La part des anges

Chapitre 2 : Douce souffrance

1823 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 14/09/2026 11:51


– Du thé... soupira Crowley. Est-ce que j'ai une tête à boire du thé ? Sois sérieuse deux minutes, Muriel. Il reste pas plutôt un fond de Talisker dans les placards d'Az... du libraire ?

Décidément, prononcer son nom lui était toujours aussi difficile , pour ne pas dire impossible, même plusieurs semaines après la fuite de l'ange. Son nom – Aziraphale – il le gardait dans un recoin de son cerveau, comme un trésor précieux qu'on regarde chaque jour, sans oser le toucher. Il ne s'autorisait à le chuchoter que seul, au volant de sa Bentley, comme une litanie, un mantra. Et les quatre syllabes qui dansaient sur sa langue en ces moments-là, à-demi étouffées par le rassurant ronronnement du moteur, lui étaient une douce souffrance. Il l'avait perdu, mais son souvenir restait un cicatrisant sur les lacérations de son cœur à vif. Un baume rafraîchissant, un brin de miel.

– Mais Monsieur Crowley, je suis seulement responsable des livres ! Monsieur Fell ne m'a pas donné l'autorisation de...

– Laisse tomber, fit le démon. Je vais voir, bouge pas.

Il rejoignit en quelques enjambées la kitchenette attenante à la boutique. Son cœur se serra de nouveau à la vue du pot de chocolat en poudre, posé à côté d'un mug blanc orné d'une paire d'ailes. Son mug, son breuvage gourmand favori, après le thé. À droite, il restait une petite assiette en porcelaine de Chine, où une fourchette à dessert reposait parmi quelques miettes de gâteau. Bien sûr, l'apprentie-libraire n'avait osé toucher à rien. Elle n'entrait dans la cuisine que pour se préparer du thé.

Il dénicha la bouteille de whisky dans le placard sous l'évier (miraculeusement remplie après chacun de ses passages), attrapa un verre sur l'étagère, et se résolut à préparer une tasse de thé pour Muriel.

– Toujours sans lait et sans sucre, Junior ? la héla-t-il depuis le plan de travail où la bouilloire commençait à siffler.

– Oh oui, toujours, Monsieur Crowley ! répondit-elle. Vous savez bien, c'est juste pour regarder !


Le démon ne put réprimer un sourire. La jeune stagiaire n'avait pas encore sauté le pas, consistant à “souiller son corps céleste avec de la matière”, comme Gabriel aurait déclaré dans un restaurant japonnais (c'est en tout cas ce qu'Az... le nouvel Archange Suprême lui avait confié un jour, autour d'une bouteille de Châteauneuf-du-Pape).

– Tiens, fit-il en lui tendant la tasse. Regarde-la bien.

– Merci, Monsieur Crowley !


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Là-haut, vêtu d'un élégant costume trois pièces gris perle, chemise ivoire et cravate beige, Aziraphale déambulait dans les couloirs du Paradis, d'un pas qu'il tentait de rendre nonchalant, les mains derrière le dos, le visage penché vers le sol réfléchissant une lumière chirurgicale et froide. Seul, comme souvent. Les autres membres du staff vaquaient à leurs occupations, remplissaient des dossiers, formulaient des suggestions pour le Second Avènement, sous la férule de Michaël, Uriel et Saraqaël. Ces trois-là y tenaient, à leur Apocalypse ! La première ayant capoté, grâce à l'intervention de quatre innocents gamins et un corniaud aux yeux rouges. Et à Crowley, il devait l'admettre.


Son cerveau diabolique avait réussi à voir la faille là ou lui-même n'avait discerné que les rails d'un plan immuable de la Toute-Puissante. Le démon retors avait insufflé le doute dans l'esprit de l'archange Gabriel et du prince Belzébuth, en soulignant qu'on ne pouvait, par définition, pas mettre en mots le Plan Ineffable, et que par conséquent personne ne pouvait affirmer que c'était bien là le Plan Divin. Redoutablement efficace. Finalement les deux patrons étaient retournés chacun dans ses terres, sans déclencher la bataille finale, et avec la lourde tâche de calmer leurs troupes respectives. Et ce fut l'Armageddon't.

Aziraphale ne put s'empêcher de sourire à ce souvenir. Plusieurs fois par jour – pour ne pas dire continuellement – chaque évocation des moments passés tous les deux lui mettait à la fois des paillettes à l'âme et des larmes aux yeux. Une douce souffrance quotidienne.

– Votre Excellange ? entendit-il soudain dans son dos.

Perdu dans ses pensées, il n'avait pas entendu Michaël s'approcher.

– Oui ?

– Il nous faut entériner les détails de la Grande Bataille finale !

– J'y réfléchis, j'y réfléchis...

Depuis son arrivée, le diabolique trio d'archanges n'avait de cesse de le pousser au combat. Mais lui, il remuait ciel et terre pour parvenir à changer ce plan, et muer la violence de cette issue redoutée en triomphe du vieux précepte “Aimez-vous les uns les autres”. Si cette injonction avait jadis valu au fils de Dieu la crucifixion, c'est la direction du Paradis qu'elle agaçait aujourd'hui au plus haut point. Mais il gardait espoir. C'est dans cet unique but qu'il avait accepté cette promotion, et qu'il avait rejoint les plus hautes sphères célestes.

– Chaque chose en son temps, Michaël. Nous devons d'abord trouver qui sera l'incarnation du second Messie. La guerre viendra après.

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Muriel lui rendit son sourire. Crowley l'aimait bien, dans le fond, cette angelette ingénue et maladroite. Et puis il pourrait avoir besoin d'elle. Si jamais l'idée saugrenue lui venait de prendre l'ascenseur du Dirty Donkey, le pub d'en face, pour monter au Paradis. Non pas que ça risquait d'arriver, oh non ! Il avait sa fierté, tout de même ! Le libraire l'avait planté là, après avoir tenté de lui redonner, à lui, le Déchu, son statut angélique. Mais Crowley ne voulait pas de ça. D'une part parce qu'il s'était habitué à sa condition de démon, qui était somme toute beaucoup plus fun que la volière céleste, où toutes ces entités à plumes blanches, guindées, coincées, sans humour ni imagination, s'ennuyaient à cent sous de l'heure, il l'aurait parié. Lui, il pouvait mentir, par exemple. Ou encore mettre le feu à une autoroute. Changer des fusils de paintball en armes véritables. Griller les feux rouges. Rouler à des vitesses déraisonnables. S'enivrer au whisky. Autant de petites joies dans l'existence.


Il avait fait son taf en tant qu'ange. Il estimait même qu'il s'était surpassé, cette fois-là. Il s'était envolé dans l'espace et y avait dessiné tout un univers d'étoiles, de galaxies et de constellations. Du beau boulot, une œuvre magistrale. Il avait la fibre artistique, à l'époque, et avait fait du cosmos une gigantesque et magnifique toile de maître. Tout ça pour servir de papier peint pendant six millénaires, et tout faire disparaître en un claquement de doigts divin, franchement, un beau gâchis.


Mais quoi faire de plus, de mieux ? Et puis d'après ce qu'il en avait vu, les anges n'étaient pas toujours ces êtres de bonté et d'amour que voulaient vous faire croire les livres d'images pour les enfants. Est-ce que c'était bien charitable de vouloir faire griller l'ange aux flammes de l'Enfer, au prétexte qu'il s'était montré quelque peu opiniâtre dans ses tentatives pour éviter l'Apocalypse ? Hein ? Heureusement qu'ils avaient échangé leurs enveloppes corporelles... Il n'était pas près de l'oublier, cet épisode. Et il espérait secrètement qu'Az... que l'Archange Suprême se rendrait compte qu'il s'était fourvoyé en croyant à la bonté miséricordieuse des occupants du Paradis. C'est pourquoi il traînait ses boots dans ce quartier de Soho, les boutiques de Whickber Street, et principalement la librairie A.Z. Fell & Co. Et quand la douleur se faisait trop forte, il s'envolait bouffer de l'asphalte au volant de sa Bentley, qu'il pleuve qu'il vente ou qu'il neige, à travers les boulevards de Londres, l'autoradio à fond déversant sur ses plaies lancinantes les chansons de Queen. « Somebody to love... » chantait Freddie Mercury.


Le reverrait-il seulement un jour ?


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Aziraphale temporisait, conscient de s'attirer l'inimitié du staff. À vrai dire, il n'en pouvait plus. Il tournait et retournait les différentes options dans sa tête, sans trouver la bonne. Jésus, le retour, certes ! Mais dans la peau de qui ? Un bébé, un enfant, un ado ? Un garçon, une fille pour changer ? Un adulte ? Reprendre le même à trente-trois ans, et repartir d'où l'on s'était arrêté ? Peu importe, dans le fond. Ce qui comptait vraiment, c'était de restaurer les valeurs essentielles de respect, bienveillance, solidarité et amour de son prochain. Et le premier “prochain” auquel il pensait, c'était bien évidemment son démon.


Certains jours, il était à deux doigts de jeter l'éponge et de retourner sur terre d'un coup d'aile impatient. Foin de l'ascenseur, il pourrait s'envoler sans que personne y trouve à redire. Traverser l'univers si joli que Crowley avait créé, jadis, lorsqu'il était encore un ange, avec un rouleau de parchemin, trois tours de manivelle et une formule magique.

Souvent, l'un des archange, parfois même le Métatron (quand il daignait descendre de ses hauteurs) le trouvait planté devant le globe terrestre, rêveur, à contempler l'Angleterre. Bonté divine, comme c'était tentant ! Il n'avait qu'à poser le doigt dessus, et il traverserait l'éther, plus rapide qu'un colibri, plus précis qu'un faucon, plus majestueux qu'un albatros. Mais il devait maîtriser ses pulsions, et s'assurer que tout irait bien, non seulement pour eux deux, mais aussi pour tous les humains. Oui, certains jours, c'était plus difficile que d'autres.


– Depuis quand on est amis tous les deux, hein ? Six millénaires ! avait affirmé le démon.

– Mais Crowley, on n'est PAS amis ! On est dans des camps opposés ! Tu es un démon, je suis un ange ! Je ne t'apprécie même pas !

Ces paroles échangées sous le kiosque à musique revenaient, comme une marée montante, hanter son cerveau torturé, jour après jour. Il les regrettait, ces mots. Il en éprouvait, des semaines plus tard, toujours autant de peine et de remords. Ce n'est pas ça qu'il aurait dû répondre. Et bien sûr, c'était complètement faux. Mais, sur le moment, les implications de leur lien l'avaient tout bonnement terrifié. Crowley. Jamais il ne lui avait véritablement ouvert son cœur, et maintenant c'était peut-être trop tard. Il donnerait cher pour revivre ce bal façon Jane Austen, organisé lors de la réunion de l'Association des Commerçants de Whickber Street, juste avant que la librairie ne soit attaquée par l'armée des damnés. Il avaient effectué quelques figures de danse, leurs mains s'étaient frôlées au rythme de la musique, leurs pas s'étaient enfin accordés le temps d'un quadrille. C'était beau et doux et harmonieux et...


Le reverrait-il seulement un jour ?


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