L'Ochimizu

Chapitre 11 : Promesse

2359 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 14/07/2026 17:38

Deux jours s'étaient écoulés depuis la visite de Kazama.


Depuis, Hijikata et Tsune ne s'étaient presque pas adressé la parole. Rien d'assez visible pour éveiller les soupçons ; seulement cette distance sèche, exacte, que Hijikata savait imposer mieux que personne. 


Tsune traversa la cour.


Dans l'espace dégagé près du mur, Saitō s'entraînait seul.


Son kimono noir suivait le mouvement de ses épaules sans jamais l'entraver. Une écharpe blanche entourait son cou, et ses cheveux sombres, défaits par endroits, retombaient en mèches irrégulières autour de son visage. 

Il resta immobile un temps, la main sur sa garde, le sabre rengainé.


Tsune s'arrêta sous la galerie.


Saitō avança d'un pas court, la lame sortie dans un éclair net. Une coupe brève, qui aurait ouvert la garde d'un adversaire avant même qu'il ait compris l'attaque.

Il se remit aussitôt en position.

Puis recommença.


Tsune le regarda avec une admiration calme.

Saitō ne recherchait aucune élégance. Rien, dans ses mouvements, n'était théâtral.

Tsune comprit ce qui rendait son sabre si difficile à lire. Chez la plupart des hommes, le corps annonçait l'intention avant la lame. Une épaule qui monte, une hanche qui pivote trop tôt. Chez Saitō, presque rien ne précédait l'attaque. Il était déjà trop tard lorsque le mouvement devenait visible.


— Tu es impressionnant, dit-elle.


Saitō s'arrêta.

Il tourna légèrement la tête vers elle, sans paraître surpris par sa présence.


— Shiranui-san.


— Je comprends pourquoi Okita a tant de mal à lire tes attaques.


Saitō baissa les yeux vers son sabre.


— Okita-san est rapide. Mais il s'entraîne trop peu au iaidō.


Il rengaina avec soin, puis posa la main gauche sur la garde.

Il reprit sa position, puis suspendit son geste.


Son regard venait de revenir vers elle.

Cette fois, il ne regardait plus sa posture ni le sabre à sa taille.

Il regardait son visage.


Tsune sentit aussitôt le changement.

Ses yeux, d'ordinaire si calmes, avaient pris une expression confuse. 


Quand il parla, sa voix était plus basse.


— Vos yeux...


Pendant une seconde, elle crut avoir mal compris.

Puis le silence de Saitō devint trop long. Ses yeux bleus ne quittaient toujours pas les siens.

Tsune sentit la gêne lui monter au visage malgré elle. Ses joues se teintèrent.

Elle détourna les yeux.

Saitō sembla comprendre trop tard ce que ses mots pouvaient laisser croire.


— Ce n'est pas...


Il s'interrompit.

Tsune releva enfin le regard.


Ses yeux étaient gris.

Gris, parfaitement humains.


Saitō les fixa encore une seconde de trop.

Le trouble sur son visage se referma. Il n'était plus sûr. Peut-être n'avait-il vu qu'un reflet. Un éclat de lumière, rien de plus. 

Il se détourna légèrement d'elle et reprit, sans la regarder :


— Pardonnez-moi.


Tsune croisa les bras contre elle, plus par défense que par froid.


— Ce n'est rien.


Le malaise resta pourtant entre eux.


Elle baissa les yeux vers la poussière de la cour, puis vers les bâtiments de l'annexe. Kōdō lui avait demandé plusieurs choses : des herbes, du papier, quelques fioles si le marchand en avait encore. Rien qui ne pût attendre, en vérité.


Mais elle avait besoin de sortir. Besoin de quitter cette enceinte où chaque couloir semblait avoir gardé le silence de Hijikata.


— Saitō-san.


— Oui.


— Est-ce que tu accepterais de m'accompagner en ville ? Kōdō-sensei manque de matériel.


— Je peux venir.


— Continue ton entraînement.


La voix venait de derrière elle.

Tsune ne se retourna pas tout de suite.

Saitō, lui, leva les yeux.


Hijikata se tenait au bord de la galerie. Son regard passa d'elle à Saitō.

Pendant un instant, son visage resta fermé.

Puis, à Saitō seulement, il adressa un sourire bref, presque bienveillant. Le genre de sourire qu'il donnait rarement.


— Tu travaillais ta sortie de lame, non ?


— Oui.


— Alors continue. Je vais l'accompagner.


Tsune tourna enfin la tête vers lui.

Hijikata ne la regarda pas aussitôt. Il descendit de la galerie.


— Tu avais besoin d'acheter quelque chose ?


Sa voix était neutre.

Tsune sentit quelque chose se serrer malgré elle dans sa poitrine. Depuis deux jours, il ne l'avait pas cherchée. Il ne l'avait pas évitée ouvertement non plus. Il avait seulement repris la distance exacte attendue entre un vice-commandant et ceux qui servaient sous ses ordres.

Elle répondit sans le regarder.


— Des herbes. Du papier. De nouvelles fioles.


Hijikata hocha la tête.


— Alors allons-y.


Saitō les observa s'éloigner sans parler.

Son regard revint une dernière fois vers Tsune.


L'espace d'un instant, il aurait juré avoir vu ses yeux se teinter d'une couleur dorée.

Il ne dit rien.

Puis il reprit son entrainement dans la cour.


---


Les achats prirent moins de temps que Tsune ne l'avait cru.


Hijikata resta avec elle chez le marchand, silencieux la plupart du temps, n'intervenant que pour demander le prix d'une boîte de fioles ou vérifier d'un regard que personne ne s'attardait trop longtemps près d'eux.


Sur le chemin, ils parlèrent peu. De Kyoto. Des patrouilles.

Rien qui ressemblait à une réconciliation.


Tsune tenait contre elle un paquet noué dans une étoffe colorée. À l'intérieur, les fioles tintaient faiblement malgré le papier qui les protégeait. 

Ils auraient dû reprendre la route du Rōshigumi.


Hijikata prit pourtant une rue de côté.

Puis s'arrêta.


— J'ai besoin de marcher, dit-il.


Il resta un instant sans la regarder.


— Tu veux bien m'accompagner ?


Tsune demeura immobile.

La demande était simple. Presque maladroite, tant elle ne ressemblait pas à un ordre. Cela seul suffit à la toucher plus qu'elle ne l'aurait voulu.

Elle acquiesça d'un hochement de tête.


Hijikata reprit la marche.

Ils quittèrent les rues plus animées pour gagner une berge.


Kyoto n'était pas loin ; on entendait encore, par moments, une voix, une roue de charrette, le pas rapide d'un homme pressé. Mais ici, tout semblait légèrement retiré du monde.


Hijikata descendit le premier vers la rive.

Il s'assit dans l'herbe sèche, les jambes repliées contre lui. Ses avant-bras reposèrent sur ses genoux. La posture aurait presque pu paraître détendue, si quelque chose en lui ne demeurait pas toujours droit, même dans le repos.


Tsune s'assit à quelque distance, le paquet posé près d'elle.

Pendant un moment, aucun d'eux ne parla.


L'eau passait devant eux, claire par endroits, sombre lorsqu'elle glissait sous l'ombre des branches.

Enfin, Hijikata dit :


— Je viens parfois ici avec Kondō.


Tsune tourna légèrement la tête vers lui.

Il regardait l'eau.

Pas elle.


— Quand il a besoin de parler d'autre chose que de dettes, de rapports ou de Serizawa.


Un pli bref, presque un sourire, passa au coin de sa bouche.


— Il finit toujours par parler du Rōshigumi quand même.


Tsune baissa les yeux vers le courant.


— Cela lui ressemble.


— Oui.


La réponse fut basse.

Un peu plus douce qu'elle ne l'aurait attendu.

Puis le silence revint, mais il n'avait plus exactement le même poids.

Cette fois, ce fut Tsune qui le rompit.


— Je suis désolée.


Hijikata ne bougea pas.


— Pour Kazama, ajouta-t-elle. Pour ce que je ne t'ai pas dit.


L'eau continua de glisser devant eux.

Pendant un instant, elle crut qu'il ne répondrait pas.

Puis il eut un sourire faible, sans joie, les yeux toujours posés sur le courant.


— Je comprends pourquoi tu as voulu le cacher.


Ce n'était pas un pardon.

Pas encore.

Mais ce n'était plus seulement de la colère.

Tsune serra les doigts sur le tissu posé près d'elle.

Hijikata tourna enfin légèrement la tête vers elle.


— Dis-moi seulement une chose.


Tsune soutint son regard.


— Tu n'as vraiment jamais voulu ce mariage ?


— Jamais, répondit-elle.


Sa voix resta calme, mais ses doigts se refermèrent plus fort sur l'étoffe.


— Nos familles avaient décidé avant même que je puisse refuser. Et lorsqu'ils ont compris que je refuserais, ils ont simplement fait comme si mon refus n'existait pas.


— Tu l'as fui ?


— Oui.


Hijikata la regarda encore un moment.

Puis il reporta les yeux vers l'eau.


— Il reviendra.


Tsune acquiesça.


— Oui.


— La prochaine fois, tu ne resteras pas seule avec lui.


Elle tourna légèrement la tête vers lui.

La phrase l'avait troublée plus qu'elle ne voulait le montrer. 

Hijikata, lui, gardait les yeux sur le courant.


— Tu travailles auprès de Kōdō-sensei sur des recherches confidentielles. Ces recherches concernent Aizu, le shogunat, et le Rōshigumi. Je ne laisserai pas un homme lié à Satsuma entrer ici, t'emmener sous mes yeux et disparaître avec toi comme si cela ne regardait personne.


La sécheresse de sa voix rendait l'argument presque irréprochable.

Presque.

Tsune baissa les yeux vers le paquet posé près d'elle.


— Je ne suis pas certaine que le Rōshigumi puisse me protéger de cet homme.


Hijikata resta silencieux une seconde.

Puis il répondit, en la regardant cette fois :


— Nous sommes supposés maintenir l'ordre à Kyoto, nous devrions au moins être capables d'empêcher un homme d'emporter quelqu'un placé sous notre protection.


Il marqua une pause. Sa voix baissa un peu.


— Si tu ne veux vraiment pas lui appartenir, je ferai en sorte qu'il ne puisse pas te reprendre.


Tsune ne répondit pas tout de suite.

Elle détourna les yeux la première.


— Très bien.


Un nouveau silence passa.

Plus long.

Hijikata reprit, plus bas :


—Ne me cache plus ce genre de choses.


Tsune sentit la phrase atteindre un endroit plus profond qu'elle ne l'aurait voulu. 

Elle pensa à l'Ochimizu. Aux registres corrigés. Aux Shiranui qui servaient Chōshū. À sa nature d'oni. À tout ce qu'elle n'avait pas dit, et qu'elle ne savait toujours pas comment dire sans tout perdre.


Elle acquiesça tout de même, d'un hochement de tête timide.


Hijikata ne détourna pas les yeux.


— Dis-le.

 

L'ordre fut calme.

C'était presque pire.

Alors elle répondit vraiment :


— Je ne te cacherai plus rien.


Le mensonge eut un goût amer.

Hijikata la regarda encore une seconde.

L'eau passa entre eux, régulière, indifférente.

Puis il détourna enfin les yeux.


— Nous devrions rentrer.


La phrase aurait dû mettre fin au moment.

Pourtant, il ne se leva pas tout de suite.

Son regard resta fixé sur le courant, comme s'il y cherchait encore une raison de retarder le retour.


— Kondō m'a encore parlé des haori ce matin. Serizawa refuse que ses hommes paient leurs uniformes. Il estime que son nom suffit à payer l'artisan qui les a confectionnés.


Tsune resta silencieuse une seconde.


— Serizawa, encore et toujours...


— Cet homme est une charge constante. Ses dettes, ses colères, ses caprices... Chaque fois que Kondō essaie de construire quelque chose, il faut d'abord réparer ce que Serizawa a détruit la veille.


Hijikata inspira lentement, puis se leva.

Pendant une seconde, il resta debout devant elle, son ombre tombant sur l'herbe sèche.


Puis il lui tendit la main.

Le geste resta suspendu entre eux.

Simple. Presque ordinaire.


Tsune le regarda, puis posa sa main dans la sienne.

Hijikata l'aida à se redresser sans un mot.

Le contact ne dura pas.


Mais lorsqu'ils reprirent la route du Rōshigumi, le silence entre eux n'était plus tout à fait le même.

---


Okita les vit rentrer avant les autres.


Il était assis sur la galerie, un genou relevé, son sabre posé près de lui, l'air parfaitement occupé à ne rien faire.


Hijikata marchait à côté de Shiranui, légèrement en retrait, comme s'il tenait à rappeler au monde entier qu'il l'avait seulement escortée. Elle portait contre elle un paquet noué dans une étoffe colorée.


Okita plissa les yeux.


Shiranui venait de dire quelque chose.

Il n'entendit pas quoi.

Mais Hijikata tourna à peine la tête vers elle.

Et sourit.

Pas longtemps.

À peine.

Un mouvement discret au coin de la bouche, aussitôt repris, comme une faute corrigée trop tard.


Okita sentit son propre sourire s'élargir.

Il descendit paresseusement une marche.


— Shiranui-san.


Tsune leva les yeux vers lui.

Hijikata, lui, s'arrêta avec une demi-seconde de retard.


— Ce n'est pas à Saitō ou à Yamazaki de s'occuper des achats en ville ?


— Sōji.


La voix de Hijikata était basse.

Un avertissement.

Le sourire de Sōji ne bougea pas.


— Je ne fais que m'informer.


Tsune garda le visage calme, mais Okita vit très bien la méfiance passer dans ses yeux.

Elle avait compris qu'il venait de voir quelque chose.

Peut-être pas tout.

Mais assez pour s'amuser.

Il inclina légèrement la tête vers elle.


— Cela dit, c'est une bonne chose.


— Quoi donc ? demanda-t-elle.


— Que quelqu'un parvienne à faire prendre l'air au vice-commandant.


Le regard de Hijikata se durcit.

Okita poursuivit avec la même douceur dangereuse :


— Il travaille trop. Et quand il travaille trop, il devient encore moins agréable que d'habitude.


Tsune soutint son regard.


— Je crois que le pire, c'est les jours où il ne prend pas le temps de manger. Là, il devient vraiment insupportable.


Okita marqua un temps.

Puis son sourire s'élargit franchement.

Hijikata, lui, tourna la tête vers elle.


— Shiranui.


Le ton était sec.

Pas tout à fait assez pour effacer ce qu'Okita venait de voir.

Tsune s'inclina à peine, comme si elle acceptait la réprimande avec un sérieux irréprochable.


— Je vais déposer le matériel à l'annexe.


— Kōdō-sensei doit t'attendre, répondit Hijikata.


Sa voix était neutre.

Un peu trop neutre.

Tsune le regarda une seconde. Puis elle passa devant eux et traversa la cour vers l'annexe, le paquet serré contre elle.

Okita la suivit des yeux.


— Elle est courageuse.

 

Hijikata passa devant lui sans ralentir.


— Pour parler ainsi devant toi, précisa Okita.


— Reprends ton entraînement.


Okita le regarda s'éloigner, toujours souriant, désormais certain de ce qu'il soupçonnait déjà depuis quelques semaines.


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