L'Ochimizu
Ryōma était assis dans la chambre qu'il louait à l'auberge. Tsune était à genoux devant lui, sa robe claire étalée sur les tatamis.
Il tenait l'avant-bras de Tsune entre ses mains et avait posé les lèvres contre l'entaille qu'elle venait de pratiquer.
Dès les premières gorgées, la brûlure dans sa gorge avait commencé à s'apaiser.
Tsune était suffisamment proche pour que leurs genoux se touchent. Dans d'autres circonstances, il aurait probablement trouvé quelque chose à plaisanter sur la présence d'une femme aussi près de lui, dans sa chambre.
Mais il n'y avait rien de particulièrement réjouissant à devoir boire son sang pour se sentir à nouveau humain.
Il prit une autre gorgée.
La brûlure s'atténuait, sans disparaître complètement.
Une mèche blanche retomba devant ses yeux. Il remarqua qu'elle retrouvait déjà sa couleur habituelle.
Pourtant, la soif était toujours là.
Ryōma sentit les doigts de Tsune se poser sur son épaule. Puis elle retira doucement son bras.
Il la laissa faire, non sans une pointe de contrariété.
— Ça suffit pour ce matin, dit-elle.
— Déjà ?
Il avait voulu plaisanter. Sa voix lui parut un peu moins légère qu'il ne l'aurait souhaité.
Tsune lui jeta un regard.
— Tu as encore faim ?
— Non, non. Ça va.
Il passa le revers de sa main sur ses lèvres.
C'était faux.
La brûlure dans sa gorge s'était atténuée, mais elle n'avait pas complètement disparu. Quelques semaines plus tôt, une quantité semblable aurait suffi à le tranquilliser pour plusieurs jours.
À présent, il avait l'impression de devoir recommencer toujours plus tôt.
Et chaque fois, il en voulait davantage.
Tsune récupéra une bande de tissu propre parmi ses affaires et commença à l'enrouler autour de son avant-bras.
Ryōma suivit ses gestes, puis releva les yeux vers son visage.
Elle avait l'air fatiguée, ce matin. Il se demanda combien de temps elle pourrait continuer ainsi.
La porte coulissa.
— Vous avez terminé ?
Kyō entra sans attendre de réponse.
Son regard passa de Ryōma au bras de Tsune.
— Tu comptes continuer longtemps à te taillader le bras pour lui ?
Tsune acheva de nouer son bandage.
— Tant qu'il en aura besoin.
— Tu ne régénères même plus correctement.
— Je suis au courant.
— Alors arrête.
Elle releva les yeux vers lui.
— Tu pourrais lui donner du tien.
Kyō la fixa.
— Pardon ?
— Ton sang. Tes blessures guérissent beaucoup plus vite que les miennes.
Il eut un mouvement de recul.
— Hors de question. Ne compte pas sur moi pour nourrir un Rasetsu.
— Pourtant, tu—
— Non.
Le ton était sans appel.
Ryōma leva les mains.
— Bon, bon. Pas la peine de vous disputer pour savoir qui aura l'honneur de me servir de repas.
Tsune se tourna vers lui.
Il lui adressa un sourire.
Elle ne le lui rendit pas.
Ryōma baissa les yeux vers le bras bandé de Tsune.
Il aurait voulu dire qu'il pouvait s'en passer. Qu'elle n'avait plus besoin de se faire du mal pour lui.
Mais la sensation persistante dans sa gorge lui ôta l'envie de plaisanter.
Il avait encore soif.
C'était absurde.
Il venait de boire.
— Ryōma ?
Il releva la tête.
Tsune l'observait.
— Tu es sûr que ça va ?
Il retrouva son sourire.
— Depuis quand tu t'inquiètes autant pour moi ?
— Réponds.
— Ça va, Tsune.
Elle le considéra encore quelques secondes, mais n'insista pas.
Kyō se dirigea vers la porte.
— Bon. Si vous avez fini, on ferait mieux de partir. On a un médecin à retrouver.
Ryōma se leva à son tour et récupéra son arme.
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Le village était animé lorsqu'ils y arrivèrent.
Des marchands avaient installé leurs étals le long de la rue principale. Quelques paysans circulaient entre les maisons. Plus loin, un homme tirait une charrette chargée de sacs de riz.
Kyō marchait quelques pas devant Ryōma. Sa longue queue-de-cheval bleu sombre oscillait dans son dos.
Les tatouages de son bras découvert attiraient quelques regards.
Ryōma sourit.
Difficile de passer inaperçu avec un compagnon pareil.
Tsune avançait à côté de lui, examinant les enseignes des boutiques.
Elle avait soigneusement rabattu la manche de sa robe sur le bandage de son avant-bras.
Ryōma s'efforça de ne pas y prêter attention.
Ils dépassèrent un marchand de légumes, puis deux jeunes femmes en kimono qui discutaient près d'un puits.
— ... à Itabashi, disait la première. Ils l'ont décapité là-bas.
— Kondō ? demanda l'autre.
Tsune s'arrêta.
— Kondō Isami, oui. Le chef du Shinsengumi. Il paraît qu'ils ont envoyé sa tête à Kyōto pour l'exposer.
— Eh bien, il n'a eu que ce qu'il méritait. On raconte que ces hommes terrorisaient les gens, là-bas. Tu te souviens de cette histoire avec les lutteurs de sumo ?
Les deux femmes poursuivirent leur conversation.
Ryōma avait ralenti.
Il tourna la tête vers Tsune.
Elle était restée immobile au milieu de la rue.
— Tsune ?
Elle ne répondit pas immédiatement.
Puis elle se tourna vers lui.
— Kondō a été exécuté.
Ryōma la regarda.
— Oui. J'ai appris ça.
La nouvelle lui était parvenue quelques jours plus tôt.
Depuis que Tsune avait remis au Shinsengumi les échantillons qu'il avait volés à Tosa, Ryōma ne savait plus très bien ce qui la liait à ces hommes.
Elle ne lui avait rien expliqué. Et, pour une fois, il n'avait pas cherché à en savoir davantage.
Lorsqu'il avait appris l'exécution de Kondō, il avait hésité à lui en parler.
Puis il avait laissé passer l'occasion.
Tsune baissa les yeux un instant.
— Et les autres ? demanda-t-elle. Ils ont été arrêtés aussi ?
Ryōma fronça légèrement les sourcils.
— Les autres ?
— Hijikata n'était pas avec Kondō, intervint Kyō.
Tsune se tourna aussitôt vers lui.
— Comment tu le sais ?
— Je l'ai croisé au château d'Utsunomiya, quand je traquais les Rasetsu.
— Il était là-bas ?
— Oui. Avec les troupes de l'ancien shogunat. S'il est toujours en vie, il a probablement rejoint Aizu avec ce qu'il reste du Shinsengumi.
Tsune resta silencieuse.
Ryōma l'observa du coin de l'œil.
Elle avait paru bouleversée en apprenant la mort de Kondō. Mais depuis que Kyō avait prononcé le nom de Hijikata, son inquiétude semblait avoir pris une autre forme.
Il repensa à cette nuit où Tsune était rentrée avec du sang sur le cou et avait refusé de lui expliquer ce qui s'était passé. Avait-elle nourri Hijikata ?
Il revit un peu trop distinctement le col taché de sang de sa robe.
Une douleur sourde lui serra la poitrine.
Elle céda un instant, puis revint, plus profonde.
Pas déjà...
Il avait bu le sang de Tsune le matin même.
Son regard glissa malgré lui vers sa gorge, à demi dissimulée par le col de sa robe.
Il détourna aussitôt les yeux.
Un homme tirait une lourde charrette à quelques pas d'eux. Sous l'effort, les muscles de son cou se contractaient. Une veine saillait sous sa peau, juste au-dessus du col de son kimono.
Ryōma ne parvenait pas à détacher les yeux de cette veine.
Bon sang.
Il avait faim.
Terriblement faim.
L'homme à la charrette s'arrêta pour reprendre son souffle.
Ryōma déglutit.
Il lui suffirait de lui ouvrir la gorge.
Le sang coulerait. Il pourrait boire autant qu'il le voudrait.
Tsune et Kyō parlaient toujours.
Ryōma entendait leurs voix sans parvenir à suivre ce qu'ils disaient.
L'homme venait de reprendre sa charrette.
Ses doigts avaient déjà trouvé la crosse de son pistolet.
Un coup suffirait.
L'homme tomberait, et il pourrait enfin boire.
Il sortit son arme.
— Ryōma ?
Il leva le bras.
Le canon se dirigea vers la gorge de l'homme.
— Ryōma !
Quelqu'un lui saisit brutalement le poignet.
Kyō.
— Qu'est-ce que tu fais ?!
Ryōma essaya de dégager son bras.
— Lâche-moi !
— Baisse cette arme !
Kyō força son bras vers le bas.
Ryōma se débattit avec une violence qui le surprit lui-même.
Il fallait qu'il atteigne cet homme.
Tout de suite.
Kyō lui arracha finalement le pistolet.
Ryōma recula d'un pas, haletant.
Il regarda ses mains.
Qu'est-ce que...
Il avait voulu tirer.
Sur un homme qui ne lui avait rien fait.
Il avait voulu l'abattre pour boire son sang.
Et le pire, c'était qu'il en avait encore envie.
— Ryōma.
Tsune s'approcha.
Son regard s'arrêta sur son visage.
Une mèche blanche glissa devant les yeux de Ryōma.
Autour d'eux, les passants commençaient à s'écarter.
Quelqu'un cria.
L'homme avait abandonné sa charrette pour fuir.
Ryōma le suivit des yeux.
Il pouvait encore le rattraper.
La pensée lui vint avant même qu'il ait songé à ce qu'il ferait ensuite.
— Ryōma, regarde-moi.
Tsune était devant lui.
Il baissa les yeux.
Le col de sa robe claire laissait entrevoir sa peau blanche.
Son regard s'attarda sur la pulsation discrète à la base de son cou.
Juste là.
La douleur dans sa poitrine lui coupa le souffle.
Il fit un pas vers elle.
Puis s'immobilisa.
— Recule, Tsune.
Elle ne bougea pas.
— Tu es en train de te transformer. Il faut qu'on—
Sa main partit brusquement.
Ses doigts se refermèrent dans les cheveux de Tsune.
Elle poussa un cri et porta aussitôt les mains à son poignet.
Sa tête bascula en arrière, découvrant sa gorge.
Ryōma ne voyait plus que cela.
Il l'attira vers lui.
— Ryōma, lâche-moi !
Une main se referma brutalement sur son avant-bras.
Kyō lui tordit le poignet, le forçant à lâcher les cheveux de Tsune, puis le repoussa violemment en arrière.
— Ça suffit, Ryōma !
Ryōma chancela.
Kyō s'était placé devant Tsune.
Il le fixa.
Pendant un instant, il eut envie de le frapper.
De l'écarter.
Il était entre lui et Tsune.
Entre lui et son sang.
Cette pensée le terrifia davantage que tout le reste.
Je suis en train de perdre la tête.
Il recula brusquement et s'élança entre les maisons.
Derrière lui, Tsune cria son nom.
Il accéléra.
Il fallait s'éloigner.
Des villageois.
De Kyō.
De Tsune.