L'Ochimizu

Chapitre 28 : Sakamoto Ryōma

2416 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 14/08/2026 23:05

Tsune était assise en tailleur sur les tatamis.


Elle portait un kimono gris, noué à la hâte, dont le tissu glissait par endroits sur ses jambes nues. Contre le mur, à côté d'elle, son sabre et son kodachi reposaient côte à côte, posés avec soin malgré le désordre environnant. Non loin, une bassine basse en bois contenait sa robe occidentale blanche, encore trempée.


Autour d'elle, le sol tout entier semblait avoir été envahi.


Des feuillets couverts de notes.


Des sachets entrouverts.


Des brins d'herbes séchées tombés hors de leur enveloppe.


Deux petits bols.


Quelques fioles déjà pleines.


Et, ouverte devant elle, la boîte en bois volée à Kōdō.


Le traitement qu'elle venait de préparer et de boire avait, durant quelques minutes, blanchi ses cheveux et fait apparaître sa forme d'oni. Il n'en restait déjà plus rien : ses cheveux avaient retrouvé leur noir, ses cornes avaient disparu.


Ses doigts se refermèrent sur une fiole. Elle la leva à hauteur des yeux. Le liquide qu'elle contenait était trouble, légèrement ambré. Elle l'observa un instant, puis la rangea dans la boîte, à côté des deux autres.


Elle en saisit une nouvelle.


La reboucha.


La déposa à son tour.


Puis elle baissa les yeux vers les papiers étalés devant elle.


Certaines annotations étaient de Kōdō. D'autres de sa propre main. D'autres encore provenaient de réserves fouillées avec Kyō.


Des quantités. Des durées. Des essais rayés, recommencés plus bas.


Elle referma la boîte à demi, sans la verrouiller.


On frappa doucement au panneau coulissant.


Tsune releva la tête.


— Entrez.


Le panneau s'ouvrit juste assez pour laisser passer la femme qui tenait la maison. Elle gardait les yeux baissés, avec la discrétion de quelqu'un habitué à ne jamais poser de questions.


— On m'a demandé de vous remettre ceci.


Elle tendit un petit billet plié.


Tsune le prit.


— Qui l'a apporté ?


— Un garçon. Il n'a pas donné son nom.


Tsune inclina légèrement la tête.


— Merci.


La femme se retira aussitôt, refermant le panneau derrière elle.


Le silence revint.


Tsune regarda un instant le billet entre ses doigts, puis le déplia.


L'écriture lui fut familière avant même qu'elle ait fini de lire.


Demain, à l'heure du Singe.

L'endroit où le thé est mauvais mais la patronne très charmante.

Tu peux venir armée. Pas accompagnée de ton mari. Il ne m'aime toujours pas.

R.


Tsune resta immobile quelques secondes.


Elle leva les yeux au ciel.


Puis replia soigneusement le billet et le posa à côté d'elle.


Sans un mot.


---


Le salon de thé était calme.


Quelques tables basses étaient disposées sur les tatamis. Deux hommes parlaient près de l'entrée. Plus loin, une femme terminait seule une pâtisserie en regardant distraitement dehors.


Tsune avait choisi une place contre le mur. Elle avait remis sa robe occidentale claire, désormais débarrassée des taches de sang.


Devant elle, une petite tasse de thé fumait encore. Elle en prit une seconde gorgée.


Ryōma n'avait pas menti.


Le thé était toujours aussi mauvais.


Elle attendait depuis moins de dix minutes lorsqu'une voix d'homme s'éleva près de l'entrée.


— La patronne n'est pas là aujourd'hui ?


Tsune leva les yeux.


L'homme qui venait d'entrer avait adopté, lui aussi, les vêtements occidentaux.


Ryōma Sakamoto portait un long manteau brun sombre, ouvert sur un gilet noir et une chemise blanche dont le col restait largement dégagé. Plusieurs ceintures entouraient sa taille, maintenant ses sabres.


Ses cheveux sombres, tirant sur le violet sous la lumière, étaient ramenés en arrière sans grande discipline. Quelques mèches ondulées s'échappaient encore autour de son visage.


La jeune femme qui venait à sa rencontre inclina légèrement la tête.


— Elle s'est absentée pour la journée. Je la remplace.


Ryōma marqua une pause.


Son regard passa sur elle.


Puis un sourire tranquille étira ses lèvres.


Il avait toujours été séduisant. Des traits fins, un nez droit, des yeux ambrés légèrement étirés, et surtout ce petit air malicieux qui lui allait si bien.


— Quel dommage.


La femme eut un petit rire.


— Je peux tout de même vous servir du thé.


— Alors la journée n'est peut-être pas complètement perdue.


Tsune baissa les yeux vers sa tasse.


Évidemment.


— Kazama ! lança Ryōma assez fort pour être entendu dans toute la salle. Tu es là !


Quelques regards se tournèrent vers lui.


Tsune ferma brièvement les yeux, puis releva lentement la tête.


Ryōma venait enfin de l'apercevoir. Il traversa la pièce vers elle avec son sourire habituel, parfaitement indifférent à l'attention qu'il venait d'attirer.


Il s'arrêta devant sa table.


Tsune leva vers lui un regard sévère et baissa la voix.


— À quoi bon m'envoyer un message discret si c'est pour annoncer mon nom à toute la salle ?


Ryōma jeta un regard tranquille autour de lui.


— De quoi tu t'inquiètes ? Aizu a bien trop à faire avec l'armée impériale pour perdre son temps à te chercher dans les salons de thé d'Edo.


— Tu pourrais éviter de leur faciliter la tâche.


— Tu vois le danger partout.


— Et toi, jamais assez. Ton optimisme te tuera.


Ryōma marqua un temps. Son sourire s'élargit.


— Techniquement, je ne peux pas te contredire là-dessus.


Tsune le fixa.


Il conserva son sourire.


— Après tout ce temps, je pensais avoir droit à un accueil un peu plus chaleureux. Trois mois sans me voir… J'ai dû terriblement te manquer.


— Assieds-toi.


Il s'installa face à elle.


La jeune femme revint bientôt avec une seconde tasse de thé. Ryōma la remercia d'un sourire auquel elle répondit avant de s'éloigner.


Tsune attendit qu'elle soit hors de portée de voix.


Ryōma prit sa tasse et en but une première gorgée.


Son expression se figea une fraction de seconde.


Puis il regarda le liquide avec dégoût.


— Toujours aussi… particulier.


Tsune l'observa reposer sa tasse.


Cette fois, lorsqu'il releva les yeux vers elle, son sourire s'était atténué.


Il baissa la voix.


— Bon. J'imagine qu'il faut bien parler de choses sérieuses à un moment.


Il se pencha légèrement vers la table.


— Tu as trouvé quelque chose de nouveau sur les Rasetsu ?


Tsune ne répondit pas immédiatement.


La clairière lui revint.


Les cheveux blancs de Heisuke.


Ceux de Sannan.


Le Shinsengumi avait continué.


Elle en avait désormais la certitude.


Ryōma attendait.


Elle aurait pu lui en parler. Elle choisit de ne pas le faire.


Tsune porta sa tasse à ses lèvres.


— Pas grand-chose. J'ai essayé de suivre la trace de plusieurs hommes liés à Satsuma. Deux témoignages concordaient : trois hommes blessés auraient continué à combattre malgré des plaies mortelles, puis des corps auraient été retrouvés presque entièrement vidés de leur sang.


Ryōma se redressa légèrement.


— Tu les as trouvés ?


— Non. Je les ai perdus de vue. Je pense qu'ils ont quitté la région.


Un léger soupir échappa à Ryōma.


— J'ai entendu des rumeurs à propos de Satsuma, moi aussi. Ce maudit poison circule partout.


Il regarda un instant la rue au-delà des panneaux ouverts.


Ryōma avait de bonnes raisons de suivre avec autant d'attention chaque rumeur concernant l'Ochimizu.


Quelques années auparavant, une tentative d'assassinat aurait dû le tuer. D'autres avaient décidé à sa place qu'il survivrait : on lui avait administré l'Ochimizu alors qu'il était incapable de s'y opposer.


Le pays avait appris sa mort. Ryōma avait choisi de ne pas corriger cette erreur. Un mort circulait plus facilement qu'un homme recherché.


Depuis, il utilisait cette liberté pour remonter les filières qui fabriquaient les Rasetsu et faire disparaître ce qu'il pouvait de leurs recherches.


Cette survie avait eu un prix. Mais Ryōma en parlait rarement.


Ryōma fit lentement tourner sa tasse entre ses doigts.


— C'est fou. J'ai passé ma vie à essayer de convaincre ces domaines qu'ils faisaient partie du même pays, et maintenant, ils ne sont d'accord que sur une chose : transformer le Japon en une réserve de monstres assoiffés de sang.


Tsune regarda le fond de sa tasse.


— Tu as des regrets ?


Ryōma releva les yeux vers elle.


— Non. Le shogunat devait disparaître. Ça, je le pense toujours. Mais j'espérais que la passation du pouvoir à l'empereur suffirait à calmer tout le monde. L'étranger a les yeux rivés sur nous et, plutôt que de nous montrer sous notre meilleur jour, on s'entretue pour des broutilles.


— Tu pensais vraiment qu'ils cesseraient de le faire parce que vous aviez signé quelques alliances ?


Il eut un petit rire.


— Non. Je suis optimiste, pas idiot. Mais je reconnais que je ne m'attendais pas à ce que ça dégénère à ce point.


Ryōma reprit distraitement sa tasse et en but une gorgée.


Sa bouche se tordit aussitôt.


Un silence passa entre eux.


Au-dehors, le bruit d'une charrette roula quelques secondes dans la rue avant de s'éloigner.


Ryōma glissa la main sous son manteau et en sortit plusieurs feuillets pliés.


Il les posa sur la table.


— Ils distribuent ça à certains Rasetsu de Tosa.


Ryōma posa deux petits sachets à côté des feuilles.


— On prétend que ça réduit la faim.


Tsune en prit un et le retourna entre ses doigts.


— Tu en as pris ?


— Pas encore.


— Pourquoi ?


— Parce que j'aime généralement savoir ce que j'avale.


Il lui adressa un sourire.


— Et il se trouve que je connais quelqu'un d'assez obstiné pour lire tout ça à ma place.


Il lui tendit les documents.


Tsune lui jeta un regard peu impressionné, puis les prit.


Elle parcourut les premières lignes.


Son expression changea presque aussitôt.


— Je connais ces notes.


Ryōma cessa de sourire.


— Kōdō ?


— Une partie.


Elle rapprocha une seconde feuille et suivit du doigt plusieurs annotations.


— On travaillait déjà sur un moyen de diminuer la faim. Ils ont modifié la formule.


Ryōma ne répondit pas tout de suite.


Tsune était penchée sur les documents, une mèche courte tombée devant sa joue. Il la regarda un instant. Son regard s'attarda brièvement sur sa bouche, puis remonta vers ses yeux.


— Je commence à penser que j'ai fait une erreur.


Tsune continua de lire.


— Une de plus ?


— Celle-là est assez grave.


Elle releva enfin les yeux.


— De quoi tu parles ?


Ryōma appuya un coude sur la table.


— Kazama Chikage.


Tsune fronça les sourcils.


Puis elle comprit.


— Oh. Tu veux dire me faire épouser un homme contre mon gré ? Quelle intuition remarquable.


— Non.


Son sourire revint.


— De ne pas m'être proposé à sa place.


Tsune le fixa.


Ryōma poursuivit avec le plus grand sérieux du monde :


— Mignonne, intelligente, assez indépendante pour me laisser m'occuper tranquillement de mes affaires… On aurait formé un duo formidable.


—Continue et tu testeras tes sachets sans moi.


Ryōma baissa les yeux vers les préparations.

Il leva les deux mains en signe de reddition.


— Ça va, je plaisante.


Son sourire persista encore un instant.


— De toute façon, je n'aurais jamais eu la patience de Kazama pour te courir après aussi longtemps.


Le regard de Tsune se refroidit.


— Ce n'était pas de la patience.


Ryōma s'immobilisa.

Cette fois, son sourire disparut complètement.


— Non, admit-il.


Le regard de Tsune se refroidit.


— Ce n'était pas de la patience.


Ryōma s'immobilisa.


Cette fois, son sourire disparut complètement.


— Non, admit-il.


Un court silence passa entre eux.


Tsune baissa de nouveau les yeux vers les documents.


Ryōma la laissa reprendre sa lecture.


Elle parcourut encore quelques lignes, compara les annotations entre elles, puis retourna l'une des feuilles.


— Tu as volé ça où ?


Le sourire de Ryōma revint, plus discret.


— Dans un endroit où je n'étais pas invité. Tu crois que tu peux en faire quelque chose ? J'en aurais bien besoin.


Tsune releva les yeux.


Elle remarqua alors sa pâleur.


Elle avait toujours été là depuis sa transformation, mais elle lui parut soudain plus nette sous la lumière du jour. Son sourire la faisait facilement oublier.


Ryōma parlait volontiers de sa propre mort. Beaucoup moins de la faim.


Tsune savait pourtant ce que les crises pouvaient devenir lorsqu'elles se prolongeaient. La gorge qui brûlait. Les muscles qui se contractaient autour d'un besoin impossible à ignorer. La douleur qui revenait par vagues jusqu'à ne plus laisser de place à grand-chose d'autre.


Une pointe de culpabilité traversa Tsune.


Elle avait participé aux recherches qui avaient mené à l'Ochimizu.


Son regard retomba sur les sachets.


— Je vais voir ce que je peux faire.


---


Le soir était tombé lorsqu'elle rentra.


La chambre était toujours dans le même désordre.


Tsune avait travaillé plusieurs heures sur les documents de Tosa avant de finir par abandonner.


À présent, elle était allongée sur le dos au milieu des papiers, les yeux fixés sur le plafond.


Les proportions semblaient cohérentes. Certains composants lui étaient familiers. D'autres avaient été ajoutés récemment.


Le remède ne ferait probablement pas de miracle. Les essais de Kōdō contre la faim n'avaient jamais été très concluants.


Mais la formule avait changé.


Les Rasetsu aussi.


Cela valait la peine d'essayer.


Tsune tourna la tête.


Les deux sachets de Ryōma reposaient à quelques pas.


Heisuke lui revint à l'esprit.


Pas celui de la clairière.


Celui d'un repas, des années plus tôt, assis parmi les autres dans le quartier général. Il parlait la bouche à moitié pleine pendant que Harada se moquait de lui. Shinpachi riait trop fort. Quelqu'un lui avait demandé de se taire.


Tsune ne se souvenait même plus de quoi ils parlaient.


Seulement qu'Heisuke riait.


Sannan était là aussi.


Tous les deux avaient bu l'Ochimizu.


Elle avait gardé leurs noms pour elle devant Ryōma.


Cela ne signifiait pas qu'elle pouvait faire comme si elle ne les avait pas vus.


Tsune expira lentement.


Elle tendit le bras et ramena l'un des sachets vers elle.


Heisuke pourrait en avoir besoin.

Sannan saurait probablement la reproduire.


Elle resta encore un moment allongée, le sachet entre les doigts.


Puis elle se redressa.


Elle irait trouver le Shinsengumi.


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