L'Ochimizu

Chapitre 15 : L'ordre d'Aizu

2533 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 21/07/2026 14:46

La pièce était presque vide.


Kondō était assis au centre, le dos droit, les mains posées sur les cuisses. À son côté, Hijikata gardait les yeux baissés vers le rapport ouvert devant lui.

En face d’eux se tenaient Sannan, Saitō et Yamazaki.

Personne ne parlait fort.

Depuis plusieurs minutes, le nom de Serizawa semblait peser plus lourd que tous les autres.

Kondō inspira lentement.


— J’endosserai l’entière responsabilité des conséquences qui suivront l’ordre d’Aizu.


Sannan ne baissa pas les yeux.

Hijikata referma le rapport.


— C’est un mal nécessaire. Tant que Serizawa-san restera à notre tête, le Shinsengumi ne pourra pas avancer.


Kondō ferma les yeux une seconde.


— Nous agirons cette nuit.


Le silence qui suivit fut bref.

Trop bref.

Des pas précipités traversèrent la galerie. La porte coulissa brusquement, et l’un des hommes de garde s’inclina.


— Kondō-san ! Hijikata-san !


Hijikata se retourna d’un bloc.


— Qui vous a autorisé à entrer ?


— Il y a le feu à l’annexe !


Pendant une seconde, personne ne bougea.

Puis Hijikata se leva.


— Tsune.


Le prénom lui échappa à voix basse.

Mais Saitō l’entendit.

Kondō aussi.


Hijikata était déjà près de la porte.


— Yamazaki, fais sortir les hommes des bâtiments voisins. Sannan, Saitō, avec moi.


Saitō se leva aussitôt et le suivit. Yamazaki disparut dans l’autre direction, déjà en train d’appeler les hommes de garde.

Kondō resta une fraction de seconde immobile, le regard fixé sur la porte ouverte.

Puis il se leva à son tour.


— Prévenez Harada et Nagakura. Personne ne doit quitter l’enceinte sans ordre.


Dehors, Hijikata traversait déjà la cour.

Une lumière orange tremblait contre le bois de l'annexe.

Il accéléra.


— Tsune !


Sa voix traversa la cour avant lui.

Personne ne répondit.


La porte de du bâtiment était entrouverte. Une fumée épaisse s’en échappait déjà. Hijikata releva sa manche devant sa bouche et entra malgré la chaleur.


— Tsune !

Les flammes rampaient sur le bord du bureau, léchaient les étagères, gagnaient les registres laissés ouverts. Certaines fioles avaient éclaté sous la chaleur.


Puis il vit le corps.

Kōdō gisait près du quadrillage de bois.

Pendant une seconde, Hijikata ne comprit pas ce qu’il regardait.

Puis son regard trouva la tête, séparée du corps, arrêtée contre le mur.


Il se figea.

La chaleur mordait son visage. La fumée lui prenait la gorge. Pourtant, ce fut le froid qui lui descendit le long du dos.


— Hijikata-san !


La voix de Saitō venait de l’extérieur.


Hijikata resta encore une seconde devant le corps de Kōdō, comme si la scène refusait d’entrer entièrement dans son esprit.

Puis il ressortit dans la cour.


Saitō était agenouillé près d’Okita.

Okita avait un genou à terre, son sabre planté dans le sol pour le maintenir droit. Sa main droite serrait encore la garde. Le sang coulait le long de son bras gauche et tombait sur la terre, goutte après goutte. Une seconde tache, plus sombre, s’étendait sur le côté de son kimono.


Hijikata s’arrêta net.


— Sōji.


Okita releva les yeux vers lui.


— Elle frappe bien, Shiranui.


La légèreté de sa voix sonna faux.

Hijikata regarda aussitôt autour d’eux.


— Où est Tsune ?


Okita ne répondit pas tout de suite. Ce silence suffit à rendre l’air plus lourd.


— Où est-elle ?


— Partie.


Le mot tomba simplement.

Hijikata resta immobile.


— Qu’est-ce qui s’est passé ?


Okita baissa les yeux vers son bras, puis vers l’annexe en flammes.


— Un Rasetsu est sorti de là. Je l’ai intercepté. Il m’a blessé.


— Et Tsune ?


Cette fois, Okita le regarda vraiment.


— Elle était dedans.


— Elle était blessée ?


— Non... Elle avait un coffret...


Hijikata fit un pas vers lui.


— Parle clairement.


— Elle a tué Kōdō.


Le bruit des hommes courant avec des seaux d’eau sembla s’éloigner d’un coup.


— Elle a mis le feu à l’annexe, reprit Okita. Elle emportait les documents. J’ai essayé de l’arrêter.


Il baissa les yeux vers son sang.

Hijikata resta devant lui, silencieux.

Son visage ne changea presque pas. Mais Saitō, qui était tout près, vit sa main se fermer lentement.


— Impossible, dit Hijikata.


Okita releva la tête.


— J’étais là.


Sannan passa près d’eux, le visage tendu.


— Il faut récupérer ce qui peut encore l’être.


Il fit un pas vers l’annexe.

La fumée le repoussa presque aussitôt. Il porta sa manche à sa bouche, les yeux fixés sur l’intérieur du bâtiment.


— Les registres…


— Laisse-les, dit Hijikata.


Sannan se tourna vers lui.


— Hijikata-kun—


— J’ai dit laisse-les.


Un cri monta plus loin dans la cour. Des hommes appelaient à l’eau.

Hijikata ne les regardait pas.


Il regardait Okita.

Puis l’annexe.

Puis la trace de sang qui menait vers la porte.

Saitō se redressa lentement.


— Hijikata-san.


Quelque chose dans son ton fit tourner Hijikata vers lui. Saitō baissa les yeux une fraction de seconde.


— Il y a quelque chose dont j’aurais dû parler plus tôt.


Hijikata ne répondit pas.

Saitō reprit, plus bas :


— Serizawa-san avait trouvé une prise sur Shiranui.


Le regard de Hijikata se durcit.


— Quelle prise ?


— Je l’ignore. Mais elle était dans sa chambre, une nuit. Il l’avait fait venir seule. Il savait quelque chose, ou croyait savoir quelque chose. Assez pour lui faire du chantage.


La mâchoire de Hijikata se contracta.


— Et tu ne m’as rien dit.


Saitō inclina la tête.


— C’était une erreur. Je vous présente mes excuses.


Okita eut un souffle rauque.


— Serizawa… bien sûr.


Hijikata ne le regarda pas. Son regard se tourna vers Sannan.


— La mission de cette nuit…


Il ferma les yeux une seconde. Son visage avait retrouvé cette immobilité terrible qui précédait les ordres.


— Elle ne change pas.


Harada et Nagakura arrivèrent derrière eux, suivis de Heisuke.

Leurs regards passèrent sur Okita, sur le sang, sur l’annexe en flammes.


— Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Harada.


Hijikata ne répondit pas tout de suite.


— Un Rasetsu s’est échappé. Harada, Nagakura, retrouvez-le et abattez-le.


Nagakura pâlit.


— Un Rasetsu ?


— Maintenant.


Harada posa une main sur son épaule et l’entraîna déjà vers la cour.

Heisuke, lui, ne bougea pas. Son regard alla de nouveau de l’annexe à Okita, puis à Hijikata.


— Et moi ?


Hijikata ne prit pas le temps de lui répondre. Il se tourna vers Saitō.


— Saitō, suis-moi.


Saitō s’inclina.

Heisuke fit un pas.


— Hijikata-san.


Hijikata s’arrêta à peine.


— Reste avec Okita.


— Non.


Le mot était sorti trop vite.

Heisuke sembla le comprendre lui-même, mais il ne recula pas. Le regard de Hijikata se durcit.


— Alors, restes derrière moi. Tu ne tires pas ton sabre sans ordre.


Heisuke hocha la tête.


— Oui.


Hijikata se détourna.

Ils traversèrent la cour à grands pas vers la chambre de Serizawa.

La fumée de l’annexe montait encore derrière eux. Devant eux, le bâtiment de Serizawa demeurait presque calme.

Trop calme.


Hijikata dégaina avant même d’atteindre la porte.

Saitō fit de même, sans bruit.

Heisuke hésita une fraction de seconde, puis posa la main sur la garde de son sabre sans le tirer.

Hijikata ouvrit la porte.


Serizawa les attendait.

Debout au milieu de la pièce, le sabre déjà dégainé, la pointe tournée vers le sol. Sa tenue blanche était mal fermée, mais son regard, lui, n’avait rien d’embrumé.

Il souriait.


— Vous en avez mis, du temps.


Hijikata s’arrêta sur le seuil.

Saitō se tenait à sa droite. Heisuke resta un peu en retrait, le visage tendu.


— Nous venons exécuter l’ordre d’Aizu, dit Hijikata.


Serizawa eut un rire bas.


— Je sais très bien pourquoi vous êtes là.


Il les regarda tour à tour, puis inclina légèrement la tête, comme s’il écoutait au-delà d’eux.


— Mais, il me semble que votre nuit est plus agitée que prévu. C’est l’annexe de Kōdō qui brûle ?


Hijikata ne répondit pas.


— Qu’est-ce que vous saviez sur Shiranui ?


Le sourire de Serizawa changea légèrement.

Pas de surprise.

D’intérêt.


— Shiranui ?


— Répondez.


Serizawa parut soudain comprendre que la nuit lui offrait quelque chose de plus amusant que sa propre mort.


— Il s’est donc finalement passé quelque chose.


Hijikata ne bougea pas.


— Vous aviez un moyen de pression sur elle.


— Ah.


Serizawa eut un rire bref.


— Cette petite chose-là.


La main de Hijikata se referma plus durement sur la garde de son sabre.


— Je vous avais prévenus, pourtant. Il fallait regarder de plus près les gens que vous laissiez marcher sous nos couleurs.


— Parlez.


— Je l’ai vue avec des hommes de Chōshū. Elle buvait avec eux comme une vieille connaissance. L’un d’eux portait une arme occidentale. Un pistolet, si ma mémoire est bonne.


Heisuke se raidit.


— Hijikata-san…


Ce n’était qu’un murmure.

Hijikata ne se retourna pas.

Quelque chose de froid venait de descendre en lui, mais il le repoussa aussitôt.


— Vous mentez. Aizu vous accuse d’avoir laissé sortir des fioles et des informations liées aux recherches.


— Je vois.


Le sourire de Serizawa s’élargit.


— Aizu m’accuse.


Il inclina légèrement la tête, comme si la chose l’amusait.


— C’est toujours plus commode. Serizawa est brutal. Serizawa boit. Serizawa fait honte à Kondō. Serizawa doit disparaître.


Sa voix se fit plus basse.


— Mais pendant que vous regardiez le monstre que j’étais, vous avez laissé entrer une espionne dans vos murs.


— Hijikata-san…


Cette fois, la voix de Heisuke était presque blanche.

Hijikata tourna enfin la tête vers lui.


— Quoi ?


Heisuke avait pâli.

Il regarda Serizawa, puis Hijikata, comme s’il cherchait encore un moyen de ne pas donner raison à l’homme qu’ils étaient venus tuer.


— Je crois qu’il dit vrai.


Le silence tomba d’un coup.


— Elle est partie pendant une patrouille, reprit Heisuke. Avec des hommes que je ne connaissais pas.


Sa gorge se serra.


— L’un d’eux portait bien une arme occidentale.


— Non.


Le mot échappa à Hijikata presque sans son.


Ce n’était pas une réponse à Heisuke.

C’était sa dernière défense qui venait de céder.


La douleur ne vint pas comme une rage.

Pas encore.

Elle entra plus froidement, plus profondément, avec une précision qui lui coupa presque le souffle.


Il la revit.

Tsune entrant dans sa chambre avec des rapports.

Tsune lisant les lettres qu’il n’avait pas eu le temps de corriger.

Tsune assise devant son bureau, le pinceau entre les doigts, les yeux posés sur des lignes qu’aucun étranger n’aurait dû voir.


La confiance qu’il lui avait donnée.


Serizawa vit quelque chose passer sur son visage.

Et appuya exactement là.


— Chōshū n’a même pas eu besoin de crocheter vos serrures. Il leur a suffi d’envoyer une jolie femme.


Heisuke baissa les yeux.

Saitō ne bougea pas.

Serizawa continua, plus bas, plus sale :


— Dis-moi, Hijikata. Quand tu l’invitais dans ta chambre pour satisfaire tes plaisirs, tu prenais au moins le temps de ranger les courriers d’Aizu ?


Le silence tomba.


Cette fois, Hijikata le regarda vraiment.

Quelque chose en lui venait de se fermer.


— Saitō. Tōdō.


Heisuke releva les yeux.


— Sortez.


— Hijikata-san—


— Sortez.


Le ton ne laissait aucune place à l’objection.

Heisuke recula d’un pas, le visage blême. Saitō, lui, ne bougea pas tout de suite.


— Je reste.


Hijikata ne le regarda pas.

Serizawa sourit.


— Tu veux encore des réponses ?


Hijikata leva son sabre.


— Non.


Sa voix était basse.

Terriblement calme.


— Maintenant, vous allez vous taire.


Le sourire de Serizawa s’élargit.


— Voilà.


Il releva enfin son sabre.


— Ça, c'est le regard d'un véritable commandant.


Serizawa attaqua le premier.

Le choc des lames claqua dans la pièce, bref, brutal. Hijikata para sans reculer. Il n’y avait plus dans son visage ni colère visible, ni hésitation. Seulement cette immobilité froide qui rendait ses gestes plus terribles que la rage.

Serizawa rit.


— Tu frappes mieux quand on t’humilie.


Hijikata ne répondit pas.

Il avança.

Une fois.

Puis encore.

Serizawa était fort. Son sabre descendit avec violence, arracha l'éclat au bois d'une cloison, força Hijikata à tourner l’épaule pour éviter la coupe.

Saitō fit un mouvement.


— Ne bouge pas, dit Hijikata.


L'odre suffit.

Saitō s’arrêta.

Hijikata frappa.

Cette fois, Serizawa recula d’un pas.


—Tu crois que ça changera quelque chose ? demanda-t-il. Tu peux me tuer ce soir. Mais demain, elle sera toujours dehors avec les secrets du Shinsengumi.


Le nom de Tsune ne fut pas prononcé.

Il n’en eut pas besoin.

Hijikata sentit la lame de Serizawa glisser contre la sienne.

Il pensa aux rapports.

Aux lettres.

À sa propre main, posée sur la joue de Tsune.

Puis il cessa de penser.

Son sabre passa sous la garde de Serizawa.

Un seul mouvement.

Net.

Serizawa resta debout une seconde, les yeux fixés sur lui. Son sourire revint, plus faible, presque satisfait.


— Enfin.


Puis son corps s’effondra sur le tatami.

Le silence tomba aussitôt.

Trop lourd pour une pièce aussi étroite.


Hijikata resta immobile, le sabre encore levé.

Le sang de Serizawa s’étendait lentement jusqu’à ses pieds.


Il aurait dû ressentir quelque chose.

Du soulagement.

De la colère.

Même de la honte.

Rien ne vint de si simple.


Hijikata baissa enfin son sabre.


— Saitō.


— Oui.


— Fais prévenir Kondō-san.


Sa voix resta droite.

Mais elle semblait venir de très loin.


— Serizawa-san est mort.


---


Tsune ne sut pas combien de temps elle marcha.


Les rues, les murs de bois : tout passait autour d’elle sans vraiment l’atteindre. Elle gardait le coffret serré contre elle, les doigts crispés sur le bois comme si elle tenait encore une partie de l’annexe entre ses mains.

Elle avait du sang sur la manche.


Celui de Kōdō. Ou celui d’Okita, peut-être.


Le feu devait encore brûler quelque part derrière elle.


Hijikata devait savoir maintenant.

Cette pensée traversa son esprit sans trouver de place où s’arrêter.

Elle s’arrêta près d’un pont. L’eau noire glissait en contrebas.


Elle aurait dû ressentir quelque chose de net.

De la peur.

Du remords.

Du soulagement.

Rien ne vint ainsi.


Seulement une suite d’images trop précises : le bol vide, le pichet renversé, la tête de Kōdō contre le mur, les yeux terrifiés de l’homme qu’elle avait détaché.

Tsune serra le coffret contre elle et ferma les yeux.


Alors seulement, elle sentit qu’elle tremblait.

Elle resta ainsi quelques instants puis reprit sa marche.

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