L'Ochimizu
Hijikata ne se souvenait presque pas du chemin jusqu'au camp.
Il avait marché assez longtemps pour que le goût du sang s'atténue dans sa bouche. Pas assez pour qu'il disparaisse complètement.
Quelques feux brûlaient encore entre les tentes. La plupart des hommes dormaient déjà. Il traversa le camp sans ralentir, les yeux fixés devant lui.
Une silhouette se redressa près de l'un des braseros.
— Hijikata-san ?
Chizuru.
Il continua d'avancer.
— Vous êtes blessé ?
Cette fois, il s'arrêta.
Son regard descendit vers son col. Une tache sombre s'était étendue sur le tissu, là où le sang de Tsune avait imprégné sa chemise lorsqu'il l'avait attirée contre lui.
Il détourna aussitôt les yeux.
— Non.
Chizuru avait déjà fait un pas dans sa direction.
— Mais votre col...
— Ce n'est pas mon sang.
Elle s'immobilisa.
Hijikata ne lui laissa pas le temps de poser une autre question. Il écarta la toile de sa tente et entra.
La lampe brûlait toujours.
Il referma derrière lui, retira sa veste et la posa soigneusement sur le dossier de la chaise, presque machinalement.
Il s'approcha de la table.
Tout était resté exactement comme avant son départ.
Les cartes occupaient une grande partie du bois. Des rapports s'empilaient près de la lampe. Sa tasse était toujours là.
Et parmi eux se trouvaient les feuillets apportés par Tsune.
Hijikata posa une main sur la table.
À côté des notes reposait le sachet qu'elle avait laissé. Le même papier plié. La même préparation que celle qu'il avait avalée dans la forêt.
Hijikata fixa le sachet.
La colère revint la première.
Nette. Presque facile.
Il avait refusé son sang. Tsune le lui avait imposé malgré tout. Elle avait franchi une limite qu'elle aurait été la première à lui reprocher de franchir.
Il pouvait être en colère contre elle.
Il aurait préféré ne ressentir que ça.
Sa main se crispa contre le bord de la table.
Sous la colère demeurait autre chose.
Ses bras passés autour de son dos. Son souffle tout près de son oreille.
Et cet instant, surtout, après que la faim avait disparu.
Il aurait pu la lâcher.
Il ne l'avait pas fait.
Pendant un moment, il avait voulu rester ainsi. La garder contre lui. Retrouver quelque chose qu'il avait passé quatre ans à croire perdu.
Cette pensée lui fit plus mal que le reste.
Hijikata ferma les yeux.
Quatre ans.
Quatre années à vivre sans elle, à apprendre à ne plus attendre son retour, à ranger ce qu'il avait ressenti dans un endroit où il n'aurait plus à le regarder.
Et il avait suffi qu'elle soit de nouveau contre lui.
La vérité était là, brutale dans sa simplicité.
Il l'aimait encore.
Il serra les mâchoires.
Cela aurait déjà été assez difficile si elle, au moins, avait cessé de l'aimer.
Mais sa voix lui revint, douce et épuisée, tout contre sa peau.
Je ne peux pas laisser l'homme que j'aime souffrir d'un mal que j'ai contribué à créer.
Quelque chose céda.
Hijikata balaya le contenu de la table d'un seul geste.
Les cartes, les rapports, les notes de Tsune et le sachet furent projetés au sol. La tasse se brisa sur le sol de terre.
Le silence retomba aussitôt.
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Chizuru était restée non loin de la tente. Elle s'en était même rapprochée sans vraiment s'en rendre compte.
Il lui avait dit qu'il n'était pas blessé. Que ce n'était pas son sang.
Cela ne l'avait pas rassurée.
Quelque chose dans son visage lorsqu'il était passé devant elle lui serrait encore la poitrine. Elle aurait voulu pouvoir faire quelque chose. Elle savait aussi qu'il n'avait probablement aucune envie de la voir.
Un fracas éclata à l'intérieur de la tente.
Chizuru sursauta.
Puis plus rien.
Elle fit aussitôt les quelques pas qui la séparaient encore de l'entrée.
— Hijikata-san ?
Aucune réponse.
Elle hésita à peine. Le silence qui suivit suffit à emporter le peu de retenue qui lui restait. Elle écarta la toile.
Les papiers couvraient le sol, et les cartes qui occupaient encore la table quelques heures plus tôt s'étaient déployées jusque près de l'entrée.
Hijikata était assis à l'écart, adossé à l'un des montants de bois qui soutenaient la tente, une jambe repliée, l'autre étendue devant lui. Il avait retiré sa veste ; la trace sombre sur son col était toujours visible.
Chizuru resta près de l'entrée. Elle aurait voulu lui demander ce qui s'était passé, savoir s'il allait bien, mais les mots restèrent dans sa gorge.
Hijikata leva les yeux vers elle. Pendant quelques instants, aucun des deux ne parla ; Chizuru n'osa ni s'approcher davantage ni détourner les yeux.
Puis il baissa le regard vers les papiers éparpillés devant lui.
— Pourquoi tu restes ici ?
Chizuru releva légèrement la tête.
— Je voulais seulement vérifier que—
— Pas dans la tente.
Il passa une main sur son visage.
— Au Shinsengumi.
Elle resta silencieuse. Hijikata regardait les cartes éparpillées devant lui.
— Tu n'es même pas l'un de nos membres. Tu n'as prêté aucun serment. Personne ne t'oblige à nous suivre.
— Je sais.
— Est-ce que tu comprends seulement dans quelle situation on est ?
Son ton s'était durci. Chizuru hésita.
— Oui.
Hijikata releva les yeux.
— Vraiment ?
— Je crois.
— On a perdu à Toba-Fushimi. On a perdu Kōfu. On recule depuis des mois.
Sa mâchoire se contracta.
— Nous sommes devenus les ennemis de l'empereur.
Les derniers mots sortirent plus bas. Chizuru le regarda.
— Je le sais.
— Alors pourquoi tu es encore là ?
Elle laissa passer un silence avant de répondre, cherchant par où commencer.
— Quand je suis arrivée à Kyoto, je voulais seulement retrouver mon père. Je pensais que je finirais par le retrouver et que nous rentrerions à Edo. Que tout redeviendrait comme avant.
Elle baissa les yeux.
— Puis j'ai appris qu'il était mort. J'ai appris ce qu'il avait fait. Et j'ai appris que je n'étais même pas humaine.
Hijikata releva légèrement la tête, mais ne dit rien.
— Je ne sais pas ce que je serais devenue si j'avais dû affronter tout ça seule.
Sa main se referma doucement sur sa manche.
— Mais je n'étais pas seule. J'étais déjà avec vous. J'ai appris à connaître Kondō-san. Saitō-san, Heisuke-kun, Harada-san... J'ai appris à vous connaître, vous.
Hijikata détourna le visage.
— Je ne sais pas si vous pouvez encore gagner cette guerre, poursuivit-elle. Peut-être que vous ne le pouvez pas.
Il ne répondit pas.
— Et je ne pense pas qu'il faille continuer seulement parce que d'autres sont morts.
Les doigts d'Hijikata se crispèrent légèrement sur son genou. Chizuru le vit, mais poursuivit tout de même.
— Mais Kondō-san est encore vivant. Vous aussi. Saitō-san, Sannan-san, Heisuke-kun... Il reste encore des gens que je veux aider.
Hijikata la fixa.
— Tu sais que tu pourrais mourir ?
Elle pâlit légèrement.
— Oui.
Il attendit. Chizuru reprit plus doucement :
— Je ne veux pas mourir, Hijikata-san. Mais je ne veux pas non plus partir simplement parce que j'ai peur.
Quelque chose changea dans son regard à lui. Elle continua, cherchant ses mots.
— Vous avez beaucoup de choses à porter. Kondō-san, les hommes, toutes les décisions qu'il faut prendre... Je ne peux pas porter ça à votre place. Je le sais. Mais je peux soigner ceux qui reviennent blessés. Je peux aider Sannan-san. Je peux transmettre des messages. Je peux rester auprès de ceux qui en ont besoin.
Ses doigts se resserrèrent légèrement sur sa manche.
— Peut-être que ça ne changera pas l'issue de la guerre. Mais pour moi, ça ne veut pas dire que ce que je peux encore faire ne sert plus à rien.
Hijikata resta longtemps silencieux. Puis il baissa la tête. Un sourire très bref passa sur sa bouche.
— Tu es vraiment têtue.
Chizuru cligna des yeux.
— On me l'a déjà dit.
Hijikata expira lentement et appuya de nouveau la tête contre le montant derrière lui. Lorsqu'il reprit la parole, son ton avait retrouvé sa sécheresse habituelle.
— Va dormir.
— D'accord.
Chizuru se retourna. Elle avait presque atteint l'entrée lorsqu'il parla de nouveau.
— Chizuru.
Elle s'arrêta. Hijikata regardait toujours les cartes et les feuilles répandues devant lui.
— Merci.
Elle attendit. Après un instant, il ajouta, plus bas :
— D'être là.
Chizuru le regarda quelques secondes.
— Bonne nuit, Hijikata-san.
Puis elle sortit. La toile retomba derrière elle.