L'Ochimizu

Chapitre 7 : La Traque du Rasetsu

2531 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 10/07/2026 07:30

La nuit avait vidé les rues.

Kyoto n'était plus qu'une suite de ruelles étroites, aux portes closes.


Tsune courait derrière Hijikata et Sannan, le haori bleu clair battant dans l'air.  


Le rasetsu avait fui vers les quartiers les plus calmes, là où les rues se vidaient plus tôt et où les témoins se faisaient rares.


Un fracas éclata soudain quelque part devant eux, du bois renversé, peut-être une caisse ou un auvent heurté dans la course.


Hijikata releva brusquement la tête.


— Par là.


Lui et Sannan accélérèrent aussitôt.

Tsune ralentit d'un pas, puis de deux, juste assez pour reprendre l'air qui lui manquait.


C'est alors qu'elle le vit.


Un peu en retrait de la rue principale, dans l'ombre d'une ruelle étroite, une forme était accroupie contre un mur. Immobile. Recroquevillée. Les mains plaquées sur le visage comme pour retenir une douleur devenue trop grande pour un corps humain.


Tsune s'arrêta.

Hijikata et Sannan avaient continué tout droit.

Elle tourna lentement la tête vers la ruelle, puis avança.


Son katana quitta le fourreau dans un frottement léger. Elle prit garde à chacun de ses pas. Ses sandales effleuraient à peine le sol. Elle se glissa dans l'étroitesse de la ruelle avec une lenteur calculée, les yeux fixés sur la silhouette tassée.


Le rasetsu ne bougeait pas.


Elle fit encore un pas.

Puis un autre.


Le monstre l'entendit.

Il redressa la tête, lentement. Puis il écarta ses mains de son visage. Les yeux étaient rouges.


Tsune se figea.

Sous la blancheur des cheveux, elle reconnut les traits creusés de l'homme derrière le quadrillage de bois.


Celui qui avait pris les boulettes de riz entre ses mains tremblantes.

Celui qui avait dit :

Je choisirai le seppuku.


Pendant une seconde, Tsune serra plus fort la garde de son sabre.

Puis elle leva sa lame.


Le rasetsu poussa un son rauque, à mi-chemin entre le souffle et le grondement, et se jeta sur elle.

Tsune frappa.


La lame descendit droit vers lui.

Il l'arrêta à main nue.

Le tranchant entra dans sa paume. Le sang coula aussitôt, sombre, épais, glissant le long de son poignet. Mais il ne lâcha pas. Ses doigts se refermèrent sur l'acier avec une force monstrueuse.


Les yeux de Tsune s'élargirent.

D'un coup sec, il arracha le sabre de ses mains.


Elle recula immédiatement, juste avant que la lame ne revienne vers elle dans un arc brutal.


Le premier coup fendit l'air à quelques doigts de son visage.


Le second la força à se jeter de côté.

Il était plus rapide encore qu'Iesato.

Et cette fois, il était armé.


Tsune esquiva comme elle put, sans arme, le souffle court. Un coup frappa le mur près de sa tempe. Un autre entailla le bois d'un montant. Tsune voulut esquiver de nouveau. 


Trop tard.


La lame revint de biais et s'enfonça sous ses côtes.

Ce fut d'abord une chaleur fulgurante.

Puis la douleur.


Un choc si violent qu'il lui coupa le souffle. Tsune recula d'un pas, puis d'un autre, le regard fixé sur l'acier qu'il retirait déjà de son corps. Son sang coula aussitôt, noir dans la nuit, traversant le bleu pâle du haori.


Le Rasetsu lâcha un râle plus aigu. L'odeur du sang semblait l'avoir rendu plus fou encore. Il saisit son épaule et tira son corps vers lui.


Alors quelque chose céda en elle.

Ses yeux changèrent les premiers, virant à l'or fauve. Deux cornes claires surgirent à son front. Ses cheveux blanchirent presque d'un seul coup.


Le Rasetsu s'arrêta net.

Il recula d'un demi-pas, pris de court par cette apparition.

Tsune en profita.

Elle lui échappa d'un déplacement plus vif que celui d'une humaine.


Puis une voix s'éleva dans la rue voisine.

Calme.

Distincte.

Masculine.


— Ce grondement ne vient pas d'un chien.


Une autre voix répondit, plus grave, plus contenue.


— Ni d'un homme.


Tsune se figea.

Elle n'entendit presque pas la suite. Le ton seul avait suffi.

Son sang se glaça.

Kazama.


Elle ne prit même pas le temps de réfléchir. Elle se dissimula brusquement derrière un empilement de caisses de bois, se tassa contre les planches et retint sa respiration.


Pas pour fuir le Rasetsu.

Pour ne pas être vue.


Son apparence d'oni vacilla presque aussitôt, sans qu'elle l'ait décidé.

Les cornes disparurent. La lumière fauve de ses yeux s'éteignit. La blancheur de ses cheveux se retira. En quelques battements de cœur, elle redevint ce corps malade, trop vite épuisé par sa propre nature.


Tsune baissa les yeux vers sa blessure.

Le sang coulait toujours.

Abondamment.

Aucune régénération ne venait refermer la plaie. Aucune chaleur réparatrice. Rien.


Un froid d'effroi lui remonta le long du dos.


En face, le Rasetsu avait émergé à son tour de la ruelle, encore agité, attiré par les voix.


Kazama apparut derrière lui.

Il avançait sans hâte.


Ses cheveux blonds, pâles sous la nuit, encadraient un visage trop fin, trop régulier pour appartenir à un homme ordinaire. Il portait un haori noir bordé de motifs dorés, son sabre à la taille avec l'aisance tranquille de quelqu'un qui n'avait jamais douté de son rang. Ses yeux rouges, clairs et tranchants, se posèrent sur le Rasetsu avec une froideur méprisante.


Derrière lui marchait Amagiri, massif, silencieux, plus large d'épaules.


Le Rasetsu poussa un cri rauque et se jeta sur eux.

Le visage de Kazama ne changea même pas d'expression.

Sa lame de sortit de son foureau.

Le mouvement fut net.

Un éclair d'acier.


Puis le corps du Rasetsu vacilla.

Sa tête roula sur le côté dans un bruit mat. Le reste s'effondra un instant plus tard.


Le silence revint.


Kazama contempla la dépouille avec un dégoût tranquille.


— Une contrefaçon.


Amagiri s'approcha du cadavre, observa brièvement les cheveux blancs, les yeux rouges, la peau déjà livide.


— Les rumeurs étaient donc fondées.


Kazama eut un léger rictus.


— Fondées, oui. Mais le résultat est plus grotesques encore que je ne l'imaginais.


Il abaissa les yeux vers le corps.

Amagiri resta silencieux.

Kazama secoua légèrement sa lame, comme si le sang du Rasetsu sur son arme l'offensait.


Tsune, derrière ses caisses, pressait plus fort sa main contre sa blessure. Elle n'osait plus respirer. Son sang battait trop fort à ses tempes, sa vision commençait déjà à se troubler.


Mais ni Kazama ni Amagiri ne tournèrent la tête vers elle.

Ils n'avaient vu que le Rasetsu.


Leurs pas finirent par s'éloigner, Tsune resta encore quelques secondes derrière les caisses.


Lentement, elle baissa les yeux vers sa main pressée contre son flanc. Le tissu était chaud. Trop chaud. Elle ferma brièvement les yeux, puis elle se releva.

Le mouvement aurait dû lui arracher un cri. Il n'y eut qu'un souffle court, presque surpris. La douleur était là, quelque part, immense sans doute, mais encore lointaine. Comme si son corps avait reculé trop loin de lui-même pour la lui transmettre.


Elle fit un pas.

Puis un autre.

Les murs, les lanternes, les portes closes se mêlaient dans une brume sombre. Elle avança en suivant les façades, une main contre le bois des murs pour ne pas tomber.


Elle marcha sans savoir combien de ruelles elle traversa. Deux silhouettes bleues finirent par apparaitre.


Tsune s'arrêta presque.

Hijikata se retourna le premier.


— Shiranui ?


Sa voix lui parvint avec une netteté étrange.

Tsune inspira.


— Le Rasetsu est mort.


Hijikata fit quelques pas vers elle.


— Où ?


Elle leva la main.

Le geste était lent, mais précis. Elle désigna la ruelle derrière elle.

Sannan tourna aussitôt la tête dans la direction indiquée.


Hijikata, lui, resta une seconde, à peine, face à elle. Dans l'ombre de la nuit, il ne distinguait pas clairement son visage et encore moins les taches sombres qui parcouraient son vêtement. 


— Vous avez fait ce qu'il fallait.


Elle hocha à peine la tête. Il se tourna déjà vers Sannan.


— Sannan-san, vérifiez le—


Il s'interrompit.

Les genoux de Tsune venaient de céder.

Hijikata comprit alors.

Il fut devant elle avant qu'elle ne bascule davantage.


— Shiranui !


Il s'accroupit et passa un bras derrière ses épaules pour la retenir. Son autre main chercha instinctivement la blessure.


Quand il la posa sur son flanc, le sang couvrit aussitôt ses doigts.

Hijikata resta immobile une fraction de seconde.


Son regard descendit sur sa main rouge, puis revint au visage de Tsune.

Ses yeux étaient ouverts.

Mais troubles.


— Restez avec moi.


Sa voix était basse. Plus dure qu'il ne l'aurait voulu.


— Shiranui. Vous m'entendez ?


Sannan s'était retourné. Il comprit à son tour.


— Ramenez-la, dit-il. Je m'occupe du corps.


Hijikata ne discuta pas.


Tsune semblait chercher où elle était, ou qui la tenait. Ses doigts remontèrent maladroitement, trouvèrent le haut de sa manche et s'y refermèrent.

Pas fort.

Juste assez pour froisser le tissu.

Hijikata baissa les yeux une fraction de seconde vers cette main.


Puis il passa un bras sous ses genoux, l'autre derrière son dos, et la souleva.


Pendant quelques pas, sa main resta accrochée à sa manche.

Puis ses doigts glissèrent.

La prise se relâcha.

Son bras retomba, lourd, sans force.

Hijikata le sentit aussitôt.


La tête de Tsune bascula contre lui et vint se caler dans le creux de sa nuque. Son souffle effleura à peine sa peau.


Il serra la mâchoire.

Puis il se mit à courir.

---

La nuit touchait à sa fin.

Dans la cour, l'obscurité s'était changée en une pénombre bleuâtre. Près du puits, une grande cuve de bois avait été remplie.


Hijikata se tenait debout devant elle. Son torse nu apparaissait dans la faible lumière, large, musclé, tendu par les années d'entrainement.


Il avait retiré son haori, puis les couches supérieures de ses vêtements, encore lourdes du sang de Tsune.


Il laissa tomber les étoffe dans l'eau. Elles s'y affaissèrent aussitôt.

Le rouge se défit en longues traînées sombres autour du bleu et du blanc.

Hijikata resta un instant immobile, les mains posées au bord de la cuve.


Puis il prit la serviette humide et la passa sur sa peau.

Il frotta son avant-bras.

Puis le creux de son coude.


Hijikata releva les yeux vers l'annexe.

Les portes était fermées. Aucun cri. Aucun ordre. Aucun bruit clair.

Seulement ce silence trop épais.

Kōdō travaillait.

Ou tentait de réparer ce qui pouvait encore l'être.


Hijikata savait pourtant ce qu'un corps perdait quand il se vidait ainsi. Il avait vu assez d'hommes blessés pour reconnaître cette couleur sur un visage, cette façon qu'a le regard de rester ouvert tout en se retirant déjà. Il savait aussi à quel point la volonté ne suffisait pas toujours.


Elle allait mourir.


La pensée était là depuis la ruelle, nette, froide, indéplaçable.

Il replongea la serviette dans l'eau et l'essora d'un geste brusque.

Sans qu'il le veuille, un souvenir remonta.


Le lac.

Un kimono bleu.


Tsune debout près de l'eau, silencieuse, le regard fixé au loin. Il se souvenait de la beauté de son visage, oui. Mais il se souvenait surtout de ce qu'elle portait dans ce silence-là.


Sa sœur.


Cette obstination à croire qu'il existait encore quelque chose à sauver. Un remède à trouver. Une mort à empêcher, même trop tard. Elle avait regardé le lac comme si le monde entier s'était réduit à la promesse impossible qu'elle lui avait faite.


Hijikata serra la serviette dans sa main.


C'étaient ces recherches-là qui l'avaient conduite ici.


Ce traitement qu'elle avait voulu croire capable de sauver des vies. Ce même traitement qui avait transformé un condamné en bête, qui l'avait laissée revenir couverte de son propre sang pour dire seulement :


Le Rasetsu est mort.


Pas une plainte.

Pas une demande.

Seulement l'information utile.


Hijikata passa encore la serviette sur son torse, puis sur son épaule. Sa peau était propre à présent.

Un pas se fit entendre derrière lui.

Calme.

Mesuré.

Hijikata ne se retourna pas tout de suite.


— Sannan.


Sannan s'arrêta à quelques pas. La lumière naissante dessinait sobrement sa silhouette, ses lunettes, le pli impeccable de ses vêtements.


Son regard glissa vers la cuve, vers les vêtements immergés, vers l'eau déjà troublée.

Il resta silencieux un instant.


— Avez-vous réussi à la ramener à temps ?


Hijikata posa la serviette sur le rebord de bois.


— Elle respirait encore quand je l'ai confiée à Kōdō-sensei.


Ce n'était pas une réponse non plus.

Sannan le comprit.

Hijikata tourna légèrement la tête vers l'annexe. Une faible lumière filtrait toujours à travers la cloison. Rien ne bougeait dehors.


— Mais elle avait perdu beaucoup de sang.


Sa voix resta plate.


— Beaucoup trop.


Sannan ne répondit pas.

Le silence retomba.

Quelque part derrière les bâtiments, un oiseau lança un cri court, puis se tut aussitôt.

Hijikata reprit :


— Et le Rasetsu ?


Cette fois, le visage de Sannan se ferma légèrement.


— C'est précisément pour cela que je suis venu.


Hijikata tourna les yeux vers lui.


— Parlez.

Sannan ajusta à peine ses lunettes.


— Le corps a été ramené. Il s'agissait bien du condamné gardé dans l'annexe.


— Je m'en doutais.


— Il y a autre chose.


La voix de Sannan demeurait calme, mais quelque chose s'y était durci.


— D'après ce qui m'avait été rapporté, cet homme avait refusé le traitement. Il avait choisi le seppuku. Il semblerait que Kōdō-sensei n'ait pas suivi le règlement.


Hijikata ne dit d'abord rien.

Son visage s'était fermé davantage, mais sa voix, lorsqu'elle revint, resta basse.


— Pas maintenant.


Sannan l'observa.

— Hijikata.


— Pas maintenant, répéta Hijikata.


Cette fois, le ton ne laissait plus place à la discussion.


Il regardait toujours l'annexe. 

La lumière y brûlait encore.

Kōdō était derrière cette cloison, penché sur Tsune, les mains plongées dans la seule urgence qui comptait pour l'instant.


— Tant qu'il est là-dedans, nous ne l'interrompons pas.


Un bref silence.


— S'il peut encore la maintenir en vie, il le fera.


Sannan baissa légèrement les yeux.


— Et ensuite ?


Hijikata reprit la serviette.


— Ensuite, nous parlerons du condamné. De Kōdō-sensei. De Niimi. Et de tout ce qui a été fait sans ordre.


Ses doigts se refermèrent sur le tissu humide.


— Demain.


Sannan resta immobile une seconde de plus.

Puis il inclina très légèrement la tête.


— Entendu.


Il se détourna.


Ses pas s'éloignèrent vers la galerie, réguliers, presque silencieux.


Hijikata resta seul près de la cuve.


L'aube gagnait lentement la cour. Sur l'eau, les dernières traces rouges se défaisaient encore autour des vêtements immergés.

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