Orbite

Chapitre 1 : Orbite

Chapitre final

7937 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 05/06/2026 07:54

Le final de Good Omens m’avait laissé avec une impression d’inachevé : cet espace entre leur rencontre à la librairie et l’ellipse, plusieurs années plus tard, ouvrait tellement de possibilités autour de la naissance de leur relation.

Après avoir écrit Gravité, je n'ai pas pu résister à la tentation d'écrire une suite : Asa et Anthony méritaient bien d’avoir leur fameux rendez-vous sous les étoiles.

Cette suite est plus longue que prévu, mais je n’ai pas réussi à la découper sans rompre la cohérence du récit. Je voulais aussi éviter que tout soit trop simple, trop évident, trop beau entre eux immédiatement. Après tout, Crowley et Aziraphale ont attendu des siècles avant de se rapprocher réellement. Alors, même en tant qu’humains, je ne voyais pas leur relation se construire si facilement.



****

Orbite

 

 

         Anthony avait passé des jours à scruter les prévisions météorologiques de la semaine. C’était le printemps, le ciel pouvait donc se dégager de temps en temps. Mais la météo de Londres était capricieuse et la pluie s’invitait encore souvent. Il guettait le moment parfait où il pourrait emmener Asa contempler les étoiles.

Ces derniers jours, il avait été plus agité qu’à l’accoutumée. Ses collègues, habitués plutôt à son humeur placide et calme, s’étaient étonnés de ce changement. Certains s’étaient aventurés à lui poser quelques questions, mais Anthony les avait éludées en restant vague. Ce qui se passait entre Asa et lui était tout nouveau et ne regardait qu’eux. Il veillait dessus précieusement, comme une bulle de savon qu’il craignait de voir éclater au contact de la réalité.

Et puis, il n’avait jamais été proche de ses collègues. Ce n’était pas qu’il ne les appréciait pas, dans une certaine mesure. Anthony gardait toujours une certaine réserve envers ses semblables. Il s’était toujours dit que le bavardage, les amitiés de bureau et ces petits liens tissés entre deux cafés ne l’intéressaient pas vraiment. Ou avait-il peur de laisser quelqu’un entrer dans son intimité…

 

Tous ces doutes étaient nouveaux pour lui. Jusque-là, sa vie avait simplement été sa vie. Normale, habituelle, familière. Il n’avait jamais eu à se poser de questions à ce sujet. Et désormais, il la voyait sous un jour nouveau et des interrogations se bousculaient en lui. Il n’était pas sûr, au final, que sa solitude le rende aussi heureux qu’il voulait le croire…

 

         Anthony consultait la météo pour les jours à venir sur son ordinateur au travail. Il aurait dû se concentrer sur ses recherches, mais depuis quelque temps, il n’avait plus autant le cœur à l’ouvrage. Il pensait à Asa. Avec lui, le libraire était toujours d’un naturel presque désarmant. Pourtant, son authenticité sonnait si juste… Et il y avait ces autres choses – plus dangereuses encore - qui le troublaient … Ses yeux bleus pétillants et presque trop confiants. Son sourire doux. Et le goût de ses lèvres… Sa chaleur contre son corps, une sorte de brûlure vive et délicieuse qui couvait sous sa peau. Une image, fugace mais intense : Asa blotti contre lui et ses lèvres qui trouvaient les siennes dans un ballet à la fois tendre et électrique… Une part d’Anthony avait eu envie de plus, il ne pouvait pas se le cacher.

Chassant ses pensées avec difficulté, il rafraîchissait la page toutes les deux secondes en cliquant nerveusement sur la souris. Le réseau à l’université était particulièrement mauvais. Le département d’astrophysique n’était manifestement pas vraiment la priorité de la faculté. Alors, il fixait le curseur qui tournoyait sur lui-même en attendant que la page se charge.

 

Anthony poussa un profond soupir de frustration et passa la main dans ses cheveux d’un geste un peu fébrile. Il espérait que la météo serait clémente pour les prochains jours. Car cela signifiait revoir Asa. À cette idée, son cœur battait un peu douloureusement dans sa poitrine. L’anticipation du plaisir ? La peur ? Peut-être un peu des deux… Et au fond, presque caché, un besoin de se retrouver près d’Asa et s’enivrer de sa présence… Sa proximité qui échauffait ses sens. Anthony ne s’était jamais senti aussi investi dans une relation. Peut-être même… vulnérable. Quand il y pensait, son cœur se serrait dans sa poitrine. Et il ne savait pas s’il était capable de vivre une telle relation.

 

Enfin, la page s’afficha et Anthony remonta ses lunettes sur son nez. Ciel dégagé demain soir. Un sourire un peu tremblant se dessina sur ses lèvres. Il n’arrivait pas vraiment à savoir si cela était une bonne chose ou non.

Malgré tout, il ne put s’empêcher d’attraper son téléphone et de chercher la conversation avec Asa. Le dernier message remontait à hier soir. Ils avaient discuté de littérature mais - bien évidemment - Anthony avait largement glosé sur l’astrophysique. Il relut un instant les derniers mots d’Asa. « Bonne nuit, mon cher ». Anthony ne savait pas pourquoi ces deux derniers mots le troublaient autant.

 

Il inspira profondément, son pouce flottant à quelques millimètres de l’écran.

« Demain soir, le ciel sera clair. Toujours envie de contempler les étoiles ? »

Il relut son message plusieurs fois, le trouvant tour à tour trop niais ou trop froid. Un soupir franchit ses dents serrées et sa tête s’échoua dans sa main. Il n’était plus un adolescent qui faisait face à ses premiers émois. Mais son pouce tremblait presque au-dessus de l’écran et cela l’agaçait profondément. Pourtant, la nervosité qu’il ressentait ne suffisait pas à dompter son désir irrépressible de revoir Asa. Et de partager avec lui quelque chose de si intime.

Il n’avait jamais emmené personne regarder les étoiles avec lui. Les collègues pour le travail ne comptaient pas. Il aimait plus que tout s’y rendre seul et se plonger tout entier dans la contemplation du ciel. C’était son jardin secret, sa forteresse de solitude. Le lieu où il se sentait enfin apaisé. Et il allait le partager avec Asa.

 

Finalement, il envoya le message et balança un peu brusquement son téléphone sur son bureau. Il le fixa un instant. Non, il n’attendrait pas sa réponse comme un ado. Il allait reprendre son travail et plus tard, il regarderait si Asa lui avait répondu. C’était la chose à faire.

Il se pinça l’arête du nez en soufflant un bon coup. Puis, il jeta un œil à l’amas de dossiers qui s’étalaient sur son bureau et qui n’attendaient que lui. Pour une fois, il n’avait aucune envie de se plonger dedans. Cette idée le déstabilisa, mais il n’eut pas le temps de se pencher sur la question car son téléphone vibra. Il se jeta dessus.

« J’attends ça avec impatience ! »

Anthony remarqua alors qu’il souriait, un sourire si intense qu’il ressentait des picotements de plaisir sous sa peau. Il ferma brièvement les yeux, savourant le battement fort de son cœur dans sa poitrine. Il ne pouvait pas s’en empêcher. Et même si cela le terrifiait, il en éprouvait aussi un plaisir profond. Et même vertigineux.

 

****

 

         Asa ne tenait plus en place depuis quelques heures. Derek, le patron de la librairie, avait fini par le laisser partir plus tôt. Selon lui, sa nervosité effrayait les clients. Mais Asa avait remarqué le petit sourire de Derek. Il avait l’air sincèrement heureux qu’il revoie Anthony. Après tout, c’était grâce à lui qu’Asa s’était précipité pour le rattraper ce jour-là.

 

Une semaine s’était écoulée depuis leur dernier rendez-vous. Ils s’étaient beaucoup écrit. Bien qu’Asa ne soit pas familier avec les textos, il avait vite appris car Anthony semblait apprécier ce mode de communication. Il y avait finalement quelque chose d’un peu romantique, qui plaisait à un lecteur aussi assidu que lui. Une sorte de relation épistolaire du XXIe siècle en version instantanée. Cela perdait peut-être un peu le charme de l’attente de la réception des lettres, mais Asa ne pouvait nier le plaisir d’une conversation qui se poursuivait sans attendre impatiemment les lettres.

 

Ils n’avaient pas parlé du baiser. Anthony n’y faisait pas référence, alors Asa n’avait pas osé aborder le sujet. Tandis qu’il tirait sur sa chemise pour la défroisser, Asa ne pouvait s’empêcher de se demander si Anthony regrettait de l’avoir embrassé. Il était nerveux à l’idée de le revoir aujourd’hui alors que rien n’avait été dit à ce sujet. Pourtant, ce baiser avait bouleversé Asa jusqu’au fond de son âme. Il ne se rappelait que trop bien la douceur de ses lèvres, sa brûlante chaleur qui l’avait enivré plus qu’il ne s’y attendait. Comme s’il se retrouvait enfin à sa place. Ou plutôt, qu’il avait trouvé le chemin vers quoi tendait sa vie. Il aurait tant aimé que le rouquin se livre, au moins un peu, pour qu’Asa sache à quoi s’en tenir. Mais il n’y avait que des interrogations qui occupaient son esprit. Pour autant, cette inquiétude ne chassait pas le plaisir qu’il éprouvait à l’idée de passer la soirée avec Anthony.

 

Son reflet lui renvoyait l’anxiété qui se trahissait dans ses yeux et dans la crispation de son sourire. Anthony attendait-il qu’ils fassent comme si rien ne s’était passé ? Et en était-il seulement capable ?

Son regard se posa sur un petit paquet emballé dans du papier kraft. Asa était tombé dessus dans les vieux cartons de la réserve de la librairie. Il y avait vu comme un signe du destin. Aventures en mécanique céleste : introduction à la théorie des orbites de Victor G. Szebehely et Hans Mark. La reliure du livre avait un peu vieilli et Asa ignorait si l’ouvrage était de qualité. Mais il avait instantanément pensé à Anthony en mettant la main dessus. Il l’avait donc payé et emballé soigneusement. Les doigts tremblant un peu et se battant avec le scotch. Ce n’était rien, se disait-il, juste un livre. Pour un libraire, offrir un livre n’avait rien d’étonnant. Pourtant, Asa sentait que ce cadeau était plus que cela.

 

Ils n’avaient pas défini leur relation. Ce flou avait quelque chose de délicieux. Il y avait, dans l’inconnu qui se dessinait entre eux, une fébrilité douce et vertigineuse. Mais ce même flou nourrissait aussi le doute. Asa restait alors dans une situation inconfortable d’incertitude. Partagé entre l’exaltation de leur rapprochement et la crainte qu’Anthony ne souhaite que ce genre de relation. Alors que pour Asa… Anthony prenait déjà une place déraisonnable dans sa vie, comme un petit soleil autour duquel ses pensées revenaient sans cesse. Cela l’effrayait, mais il avait la - certitude presque douloureuse et un peu irrationnelle - que cette attirance était profondément juste.

Alors, Asa tremblait à l’idée que son cadeau soit mal reçu. Ce n’était pas qu’un simple ouvrage. Il lui avait fait penser aussitôt à Anthony, comme une évidence. Il espérait qu’il verrait que c’était une manière pour Asa de montrer qu’il aimait sa manière de vivre pour les étoiles. Un cadeau presque intime. Et il voulait tant voir ce sourire un peu canaille et réjoui sur les lèvres d’Anthony, dont il se souvenait encore de la saveur…

 

Agité, Asa vérifia pour la centième fois son apparence dans le miroir en tirant sur son nœud papillon. Il n’aimait pas se regarder, mais il y avait nécessité : il voulait être parfait pour Anthony. Aurait-il le droit à un autre baiser ? Aller regarder les étoiles n’était-il pas romantique et propice à un rapprochement ? Ses doigts tremblaient presque d’anticipation alors qu’il passait la main dans ses cheveux pour les dompter.

La sonnette de sa porte le fit sursauter. Son cœur bondit dans sa poitrine. Son regard tomba sur son reflet sans vraiment le voir. Il inspira profondément pour essayer de calmer ses nerfs, ce qui ne fut pas vraiment efficace.

 

Asa ouvrit la porte avec une précipitation dont il fut un peu gêné. Anthony Crowley s’était adossé au mur, les mains dans les poches. Une décontraction qu’Asa lui enviait un peu. Mais dès que son regard croisa le sien, il vit le même trouble dans son regard chocolat. Asa esquissa un sourire qui réussissait à être à la fois un peu crispé et heureux.

« Bonsoir, Asa. Je n’arrive pas trop tôt ? »

Son accent écossais avait définitivement le don de faire fondre Asa.

« Bonsoir, Anthony. Tu es à l’heure pile. »

Ils restèrent un instant à se regarder, un peu mal à l’aise, ne sachant pas comment se saluer. Asa s’agrippait à son petit paquet enveloppé de papier kraft comme une bouée. Il se sentait chavirer par la vue qui s’offrait à lui. À la lumière des réverbères, les cheveux roux d’Anthony semblaient flamboyer. Comme son regard malicieux. Et ses yeux chocolat dans lesquels Asa désirait ardemment s’y noyer.

 

Finalement, Anthony prit une inspiration. Un sourire en coin. Il s’approcha lentement d’Asa et déposa un léger baiser sur sa joue. Il s’attarda quelques – délicieuses - longues secondes. Asa sentit sa nuque le chauffer. Un brusque désir le saisit. L’attirer contre lui pour se gorger de sa chaleur. Son parfum, musqué, fit battre son cœur un peu plus vite. Le rouquin recula et le libraire capta une étincelle dans ses yeux. Anthony se racla la gorge. Asa était ravi.

« Tu es prêt ? Le temps est idéal pour regarder les étoiles. Si nous ne tardons pas, tu auras le meilleur spectacle. »

Le regard d’Anthony se posa sur le petit emballage en papier kraft et il haussa des sourcils interrogatifs avec un léger sourire. Asa se rappela alors ce qu’il tenait et il le lui tendit d’un geste nerveux.

« Ce n’est que trois fois rien… je suis tombé dessus et… euh je me suis dit que ça pouvait te plaire. »

Son regard se posa brièvement sur Anthony, puis il détourna les yeux. Il craignait sa réaction. Il ne put s’empêcher pour autant de reposer son regard sur lui, comme aimanté. Le sourire du rouquin s’était fait plus tendre.

Asa n’avait encore jamais vu tant de tendresse dans le sourire d’Anthony. Il commença à déballer le paquet avec précaution. Asa était anxieux mais il ne pouvait pas quitter des yeux ses belles mains - aux doigts longs et fins de pianiste - qui s’affairaient à ouvrir le paquet avec délicatesse.

 

Enfin, Anthony délivra le livre de son emballage et lut le titre attentivement. Il resta un instant immobile, le visage placide. Asa sentit sa gorge se nouer douloureusement. Voilà, c’était une erreur. Il avait voulu faire un geste, une attention qui montrait qu’il pensait à lui et… Mais c’était sûrement trop tôt, ou alors Anthony ne désirait pas ce type de relation, ou…

Alors, le rouquin leva les yeux vers lui. Ils ne cachaient pas l’émotion qu’il ressentait et son sourire vacillait sur ses lèvres.

« C’est euh… Je ne m’y attendais pas. Asa, vraiment ça me touche beaucoup. Je l’ai longtemps cherché, mais comme il n’avait pas été réédité, je n’ai pas réussi à mettre la main dessus. Asa… Merci. Vraiment. » dit-il d’une voix un peu étranglée.

Asa ressentit une douce chaleur - ou peut-être un peu trop vive, il ne savait pas trop – l’envahir jusqu’à le pousser à sourire. Anthony observa encore l’épais volume à la reliure un peu cornée puis un souffle un peu haché s’échappa de ses lèvres. Comme autant de mots qu’il n’arrivait pas à dire, mais qu’Asa comprenait dans son silence.

« De rien, Anthony. Je l’ai vu et j’ai pensé aussitôt à toi… alors… eh bien, je voulais te l’offrir. »

La réaction d’Anthony dépassait toutes ses espérances et il sentait une joie presque vertigineuse s’emparer de lui. Son cœur battait vite dans sa poitrine, et il se sentait si heureux que son cadeau soit accepté. Et aimé. Puis voir Anthony si ému… Asa se sentait pousser des ailes et il s’approcha doucement du rouquin. Leurs corps étaient proches, et il sentait sa chaleur se mêler à la sienne. Sa proximité l’étourdissait. Il avait envie de plonger ses mains dans sa chevelure rousse, l’attirer vers lui et voler ce baiser qui lui brûlait les lèvres.

« C’est vraiment un beau cadeau. Mais je suis un peu gêné de ne rien avoir à t’offrir. »

« Tu vas m’offrir toutes les étoiles, alors ce n’est vraiment pas grand-chose. » répondit Asa.

Anthony laissa échapper un souffle où passait quelque chose de tendre et de réjoui. Il leva les yeux vers Asa et d’un mouvement presque instinctif, il lui attrapa délicatement une main. Le cœur d’Asa trébucha dans sa poitrine. Ils se regardaient, droit dans les yeux. Comme si leurs regards pouvaient parler pour eux. Tous ces mots qu’ils n’étaient pas encore prêts à dire. Cela dura quelques longues secondes – une éternité. Le cœur d’Asa battait vite dans sa poitrine et il en ressentait même des frissons au bout de ses doigts.

Puis, Anthony relâcha sa main, lentement. Il la passa dans ses cheveux d’un geste un peu nerveux. Ce qui eut pour effet de les ébouriffer encore plus. Et cela n’était pas sans déplaire à Asa. Cela faisait quelque temps que ses doigts le démangeaient de se promener dans sa chevelure rousse pour en apprécier sa douceur.

 

Anthony recula d’un pas et d’un geste, invita Asa à avancer.

« Je suis venu en voiture. Il va falloir s’éloigner un peu de la ville, sinon nous ne verrons rien. »

Ils marchèrent un instant en silence. Il faisait nuit, les lampadaires diffusaient une lumière douce, un peu irréelle, presque onirique. Ils arrivèrent devant une voiture d’une autre époque, noire, au design des années passées. Il la trouva belle et originale. Asa ne fut même pas surpris. Bien sûr qu’Anthony conduisait une voiture pareille.

« C’est une Bentley. Elle appartenait à mon grand-père. C’est peut-être un peu… vintage, mais j’y tiens. Et elle roule très bien. »

Il semblait presque s’excuser.

« Je la trouve magnifique. »

Anthony sourit, l’air ravi. Ses yeux pétillaient adorablement et Asa se sentit chavirer. Le rouquin lui ouvrit galamment la portière et Asa s’installa.

 

L’intérieur sentait le cuir vieilli. Et le délicieux parfum d’Anthony embaumait l’air. Asa inspira profondément, comme pour se gorger de cette odeur qui le troublait tant. Cette odeur avait quelque chose d’indécent : elle l’apaisait autant qu’elle l’éveillait. Comme si elle avait été créée uniquement pour lui et pour le troubler.

Anthony posa avec délicatesse et attention le livre sur la place arrière. Puis, il s’installa derrière le volant.

« Nous allons dans un champ à une demi-heure environ de route. Je connais le propriétaire, il me laisse y aller autant que je veux. C’est un ami de la famille. La vue est dégagée, on est loin de toute la pollution lumineuse de la ville. »

Le moteur rugit et la voiture s’élança sur la route.

 

Le début du trajet se fit dans un silence un peu inconfortable. Asa observait la voiture, appréciait le grain du bois usé par le temps. La douceur du cuir des sièges. Le vrombissement du moteur avait quelque chose de rassurant, comme une mélodie grave et basse qui calmait ses nerfs. Anthony n’alluma pas la radio, il semblait concentré sur sa conduite. Ou alors… pensif ? Asa essayait de s’occuper l’esprit pour ne pas passer tout le trajet à fixer Anthony. Enfermés dans ce petit habitacle, il n’y avait plus qu’eux deux au monde. L’extérieur était un flot de lumières qui défilaient autour d’eux, comme un tourbillon kaléidoscopique.

 

Asa s’étonnait du silence d’Anthony. À chaque rendez-vous, il se lançait dans des discours didactiques sur l’astrophysique et les étoiles. Asa avait compris que c’était un sujet sur lequel il pouvait s’agripper pour garder le contrôle. Pourtant, ce soir-là, il restait silencieux. Comme si sa passion n’était plus un refuge suffisant, derrière lequel il pouvait se cacher. Était-il trop troublé pour que ce rempart le protège ?

Cela rendait Asa curieux. Il avait presque envie de lui poser franchement la question. Mais il ne se sentait pas prêt à l’interroger si frontalement sur ce type de sujet. Surtout pas alors que le spectre de leur baiser planait entre eux.

 

Une fois sortis de Londres, la conduite d’Anthony se fit un peu plus rapide. La lumière de la ville se fit rare, puis disparut. Seuls les phares illuminaient la route qui devenait de plus en plus sinueuse. Asa ignorait qu’un chemin presque champêtre se trouvait si proche de Londres. La vitesse était un peu grisante, il se sentait parfaitement en sécurité avec Anthony qui négociait les virages sans problème.

Néanmoins, le silence commençait à lui peser. La question du baiser lui brûlait les lèvres. Il avait besoin d’en parler. Pour savoir sur quelle partition ils allaient jouer pendant cette soirée. Si Anthony ne souhaitait pas en parler, eh bien, soit. Asa ne voulait pas le brusquer, même si cela allait le décevoir. Mais il avait besoin que les choses soient claires s’il voulait pouvoir profiter de cette soirée.

 

Asa se mordilla les lèvres, son regard alternant entre la route et le visage impassible d’Anthony. Finalement, il prit son courage à deux mains pour rompre le silence.

« Anthony… tu es bien silencieux. Tout va bien ? »

« Je conduis, c’est tout. » répondit-il.

Mais sa voix était un peu hésitante.

« Est-ce que tu vas vraiment bien ? » insista-t-il finalement d’une petite voix.

Il aurait pu avoir honte de se montrer si vulnérable. Mais avec Anthony, il n’éprouvait aucun désir de se cacher. Il se montrait toujours à nu avec lui, comme s’il était inutile de chercher à se cacher. Comme s’il l’avait connu depuis toujours.

Le rouquin lui jeta un bref regard. Le cœur d’Asa battait fort dans sa poitrine et ses mains tremblaient légèrement. Le rouquin redirigea son attention sur la route et laissa un long moment le silence planer entre eux. Au point où Asa se demanda s’il allait même lui répondre.

« Tu sais… une orbite, ce n’est jamais qu’une trajectoire dessinée par la gravité. » répondit-il finalement d’une voix un peu détachée.

Asa comprit qu’il faisait référence au livre qu’il lui avait offert. Mais il n’était pas sûr de comprendre le lien avec sa question. Il serra ses mains contre ses genoux et se mordilla les lèvres de nervosité. Mais il n’hésitait plus à observer le profil calme d’Anthony.

« Un corps en attire un autre. Il pourrait tomber vers lui, s’écraser contre lui, ou s’en éloigner pour toujours. Mais parfois, quelque chose dans leur mouvement trouve un équilibre. Alors il reste. Il tombe encore, mais autour. Ils s’attirent. Ils se perturbent. Ils modifient leur trajectoire sans même le vouloir. »

Le cœur d’Asa accéléra dans sa poitrine alors qu’il comprenait peu à peu où voulait en venir Anthony. Il était ému de le voir essayer d’expliquer ce qu’il ressentait à travers l’astrophysique, la gravité et la notion d’orbite.

« Et est-ce une mauvaise chose ? » demanda-t-il d’une voix un peu tremblante.

Anthony garda le silence un instant. Il n’y eut plus que le vrombissement du moteur, le chuintement des pneus sur le bitume. Asa avait l’impression que son cœur s’était arrêté, comme en attente du jugement qu’il lui dirait s’il pouvait continuer à battre ou à cesser définitivement.

« Non… pas toujours… » répondit finalement Anthony d’une voix douce.

Asa inspira profondément, rassembla son courage, enfin prêt à affronter les choses.

« Anthony… Est-ce que tu regrettes que l’on se soit embrassé ? » osa finalement demander Asa, le cœur au bord des lèvres.

Le rouquin détourna les yeux de la route un instant. Quelques éclats de lune se reflétaient dans le verre de ses lunettes et illuminaient avec tendresse la ligne douce de ses lèvres. Ses yeux étaient noirs, insondables.

« Non. Jamais. »

Les mots tombèrent presque brutalement. Ils lui avaient échappé avant qu’il n’ait eu le temps d’y réfléchir. Et Asa comprit alors à quel point cela était vrai.

 

Ils se regardèrent encore un instant avant qu’il dirige son attention sur la route. Asa remarqua alors qu’Anthony avait ralenti l’allure de sa voiture. Son cœur battait jusqu’au bout de ses doigts alors qu’il se répétait les mots de l’homme qui lui faisait perdre la tête. Il ne regrettait pas. Il ne regrettait pas. Cette idée tournait en lui comme un leitmotiv et son sourire s’agrandissait de plus en plus.

« Écoute, Asa, je… enfin… je ne sais pas où on va… Mais… Je ne regrette pas de t’avoir embrassé. N’en doute jamais. »

« Et tu comptes réitérer l’expérience ? »

Son audace surprit Asa et Anthony tourna la tête pour lui adresser un sourire un peu canaille. L’atmosphère dans la voiture se détendit. L’air était plus souple et chaud, réconfortant et empreint d’une sorte d’exaltation à la fois douce et un peu sauvage.

« Si tu es sage… » répondit-il avec un sourire un peu canaille.

Anthony tourna brièvement la tête pour croiser le regard d’Asa, et ils étouffèrent tous les deux un léger rire. La pression semblait être retombée. Asa se sentait plus léger, il ne pouvait pas empêcher ses lèvres de sourire. Et il se dit alors que cette soirée aux étoiles allait sûrement être très intéressante…

 

*****

 

         Anthony avait l’impression qu’il pouvait enfin respirer à nouveau. Depuis une semaine, il avait fui cette conversation comme il avait pu, mais Asa avait enfin osé nommer ce qui flottait entre eux. Cela lui avait coûté, plus qu’il ne voulait bien l’admettre. Mais maintenant que c’était fait, quelque chose en lui s’était desserré.

La nuit avait avalé le paysage. Pourtant, par une magie qu’Anthony aurait été bien incapable d’expliquer, Asa semblait resplendir à côté de lui. Chaque lueur était captée par la peau claire du libraire et il brillait presque dans la pénombre. C’était peut-être un peu ridicule, mais il lui donnait l’impression d’un ange tombé du ciel. Anthony peinait à garder les yeux sur la route tant le sourire un peu rêveur d’Asa attirait son regard.

 

Il commençait à se sentir à l’étroit dans cette voiture, avec ce libraire qui le troublait tant et ses pensées qui s’accumulaient sans donner l’impression de vouloir s’arrêter. Il fallait absolument qu’il pense à autre chose.

« Comment était ta journée ? » demanda-t-il avec un désespoir qu’il espérait discret.

Asa sembla s’en rendre compte, mais il eut la délicatesse de répondre comme s’il ne l’avait pas remarqué. Il raconta sa journée, les anecdotes amusantes de clients. Et Anthony sentit son cœur s’apaiser enfin en écoutant cette douce voix lui narrer la banalité d’une journée de travail dans une librairie.

 

La route se fit plus sinueuse encore. Le bitume laissa la place à de la terre battue. La Bentley cahotait sur le chemin qu’Anthony connaissait si bien. Il pouvait le suivre d’instinct. Il jeta un œil à Asa. Il s’était agrippé à la portière et observait l’extérieur avec une nervosité discrète.

« Tout va bien, je connais le chemin par cœur. » le rassura-t-il.

Asa lui adressa alors un beau sourire.

« Je te fais confiance. »

Le cœur d’Anthony rata un battement, et les deux hommes sursautèrent quand la voiture passa sur un nid de poule. Il se força alors à se concentrer. C’était la première fois qu’il devait faire attention sur cette route. Le beau libraire réussissait trop bien à le distraire…

 

Ils arrivèrent enfin au bout du chemin, sous un grand sycomore. Anthony gara la voiture et éteignit le moteur. Les phares ouvraient une mince clairière de lumière dans la nuit. Une vague de plaisir et de sérénité le saisit alors qu’il entendit les grillons qui chantaient dans le champ de blé. Le vent faisait bruire les feuilles des arbres. Ce doux murmure de la nature avait manqué à Anthony. Ils étaient seuls au monde. C’était si différent de Londres… Il posa alors le regard sur Asa, un peu anxieux à l’idée de sa réaction. Il espérait qu’il aimerait ce lieu autant que lui.

Asa observait l’extérieur, un grand sourire aux lèvres.

« C’est ici que tu viens regarder les étoiles alors ? » demanda finalement Asa en se tournant vers lui.

Anthony hocha la tête. Sa gorge était nouée, il ne savait pas trop pourquoi. Son cœur se gonfla dans sa poitrine lorsqu’il vit le sourire réjoui d’Asa.

« Allez, viens. » réussit-il à dire d’une voix un peu rauque.

 

Anthony connaissait ces gestes par cœur. À l’arrière de sa Bentley se trouvait tout son nécessaire. Il passa doucement la main sur le métal du télescope pour reprendre contenance. Il savait ce qu’il avait à faire. Il se concentra sur les gestes familiers. Il mit sa lampe frontale et tendit une lampe torche à Asa.

« Tu veux de l’aide ? » proposa-t-il.

« Prends le plaid, s’il te plaît. » répondit Anthony après une brève hésitation.

La suite se déroula avec la mécanique bien huilée des habitudes. Anthony installa le télescope et Asa posa le plaid sur l’herbe tendre et un peu humide de rosée.

 

Anthony avait une conscience aiguë de la présence du libraire à côté de lui. Mais il était dans son domaine, sur son territoire, dans son jardin secret. Il arrivait à garder le contrôle et à tout installer sans perdre le fil. Alors qu’il réglait le télescope, il vit Asa s’installer sur le plaid avant qu’Anthony éteigne sa lampe frontale. Et l’obscurité les enveloppa, seule la faible lueur de la lampe torche posée sur le plaid les éclairait. Il remarqua alors qu’ils n’avaient pas parlé depuis une quinzaine de minutes et que le libraire ne semblait absolument pas vexé.

Anthony l’observa un instant, discrètement. Il s’était assis, les jambes tendues devant lui et les mains en arrière, le visage levé vers la voûte étoilée. Dans la pénombre, il ne pouvait pas voir l’expression de son visage. Et il le regrettait profondément.

Une envie, subite, brûlante. Le rejoindre sur ce plaid, le prendre dans ses bras et…

 

Anthony sursauta, comme brûlé. Asa l’attirait, comme un astre qui exercerait sa gravité pour l’entraîner dans son orbite. Et, s’il se laissait prendre, pourrait-il seulement y survivre ? Cette idée lui noua l’estomac et il agrippa fermement son télescope pour ne pas défaillir. L’espace. Les étoiles. Voilà.

Rassemblant ses pensées, Anthony posa l’œil sur la lunette pour la régler. Il chercha l’étoile qu’il voulait montrer à Asa. Il aimait ce calme qui l’envahissait lorsqu’il voyait la voûte céleste à travers cette petite lentille de verre. Tout semblait si proche tout en restant si loin… Des lumières continuaient à lui parvenir malgré la mort ancienne de certaines étoiles. Il suivait les constellations, murmurant leurs noms qu’il avait appris tout petit avec son grand-père. Un instant, ce fut comme s’il était seul. Comme les mille fois où il était venu se perdre dans l’immensité du ciel. Mais cela ne dura qu’une seconde, car lorsqu’il trouva Arcturus, son cœur bondit dans sa poitrine. Il se redressa, un peu fébrile. Voilà, il était enfin au moment où Asa allait entrer dans ce qu’il avait de plus intime et de plus précieux. Et c’était à la fois inquiétant et… exaltant.

« Asa… » dit-il doucement.

Il ne voulait surtout pas rompre la douce mélodie de la nuit. L’instant semblait figé dans le temps. Un moment suspendu, une trêve dans la vie ordinaire. Il n’y avait qu’Asa qui comptait vraiment, comprit-il avec une certaine anxiété. Le libraire se tourna vers lui, tout sourire.

« Viens, je vais te montrer Arcturus. »

Asa se leva et le rejoignit. Ils se regardèrent un instant un peu maladroitement et Anthony comprit qu’il n’avait jamais utilisé de télescope. Un sourire ému étira ses lèvres alors qu’il lui expliquait à voix basse les bases de l’observation des étoiles. Asa l’écoutait, sérieux.

« Allez, à toi. »

Anthony s’écarta et Asa se pencha pour regarder à travers la lentille. Il sentait sa chaleur près de lui, son parfum d’eau de Cologne qui lui titillait les sens. Il ne put retenir un sourire en posant une main sur sa hanche et l’autre sur son épaule pour l’aider à trouver une meilleure posture. Il laissa ses mains s’attarder un peu plus longtemps que nécessaire. Il apprécia la douceur de sa veste et cette chaleur bien trop brûlante de son corps. Il repensa au baiser, à cette envie de l’attirer contre lui, de le blottir dans ses bras et de retrouver ces lèvres qui le faisaient tant rêver.

 

Anthony était troublé qu’Asa lui fasse perdre contenance aussi facilement et sans rien faire de particulier. Il n’avait jamais vécu ça. Avec personne. Anthony avait pensé qu’en emmenant Asa dans son jardin secret, il arriverait à garder le contrôle mais… Son regard embrassait les courbes du corps du libraire. Il serra les dents et secoua la tête. Il n’était plus un ado en rut, voyons ! pensa-t-il avec un peu de honte.

 

Il inspira profondément et força son esprit à revenir à des choses mesurables. Des coordonnées. Des distances. Des noms d’étoiles. Tout ce qui ne risquait pas de le regarder avec des yeux bleus.

« Donc là, tu vois Arcturus. C’est une géante rouge. Elle est plus froide que le Soleil, mais beaucoup plus grande. Elle a déjà quitté la période paisible de sa vie d’étoile. »

Il laissa un peu de temps à Asa pour observer. Le libraire gardait le silence, mais il le sentait tout à fait concentré. Puis, il se redressa et croisa son regard. Anthony avait éteint sa lampe frontale, et il n’y avait plus que la lampe torche à la main d’Asa qui les éclairait. Anthony avait l’impression que les yeux d’Asa brillaient aussi fort que toutes ces étoiles qu’il avait passé sa vie à observer.

Il se secoua mentalement. Il leva la tête au ciel et pointa le doigt vers plusieurs points lumineux.

« Regarde. Arcturus, Spica, Regulus. Si tu les relies, tu obtiens ce qu’on appelle le Triangle du printemps. Ce n’est pas une constellation officielle. Juste une manière humaine de mettre de l’ordre dans quelque chose d’immense. »

La magie de ce lieu opérait enfin sur Anthony et il se sentait transporté. Il expliqua alors à Asa le nom des étoiles, leur trajectoire et les distances, le trajet de la lumière... Le libraire l’écoutait en hochant la tête. Il ne comprenait pas tout, mais il souriait et Anthony se sentait libre de laisser libre cours à son besoin de parler des étoiles. Plus il parlait, plus il s’apaisait. Il voyait dans les yeux d’Asa quelque chose qu’il ne reconnut pas vraiment. De la tendresse ? De l’admiration ? Une profonde et sincère écoute ?

« Tu connais la Grande Ourse, bien sûr. Là, si tu regardes bien, tu verras deux points très proches. Mizar et Alcor. On les prend souvent pour une seule étoile quand on ne fait pas attention. Mais elles sont deux. Proches, liées par le regard qu’on pose sur elles. »

Il les pointa du doigt mais constata qu’Asa n’arrivait pas à les voir. Alors, il s’approcha de lui. Lentement, il lui prit une main tandis que ses doigts accrochaient sa taille. Son souffle balayait sa joue et son cœur battait des records de vitesse.

« Là, tu vois ? » murmura-t-il à son oreille.

Il sentit Asa trembler dans son étreinte. Le libraire hocha la tête comme s’il était incapable de parler. La gorge d’Anthony s’était nouée, ses doigts tremblaient sur le bras d’Asa qu’il ne put s’empêcher de le caresser du pouce avec délicatesse. Un moment fragile, juste à eux et aux étoiles. Il voulait le serrer plus fort contre lui, enfouir son visage dans le creux de sa nuque et s’enivrer de son odeur si délicieuse.

 

À cet instant, quelque chose se fissura en Anthony. Les étoiles, la gravitation, la force des orbites et de l’inertie, tout cela devenait secondaire par rapport à l’homme qu’il tenait frissonnant dans ses bras. Et pourtant, tout cela avait été toute sa vie. Depuis toujours. Comment un libraire – aussi merveilleux qu’il soit – pouvait renverser à ce point son monde intérieur ?

Car Asa l’avait écouté. Vraiment. Même s’il ne comprenait pas tout, il l’avait écouté parler avec le sourire. Il était entré dans son univers comme il le pouvait, un petit peu. Ce lieu était son refuge, et emmener Asa avait peut-être été une erreur. Pourrait-il seulement y revenir sans lui et surtout, sans penser à lui ?

 

Il aurait presque préféré qu’Asa ne l’écoute qu’avec un intérêt poli et décroche au bout de dix minutes d’explication didactique. Mais non. Il semblait vraiment vouloir entrer dans son monde. Il ne lui demandait pas de choisir, non. Et cela - inexplicablement - était terrifiant.

Anthony recula brusquement et Asa se tourna vers lui. Même à travers la pénombre, il voyait le trouble dans ses yeux.

« Tout va bien ? » demanda-t-il à voix basse, d’un ton inquiet.

Anthony secoua la tête, trop de choses se bouleversaient en lui. Il n’avait jamais imaginé pouvoir rencontrer quelqu’un comme Asa. Quelqu’un qui l’accepte tel qu’il est et cherche à entrevoir son monde intérieur. Il ne l’avait même jamais vraiment désiré. La solitude était son amie. Mais Asa changeait radicalement sa vision de sa vie. Et cela était terrifiant.

« Tu n’es pas obligé de faire semblant de t’intéresser, tu sais. » répondit-il d’un ton plus sec qu’il n’aurait voulu.

Il recula d’un pas, comme pour mettre de la distance entre eux. Mais cela ne servait à rien, il le savait.

« Oh, mon cher… Je ne fais pas semblant. J’aime te voir si passionné, j’aime t’écouter. J’aime partager, ne serait-ce qu’un peu, ton monde… »

Anthony l’observa attentivement. Il cherchait l’ennui ou l’agacement dans les yeux bleus d’Asa. Ce qu’il voyait habituellement dans ceux de tous les autres lorsqu’il parlait. Mais il n’y avait que l’éclat d’une tendresse infinie. Il laissa échapper un soupir et se frotta les cheveux dans un geste nerveux. Il avait un nœud dans la gorge et le cœur pris en étau. Il fallait faire quelque chose pour lever cette pression, ou il deviendrait fou.

« Asa… où va-t-on tous les deux ? » osa-t-il finalement demander.

Toute tentative de fuite s’était étouffée. Il se sentait comme un petit garçon perdu, qui avait peur que tout cela soit un rêve cruel. Et qu’il se réveille seul. Comme il l’avait toujours été.

« Anthony… Je… Enfin… »

Asa soupira, il semblait à court de mots pour le rassurer.

« Viens. » lui demanda-t-il d’une voix douce en lui montrant le plaid.

Anthony aurait voulu résister, mais Asa lui tendit la main et il céda. Sa paume chaude contre la sienne faisait fléchir ses doutes et ses peurs.

 

Ils s’installèrent côte à côte sur le plaid, et Asa s’allongea. Anthony l’observa un instant puis fit de même. Ils gardèrent le silence et son regard se perdit dans l’immensité du ciel qu’il connaissait si bien. Les étoiles brillaient dans le firmament, tranquilles, indifférentes et pourtant étrangement consolantes.

Peu à peu, sa respiration se calma et il se sentit plus serein. Il sentait la présence réconfortante d’Asa près de lui.

« Je… je ne suis pas facile à vivre, Asa. Je me perds dans le travail. J’oublie des rendez-vous, j’oublie de manger… Je disparais pendant des jours et je passe des nuits entières seul à regarder les étoiles. Ou je me plonge dans mes recherches et n’en ressort qu’au bout de plusieurs jours…»

Il parlait doucement, comme les confessions que l’on fait seulement protégées par l’obscurité.

« Je… j’ai toujours été seul. Les autres, eh bien, ils ne m’intéressent pas vraiment. Je n’ai rien contre eux. Je ne sais pas comment m’adresser à eux, je crois. Et tu es entré dans ma vie… Et tu as tout chamboulé. Je ne sais pas… je ne sais pas si je peux continuer comme avant maintenant que tu es là. Tu m’as offert un livre qui parle de la force des orbites et je trouve ça assez… enfin… drôle ou pertinent. Je me sens attiré par toi. Je suis dans ton orbite et je ne sais pas si… je peux encore m’en échapper… Ni même si j’en ai envie. »

Anthony inspira profondément. Il était extrêmement reconnaissant qu’Asa garde le silence, le laissant s’exprimer.

« Mais je ne crois pas être bon pour toi… Tu es si… si merveilleux, Asa. Tu mérites quelqu’un qui saura t’offrir toute la présence dont tu as besoin. Pas… quelqu’un comme moi… qui va se perdre dans les étoiles et qui… ne saura pas toujours te montrer l’affection qu’il ressent. »

Voilà, il avait osé parler. Il gardait les yeux grands ouverts, observant avec calme les étoiles qui brillaient tranquillement dans le ciel d’encre. Regarder Asa à cet instant était impossible. Il sursauta presque lorsqu’il sentit la main d’Asa chercher la sienne, et la serrer avec douceur.

« Anthony… Je ne te demande pas de changer. J’aime ta façon de voir le monde, j’aime que tu te passionnes pour quelque chose de plus grand que nous. »

Un léger silence, aussi doux qu’une plume.

« Je veux juste pouvoir t’accompagner dans ton monde, parfois. Car ce que tu vois est beau et profondément sensible. Poétique. »

« Tu es sûr ? » demanda Anthony, d’une voix qui semblait presque être une supplique.

Asa se tourna sur le côté et Anthony fit de même. La lampe torche était posée plus loin dans l’herbe et éclairait faiblement leurs visages. Mais Anthony pouvait voir la douceur dans ses yeux, le sourire apaisé et serein qui se dessinait sur ses lèvres.

« Je n’ai jamais été aussi sûr de quelque chose de toute ma vie. » murmura Asa.

Il porta alors sa main à sa joue et la caressa avec délicatesse. Anthony ne put réprimer un frisson qui éveilla toutes les fibres de son corps.

« Tu es la meilleure chose qui me soit arrivée dans la vie… » souffla Asa.

Anthony sentit ses yeux s’humidifier et se demanda s’il pouvait le voir malgré la faible luminosité.

Et doucement, Asa s’approcha, ne le quittant pas des yeux. Il y avait tant de tendresse dans son regard qu’Anthony se sentit chavirer. Et il y avait aussi cette étincelle. Malicieuse, profonde et un peu opaque et mystérieuse.

Alors, leurs lèvres se trouvèrent. C’était un baiser lent, délicat. Si vrai, si pur. D’une sincérité presque désarmante. Il sentait qu’ils étaient tous les deux bouleversés par l’authenticité du lien qui se tissait entre eux. Ils partageaient le même souffle, et ce silence disait plus que leurs mots n’auraient pu le faire. Un vertige et la sensation que rien ne serait plus jamais comme avant. Anthony serra alors Asa dans ses bras, laissant libre cours à son désir de passer ses mains dans son dos. Il laissa enfin ses mains parcourir son dos. Chaque caresse traçait sous ses doigts un chemin de feu. Il se dit alors qu’il ne se lasserait jamais du goût d’Asa, de la douceur de sa bouche, ni même de cette avidité qui pointait peu à peu.

Au-dessus d’eux, les étoiles poursuivaient leur course silencieuse. Anthony les avait contemplées toute sa vie pour se perdre dans leur lumière.

Cette fois, pourtant, il eut la sensation étrange et lumineuse qu’ils s’étaient enfin trouvés. Malgré le temps. Malgré l’espace.


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