Les chroniques d'octobre

Chapitre 2 : Veisalgie et promesses

1546 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 12/10/2026 11:57

5• Lendemain difficile


Crowley souleva avec difficulté une paupière qui lui semblait peser autant qu’un semi-remorque. La deuxième restait obstinément baissée, tel le rideau de fer hors d’usage d’une boutique désaffectée. Sous son crâne, on aurait dit Les tambours du Bronx en pleine représentation, et il avait l’impression qu’un cachalot s’était échoué sur sa langue, aussi râpeuse que du papier de verre.

Malgré les stores électriques hermétiquement fermés dans l’appartement, il avait gardé ses lunettes de soleil, cette nuit. D’ailleurs, il se rendit compte qu’il avait dormi tout habillé. Et si son jean s’en sortait avec les honneurs, tant le tissu tendu épousait ses longues jambes, sa veste était piteusement chiffonnée. Bah ! Un petit miracle redonnerait un peu de décence à sa tenue !

Par contre, sa condition physique allait nécessiter quelques ajustements plus musclés. Il mit de longues secondes à passer en position verticale. Heureusement, le sol semblait stable sous ses pieds. Pas comme hier soir, pensa-t-il brièvement, où il avait eu l’impression de se tenir – à grand-peine – debout sur le pont d’un galion en pleine tempête. Au sol, près de son lit aux draps malmenés, gisaient les cadavres de trois bouteilles de Talisker.

Il poussa un soupir à gonfler les voiles du Queen Anne’s Revenge, hésitant entre la première des deux urgences : une douche ou un café.

Sous le jet d’eau tiède (il avait finalement opté pour la douche en premier lieu), il reprit peu à peu possession de son cerveau.


« Bordel, j’aurais dû dessoûler directement dans la bouteille ! Qu’est-ce qui m’a pris ? »


Par lambeaux, comme des langues de brouillard, les souvenirs lui revenaient sous la pluie bienfaisante. Ah oui. Il s’était embrouillé avec l’ange, voilà le motif. Pour une stupide histoire de citrouilles, en plus. Comme si ça avait la moindre importance ! Mais ce n’était pas la seule raison…

Il se souvint alors que tout avait commencé à dérailler à cause de ce stupide marchand de tapis. Aziraphale et lui avaient causé déco, voilà quelques jours. Comme si ce boutiquier avait le moindre sens de l’esthétique ! Autant demander à un gamin de trois ans une reproduction de la Joconde à la peinture au doigt ! Pourquoi le libraire ne s’était pas adressé à lui, directement ? Par les pinceaux de Satan, c’était lui l’artiste, non ? (La seule chose qu’il ne saurait jamais dessiner, c’était un ananas [1]. Va savoir pourquoi !)

Il avait créer l’Univers entier d’un tour de manivelle plantée dans un parchemin avec juste quatre mots magiques. Il en avait fait un gigantesque chef-d’œuvre, une mosaïque étincelante de galaxies, de nébuleuses, de planètes et d’étoiles. Alors, c’était qui le spécialiste, hein ? Sûrement pas ce béotien de Brown, incapable de faire la différence entre un tableau de maître et un coloriage pour enfant !

Bon, OK, il y était peut-être allé un peu fort, songeait-il en s’enroulant douillettement dans un peignoir miraculeusement chaud. Le lendemain, il avait boudé la librairie, et le jour d’après, il y avait fait un passage éclair et il s’était peut-être montré un poil excessif dans ses propos. Peut-être. Si peu.

Et hier, il n’avait pas quitté son appartement, broyant du noir, l’humeur de plus en plus morose à mesure que les trois bouteilles devenaient de plus en plus vides... Et tout ce qu’il avait récolté, c’est une gueule de bois carabinée. Ah, ça, vivre à l’humaine n’avait pas que des avantages !

Il se fit couler un café propre à réveiller tous les morts du cimetière de Greyfriars, qu’il avala d’un trait et sans sucre, puis il le fit suivre d’un deuxième. Il allait déjà un peu mieux. Il décida d’adoucir les angles et, pour ce faire, d’adoucir son ange.


« Bon. Je vais passer voir Aziraphale à l’heure du thé. Je vais lui ramener quelques pâtisseries de chez Sweet Delicacy, il en raffole. »



NDA :


[1] En référence à une fameuse séquence de la série “Staged” jouée, comme Good Omens, par David Tennant et Michael Sheen, où les deux amis comparent leurs créations : Michael un magnifique paysage peint sur une grande toile, et David le tracé simpliste d’un ananas sur une feuille A4, concluant par un mémorable “My pinneaple is shit”.




6• Citrouilles


Profitant de la douce température de cette journée d’octobre, ils étaient partis en balade dans Whickber Street. Après un arrêt pour prendre un café et un chocolat chaud chez Nina, ils avaient maintenant rejoint la librairie. Sur le trottoir, Aziraphale semblait pensif.

– Mon cher, nous ne sommes qu’au début du mois. Si nous creusons une citrouille maintenant, ne risque-t-elle pas de pourrir avant le 31 ?

– Mouais, t’as raison. Mais y’a peut-être un moyen, répondit le démon avec un sourire complice.

– Non, Crowley. Pas de miracle. Tu sais bien que nous avons convenu de nous faire discrets, depuis l’Armageddon’t. Nos patrons respectifs semblent nous avoir oubliés, tâchons de faire durer cet état de grâce.

– OK, l’angelot. Je regarde sur internet…

Le démon s’adossa au capot de la Bentley, garée devant la porte de la boutique. Il sortit (non sans mal) son smartphone de la poche de son jean et commença à pianoter.

– Ils disent ici qu’il faut bien nettoyer la citrouille, avant. Avec de l’eau savonneuse, puis rincer, et bien essuyer. Ça évite la prolifération des moisissures et des bactéries. Et là, c’est marqué qu’on peut aussi garder la sculpture au frigo. Si elle est pas trop grosse.

– Oui, évidemment, admit l’ange.

– Sur un autre site, ils conseillent d’enlever un maximum de chair, parce que c’est elle qui va se décomposer. Faudrait laisser pratiquement que la peau, et…

– Mais bien sûr ! Récupérer toute cette bonne chair pour faire une délicieuse soupe ! Ou des tartes ! Un délicieux gratin avec des patates douces, pourquoi pas ? Je vais chercher des recettes dans mon livre L’automne dans votre assiette. C’est écrit par Hazel Maple, une spécialiste reconnue dans le domaine culinaire. Il suffit que je le retrouve…

Les voilà donc dans la douce chaleur de la librairie. Le démon se laissa choir en vrac dans son fauteuil attitré, tandis que l’ange, bourdonnant tel l’abeille industrieuse, s’affairait parmi les rayonnages.

– Voyons, où l’ai-je rangé ? Une magie moderne, par le Professeur Hoffmann, non, là ce sont mes ouvrages de référence de prestidigitation. Les prophéties de Nostradamus, ce n’est pas par ici non plus. Shakespeare, Œuvres complètes, non plus. Oh ! Il faudrait vraiment que je replace tous ces ouvrages par thématique ! Cette manie que j’ai de les sortir des rayons et de ne pas les remettre au bon endroit, je ne m’y retrouve plus ! Mmm… Le livre de l’étiquette des dames et le manuel de politesse par Florence Hartley, rien à voir... Ah ! Le voici !

Aziraphale se plongea avec délice dans l’ouvrage superbement illustré de photos qui lui mettaient immanquablement l’eau à la bouche.

– Oh ! Un houmous de citrouille ! Ah ! Des muffins citrouille-cannelle pour le thé !

– On se calme, l’angelot. On les a même pas encore, les citrouilles…, tempéra Crowley, tout en continuant ses recherches. Pour après, ils conseillent soit de badigeonner le machin avec de l’huile ou de la paraffine, soit de le tremper dans l’eau vinaigrée, soit de lui passer de la laque à cheveux, poursuivit-il.

– C’est intéressant… Nous pourrions tester chacune de ces trois techniques, avec trois citrouilles creusées. De quoi, également, expérimenter davantage de recettes, fit le libraire dont les yeux pétillaient d’anticipation

– T’es incorrigible, décidément ! sourit le démon.

– Et si jamais ça ne fonctionnait pas ? s’affola le libraire.

– T’inquiète ! On aura tout le mois pour en creuser d’autres !




7• Nuit étoilée


À la lueur du feu, la main d’abord timide

Parcourt en hésitant cette carte du ciel

Offerte à son regard, toute d’or et de miel,

Cette peau douce et chaude émaillée d’éphélides


Dessinant des étoiles. Là des astéroïdes,

Ici des galaxies. Sur l’épaule : Rigel.

Au creux des reins : Véga qui l’envoûte et l’appelle.

Alors il s’enhardit et se fait intrépide...


Ses lèvres se rapprochent, se posent en douceur

Sur la belle Altaïr. Il sent cogner son cœur

Qui tout à coup s’emballe. Sur les draps malmenés,


Le corps se cambre, ondule, implorant davantage,

Et les voilà partis en fabuleux voyage

Parmi les nébuleuses, Sirius et Cassiopée.


✨ ✨ ✨



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