Les chroniques d'octobre
21• Licorne
L’ange et le démon étaient plantés devant la vitrine de La Malle aux Chimères, et s'extasiaient devant les somptueux déguisements d’Halloween.
– Je trouve cette chauve-souris particulièrement réussie, fit observer Aziraphale.
– Ouais. Ce loup-garou n’est pas mal non plus.
– Et ce cafard, beurk ! J’ai eu ma dose de nuisibles, dans la librairie, merci bien. Entre les poissons d’argent et les souris, j’ai déjà donné, en réalité.
– Et ce dragon-squelette, au fond, t’as vu ?
– Il est absolument terrifiant. Je préférerais une licorne.
Crowley haussa un sourcil perplexe.
– Mais une licorne, ça fait pas peur, l’angelot !
– Je le sais bien. Mais c’est tellement joli…
– Ça n’existe plus depuis… depuis… enfin, tu sais, quoi…
– Et comment ! Je m’en souviens comme si c’était hier ! soupira l’ange avec nostalgie.
🦄
C’était il y a bien longtemps. Un peu plus de cinq millénaires, pour être précis.
Ce jour-là, Aziraphale et Crowley assistaient, au milieu d'une foule toujours plus nombreuse depuis des jours, à cet étrange ballet d'animaux s'engouffrant dans l'arche de Noé, quand les premières gouttes se mirent à tomber.
– Que Ta volonté soit faite, murmura l’ange en se signant.
– Alea jacta est, marmonna le démon, en voyant la dernière créature, un quadrupède à rayures, franchir l'entrée du bateau.
Il allait pleuvoir quarante jours et quarante nuits sans discontinuer, ils le savaient tous les deux.
Quand le niveau de l'eau atteignit la ligne de flottaison du bateau, le village était déjà inondé.
Quand l'eau monta jusqu'au premier étage de l'arche, ils déployèrent leurs ailes pour survoler le massacre : bêtes et gens étaient tous noyés.
Quand le navire s'éloigna sur les flots, ils étaient déjà bien haut dans le gris du ciel.
Cependant, la vie s'organisait tant bien que mal sur l'arche.
Adélaïde, la femelle paresseux, n'eut pas à lancer ses cris d'appel bien longtemps. Marcel, le seul mâle, ne tarda pas à accourir, et ils s'accouplèrent aussitôt – c'est-à-dire trois semaines plus tard, le temps qu'il arrive.
Robert, le gorille, se frappa la poitrine seulement trois ou quatre fois. Cela suffit à Estelle pour rappliquer. Elle n'avait, de toute façon, pas d'autre choix de prétendants.
Bien sûr, il y eut quelques cafouillages. Un pourcentage de pertes, en quelque sorte. Claire et Luce se rendirent compte assez rapidement que les œufs qu'elles pondraient ne risquaient pas d'être fécondés. C'en était fini de leur descendance.
– Tâchons au moins de trouver quelque agrément à cette croisière ! fit la première des phénix.
La seconde lui retourna un soupir à fendre l'âme agrémenté d'une larme scintillante, aucunement mise en joie par cette perspective.
Ce ne fut pas concluant non plus pour les licornes.
– Bonjour ma belle. Nous avons été choisis pour repeupler la terre. Je m'appelle Yvan. Et toi ?
– Arthur…
Et ainsi pour le griffon, le dahu, la chimère, le basilic, le kraken, le wolpertinger et quelques autres.
Les fils de Noé, responsables de l’embarquement d’un couple de chacune des espèces animales qui peuplaient la surface de la Terre, ne s'étaient pas montrés assez attentifs, manifestement.
🦄
– Tu sais que grâce à nous, et à ce minuscule miracle accompli ensemble en ces temps reculés, la licorne vit à tout jamais dans les rêves des humains. Les petits comme les grands, soupira l’ange, le regard attendri et le sourire aux lèvres.
NDA : Cet épisode reprend un extrait de “L’arche”, chapitre 5 de la fanfiction “Au petit trot”
22• Odeur de la pluie
Pour celui-ci, j’ai repris et modifié un de mes drabbles du mois d’août (Jour 26, Pétrichor, dans le recueil « Ineffable mosaïque ») dont voici la listes des mots à inclure :
pétrichor scandinave charlatan divorce propagation plan incliner turbulence rabat bol
Dans l'essuie-glace de la Bentley était coincé un flyer promettant amour, chance et protection (retour de l'être aimé, prévention du divorce, etc) d'un quelconque charlatan. Ça les avait bien fait rire, et le petit prospectus du marabout autoproclamé s’en était allé rejoindre illico la corbeille à papier du cottage.
Car ils avaient profité de la météo clémente de cette fin de semaine pour s’autoriser une escapade à West Wittering Beach, avant l’agitation citadine d’Halloween. Crowley avait déniché cette charmante location, à l’orée d’un petit bois qui bordait la plage, sur le site South Downs B&B (Break & Bungalow).
Maintenant installés dans deux fauteuils scandinaves estampillés Ikea® au dossier incliné, loin des prochaines turbulences de la capitale, avec ses défilés d’enfants quémandant des friandises, escortés de fantômes et de sorcières d’opérette, ils savouraient cette soirée sous les étoiles.
Il avait plu en fin d’après-midi. Le pétrichor mêlé aux senteurs iodées leur chatouillait les narines.
– Le Grand Plan ne prévoyait pas... commença l'ange, en piochant dans un bol de cacahuètes et de noix de cajou.
– Laisse ce foutu Grand Plan là où il est ! Je te rappelle que le Ciel et l’Enfer ne se sont pas manifestés depuis l’Armageddon’t. Tout ce qu’on peut souhaiter, c’est que ça continue.
L’ange éclata de rire.
– Ah ça ! On leur a bien rabattu leur coquet à Dieu, Satan et toute la clique des Cavaliers de l’Apocalypse !
– Leur caquet, Aziraphale. C’est ça qu’on leur a rabattu, sourit le démon.
– Si tu veux. Il n’empêche : plus rien ne nous fera obstacle pour propager la bonne parole. Paix et amour sur la Terre pour les siècles des siècles...
– Amen, ajouta Crowley distraitement. Ngk ! Qu’est-ce que tu me fais pas dire, l’angelot !
NDA : Pétrichor : Odeur qui se dégage de la terre lorsque tombe la pluie après une période sèche (Le Robert)
23• Miroir qui commente
– Miroir, joli miroir, dans cette blanche toge
retenue par deux ailes, suis-je digne d’éloges ?
– Regarde-toi, mon ange. N’oublie pas les sandales.
– Miroir, joli miroir, l’armure qui me vêt
est-elle assez brillante ? Polie ? De bel aspect ?
– Regarde-toi, mon ange. On dirait Perceval.
– Miroir, joli miroir, j’ai là pourpoint et chausses.
Mais si je renversais, sur ma fraise, la sauce ?
– Regarde-toi, mon ange. Tu fais très théâtral.
– Miroir, joli miroir, en prison, mes dentelles
ne risqueront-elles pas des outrages cruels ?
– Regarde-toi, mon ange. En détresse ? Idéal.
– Miroir, joli miroir, sous la cape en velours,
ai-je assez de prestance pour présenter mes tours ?
– Regarde-toi, mon ange. Prêt pour le festival.
– Miroir, joli miroir, suis-je assez bien grimé
sous mon chapeau de paille, pour jouer au jardinier ?
– Regarde-toi, mon ange. Tip-top le look rural.
Ainsi parlait notre ange, contemplant son reflet,
seul devant sa psyché, au fil des jours, des ans,
et puis des millénaires. Cesse donc d’être inquiet !
Ce démon, c’est certain, te trouvera charmant.
24• Camping
Il était dix-neuf heures, ce soir-là. Aziraphale s’apprêtait à enfourner son gratin de citrouille au thon. Rien que les dés de citrouille cuits à la vapeur, la béchamel onctueuse parfumée à la muscade, les champignons délicatement rissolés et le thon émietté l’avaient mis en appétit. Il ne restait plus qu’à faire gratiner le plat, parsemé de moult fromage râpé.
Crowley l’attendait, répandu sur l’antique fauteuil de velours, scrollant sur son téléphone à la recherche d’idées pour la décoration de la boutique.
Soudain, la librairie fut plongée dans l’obscurité.
– Zut de flûte ! s’exclama le libraire du fin fond de la kitchenette. Que se passe-t-il ?
– Bah, je sais pas, grommela le démon en s’extrayant précautionneusement de son siège. Peut-être que les plombs ont sauté. Il est où ton tableau électrique ?
Il avait rejoint la cuisine à tâtons, les bras tendus devant lui pour éviter les obstacles.
L’ange attrapa une petite lampe de poche, dont il connaissait la place par cœur, et le conduisit à une porte qui menait à un minuscule cellier. Il éclaira faiblement ledit tableau, que Crowley observa un bon moment.
– Tout a l’air OK. Les disjoncteurs sont en place.
– Mais on n’a plus d’électricité ! Et mon four ? Mon gratin ? se lamenta Aziraphale, des sanglots dans la voix.
Ils se rendirent tous deux prudemment devant la fenêtre de la librairie, faiblement éclairés par la petite lueur de la lampe de poche.
– J’ai bien l’impression que c’est une panne générale, constata le démon en observant la rue plongée dans le noir. C’est pas moi, hein. J’ai pas piqué de colère récemment…
– Et j’ai bien l’impression que la pile de cette petite torche est bientôt morte, geignit l’ange.
– T’as pas une lampe Campingaz® ?
– J’ai bien peur que non… Mais j’ai une vieille lampe à pétrole, quelque part dans le cellier.
Alors que la lampe de poche rendait son dernier soupir, ils retournèrent très lentement au cellier.
– Je connais les lieux sur le bout des orteils. N’aie crainte. Donne-moi la main, suggéra Aziraphale.
– Gnf… articula Crowley péniblement. Il bénit intérieurement l’obscurité masquant le rougissement qu’il sentait monter jusqu’à la pointe de ses oreilles. Il glissa néanmoins sa main dans celle de l’ange, adressant une prière muette à Satan pour que la panne de courant n’en finisse jamais…
Au cellier, ils trouvèrent l’antique lampe poussiéreuse, ainsi qu’une bouteille du combustible adéquat.
– Attrape voir aussi une bouteille de Châteauneuf-du-Pape pendant que t’y es. Ça va nous aider à patienter, suggéra le démon.
De retour dans la cuisine, Aziraphale s’attela à allumer la lampe, ce qui se révéla plus facile qu’il ne l’avait craint.
– Ça marche ! Que la lumière soit ! s’émerveilla l’ange dans un sourire. Bon. Je propose de nous servir un verre de vin. En apéritif. Et puis, si le courant ne revient pas, et bien, nous mangerons autre chose. J’ai de quoi nous préparer des sandwiches aux œufs durs et au cresson, qui ne nécessitent aucune cuisson. Les œufs sont déjà cuits. Le gratin de citrouille sera pour demain. Si c’est réparé.
– Ouaip. J’espère que ce sera pas trop long, soupira Crowley. Parce qu’on va commencer à se peler, sans chauffage.
– Oh ! Si nous devons passer la nuit sans les radiateurs électriques, je connais un moyen pour retrouver quelque chaleur ! J’ai sur mon lit une excellente couette en duvet de canard ! murmura l’ange en triturant nerveusement l’ourlet de son gilet, fixant au sol une poussière invisible.
– NGK !