grillés en dix secondes.
J’espérai qu’elle se rendait compte de la confiance que je plaçais en elle en cet instant. Qu’elle réalisait ce que j’étais en train de jouer. Ce que j’étais en train de lui offrir sur un plateau, et d’à quel point c’était fragile. La moindre micro erreur de son côté ferait tout éclater en mille morceaux, et ne pourrait jamais être réparé.
- Vous devez nous laisser prendre trois niveaux du Ministère, explicitai-je avec précision, capturer quelques fonctionnaires histoire de donner l’impression que tout se passe comme prévu, et ensuite seulement vous déclencherez votre embuscade par les ascenseurs principaux, lui expliquai-je alors la contre-attaque que je leur avais prévu.
Elle acquiesça en gardant ses yeux sur le plan qu’elle étudiait sur mon parchemin.
- Ça va coincer les colonnes d’assaut en bloquant les ascenseurs, on pourra condamner les sorties et vous subirez de grosses pertes, déduit-elle d’une voix basse qui étudiait encore ce que je lui exposai-là.
- Oui. Résultat, conclu-je vers elle, le Ministère tient, l’Ordre remporte une victoire, les Forces du Mal subissent de lourdes pertes vu les forces que j’y envoie, et l’attaque reste crédible.
Soudain, ses yeux se levèrent vers moi avec un éclair anxiogène, témoin d’une pensée qui venait de la traverser et qui l’avait inquiétée.
- Vous n’y serez pas, vous ?
À l’intérieur de moi, mon cœur souriait.
- Non, la rassurai-je alors.
- Ça ne va pas sembler suspect ? s’inquiéta-t-elle encore différemment.
- Non, j’ai anticipé ça aussi. Au début de l’attaque, avant que l’Ordre ne riposte, je vais continuer de coordonner à distance et je vais envoyer des équipes supplémentaires en renfort, lui expliquai-je donc. Je ne peux pas faire ça de l’intérieur, c’est le premier point, et le deuxième c’est que je vais assurer d’autant plus nos arrières en envoyant faussement Blaise dans la dernière équipe qui s’approchera du Ministère avant que l’Ordre contre-attaque, à 7heures32 précisément.
- Quoi ? s’étonna soudainement Blaise vers moi avec de gros yeux ronds.
- Tu n’y rentreras jamais, le rassurai-je à son tour, puisque tu seras dans l’équipe à laquelle je vais ordonner le retrait.
Sans lui laisser le temps de rétorquer, j’offrais une nouvelle fois mon attention vers ma Gryffondor :
- Je mets sa vie entre les mains de l’Ordre Granger, appuyai-je gravement vers elle, ne merdez pas, parce que sinon on viendra le chercher.
Un cri efféminé d’anticipation sorti de Blaise, et je tournais des yeux surpris vers lui.
- Haaan, s’extasia-t-il exagérément, c’est enfin mon moment demoiselle en détresse ?!
À côté de lui, Pansy le regardait avec une moue proprement dégoûtée qui retroussait ses lèvres, et dans ses yeux, un jugement qui ne trouvait d’égal que dans le tranchant sanglant de ses mots.
- Meuf, il est vraiment temps que tu baises, conclu-t-elle alors sans pouvoir détendre ses traits.
Blaise lui adressa un magnifique et large sourire, penchant son visage vers elle et remontant ses épaules autant que possible comme pour se donner l’air mignonne. Il ne l’était pas.
- Tu viendras me sauver, ô mon preux chevalier ? adressa-t-il à Pansy en battant des cils.
Le dégoût ne parvint pas à quitter les lèvres de Pansy. En toute franchise, il s’accentua même.
- Ou qu’tu suces une bite du coup, j’sais pas, pondéra-t-elle alors.
Un large sourire dévoila les dents parfaites de Blaise vers Theodore alors qu’il se penchait sur la table de bois pour le voir derrière Pansy.
- Theo ? proposa-t-il vers lui.
Une nouvelle fois, Pansy claqua le crâne vide de notre ami tandis que Theodore riait doucement.
- Ingrate, pesta Blaise en se frottant l’arrière de la tête, alors que j’suis envoyé en mission suicide.
- Je vais transmettre tout ça assidument à l’Ordre, reprit alors Grangers vers moi. Merci encore, acquiesça-t-elle avec un sérieux concentré.
Elle s’était remise en route. Elle était arrivée ici complètement abattue, et elle repartait avec un élan nouveau. J’aimais ce constat, et j’aimais spécifiquement l’idée que c’était moi qui lui avais redonné cette vie. Je répondais d’abord à Blaise :
- Tu seras notre alibi pour appuyer que ce n’était pas prévu. Pourquoi j’enverrai l’un des miens en mission suicide, justement ?
- Et pourquoi moi d’abord ? continua-t-il de me questionner comme s’il risquait quoi que ce soit.
Si ça tournait mal, nous irions le chercher. Il ne serait jamais en danger dans tous les cas.
- Je peux justifier de l’absence de Pansy à la mission à cause des blessures qu’elle vient de subir et qui sont encore largement visibles sur elle, explicitai-je pour lui, Theodore est mon bras droit il reste avec moi, il ne reste que toi.
- Ah ouais donc en plus j’suis le dernier choix, bonne ambiance, pesta-t-il faussement.
J’ignorai sa dernière remarque parce que je pouvais voir à quel point il n’en croyait lui-même pas un mot, et qu’il me restait encore d’autres combats à mener.
- Vous ne pouvez pas vous rater, appuyai-je avec une gravité létale vers Granger, parce que je ne pourrais pas vous redonner quelque chose d’aussi gros sans trop risquer. Je le fais parce qu’on n’a pas le choix, explicitai-je aussi clairement que possible pour elle, mais je ne peux pas vous offrir ce genre d’énormité régulièrement.
- Je sais, reçu-t-elle avec la même gravité. Merci, répéta-t-elle encore.
- Bien, j’en viens donc à mon dernier point, profitai-je de ma côte. J’ai mis de l’eau dans mon vin dans mon désir premier de demander à être présent sur toutes les rixes sur lesquelles tu te rendrais, puisque mes occupations et les tiennes ne nous permettent pas de nous assurer de ça, et que je finirai par me faire griller de toute façon, introduisis-je directement. J’exige par contre d’être présent sur ta première rixe, et ce point est non négociable.
Lors d’un instant étiré, elle me regarda avec des yeux vides, son cerveau cherchant à comprendre et intégrer les informations que je venais de lui donner-là.
- Pourquoi faire ? demanda-t-elle alors à voix basse. Pour que tu puisses tuer toutes les personnes autour si je suis en danger ?
Elle marqua-là une pause à l’effet dramatique.
- Assez de vies ont été sacrifiées pour les nôtres, murmura-t-elle dans l’abattement qu’elle avait déjà retrouvé.
Elle ne l’avait délaissé que trop peu de temps à mon goût, et la réalité de la noirceur atroce de notre nouvelle vie et des conneries que j’avais faites nous avait déjà rattrapée. Cela avait duré affreusement trop peu de temps. Je comprenais son propos, et je comprenais aussi sa douleur. Je l’avais connue aussi, fut un temps. Je la regardai gravement pour lui transmettre mes prochains mots avec autant de sincérité que je le pouvais :
- Non, je n’en aurai pas ce luxe peu importe à quel point je le souhaiterai, lui avouai-je. Pour que je puisse me raccrocher à la pensée rationnelle selon laquelle tu gères parce que je l’aurai vu de mes propres yeux, et que j’arrête de passer mes jours et à mes nuits à angoisser que tu sois peut-être déjà morte, confessai-je avec une pointe de ma douleur audible dans ma voix.
Il y eu un nouveau silence. Le genre de silence qui rendait impatient, celui qui s’offrait le luxe de pondérer une question, et qui retenait comme otage en lui la conclusion d’une requête vulnérable. Dans mes yeux, elle chercha les arguments que je ne parlais pas. L’étendue des inquiétudes que j’avais mentionnées là, comme pour évaluer si cela en valait la peine. Si c’était une requête à laquelle elle pouvait accéder pour moi, ou bien s’il était un choix plus éclairé que de me la refuser.
J’en avais déjà parlé à mes amis, et ils avaient accepté mon choix. Je savais que je ne pouvais pas lui demander de ne pas se battre, et je savais que je ne pouvais pas être présent chaque fois qu’elle se battrait non plus. Je n’étais en paix avec aucun de ces deux constats, et pourtant ils demeuraient exactement cela : des constats avec lesquels il me fallait désormais composer. J’avais besoin d’être présent pour son entrée en scène, aussi curieux que cela puisse paraître. J’avais besoin de la regarder faire, et de me rendre compte par moi-même de la relative sécurité dans laquelle elle se trouvait. J’avais besoin d’une preuve solide, d’un argument concret à nourrir à mon cerveau qui n’était déjà que bien trop heureux de m’envoyer sans cesse des scénarios les plus cauchemardesques les uns que les autres. Si elle souhaitait que je ne perde pas complètement la tête et que je ne prenne pas de risques inutiles, c’était ma condition. J’en avais besoin, c’était tout. Et tout cela, je supposai qu’elle fut en capacité de le lire dans mon regard gris, parce que finalement, bien que tout doucement, elle me concéda ma requête en acquiesçant timidement.
Nous nous accordions alors pour planifier la rixe à laquelle nous participerions tous dans deux jours. Nous devions nous presser parce qu’elle avait des obligations et autres choses prévues de son côté, et moi du mien, sans compter la « prise » du Ministère qui aurait lieu dans une petite semaine. C’était maintenant ou jamais, et jamais n’était pas une option. Enfin, nous avions pu conclure cette interminable journée de réunions, quand bien même cette dernière n’avait à mon goût rien à voir avec les précédentes, et j’avais raccompagné une Granger clairement pas décidée à passer la nuit chez moi. Je ne lui posai pas même la question tant il était évident dans son comportement qu’elle ne le souhaitait absolument pas.
Dans un silence écrasant qui ressemblait affreusement à celui qu’elle m’avait imposé lorsque j’étais venue la chercher au portail, je la suivais dans la nuit, son foulard cachant à nouveau ses cheveux et son manteau couvrant son corps de moi. Tandis qu’elle s’apprêtait à passer ce portail qui me la volerait, je saisis son poignet avec autant de délicatesse que je le pouvais. Elle s’immobilisa dans la nuit, et je m’autorisai à me languir de la sensation de son poignet dans ma paume un instant avant de la lâcher tandis qu’elle me tournait encore le dos.
- Dis-moi juste ce qu’il se passe Granger, chuchotai-je comme une prière aux étoiles.
Lorsqu’elle se retourna vers moi, ses sourcils étaient contrits d’une souffrance tapie sous la surface. Dans ses yeux d’or, une ombre argentée de pluie menaçait. Mon cœur se serra douloureusement dans mon poitrail, parce que je savais déjà. Je voulais simplement qu’elle me parle, qu’elle sorte de ce corps le poison qui la fatiguait, ce poison qui la vidait de vie.
Elle haussa faiblement les épaules, épuisée. Sa fatigue m’était douloureuse. Je voulais pouvoir lui préparer à manger, la border dans un lit chaleureux, et lui caresser les cheveux pendant qu’elle trouverait un sommeil apaisé. Dieux, j’aurai donné l’intégralité de ma fortune pour pouvoir être cet homme-là pour elle. En place et lieu de cela, j’étais le poison qui la vidait de toute vie, et j’avais le culot de lui demander de l’exprimer comme si je ne le savais pas déjà parfaitement.
- Qu’est-ce que tu veux que je te dise Drago ? murmura-t-elle avec une voix qui portait si peu qu’elle aurait pu être emportée par le vent de cette nuit froide.
Je la regardai, réduit au silence face à l’épuisement abattu qu’elle me dévoilait-là. Une nouvelle fois, elle haussa les épaules.
- Je ne te blâme pas pour ce qu’il s’est passé, chuchota-t-elle alors, ce serait hypocrite quand j’ai déjà fait quelque chose de similaire de peur de te perdre qui a eu des conséquences dramatiques, et qui fait qu’on en est là aujourd’hui, le soir de la mort de Dumbledore. Est-ce que je t’en veux de ne pas m’avoir dit qu’il y avait cette rixe ? Oui, avoua-t-elle tout bas. Mais je ne te blâme pas pour ce qu’il s’est passé, haussa-t-elle encore faiblement les épaules. Par contre je reste avec l’amer constat que je suis restée assise là, murmura-t-elle en portant ses yeux sur le sol, sans rien faire, pendant que toutes mes valeurs et tout ce en quoi je crois était bafoué, réduit à feu et à sang par l’homme que j’aime, chuchota-t-elle en relevant ses yeux voilés de larmes vers moi.
Un coup de poignard qui portait son nom fit saigner mon cœur. En cet instant, cette femme avait l’air détruite.
- Je reste avec le fait que je me suis rendue sur ces lieux, avoua-t-elle tout bas, que j’ai témoigné de tout ce sang, de ces enfants qui pleuraient leurs parents, de ces partenaires qui pleuraient leurs conjoints, et que je me tenais là parmi-eux, du côté des sauveurs, alors que je suis restée assise chez toi pendant que je savais ce qu’il se passait, tout ça pour mes propres sentiments à moi, susurra-t-elle avec une amertume douloureuse qui déformait ses lèvres.
Elle soupira et chercha dans le ciel quelqu’un de plus grand à qui offrir sa douleur. J’étais son seul destinataire possible.
- Je me répugne, avoua-t-elle en déchirant mon cœur.
Sur ses lèvres, une moue de dégoût accompagnait ses mots, et je savais que je lui avais failli. J’avais failli à la femme que j’aimais, parce que s’il y avait bien une chose que je voulais lui éviter, une chose que je connaissais trop bien et que je ne voulais pas pour elle, c’était cela. Parce qu’il n’y avait aucun sentiment pire que la haine de soi, cette haine pour un être que l’on ne pourrait jamais fuir.
- Je sais que j’ai leur sang sur les mains, et je ne suis pas sur la réserve ce soir parce que je suis en colère contre toi, ni parce que je ne suis pas en capacité de mener cette alliance à terme. Je suis sur la réserve ce soir parce que j’ai besoin que l’on se prouve mutuellement que nous en sommes capable, parce qu’actuellement la relation qui est censée nous faire gagner cette guerre ne fait que plus de mal autour d’elle, osa-t-elle parler l’atroce vérité.
Une nouvelle fois, elle haussa les épaules, et moi je recevais ses mots avec la gravité adéquate. Je la regardai, cette magnifique femme aux principes qui la dépassaient largement, et tout ce qu’elle mettait en jeu pour moi, et je savais que je lui devais de lui faire confiance. Elle m’avait offert sa première rixe en gage de compromis, et je lui avais offert notre prise du Ministère. Il nous appartenait désormais de faire ce qu’il fallait pour nous faire confiance mutuellement, et dans l’échange que nous avions fait ce soir, il était clair d’un côté comme de l’autre que nous mettions l’intégralité de ce que nous avions sur la table. À nu. Nous étions à nu, à la merci l’un de l’autre, et si l’un ou l’autre merdait maintenant, c’était finit pour nous. Alors effectivement, je la regardai, je l’écoutai, et je la recevais avec le sérieux létal qui lui était dû.
- Je peux supporter la Guerre, déclara-t-elle doucement. Je peux supporter ce double jeu. Je peux supporter de sacrifier des vies, je peux porter ce genre de décisions, je sais que j’en suis capable. Je peux supporter de t’aimer et de te regarder t’enfoncer dans cette noirceur, assura-t-elle dans un murmure qui me chuchotait les restants fragiles de son amour. Je peux supporter tout ça.
Elle marqua une pause qui noua mes entrailles, et je me perdais dans ses yeux à la recherche de ses mots suivants. Sur son front, ses sourcils ne cessaient de m’exprimer leur douleur.
- Mais je ne peux pas supporter d’être à l’origine d’un carnage qui n’a pour justification que l’égoïsme de nos sentiments, acheva-t-elle alors. Ça, je ne peux pas.
- Je sais, m’entendis-je chuchoter à mon tour.
- Je ne veux pas que tu deviennes fou chaque fois que je suis en danger, continua-t-elle tout bas. Je ne veux pas me dire que s’il m’arrive malheur, tu vas assassiner toutes les personnes qui seront sur ton passage.
Un voile de pluie vint se déposer sur ses pupilles.
- Je ne veux pas que tu tues pour moi, je ne veux pas que tu violentes pour moi.
Son visage se secoua de gauche à droite pour exprimer plus encore de sa douleur.
- Je ne suis pas Pansy, murmura-t-elle alors. Je ne veux pas ça, je ne veux rien de tout ça.
- Je sais, acquiesçai-je doucement comme si j’essayai désespérément de la convaincre.
Dans ses yeux, je pouvais lire qu’elle se méfiait de moi. Elle me regardait encore comme si elle cherchait à m’évaluer comme elle l’avait fait lorsqu’elle avait accepté de me céder sa première rixe, comme si elle étudiait un assaillant et qu’elle pesait chacun de ses mouvements pour pouvoir s’en sortir en vie. Comme si j’étais une potentielle menace pour elle. Mon cœur me fit mal dans mon poitrail.
- La malédiction que je porte est celle de savoir qu’au fond de toute cette violence que tu as en toi, ce n’est rien d’autre que de l’amour, murmura-t-elle douloureusement. La malédiction qui m’écrase, c’est celle d’avoir vu tout ce que ça t’avait coûté, à quel point tu as été détruit pour pouvoir en arriver là aujourd’hui, appuya-t-elle d’un nouveau froncement de sourcils meurtri. Cette partie-là m’appartient et c’est ma croix à porter. Mais il y a une chose qui est importante pour moi, et que j’ai besoin que tu comprennes, introduit-elle avec un sérieux intimidant.
Pendu à ses lèvres, j’attendais sa sentence, le cœur battant une chanson anxiogène que je détestais dans mon poitrail. Dans ses yeux un nouveau voile de larmes l’éloigna encore de moi, et au bout de ses lèvres, un filet qui laissa s’échapper la vérité :
- Je ne t’aime pas parce que tu as ça en toi. Je t’aime malgré que tu aies ça en toi.
Le vent emporta dans la nuit le poids de son aveu, et entre nous ne restait rien d’autre que la malédiction de l’amour que nous éprouvions l’un pour l’autre.
- Et c’est aussi à cause de ça que j’accepte que tu me cèdes votre attaque du Ministère, sourit-elle faiblement. Ma réaction instinctive c’était de ne même pas poser les yeux sur ce parchemin, de surtout ne rien savoir, parce que comme ça j’aurai pu ne rien dire et tu serais en sécurité, avoua-t-elle doucement. Parce que Pansy a raison, déclara-t-elle avec un regard grave rivé sur moi, et tu le sais très bien. Tu vas être sévèrement puni pour ça, et en toute franchise, je n’ose même pas imaginer ce que ça va te coûter que de m’offrir ça, murmura-t-elle tout bas tandis qu’une larme coulait enfin sur sa joue.
Je regardai cette larme tracer les constellations sur sa peau, et je me confrontai à l’amour d’une femme que la vie n’avait pas encore détruite.
- Mais c’est notre faute, chuchota-t-elle douloureusement. C’est un juste retour des choses, après tout.
Une nouvelle fois, elle haussa les épaules dans toute son impuissance, et d’un revers de main elle essuya l’unique larme qui avait échappé à son contrôle jusqu’alors impeccable. Lorsqu’elle releva les yeux vers moi, ils se voulaient plus durs.
- Alors je vais la prendre, cette attaque du Ministère que tu m’offres, déclara-t-elle avec plus de force.
Elle acquiesça comme pour se donner de la force, comme pour se convaincre que c’était là la bonne chose à faire, et soudain les larmes la rattrapèrent quand elle continua de parler :
- Ta punition pour notre égoïsme sera celle que Voldemort te donnera, et la mienne sera de savoir que je serais en partie responsable de ta souffrance. Et on va l’encaisser, chuchota-t-elle d’une voix qui se cassait sous le poids insoutenable de ses émotions. On va l’encaisser parce que maintenant j’ai besoin de preuves que cette alliance va amener du bon dans cette guerre, parce que pour l’instant c’est tout le contraire, termina-t-elle difficilement.
Mes propres sourcils froncés et mon cœur serré de témoigner de sa souffrance, j’acquiesçai vers elle. Bien sûr que j’acquiesçai vers elle, je ne pouvais qu’être d’accord avec ses propos. Les choses que nous essayions de préserver désespérément étaient différentes, mais dans le fond le dilemme moral qui nous déchirait tous les deux était le même. D’un côté les nôtres, au milieu cette guerre, et de l’autre côté, elle et moi.
- On va y arriver Granger, je te le promets, m’entendis-je alors être dépassé par mes sentiments.
D’une main naturelle que j’approchais de son visage, caresse qui cherchait à l’attirer contre moi dans un désir profond de l’embrasser lorsque je témoignais de sa souffrance, je fis un pas qui s’était trop fait attendre vers elle. Sur mon poitrail, l’une de ses mains s’opposa au mouvement de mon corps, m’obligeant à rester là, à distance d’elle. Je baissai les yeux sur cette main fine qui m’avait empêché de l’atteindre, créant un fossé entre nous que je ne pouvais plus franchir. Je me figeai. Elle n’osa même pas lever les yeux vers moi quand elle murmura si bas que c’en fut à peine audible :
- Laisse-moi un peu de temps, s’il-te-plaît.
Elle ferma les yeux, et mon cœur se mit à battre si fort de terreur qu’il me semblait qu’elle pouvait l’entendre. Elle me rejetait. Ses sourcils se froncèrent douloureusement sur son front comme si les mots suivants lui déchiraient l’âme, et j’aurai préféré boucher mes oreilles pour ne jamais les entendre :
- Je peux encore voir leur sang sur toi à chaque fois que je te regarde.
Avec cette nouvelle blessure béante qu’elle ouvrit dans mon cœur, elle me tourna le dos. Des larmes de sel perlaient de mes yeux alors que je la regardai me disparaître dans la nuit.