L'Ochimizu
Ils quittèrent l’enceinte sans parler.
Kazama marchait devant elle sans se retourner. Tsune avait rengainé son sabre, mais sa main restait posée sur la garde.
Ils ne s’éloignèrent que de quelques rues. Assez pour que les murs du Shinsengumi disparaissent derrière les maisons. Assez pour qu’aucune voix ne porte jusqu’à eux si quelqu’un venait à s’éveiller.
Le ciel commençait à pâlir au-dessus des toits lorsque Kazama s’arrêta près du mur d’un temple.
Il leva les yeux vers la pente sombre des tuiles.
— Les humains bâtissent parfois de belles choses.
Tsune attendit.
— Ce temple est remarquable.
Elle ne répondit pas.
Elle connaissait l’endroit. Les hommes du Shinsengumi venaient parfois s’y entraîner. Elle crut entendre les ordres secs, les pas sur la terre battue, le choc du bois contre le bois.
Kazama poursuivit sans la regarder :
— Puis ils les souillent.
Un faible mouvement passa sur ses lèvres.
— Un lieu de prière où des hommes apprennent à tuer. Ils ont un talent singulier pour profaner ce qu’ils prétendent respecter.
— Je ne t’ai pas suivi pour écouter ton mépris des humains.
— Non.
Il ne sembla pas offensé.
— Tu veux savoir ce que je sais de Kōdō.
— Oui.
Kazama garda les yeux levés vers le temple.
— Tu l’aides à fabriquer ses imitations d’oni, n'est-ce pas ?
Tsune se raidit.
— Je travaille à un traitement.
— Pour cela, vous attachez des hommes, vous leur faites boire un poison, puis vous mesurez combien de temps ils restent assez dociles pour obéir.
— Ces expériences sont nécessaires.
Kazama tourna légèrement la tête.
Pas assez pour la regarder tout à fait.
— Nécessaires.
Le mot devint une insulte dans sa bouche.
Tsune serra les doigts autour de la garde de son sabre.
— Tu peux les mépriser autant que tu veux. Kōdō cherche un remède pour les femmes oni. Pour celles qui meurent parce que personne n’a jamais jugé utile de comprendre leur maladie.
— Et pour toi, cela suffit à rendre ces atrocités acceptables ? Les Rasetsu ne sont pas seulement une étape vers ton remède, Tsune.
Il baissa enfin les yeux vers elle.
— Ce sont des armes. Des armes que Kōdō livre aux humains en les laissant croire qu’ils obtiennent la puissance des oni.
— Tu ne comprends rien à ses recherches.
Le jour gagnait lentement les toits derrière le temple.
Kazama resta silencieux un instant, le regard de nouveau tourné vers le temple.
— Kōdō a perdu son clan. Les Yukimura ont été massacrés. Leur sang, leur nom, leur demeure. Tout ce que les humains ont touché, ils l’ont détruit.
Son ton se refroidit.
— Il sait très bien ce qu’ils feront de l’Ochimizu. Ils voudront davantage de force. Davantage de soldats. Davantage de corps capables de se relever après une blessure mortelle. Il doit se satisfaire de les voir s’empoisonner eux-mêmes avec ce qu’il prépare pour eux.
— Non.
Le mot lui échappa trop vite.
Kazama se tut.
Tsune sentit sa propre voix se durcir.
— Il répond aux exigences du shogunat parce que c’est le seul moyen de poursuivre son travail. Les hommes, les fonds, la protection… tout cela lui donne ce dont il a besoin pour trouver un traitement.
Kazama tourna enfin les yeux vers elle.
— Tu en es certaine ?
Elle voulut répondre.
La certitude ne vint pas.
Kazama laissa le silence s’installer entre eux.
Puis il dit :
— L’Ochimizu circule parmi les hommes de Chōshū.
Un froid remonta dans la poitrine de Tsune.
— Quoi ?
— Ils fabriquent leurs propres Rasetsu.
Elle fit un pas vers lui.
— C’est impossible. Comment s’en seraient-ils procuré ?
— Kyō soupçonne Kōdō de leur avoir fourni son "remède".
— Pourquoi ferait-il une chose pareille ?
Kazama inclina à peine le menton.
— Parce qu’une arme devient plus destructrice lorsqu’on la donne aux deux camps.
Tsune ne bougea plus.
— Si le shogunat en possède, Chōshū en voudra. Si Chōshū en possède, Aizu en exigera davantage.
— Tu n’as aucune preuve.
— Non.
La réponse fut immédiate.
Ce fut peut-être ce qui la troubla le plus.
Kazama ne tenta pas de transformer son soupçon en certitude. Il ne chercha pas à l’écraser sous une vérité qu’il prétendait absolue.
Il regardait simplement le jour se lever.
Tsune aurait voulu lui dire qu’il se trompait.
Que Kōdō cherchait seulement à sauver.
Que tout avait commencé pour sa sœur, pour les femmes oni mourantes.
Mais les mots ne vinrent pas.
L’aube montait lentement sur Kyoto.
Sa lumière orangée pâlissait les cheveux de Kazama et faisait luire les motifs dorés de son vêtement.
Il était beau, à cet instant.
Tsune détesta l’avoir remarqué.
Kazama reprit :
— Ce que veut vraiment Kōdō m’importe peu.
Son regard se durcit.
— Les Rasetsu sont une insulte aux oni. Une imitation sale, affamée, sans dignité. Je ne le laisserai pas en fabriquer davantage.
— Que comptes-tu faire ? Tuer tous ceux qui auront bu l’Ochimizu ? Tuer Kōdō ?
— Oui.
La réponse fut simple.
Trop simple.
Kazama tourna enfin le visage vers elle.
— Je te laisse le temps de comprendre par toi-même ce que tu aides à produire.
Un silence passa.
Puis il ajouta :
— Mais si tu choisis de poursuivre ces recherches, je viendrai te chercher.
Tsune se raidit.
— Et cette fois, tu ne m'échapperas pas.
Un bruit de pas s'éleva au bout de la rue.
Tsune tourna aussitôt la tête.
Une silhouette avançait dans la lumière grise du matin, un sabre à la taille, le pas régulier. Elle reconnut la ligne calme des épaules avant même de distinguer le visage.
Saitō.
Lorsqu'elle regarda de nouveau vers l'endroit où s'était tenu Kazama, il n'y avait plus personne.
Elle resta un instant figée, presque surprise par cette disparition à laquelle elle aurait dû être habituée.
— Shiranui-san ?
Elle se retourna.
Saitō s'était arrêté à quelques pas, le regard passant brièvement sur la rue vide avant de revenir vers elle.
— Saitō-san.
— Vous êtes sortie tôt.
— Je n'arrivais pas à dormir. J'ai marché un peu.
Saitō la regarda encore. Pas avec insistance, juste assez longtemps pour qu'elle comprenne qu'il avait vu sa fatigue, et la façon dont sa main restait près de la garde de son sabre.
— Tu vas t'entraîner ? demanda-t-elle, pour détourner son attention.
— Oui. Je viens ici chaque matin, à cette heure.
Il tourna un instant les yeux vers le temple, puis revint à elle.
— Vous devriez rentrer. Vous semblez épuisée.
Tsune ne chercha pas à le contredire.
— Oui.
Elle avait fait quelques pas lorsqu'il reprit :
— Shiranui-san.
Elle s'arrêta sans se retourner tout à fait.
— Je vais demander à Kondō-san de me laisser prendre votre patrouille, ce matin.
— Ce n'est pas nécessaire.
— Si.
La réponse était calme, sans dureté, mais elle ne laissait pas de place à la discussion.
Un faible sourire passa sur les lèvres de Tsune.
— Merci, Saitō.
Il inclina légèrement la tête, puis se détourna vers le temple sans ajouter un mot de plus.
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La cour était encore presque vide lorsqu'elle regagna sa chambre. Elle referma la porte derrière elle, défit son sabre, puis s'allongea sur le futon sans même prendre la peine de se dévêtir davantage.
Pendant un long moment, elle resta les yeux ouverts, fixés sur le plafond immobile.
Elle pensa à Kōdō, à l'Ochimizu, à Kazama.
Puis la fatigue finit par l'emporter, et le sommeil la prit sans qu'elle s'en rende compte.
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Une voix la tira de sa torpeur.
— Tu comptes dormir jusqu'à ce soir ?
La phrase aurait dû être sèche. Elle ne l'était pas tout à fait.
Tsune ouvrit lentement les yeux. La lumière avait changé, ce n'était plus la clarté pâle et basse du matin, mais celle, plus franche, du début d'après-midi.
Hijikata était agenouillé près d'elle, une main posée sur sa joue.
Le geste était si calme, si étranger à la rudesse habituelle de sa voix, qu'elle ne bougea pas tout de suite. Ses yeux violets restaient posés sur elle, attentifs. Son pouce effleura une dernière fois sa peau avant qu'il ne retire la main, presque à contrecœur.
Il se redressa.
— Saitō a pris ta patrouille.
Elle se redressa à son tour, encore lourde de sommeil.
— Je suis désolée. Je ne pensais pas dormir aussi longtemps.
— Tu devais en avoir besoin.
Elle baissa les yeux. Un plateau avait été posé non loin du futon : deux boulettes de riz, un peu de radis, une tasse de thé déjà tiède.
— Tu m'as apporté à manger ?
— Tu as manqué le repas.
Tsune prit une boulette de riz et se força à mordre dedans. Hijikata la regarda faire sans un mot.
Le silence dura un moment, presque paisible.
Puis il dit, d'une voix plus basse :
— Il y a des jours où je me demande ce qu'aurait été ma vie si j'étais resté sur les routes.
Elle releva les yeux.
— À vendre tes remèdes ?
— Oui.
Un mouvement passa sur sa bouche, pas tout à fait un sourire.
— Tu aurais probablement critiqué ma façon de marchander.
— Certainement.
Cette fois, le sourire faillit vraiment naître.
Puis il s'effaça.
— J'aurais pu vivre autrement.
Tsune resta immobile, la boulette de riz entre les doigts.
Hijikata ne la regardait pas tout à fait.
— Une vie plus simple. Moins de morts à compter. Moins de rapports à écrire pour expliquer pourquoi des hommes ne rentreront pas chez eux.
Il marqua une pause.
— Pour toi aussi, cela aurait peut-être été préférable.
Elle comprit alors qu'il ne parlait pas seulement de lui.
Il imaginait une autre vie pour elle. Une vie sans annexe, sans sang, sans patrouilles. Une maison, peut-être. Des enfants, peut-être. Une place qui lui aurait semblé plus sûre.
Cette pensée aurait pu la blesser.
Elle la rendit surtout triste.
— Tu n'aurais jamais été heureux ainsi.
Il tourna les yeux vers elle.
— Tu n'en sais rien.
— Si.
Elle reposa la boulette sur le plateau.
— Tu aurais peut-être tenu quelques mois. Peut-être même quelques années. Mais une vie pareille aurait fini par t’étouffer.
Il resta silencieux un instant.
— Tu as sans doute raison.
Le silence qui suivit fut différent.
Plus fragile.
Tsune tendit la main et la posa sur son épaule.
— Qu'est-ce qui ne va pas ?
Hijikata baissa les yeux vers cette main, puis vers elle.
Il ne s'écarta pas.
— Aizu est satisfait de l'avancée de vos recherches sur l'Ochimizu.
Sa main, à elle, se figea.
— Ils sont prêts à augmenter les moyens donnés à Kōdō-sensei. Les fonds. Les hommes. Tout ce qui pourra accélérer les résultats.
Les Rasetsu endormis derrière le quadrillage de bois lui revinrent aussitôt à l'esprit. Leurs poignets liés. Leurs lèvres entrouvertes. La soif contenue par les drogues, jamais apaisée.
Elle baissa les yeux.
Hijikata le remarqua.
— As-tu observé quelque chose d'inhabituel, ces derniers temps ?
Elle releva la tête.
— Des fioles ou des notes ont-elles disparu ? Niimi ou Serizawa ont-ils eu un comportement étrange ?
Sa voix s'était durcie. Redevenue professionnelle.
— Non, dit-elle.
Hijikata resta silencieux une seconde, puis reprit :
— Chōshū s'est procuré de l'Ochimizu. Les recherches ont fuité.
Le silence devint brutal.
Les yeux de Tsune s'agrandirent.
Toutes les paroles de Kazama lui revinrent d'un coup.
"Parce qu’une arme devient plus destructrice lorsqu’on la donne aux deux camps."
Elle voulut parler. Dire que Kazama soupçonnait Kōdō. Que Kyō avait observé les mêmes signes. Parler des oni, de la rancœur de Kōdō envers les humains, de tout ce qu'elle taisait depuis trop longtemps.
Mais Hijikata poursuivait déjà :
— Aizu soupçonne Serizawa. Niimi aussi.
Tsune se tut.
Serizawa. Niimi.
C'était possible. Terriblement possible. Serizawa avait vu trop de choses. Niimi avait déjà tenté d'agir sans ordre. Tous deux avaient assez d'orgueil, assez de mépris des règles, pour vendre une fiole à Chōshū en se croyant maîtres de ce qu'ils cédaient.
Peut-être que Kazama se trompait.
Peut-être que Kōdō n'avait rien livré.
Peut-être.
— Ils ont des preuves ? demanda-t-elle.
— Non. Pas assez
Il ferma brièvement les yeux.
— Mais ce n'est plus seulement une question d'Ochimizu, reprit-il. Aizu en a assez des agissements de Serizawa. Il nuit au shogunat. À Kondō. Au Shinsengumi tout entier.
Elle laissa échapper un souffle bref.
— Même avec l'ordre d'Aizu, il ne quittera pas le commandement facilement.
Hijikata détourna les yeux.
— Kondō-san lui a déjà proposé de partir.
— Et ?
— Il a refusé.
Un silence lourd s'installa entre eux.
Tsune comprit avant qu'il ne parle.
Hijikata ferma de nouveau les yeux. Quand il les rouvrit, son visage avait retrouvé cette dureté calme qui lui servait d'armure.
— Il ne s'agit plus de le faire partir.
Le froid remonta le long de sa nuque.
— Que demande Aizu ?
Il ne répondit pas tout de suite.
— Sa mort.
Elle ne dit rien.
Elle détestait Serizawa. Elle savait ce qu'il était, le chantage, les humiliations, les menaces, la violence gratuite. Mais il portait encore leur haori et il restait l'un des commandants du Shinsengumi.
Hijikata se détourna vers la porte.
— Tu n'en parles à personne.
Ce n'était plus l'homme qui lui avait touché la joue au réveil.
C'était le vice-commandant.
— Pas à Kōdō. Pas à Sannan. Pas même à Harada ou à Saitō.
Tsune serra les doigts contre sa paume.
— Entendue.
Il resta un instant devant elle, puis sa voix baissa d'un ton.
— Prends le temps de manger avant de retourner à l'annexe.
Il ouvrit la porte. La lumière de l'après-midi entra plus largement dans la pièce.
Puis il sortit, la laissant seule avec le plateau, et toutes les vérités qu'elle n'avait pas dites.