L'Ochimizu

Chapitre 35 : Sa femme

2071 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 14/09/2026 06:29

Kazama observa Hijikata.


La plaie de son flanc ne se refermait pas. Le sang continuait d'imbiber son vêtement lorsqu'il raffermit sa prise sur son sabre.


Hijikata serra les dents et attaqua malgré sa blessure.


Kazama sourit.


Même ainsi, il ne cédait pas.


Kazama détourna le coup et le repoussa.


Hijikata céda un pas. Puis un autre.


Cette fois, l'écart entre eux ne laissait plus place au doute.


Kazama frappa de nouveau.


Son sabre trembla sous l'impact.


— Un paysan qui s'est habillé en samouraï. Un humain qui s'est empoisonné pour ressembler à un oni. Tu auras passé ta vie à imiter ce que tu n'es pas.


Hijikata recula d'un pas.


Puis il sourit.


— Je crois savoir ce qui te fout autant en rogne.


Kazama haussa légèrement un sourcil.


— Ça doit être difficile à avaler qu'un paysan ait couché avec ta femme.


Le sourire de Kazama disparut.


Hijikata le vit.


Il attaqua aussitôt.


Kazama arrêta sa lame.


Le choc résonna dans la pièce.


L'oni recula d'un demi-pas.


Hijikata continua, frappant une fois, puis deux.


Au troisième échange, son appui céda.


Le sang de son flanc avait maintenant imbibé une large partie de son vêtement. À chaque mouvement, il continuait de couler.


Kazama détourna sa lame et entra dans sa garde.


Dōjigiri atteignit son épaule.


Son bras s'affaissa.


Kazama le frappa du pommeau en plein visage.


Hijikata recula brutalement et heurta la table basse, qui se renversa sous son poids.


Il essaya de prendre appui sur un coude.


Ses doigts glissèrent sur le tatami.


Il tenta encore de se redresser.


Son bras céda.


Sa tête retomba contre le sol.


Il ne bougea plus.


Kazama resta quelques secondes à le regarder.


Les cheveux blancs de Hijikata commencèrent à retrouver leur couleur noire.


Peu à peu, ses traits redevinrent humains.


Bientôt, il ne resta plus sur les tatamis qu'un homme couvert de sang.


Une odeur de fumée envahit la pièce.


Au loin, plusieurs hommes criaient.


— Le feu !


— Sortez de là !


Une poutre craqua quelque part dans le bâtiment.


Des pas précipités arrivèrent depuis la galerie.


Un soldat surgit dans l'ouverture, le fusil déjà levé vers Kazama.


Il n'eut pas le temps de tirer.


Une détonation éclata.


L'homme bascula contre le montant de bois avant de s'effondrer.


Derrière lui, Kyō Shiranui abaissa tranquillement son pistolet.


— Ça commence à devenir compliqué par ici. Le feu se propage vite.


Il entra dans la pièce en regardant la fumée qui s'épaississait derrière lui.


Puis son regard tomba sur Hijikata.


Il s'arrêta.


— Ah.


Un sourire apparut lentement sur son visage.


— Le grand amour de Tsune est mort.


Kazama ne répondit pas.


Kyō leva les yeux vers lui.


Son sourire s'élargit.


— T'as pas intérêt à ce qu'elle apprenne ça. Elle ne te le pardonnera jamais.


Il y avait presque quelque chose de réjoui dans la façon dont Kyō le disait.


Kazama rengaina Dōjigiri.


— Je n'ai que faire de son pardon.


Kyō eut un petit rire.


— Évidemment.


Kazama s'éloigna de Hijikata.


Il n'était probablement pas mort.


Kazama avait vu sa poitrine se soulever une fois, faiblement, avant que Kyō n'entre.


Cela n'avait guère d'importance.


La fumée gagnait déjà le plafond. Le feu se rapprochait.


Les flammes termineraient bientôt le travail.


Kazama franchit l'ouverture.


Kyō le suivit.


Des voix retentirent quelques instants plus tard dans la galerie.


— Hijikata-san !


Kazama continua d'avancer.


Derrière lui, plusieurs hommes entrèrent précipitamment dans la pièce.


— Il respire !


D'autres pas.


— Prenez-le ! Vite !


Kazama ne se retourna pas.


Kyō, lui, jeta un regard par-dessus son épaule.


Puis il le rejoignit.


La fumée courait maintenant entre les poutres au-dessus de leurs têtes.


Ils continuèrent vers la sortie.


Une fois dehors, Kyō jeta un regard vers les bâtiments.


La fumée montait au-dessus du château en épaisses colonnes sombres. Derrière eux, les détonations continuaient encore, irrégulières, mêlées aux cris des hommes.


— Pas un seul Rasetsu de mon côté, dit-il finalement en rangeant son pistolet.


— T'en as croisé ?


Kazama ne répondit pas.


Kyō attendit une seconde.


— Non, j'imagine.


Il haussa les épaules.


— Ils ont dû les envoyer se faire tuer ailleurs.


Quelques pas passèrent.


Puis son regard revint vers Kazama.


Un sourire reparut sur son visage.


— Enfin, tu as quand même trouvé de quoi t'occuper.


Kazama lui lança un regard de biais.


Kyō l'observa quelques secondes.


— Tu sais, pour quelqu'un qui n'a que faire du pardon de Tsune, tu—


Kazama disparut.


Kyō resta seul sur le chemin.


Il eut un petit rire.


— Je vois.



Kazama réapparut loin du château.


Autour de lui, un chemin étroit traversait les arbres.


Personne.


Il resta immobile.


Une seconde.


Puis deux.


Son yōki retomba progressivement.


Les cornes disparurent.


Ses cheveux retrouvèrent leur couleur blonde.


Il marcha encore.


Il aurait dû penser aux Rasetsu qu'il restait à trouver.


À l'Ochimizu.


Il n'y pensa pas.


Il revit Hijikata revenir à la charge.


Malgré le sang.


Malgré les blessures qui ne se refermaient plus.


Kazama eut un rictus.


Sa sœur était morte et Tsune avait continué ses recherches pendant des années, refusant d'admettre qu'il n'y avait plus rien à sauver.


Le shogunat était vaincu et Hijikata avait avalé l'Ochimizu pour poursuivre un combat sans but.


Kazama comprenait mieux pourquoi elle l'avait choisi.


Deux êtres incapables de reconnaître qu'ils avaient perdu.


La pensée lui déplut.


Il continua à marcher.


Une phrase lui revint.


Elle ne te le pardonnera jamais.


Le pardon.


Tsune ne lui avait rien pardonné.


Elle le lui avait dit.


Elle était pourtant restée.


Pendant des mois.


Kazama ralentit.


Ce n'était plus Hijikata qu'il voyait.


Une pièce de sa maison de campagne lui revint en mémoire.


Et une odeur.


Kazama se souvenait surtout de l'odeur.


Une odeur de plantes séchées.


---


Tsune était assise sur son futon, les jambes repliées sous elle, vêtue d'un kimono gris. Plusieurs petits sachets de papier étaient ouverts à côté de sa cuisse. Un mortier reposait entre ses genoux.


Elle écrasait lentement des fragments d'écorce et de feuilles.


Kazama entra sans annoncer sa présence.


Tsune leva brièvement les yeux vers lui, puis reporta son attention sur le mortier.


Il referma la porte derrière lui et vint s'asseoir à côté d'elle.


Il ne dit rien.


Tsune continua à travailler quelques instants en silence.


Le pilon tournait régulièrement entre ses doigts.


— De l'écorce de saule, dit-elle enfin. Elle calme assez bien les douleurs ordinaires et la fièvre. J'ajoute quelques plantes pour l'estomac, sinon—


Kazama ne l'écoutait déjà plus.


Ce qu'elle préparait ne l'intéressait pas.


Son regard suivait seulement le mouvement régulier de ses mains.


Tsune le remarqua.


Elle s'interrompit, lui jeta un bref regard, puis reprit simplement son travail.


Quelques secondes passèrent.


Puis, sans prévenir, Kazama passa un bras devant elle.


Sa main se referma autour de sa taille et il la tira contre lui.


Le pilon s'immobilisa dans la main de Tsune.


— Kazama.


Son bras resta solidement refermé autour de sa taille tandis qu'il enfouissait le visage contre sa nuque.


Ses lèvres se posèrent sous ses cheveux.


Tsune inclina légèrement la tête.


— Je suis occupée.


Sa voix manquait de conviction.


Kazama ne répondit toujours pas.


Il la maintint contre lui tandis que son autre main descendait le long de sa hanche, puis sur sa cuisse. Ses doigts s'y refermèrent avec assurance.


Les doigts de Tsune demeurèrent quelques secondes autour du pilon.


Puis elle le posa dans le mortier.


Kazama gardait le visage enfoui contre sa nuque.


Les mèches blondes qui frôlaient sa peau blanchirent.


Tsune sentit une corne effleurer sa tempe.


Elle ne bougea pas.


Du coin de l'œil, elle aperçut l'éclat maintenant doré du regard de Kazama.


Il fit glisser sa main sous l'étoffe de son kimono gris, avec cette manière qu'il avait prise depuis quelque temps de la toucher comme si sa présence auprès de lui allait désormais de soi.


La chaleur gagna ses joues. Elle ferma les yeux.


— Tu pourrais au moins attendre que j'aie terminé.


Cette fois, il eut un léger sourire contre sa peau.


— Non.


Kazama resserra son bras autour d'elle.


Tsune resta encore un instant immobile.


Puis elle se retourna entre ses bras.


Le mortier fut repoussé de quelques centimètres lorsqu'elle posa une main contre son épaule.


Kazama ne lui laissa guère davantage de distance. Sa main glissa dans son dos et la ramena contre lui.


Tsune ne résista pas.


Les plantes restèrent oubliées à côté du futon.



Lorsqu'il ouvrit les yeux, l'odeur amère était toujours là.


Kazama ne bougea pas tout de suite. Il avait conservé sa forme d'oni.


Tsune était assise à quelques pas de lui. Elle avait renoué ses cheveux et repris exactement là où elle s'était interrompue la veille.


Le pilon tournait de nouveau dans le mortier.


Allongé sur le dos, Kazama la regardait faire.


Une petite mèche s'était détachée de la tempe de Tsune. Elle la repoussa du revers de la main avant de verser la poudre obtenue sur une feuille de papier. Puis elle releva les yeux. Elle surprit son regard.


Un sourire léger passa sur les lèvres de Kazama.


Quelque chose de calme.


De parfaitement satisfait.


Tsune resta immobile une seconde, le papier entre les doigts, avant de reprendre sa préparation.


Puis il referma les yeux. Il resta encore un moment allongé avant de se redresser.


Lorsqu'il se leva, son yōki retomba. Ses cornes disparurent et ses cheveux retrouvèrent leur couleur blonde.


Il remit correctement son vêtement et récupéra son sabre.


Tsune releva de nouveau les yeux.


— Tu pars ?


— J'ai rendez-vous avec Masanori.


Elle hocha la tête.


Masanori appartenait à une branche secondaire de son clan. Depuis plusieurs semaines, Kazama négociait avec lui pour qu'il rompe certains accords commerciaux avec des responsables de Satsuma.


Tsune replia soigneusement le papier contenant la poudre.


Lorsqu'il ouvrit la porte, elle avait déjà recommencé à écraser les plantes.


Kazama sortit.


Ce fut la dernière fois qu'il la vit pendant trois ans.


---


Lorsqu'il revint, la maison était silencieuse.


Kazama n'y prêta pas attention.


Tsune sortait souvent.


Il posa son sabre.


Le soir arriva.


Elle ne rentra pas.


Kazama jeta plusieurs fois un regard vers la porte, davantage agacé qu'inquiet.


Le lendemain matin, elle n'était toujours pas là.


Il ne posa aucune question.


Le deuxième jour passa.


Ce fut seulement le troisième jour qu'il entra dans la chambre et s'arrêta devant le coffre entrouvert.


Le mortier était encore près du futon.


Des plantes séchaient sur un morceau de tissu.


Kazama souleva le couvercle.


La boîte contenant le remède de Kōdō avait disparu.


Il resta immobile.


Puis il comprit.


Elle était partie.


Une colère froide monta en lui.


Pas un mot. Pas une explication. Pas même une dispute.


Kazama referma brutalement le coffre.


Le lendemain, il apprit qu'une femme correspondant à sa description avait pris la route de l'est.


Il ne demanda pas jusqu'où.


Si elle tenait tant à partir, qu'elle parte.


Cette fois, il ne lui courrait pas après.


Les semaines passèrent.


Kazama ne la chercha pas.


Il ne demanda rien à Kyō.


Rien à Sen.


Pourtant, une chose continuait de l'irriter : il ne s'était jamais attendu à ce qu'elle parte.


Pour la première fois, elle avait occupé la place qu'il avait toujours considérée comme la sienne.


Celle de sa femme.


Elle était revenue vers lui de son propre gré. Elle avait partagé son lit, vécu auprès de lui, cessé peu à peu de se tendre lorsqu'il la touchait.


Il avait fini par croire que les choses étaient enfin devenues ce qu'elles auraient toujours dû être.


Il se demandait maintenant si cette certitude n'avait pas été précisément ce qu'elle avait fini par fuir.


Kazama releva les yeux.


Entre les arbres, les premiers toits apparaissaient déjà.


Les habitations du refuge étaient presque invisibles depuis le chemin, dissimulées entre les pentes boisées de la montagne.


Kazama continua d'avancer.

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