Degrés de gris

Chapitre 1 : Degrés de gris

Chapitre final

1604 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 25/06/2026 12:02

Cette fanfiction participe au Défi d’écriture du forum Fanfictions.fr : Les uns contre les autres (février-mars 2020)

en deuxième chance.

Premier et dernier mots identiques.





Jardinier et gouvernante, voilà les rôles qu’ils avaient endossés pour jouer les parrains de l’Antéchrist. L’un perché sur son épaule droite, l’autre sur sa gauche, parés pour un duel d’influence.


– J'en ai marre. Warlock n'en fait qu'à sa tête, et que des bêtises en plus, cracha Nanny Astoreth un beau matin.

– Qu'est-ce que tu veux dire ? s'alarma Frère Francis. Il est bien mignon, pourtant...


Le petit Warlock Dowling, fils de l'ambassadeur américain, que tout le monde prenait pour l'Antéchrist, avait donc pour gouvernante le démon Crowley, déguisé en Nanny Astoreth, à l’allure stricte et chic, au tailleur sombre impeccablement ajusté, rouge à lèvres violine et lunettes de soleil par tous les temps et à toute heure. En outre, le garçon accompagnait souvent Frère Francis, jardinier de son état, qui n'était autre que l'ange Aziraphale camouflé sous une large blouse de coton et un chapeau de paille, dans ses travaux potagers.


– Trop mignon, c’est bien ça le problème ! Je sais pas, moi ! Par exemple, j'aimerais bien qu'il casse un carreau de temps en temps, avec son ballon de foot. Mais cet idiot s'obstine à jouer au Jokari ! Et l'élastique est solide en plus ! Quelle poisse !

– C'est plus sûr, en effet, sourit le jardinier tout en mâchonnant un brin de paille. Il est bien conscient de sa potentielle maladresse et ne souhaite pas causer de dommage matériel, pour au final se faire gronder par ses parents. Je vois là un signe de grande sagesse de sa part.


C'est que l'ange et le démon avait conclu un “arrangement”. Ils devaient superviser l’éducation du jeune Antéchrist, et le guider sur le chemin du Bien (pour l'un) et du Mal (pour l'autre) de façon à trouver un équilibre entre les deux versants. Il espéraient qu’en faire un être aussi humain que possible parviendrait à empêcher la rencontre prévue avec le Molosse infernal, censée mettre en branle l'Apocalypse. Évènement redouté par chacun d’eux, et qu’il fallait à tout prix éviter. Mais apparemment, le garçon penchait davantage du côté clair que du côté obscur, au grand dam de sa gouvernante.


Le lendemain, Nanny semblait grincheuse, encore une fois.

– Qu'est-ce qu'il a fait, cette fois-ci ? s'informa Francis en soupirant.

– Il fait rien qu'à me contrarier. J'ai refait son lit et je voulais mettre cette sublime housse de couette en satin noir, parsemée d'une multitude de flammes. Splendide. Mais non, il ne jure que par celle en flanelle, en tartan beige et bleu !

– Le tartan, c'est stylé, rétorqua Francis, jubilant intérieurement. Ce garçon a du goût, que veux-tu. Tu ne vas tout de même pas lui faire un lit noir ! Et puis la flanelle, c'est doux et confortable.

Nanny s'en alla en pestant, non sans donner un violent coup de pied dans un arrosoir qui traînait sur son chemin, au risque de faire craquer les coutures de sa jupe crayon.


Le matin suivant, l'humeur de la gouvernante n'était toujours pas au beau fixe.

– Rends-toi compte, se plaignit-elle au jardinier, ce petit morveux a perdu aux dames.

– Et alors ? Ce sont des choses qui arrivent, répondit Francis avec fatalisme

– Mais il s'est même pas fâché ! Pas un mot plus haut que l'autre, rien ! Il dit que perdre ne le dérange pas, que ça fait partie du jeu ! Il essaie même pas de tricher !

– Tricher ? s'offusqua le jardinier. Mais c'est... mal !

– Ben justement, j'aimerais bien qu'il se comporte “mal”, de temps en temps. J'ai essayé de lui inculquer quelques règles de base, comme distraire l'adversaire, bouger un pion mine de rien, tout ça. Ou même tricher à la bataille, s'il en a marre des dames.

– Oh !

– Il m'a répondu qu'il était bien plus satisfait de gagner à la loyale. À la loyale ! Tu te rends compte ? Quelle ineptie !

– Ma chère, un peu de patience. Je suis certain qu'en grandissant, il se rappellera deux ou trois de tes “bons conseils”. Alors il deviendra redoutable.

– Mouais, ben vivement alors...


Quelques jours plus tard, la gouvernante semblait partie pour ne pas décolérer de toute l'éternité. Francis hésita à lui demander ce qui se passait cette fois, de peur de déclencher un cataclysme.

Il n'eut pas à le faire. Nanny Astoreth s'avançait vers lui d'un pas furibard, les poings serrés, un nuage noir très visiblement installé au-dessus de la tête.

– Je lui ai offert une Kalachnikov. J'ai eu un mal fou à dénicher ce petit bijou sur internet. Heureusement, chez Nozoma [1] on trouve vraiment tout ce qu’on veut...

– Une arme ? Mais tu as complètement perdu la tête ? s'écria l'ange, épouvanté.

– Nah. On dirait une vraie, mais c'est en plastique et ça lance de l'eau ! Je suis pas stupide, quand même ! le rassura le démon.

– Ouf ! Tu m'as collé une de ces frousses ! Et bien ma foi, ce n'est pas un guerrier, c'est tout. Par ailleurs, j’estime que les armes ne sont pas des jouets à conseiller.

– M'enfin, Aziraphale ! Il a dit qu'il aimait mieux dessiner ! Des maisons et des jardins, qu'il fait ! L'Antéchrist passe des heures à faire de charmants dessins ! J'hallucine !

– Très saine activité, je trouve.

– Aux pastels ! Des PASTELS ! T’imagines ? s'étouffa la gouvernante.

– Ma chère, je ne connais rien de plus reposant que le dessin ou la peinture. À part la lecture, peut-être. Ce qui ne saurait tarder dès que notre bambin aura l'âge.

– Ce gosse me rendra fou. Ou folle, je sais plus bien. J'ai comme l'impression que tu as une très mauvaise influence sur lui.

– Et pourquoi cela ?

– Il est trop gentil. J'ai l'impression d'arriver à rien avec lui. J'ai besoin d'un remontant. Un Talisker, vite !


C'est le jour suivant que l'orage éclata.

– Alors là, c'est la goutte d'eau qui met le feu aux poudres !

– Je te demande pardon ?

– L'étincelle qui fait déborder le vase, si tu veux ! hurla Nanny Astoreth, dans une colère noire. J'ai la preuve, j'ai enfin la preuve !

– Mais de quoi donc, très chère ?

– De ta mauvaise influence, voilà de quoi ! Je lui ai suggéré, alors qu'on se baladait tranquillement dans le parc, d'écraser une limace ou un escargot sous son talon, si d'aventure il en croisait. Mais rien à faire ! Il m'a rétorqué, mot pour mot : « Frère Francis, il dit qu’il faut montrer de l’amour et du respect envers toutes les créatures, frère Pigeon comme sœur Limace. » De l'amour et du respect, pour une limace, sornettes et balivernes ! Ça sent sa bondieuserie à plein nez ! Va falloir mettre la pédale douce sur la mignonnerie, hein l'angelot ! J'en ai par-dessus les cornes de ce mouflet en guimauve, de ce mioche mou comme une chique, toujours content, jamais de mauvais poil, le sourire aux lèvres en permanence, même pendant que je lui chante ma berceuse ! Et pourtant elle file bien les chocottes celle-là ! Il est trop blanc pour être honnête, trop doux pour être crédible ! On s'en sortira jamais, il faut vraiment qu'il soit ni trop mauvais ni trop bon le chiard, mais ça va pas être possible si tu fais du zèle, hein ! Je m'en vais te le retourner en enfer pour un échange, moi ! Ils ont sûrement un morpion un peu plus teigneux que celui-là, comme Antéchrist ! Fils de Satan, mon c...

– Eh bien, eh bien Ma Reine, quel coup de colère ! [2] l'interrompit soudain le jardinier.


Le démon, qui était présentement en train d'effectuer de fébriles moulinets de bras, arpentant en larges cercles le chemin de terre du potager à en creuser un sillon, l'invective aux lèvres et des éclairs dans le regard qui transperçaient jusqu'aux verres fumés de ses lunettes de soleil, stoppa net, interloqué.

– Tu... Tu m'as app… appelé... bégaya-t-il.

– Oh ! Désolé, cela était quelque peu inapproprié, je dois l'admettre, bredouilla l'ange dont les pommettes avaient pris soudain une jolie teinte rosée, au comble de l’embarras. J’ignore ce qui m’a pris… ajouta-t-il en fixant le bout de ses chaussures.

– Ngk... Ça fait rien. C'était... hum... gentil.

– Je vais… je vais faire un effort, c'est promis, se reprit Francis. Tu as raison. Cet enfant devient trop doux. Je prendrai garde, à l'avenir, à te laisser toute latitude pour lui insuffler quelques nuances de gris très foncé.

La gouvernante, radoucie aussi soudainement qu'elle se laissait parfois emporter, proposa tout sourire :

– Je t'offre un verre, mon ange ? Histoire de fêter la nouvelle tournure de notre... heu... arrangement. J'ai aperçu dans la cave de l'ambassadeur un sherry dont tu me diras des nouvelles, suggéra-t-elle, tentatrice, en glissant son bras sous celui du jardinier.


😎👒



[1] Entreprise de commerce en ligne de renommée internationale, déjà évoquée dans “À l’aveuglette”.

[2] Inspiré d’un autre défi où il fallait placer cette réplique.




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