L'Ochimizu

Chapitre 32 : La Tueuse d’oni

2274 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 06/09/2026 21:42

Les bâtiments étaient dissimulés dans les montagnes, à l'écart des routes et des villages.


Ils appartenaient au clan Kazama depuis plusieurs générations : de vieux édifices de bois sombre adossés à la pente, dont les toits disparaissaient presque sous les branches.

Certaines pièces n'avaient pas été ouvertes depuis des années ; d'autres avaient été restaurées pour accueillir le clan.


Kazama avait délaissé son manteau occidental pour son kimono sombre. Assis devant un plateau, il tenait une coupelle de saké entre les doigts tandis que Kimigiku, agenouillée près de lui, gardait la bouteille à portée de main.


Sen était installée face à lui. Un second plateau avait été disposé devant elle, avec sa propre coupelle de saké, à laquelle elle n'avait presque pas touché.


— Je me demande ce que devient Tsune-san. Tu as eu de ses nouvelles ?


Kazama porta sa coupelle à ses lèvres.


— Elle est en vie.


Sen releva les yeux vers lui.

Kazama but tranquillement une gorgée.


— Pour l'instant.


— Chikage !


Il lui accorda enfin un regard.


— Quoi ?


Sen le fixa, incrédule.


— Tu sais qu'elle est malade. Sa condition ne s'améliore pas et elle erre sûrement je ne sais où à traquer les Rasetsu.


Kazama ne répondit pas.


— Ça ne t'inquiète donc pas ? C'est ta femme.


Un rictus bref releva le coin de sa bouche. Quelque chose de dur, presque dédaigneux.


— Plus pour longtemps.


Sen fronça les sourcils.


— J'essaie justement de négocier pour que ce ne soit plus le cas.


Sen resta interdite.


— Tu essaies de mettre fin à votre mariage ?


— C'est ce que je viens de dire.


— Mais... Et l'alliance entre Chōshū et Satsuma ? Votre mariage faisait partie de cet équilibre.


Kazama reprit une gorgée.


— Cette alliance ne me concerne plus. Je ne dois plus rien à Satsuma.


Il leva les yeux vers la galerie ouverte sur la montagne. Au-delà, les arbres couvraient presque entièrement la pente.


— Tu le sais. C'est précisément pour cette raison que j'ai ramené les miens ici.


Sen suivit son regard.


— Alors...


Sa voix avait perdu un peu de son assurance.


— Tu vas simplement l'abandonner ?


Le regard de Kazama se refroidit.


— Je la laisse faire ses propres choix.


Il but.


— Aussi absurdes soient-ils.


Sen l'observa quelques secondes.


— Je croyais pourtant qu'il y avait finalement quelque chose entre vous. Je pensais que...


Elle hésita.


— Je pensais que tu l'aimais.


Les doigts de Kazama se crispèrent autour de sa coupelle.


— Hime-sama. Surveillez vos paroles.


La voix de Kimigiku s'était faite plus ferme.

Sen se tut un instant, puis reprit :


— Quoi qu'il en soit, les Shiranui ne vont probablement pas accepter la dissolution aussi facilement. Même sans Satsuma, ils pourraient la considérer comme un affront.


Kazama vida sa coupelle et la tendit à Kimigiku.


— Encore.


Elle le resservit.

Kazama goûta le saké et fronça légèrement les sourcils.


— Il est vraiment mauvais.


Sen cligna des yeux.


— Quoi ?


— Le saké. Beaucoup trop léger.


— Chikage, est-ce que tu pourrais m'écouter ?


— Je t'écoute.


— Non. Tu bois. Et beaucoup trop, d'ailleurs.


Kimigiku baissa les yeux pour dissimuler un sourire.

Sen soupira.


— Il y a peut-être une manière d'éviter que les Shiranui en fassent une affaire d'honneur. Tsune-san n'était même pas présente lorsque le mariage a été célébré. Si d'autres clans oni reconnaissaient que cette union n'a pas eu lieu comme les rites l'exigent, les Shiranui auraient plus de mal à présenter sa dissolution comme une humiliation. Mon clan pourrait intervenir. Kimigiku connaît aussi plusieurs familles qui—


Sen s'interrompit.


Kazama la regardait fixement.


Pas sa coupelle.

Pas Kimigiku.

Elle.


Sen soutint son regard un instant avant de reprendre, un peu moins assurée :


— ...plusieurs familles qui pourraient accepter de te soutenir.


Kazama ne répondit pas.

Il posa sa coupelle et se leva.

Sen suivit son mouvement des yeux.


— Enfin, si plusieurs clans reconnaissent officiellement la dissolution, les Shiranui seront probablement obligés de...


Il contourna son plateau.

La voix de Sen ralentit.


— ...l'accepter.


Kazama s'arrêta devant le plateau de Sen.

Sans la quitter des yeux, il se baissa et le poussa doucement sur le côté.

La coupelle encore presque pleine tinta contre la carafe. Le saké trembla jusqu'au bord.


Puis Kazama prit place directement devant elle.

Beaucoup trop près.


Sen dut lever le visage pour soutenir son regard.


— Qu'est-ce que tu fais ?


Il ne répondit pas.


Quelques instants auparavant, il semblait à peine écouter un mot de ce qu'elle disait. À présent, toute son attention était tournée vers elle.

De si près, cette attention était difficile à soutenir.


Sen connaissait depuis longtemps la beauté froide de Kazama, la pâleur de sa peau, les lignes nettes de son visage. Mais elle n'avait pas l'habitude de l'avoir ainsi devant elle, à portée de souffle, ses yeux rouges fixés intensément sur les siens.


Une chaleur gagna ses joues.


— Chikage ?


Il leva la main.

Ses doigts effleurèrent sa pommette, puis suivirent sa mâchoire avant de se glisser sous son menton.


Sen retint son souffle.

Elle aurait pu reculer.

Elle ne le fit pas.


Kazama releva légèrement son visage et l'examina sans sourire.

Son pouce resta près de la commissure de ses lèvres.


Puis son regard descendit brièvement vers l'ouverture de son kimono.

Sen ramena instinctivement une main contre son vêtement.


— Chikage !


Kazama ne parut pas le moins du monde troublé.


Pendant une seconde absurde, Sen se demanda s'il allait se rapprocher davantage.

Son cœur accéléra.


— Qu'est-ce que tu fais ?


Kazama répondit enfin :


— Tu es en bonne santé, n'est-ce pas ?


Sen cligna des yeux.


— ...Quoi ?


— Ta lignée est ancienne. Ton rang est élevé. Tu sembles parfaitement capable de porter des enfants oni dignes de mon nom.


Il fallut une seconde à Sen pour comprendre.


— Attends un peu—


Kazama retira ses doigts de son menton.


— Accepterais-tu de devenir ma concubine ?


Sen resta bouche entrouverte.

Son visage était toujours brûlant.

Elle aurait voulu répondre non immédiatement.

Rien ne vint.


Kazama attendit.


— Tu...


Sen détourna les yeux.


— Est-ce un refus ?


Le sérieux absolu avec lequel il posa la question ne fit qu'aggraver son embarras.


Sen ouvrit la bouche.

Son regard rencontra de nouveau les yeux rouges de Kazama.


— Kazama-sama.


Cette fois, Kimigiku ne paraissait plus amusée. Elle avait reposé la bouteille.


— Hime-sama appartient à une lignée oni ancienne et respectée. Elle ne peut être reléguée au rang de concubine, même pour un Kazama.


Kazama réfléchit à peine.


— Dans ce cas, si je parviens à dissoudre mon mariage avec Tsune, tu pourras devenir mon épouse.


Il reporta les yeux sur Sen.


— Qu'en dis-tu ?


Elle se figea.


— Tu es vraiment...


Elle chercha le mot.


— Insupportable.


— Ce n'est toujours pas une réponse.


Sen se leva brusquement et dut aussitôt rassembler les plis de son kimono.


— Je vais prendre l'air, Kimigiku. Je... J'ai besoin de réfléchir.


Sen se détourna.

Kimigiku se leva à son tour.


— Je vous accompagne.


Sen avait déjà atteint la porte lorsqu'elle s'arrêta.


— Et ne va surtout pas croire que je viens d'accepter quoi que ce soit, Chikage.


— Je n'ai rien dit.


Elle ouvrit la porte et sortit précipitamment.

Avant de franchir le seuil, Kimigiku regarda Kazama.


— Vous n'avez vraiment aucune manière, Kazama-sama. Je commence à comprendre pourquoi Tsune-sama n'a jamais voulu de ce mariage.


Kazama ne répondit pas. Il ne la regarda même pas.

Kimigiku sortit.


La porte coulissante se referma.

Le silence retomba.


Kazama resta immobile quelques instants, puis rejoignit son propre plateau.

La bouteille était restée là.


Il remplit lui-même sa coupelle jusqu'au bord.


Cette fois, il ne se plaignit pas du saké.

Il but.


---


Le lendemain, Kazama s'était installé près de l'une des grandes ouvertures donnant sur la montagne.


Il avait troqué le vêtement sombre de la veille contre un kimono clair, noué avec négligence. Le col était entrouvert sur sa gorge et ses jambes nues dépassaient largement du tissu. Adossé au rebord, une jambe repliée et l'autre allongée devant lui, il fumait tranquillement une longue pipe fine.


Au-delà de la galerie, les montagnes baignaient dans une lumière pâle. Plus bas, un chamois japonais progressait sur la paroi rocheuse, bondissant d'un appui à l'autre.

Kazama le suivit des yeux.


Au moins, songea-t-il, cette créature-là ne prétendait pas gouverner le monde tout en le couvrant de boue, de bruit et de sang.


Les humains, eux, avaient ce talent singulier : ils ravageaient tout ce qu'ils touchaient, puis s'étonnaient de vivre au milieu des ruines.

Kazama porta la pipe à ses lèvres.

La fumée resta un instant suspendue devant lui avant d'être emportée par le vent.


Derrière la porte coulissante, un léger froissement de tissu se fit entendre.


— Kazama-sama ?


Une voix de femme. L'une des servantes.

Il ne détourna pas les yeux de la montagne.


— Qu'y a-t-il ?


— Quelqu'un aimerait vous voir.


Kazama prit encore une bouffée.


— Qu'il vienne me trouver.


Un silence.


— Je ne bougerai pas d'ici.


La servante s'éloigna.

Quelques instants plus tard, la porte coulissante s'ouvrit de nouveau.


— Eh bien.


Kyō entra dans la pièce et s'arrêta sur le seuil.

Kazama ne se retourna pas.

Le regard de Kyō parcourut lentement son kimono clair, puis s'attarda sur sa posture abandonnée contre l'embrasure et sur la pipe entre ses doigts.

Un sourire franchement moqueur lui vint.


— Je vois qu'il y en a qui savent traverser une guerre sans trop se fatiguer.


Kazama ne répondit pas.

Kyō entra davantage.


— Ryōma et moi courons après des Rasetsu depuis des mois, et toi, tu te prélasses dans les montagnes.


Kazama tira sur sa pipe.


— Si tu es venu jusqu'ici pour te plaindre, tu peux repartir.


Kyō eut un rire bref.


— Toujours aussi chaleureux.


Kazama expira lentement la fumée.


— J'ai eu autre chose à faire. J'ai passé deux ans à éloigner les miens de Satsuma et à les ramener ici sans attirer l'attention.


Cette fois, il tourna les yeux vers Kyō.


— Je n'ai aucune intention de sacrifier mon clan pour les guerres des humains. Elles ne devraient même pas nous concerner.


Kyō resta silencieux quelques secondes, puis son sourire changea légèrement.


— J'ai peut-être quelque chose qui réussira à t'intéresser malgré tout. Tu te souviens de ceux pour qui Tsune travaillait ?


Cette fois, Kazama abaissa légèrement sa pipe.


— Les anciens chiens du shogun ?


Kyō sourit.


— Ceux-là mêmes.


Kazama fronça à peine les sourcils.


— Ils existent encore ? Je croyais que Kondō avait été arrêté.


— Apparemment, ça n'a pas suffi à les faire disparaître.


Kazama tourna enfin le regard vers lui.

Kyō poursuivit :


— Hijikata commande ce qu'il en reste.


Le nom passa entre eux.

Cette fois, l'expression de Kazama changea.

Très peu.

Mais Kyō le vit.


— Et ils semblent avoir poursuivi certaines des recherches sur l'Ochimizu. Ils ont des Rasetsu parmi eux, ajouta Kyō.


Un rictus froid releva le coin de la bouche de Kazama.


— Évidemment.


Il remit la pipe entre ses lèvres.

Kyō reprit :


— D'après ce que j'ai appris, ce qu'il reste du Shinsengumi a rejoint d'autres troupes de l'ancien shogunat. Ils remontent vers le nord. Ils devraient bientôt tenter de prendre le château d'Utsunomiya. Je compte y aller.


Kazama tira une dernière fois sur sa pipe.


— Et j'aimerais que tu m'accompagnes.


— Où est Sakamoto ?


— Parti vers Kōzuke avec Tsune. Ils suivent la piste d'un groupe lié à Tosa.


Le regard de Kazama revint aussitôt vers lui.

Kyō le remarqua.


— Ce n'était pas mon idée, précisa-t-il avec amusement. Cela dit, je préfère qu'elle soit avec lui là-bas. S'il y a réellement des Rasetsu au Shinsengumi, je n'ai aucune envie de voir Tsune se retrouver dans une bataille contre eux. Je l'imagine déjà retourner sa veste en plein combat.


Le silence qui suivit fut bref.

Kazama détourna les yeux vers les montagnes. Il écrasa lentement les dernières braises de sa pipe, puis se leva.

Son kimono clair retomba autour de ses jambes.


— Attends-moi dehors.


Kyō le regarda.


— Ah. Je savais que je pouvais compter sur toi.


— Dehors.


---


Lorsque Kazama reparut quelque temps plus tard, il avait remis sa tenue occidentale et sa longue veste grise.

Kyō était adossé à un pilier de la galerie.

Il se redressa.


— Enfin.


Kazama passa devant lui sans répondre.


— Ce n'est pas par là, fit remarquer Kyō.


— Je sais.


Il descendit les quelques marches donnant sur le sentier.

Kyō le suivit.


Après quelques minutes, les habitations du clan disparurent derrière eux.

Le sentier déboucha sur un bâtiment isolé, presque entièrement dissimulé entre les pins et la roche.

Plus petit que les autres. Plus ancien aussi.


L'emblème des Kazama se distinguait encore sur le bois sombre de la porte.

Kazama fit coulisser la porte.


— Attends ici.


— Encore ?


Il entra sans répondre.

La porte se referma derrière lui.


Kyō resta seul sur le sentier.

Quelques minutes passèrent.


Lorsqu'enfin la porte s'ouvrit de nouveau, Kazama reparut.

Il tenait un sabre dans sa main.


Kyō cessa de sourire.


Son regard descendit vers le long fourreau, puis vers la garde.

Il le reconnut.


— Oh...


Kazama referma la porte derrière lui.

Kyō regarda encore l'arme.


— Dōjigiri Yasutsuna... La tueuse d'oni.


Kazama glissa tranquillement le fourreau à sa ceinture.


— Ils tiennent tellement à devenir des oni.


Il ajusta l'arme.


— Voyons si cette lame se laissera tromper.

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