Mille et une façons
Chapitre 1 : Mille et une façons
5967 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 12/04/2026 12:29
— Au nom du ciel, mais qu’est-ce qu’il fait ?
Aziraphale, inquiet, arpentait sa boutique le front plissé et le nœud papillon légèrement de travers. Il était déjà 17 h 07, et le rendez-vous était fixé à 17 h.
L’homme au téléphone s’était exprimé d’une voix professionnelle, mais aussi froide qu’une crypte. « D’outre-tombe » aurait parfaitement convenu pour la qualifier. Il avait demandé si « Mille et une façons de tromper la Faucheuse », écrit par une certaine Morevna, était disponible en magasin. Évidemment, l’ange possédait cet ouvrage ! Une première édition, un magnifique volume relié plein cuir, un petit bijou. Il n’était néanmoins nullement disposé à s’en séparer, quand bien même ce mystérieux personnage lui en aurait offert tout l’or du monde…
C’est qu’Aziraphale tenait une librairie, certes, mais il ne vendait jamais un seul livre. Non qu’il n’en eût jamais l’occasion, mais son âme d’amoureux de la littérature, doublée d’un penchant de collectionneur, s’y refusait tout simplement.
Il avait encore en tête la fois où Crowley l’avait menacé de céder un de ses précieux trésors, s’il ne ramenait pas la Bentley démoniaque à sa couleur d’origine. Le démon, qui avait la garde conjointe de la librairie et de Jim, l’archange amnésique, pendant qu’Aziraphale se rendait à Édimbourg pour enquêter dans un pub, avait parfaitement senti que sa voiture était passée du noir au jaune sous la volonté espiègle de l’ange. Un frisson d’effroi avait traversé sa corporation humaine, sous la chemise bleu ciel et le gilet, et il s’était empressé de ramener l’automobile à sa couleur originelle (et de supprimer ce “pouet-pouet” ridicule qu’il avait installé en lieu et place du klaxon).
Perdu dans ses souvenirs, Aziraphale se tourna vers l’horloge derrière son bureau, qui indiquait maintenant 17 h 13.
La porte s'ouvrit à la volée dans un fracas qui fit trembler les gonds, et un personnage haut en couleur fit son apparition assez théâtrale. Il était de haute stature, d'une maigreur saisissante, presque cadavérique, évoquant ces silhouettes décharnées que l'on croise dans les cauchemars ou les toiles de Jérôme Bosch. Ses vêtements de chez un bon faiseur, couleur sang de bœuf, pendaient sur lui comme les voiles d'une frégate par temps sans souffle, sans parvenir à dissimuler l'extrême décharnement de sa silhouette.
Un haut-de-forme de la même teinte, quoiqu'un ton plus foncé et d'un style résolument désuet – rappelant ces couvre-chefs que portaient les dandys du siècle passé – reposait de guingois sur son crâne entièrement dégarni, lisse comme un œuf, si tant est que le personnage se prêtât à de telles qualifications frivoles.
Sous ce couvre-chef luisaient des yeux d'un noir d'encre et d'une acuité redoutable, illuminant d'une clarté surnaturelle son visage émacié, qui n'était cependant pas dénué d'une beauté troublante, presque infernale.
Il exhalait un parfum composite d'encens, de myrrhe, de sang et, fort étrangement — de pâtés aux choux tout juste sortis du four. Dans sa main droite, il tenait une canne au design stylisé évoquant un glaive. Ce n’en était pas un tout de même ?
L’énergumène frappa le sol de sa canne et déclara d'une voix rocailleuse, avec une emphase théâtrale :
— À genoux, vil roturier !
— Je vous demande pardon ? murmura le libraire sitôt la première surprise passée.
— À genoux devant le Tzar-sorcier Koschey (1)!
— Mais je…
— Le Tzar-sorcier illustre du magnifique Vingt-Septième Royaume ! Avant...
La poche de sa redingote vibra et une petite étincelle dorée en jaillit. Le visiteur perdit un peu de sa superbe. Il haussa les épaules, écarta les bras d'un air presque contrit :
— Désolé, déformation professionnelle... Reprenons !
Il s'éclaircit la voix :
— Abject boutiquier !
Sa poche vibra encore. Koschey y plaqua la main, jura entre ses dents et poursuivit :
— Encore désolé, déformation professionnelle doublée du syndrome d'épuisement, également professionnel ! Brave commerçant, j'ai besoin d'un article en votre possession ! J'en ai eu vent, plus précisément ce renseignement m'a été apporté par Borée ! Vous avez dans votre misérable gargote...
La poche vibra.
— …Dans votre prestigieuse boutique, un ouvrage dont j'ai besoin ! Je paierai grassement !
L'hurluberlu jeta sur la table une poignée de diamants mélangés, pour des raisons inconnues, à des miettes de gâteaux. L'endroit s'embauma immédiatement d'odeurs de pâtisserie — les diamants, comme l'argent, n'ayant aucune odeur.
— Cher Monsieur, la bienséance veut que l’on se présente, en tout premier lieu. Surtout quand on pénètre chez les gens de cette manière, disons, spectaculaire. A.Z. Fell & Co est une boutique respectée dans tout Soho. Je n’ai pas pour habitude d’y recevoir des romanichels, ajouta-t-il avec un regard qui en disait long sur l’accoutrement de son étonnant visiteur. Et sachez que votre or ou vos diamants me laissent aussi froid que la banquise avant qu’elle ait commencé de fondre sous l’effet du réchauffement climatique, mais ceci est une autre histoire. Par contre, insinua-t-il avec une étincelle dans les yeux, je ne dirais pas non au fait de goûter à ce qui me semble être un délicieux gâteau que vous avez là dans votre poche. Peut-être pourrions-nous le partager autour d’une bonne tasse de thé, et vous pourriez alors m’instruire posément de votre requête, sans qu’il fût besoin de menaces, de tentative de corruption ou de grands moulinets de bras ? Mmh, qu’en dites-vous ?
— Je pénètre, quand je veux, où je veux et même dans qui je veux ! Romanichel ? Moi ? Je suis le Grand, le Magnifique, le Flamboyant Koschey ! Tzar du Vingt-Septième Royaume béni des dieux ! Celui qui a berné pendant des siècles la Faucheuse ! annonça Koschey un tantinet grandiloquent, puis en changeant de ton : Je me suis d'ailleurs déjà présenté — vous êtes peut-être sourd, ou bien un simplet ?
— Monsieur Flamboyant Koschey, répondit Aziraphale, sentant la moutarde lui monter au nez, j’ai parfaitement retenu votre nom. Ne me faites pas l’offense de me prendre pour un benêt. Mais cela n’explique nullement ce qu’est le 27ème royaume, d’où vous prétendez venir, ni pourquoi vous jugez bon de vous promener avec un costume dont même mon arrière-grand-père n’aurait pas voulu.
Là, évidemment, l’ange bluffait. Il n’avait ni arrière-grand-père, ni grand-père, ni père, pour la bonne raison qu’il était un ange depuis le début des temps. Mais rien n’était à négliger pour rabattre le caquet de ce malotru.
— Je ferai preuve de magnanimité et prétendrai n'avoir rien entendu. Reprenons sur de meilleures bases.
Koschey était un négociateur habile (quelques siècles d'expérience, que voulez-vous)
— Le thé ne saurait être décliné, il fait partie intégrante de nos traditions slaves ! Il constitue une véritable institution ! En revanche, concernant les pâtisseries, la question mérite réflexion — Jeannot les confectionne exclusivement à mon intention... se rengorgea Koschey en rougissant légèrement, ce qui paraissait tout à fait incongru sur son visage émacié.
La poche de sa redingote frémit de nouveau et de l'air émergea une panière garnie de pâtés délicieux et parfumés, suivi d'un chuchotement à peine audible et également sorti de nulle part : « Ne soit pas radin ! »
— Je vous en prie, installez-vous confortablement, invita l’ange, soudain radouci à la vue de ces gourmandises. Prenez ce fauteuil. Je vais aller nous préparer deux tasses de mon meilleur Earl Grey.
Il revint quelques minutes plus tard de la kitchenette dans l’arrière-boutique, avec deux tasses de thé fumantes, d’une porcelaine Wedgwood choisie parmi sa vaisselle la plus raffinée. Enfin, ils purent bavarder plus sereinement.
— D’où venez-vous exactement ? Et quelle est cette lumière qui éclaire votre poche par intermittence ? Est-ce un appareil de téléphonie mobile ?
— Maintenant je vais répondre à vos questions, bien qu'habituellement ce soit moi qui interroge les malotrus à l'aide de nombreux artifices - comme les bottes espagnoles, la chaise de fer, le chevalet... prononça rêveusement Koschey.
— Comme l’Inquisition Espagnole, non ? Est-ce là l’idée ?
Koshey approuva d’une grimace et poursuivit :
— Inquisition Espagnole ? Des vils copieurs ! Des débutants, des petits joueurs ! Bref, vous êtes un lettré ? Vous devez avoir sur vos étagères les ouvrages de ce traître impie d’Afanassiev, que le Tricéphale le dévore ! Bien que les vers s'en soient déjà chargés.
Koschey eut un sourire satisfait à la pensée des vers vengeurs :
— Un médecin de rien du tout et un écrivaillon, un barbouilleur de papier, un scribouilleur ! Au siècle passé, il a osé compiler l'histoire de mon Royaume ! Personne auparavant ne savait rien de son existence ! Et aujourd'hui, seuls les fainéants et les ignorants ne savent plus le trouver !
— Oh, je vois ! “Pour vivre heureux, vivons caché”, c’est cela ? Je suis moi-même un féru partisan de cet adage…
L’image fugace de Crowley, vautré sur ce même fauteuil, un verre de Chäteauneuf-du-Pape à la main, lui traversa l’esprit. De fait, depuis qu’ils avaient déjoué l’Apocalypse, l’Enfer et le Paradis leur fichaient une paix royale, et ils avaient bien l’intention de poursuivre tous les deux, le plus longtemps possible, leur… collaboration. En réalité, une existence calme, paisible, faite de dîners partagés et d’une euh… amicale complicité ? Un arrangement, en quelque sorte. Rien de mal à ça. Mais ils devaient toutefois veiller à passer sous les radars célestes et infernaux…
— Bref ! Mon Royaume, conquis par la magie et l'épée, s'étend bien au-delà de trois fois neuf terres de votre monde. Le Vingt-Septième Royaume ! J'ai aussi dupé la Faucheuse — je la respecte, certes, mais la tromper fut un vrai délice. J'ai dissimulé ma mort au bout d'une aiguille, l'aiguille dans un poisson, le poisson dans un canard, le canard dans un lapin,
— Le canard dans un lapin ? l’interrompit le libraire fort impoliment. Crowley ne va pas être content…
Mais le sorcier poursuivit, indifférent :
— Le lapin dans un coffre, et le coffre sur un chêne qui pousse sur l'île au cœur de l'Océan. Pendant un temps, comme le chante si bien ce bouffon de chez les mangeurs de Grenouilles, « j'étais tranquille, j'étais peinard », fredonna Koschey de sa voix de baryton plutôt plaisante. Mais voilà que ce gratte-papier raconte tout à la terre entière ! Je ne suis plus en sécurité ! Je m'inquiète ! Je suis inquiet ! Et quand l'inquiétude me gagne, tout mon entourage peut aller se creuser une tombe, pour ne pas être pris au dépourvu. Sans compter tous ces chênes dépouillés et abattus sur les îles ! Un véritable désastre écologique.
Il épela écologique avec soin et même fierté, car ce mot ne figurait pas dans son vocabulaire habituel.
Puis, sautant du coq à l’âne comme s’il semblait se rappeler qu’il avait du lait sur le feu :
— Mais qui donc est ce Crowley ? Est-ce un grand sorcier, lui aussi, dont j’ignorerais l’existence ? Cela me paraît difficilement concevable ! Vous les Rostbeefs vous vous croyez malins ? Comme ce mage de pacotille à l'ego démesuré qui m'a imité de façon grotesque, tel un vulgaire singe et non un authentique Vol-de-la-Mort, comme il se plaisait à se désigner ! Fort heureusement, il a lamentablement échoué !
Aziraphale rougit distinctement, bafouillant une explication :
— Non, non, rien de tout ça. C’est juste, hem… Une connaissance, un ami en quelque sorte. Je le dépanne en gardant ses plantes, parfois. Il nous arrive d’aller nourrir les canards de Saint James Park. Des petits pois congelés. Ils adorent ça, et c’est bon pour eux. Vous le saviez ?
— Un canard — délicieux avec des pommes ! Et Jeannot le prépare... Une pure merveille !
Koschey se passa la langue sur les lèvres et observa son interlocuteur de ce regard dévastateur propre aux séducteurs impitoyables et aux briseurs des cœurs (tant au sens métaphorique qu'au sens littéral).
Sa voix adopta une douceur caressante, évoquant la finesse de la soie et la richesse veloutée du plus raffiné des potages confectionnés par Jeannot. Elle enveloppait l'auditeur d'un charme presque hypnotique. Son regard se voila d'une mélancolie avide, semblable à celle qui tourmente les poètes en quête d'inspiration ou qui anime les yeux des cannibales des forêts amazoniennes.
Il s'inclina vers Aziraphale et murmura suavement :
— Alors, joyau de mon âme, consentirez-vous à me céder cet ouvrage dont je me languis ? Moins ardemment que je ne soupire après vous, certes, mais je sais bien...
Koschey feignit d'essuyer une larme et de réprimer un sanglot :
— …que jamais je ne...
C’est alors que retentit le bruit aigrelet du carillon au-dessus de la porte de la boutique, qui s’ouvrit à la volée pour la deuxième fois de la journée.
Un énorme carton rempli de pots de diverses plantes vertes fit son entrée, tenu par deux mains fermement arrimées à ce trésor, dont les doigts élancés se terminaient par des ongles vernis d’anthracite, comme des traits de plume. Au bout de ces mains étaient arrimés des bras sinueux revêtus de coton noir corbeau, tout comme la veste, le jean slim et le Henley qui habillaient le personnage, dont la démarche ondulante n’était pas sans évoquer un reptile. On distinguait à travers le feuillage de l'anthurium Black Karma les étincelles fugaces d’une écharpe argentée en lurex, aussi fine qu’une cravate, nouée très bas autour du cou. Au sommet de ce curieux agencement trônait une chevelure d’un roux flamboyant, savamment décoiffée, dont une mèche bouclée retombait sur une paire de lunettes de soleil Valentino hors de prix.
— Bonjour, mon an… commença le nouveau venu, stoppé dans son élan par la vue d’un intrus sur SON fauteuil.
Koschey se redressa. Son instinct de mage maléfique et de chasseur expérimenté lui confirmait sans aucun doute qu'un autre prédateur rôdait sur le territoire qu'il pensait avoir conquis. Cet intrus pouvait, il le pressentait, il le savait, bouleverser ses plans. Le commerçant, à la rigueur, il pourrait encore le laisser filer, mais le livre... Jamais ! Il déploya alors son aura tentatrice avec une ampleur redoutable. Elle envahit toute la pièce, engloutissant les plantes et l'intrus tapi derrière.
— Miel de mon cœur, tu ne me présentes pas ton ami ? susurra-t-il. À trois, cela pourrait s'avérer si... si extraordinaire, si fascinant, si envoûtant ! La belote, le skat et d'autres jeux passionnants... De plus, j'ai toujours nourri une prédilection particulière pour les blonds et les rouquins...
La poche de sa redingote vibra de nouveau et l'objet qu'elle renfermait parut même émettre de la fumée.
Devant tant d’aplomb, Crowley en laissa tomber le carton contenant ses protégées, qui atterrit, fort heureusement, parfaitement d’aplomb sur le sol de la boutique.
— Aziraphale ? C’est qui ce guignol ?
— C’est… Ahem… Laisse-moi te présenter…
Mais déjà, Koschey s’était levé et tendait la main pour saluer le nouvel arrivant, main à laquelle le démon jeta un coup d’œil dégoûté accompagné d’un haussement de sourcil outré par tant de hardiesse.
— Quelqu’un s’est assis dans mon fauteuil, et j’aime pas ça, déclara Boucles d’Ambre d’une voix sépulcrale.
Autour de lui, l’air semblait s’être figé en stalactites aussi glacées qu’acérées, prêtes à transpercer le cœur de l’importun au moindre mot ou geste de travers.
— Koschey, Tzar du Vingt-Septième Royaume ! Vous m'avez presque coupé la parole, pour cela d'autres ont payé de leur tête ! De plus vous osez refuser ma main tendue ! Une offense ! Mais je poursuis ...
Il se tourna vers Aziraphale :
— Alors… une gorgée d’eau pour apaiser ma gorge desséchée… mon ruisseau de jouvence. Si la passion des pierres précieuses vous a quitté… que puis-je vous donner en échange… de ce trésor ancien dont vous êtes le seul gardien ? Pour sa peau encore tendre, malgré les épreuves…Pour ce qu’il renferme — enivrant, intact, presque trop frais pour son âge…
Dites-moi… mon ange… que faudrait-il pour que vous me laissiez… y goûter ?
— Mon ange ? MON ANGE ? s’écria le démon prêt à se précipiter illico sur l’intrus, l’empoigner par le col et le jeter dehors avec pertes et fracas. Mais par la langue de Satan, dis quelque chose, toi ! Avant que je commette l’irréparable !
Koschey promena son regard de l'un à l'autre, manifestement perplexe :
— Mon ange, il n'y a rien d'obscène ou d'offensant là-dedans ! Êtes-vous fou ou simplement le bouffon du roi de ces terres barbares ? Je penche pour le bouffon — ils sont souvent roux !
Le libraire sembla reprendre ses esprits. Une tension palpable flottait dans la pièce, pareille à une nappe de brouillard hérissée de dangers. Il jugea bon d’intervenir avant que la situation ne s’envenime.
— Est-il vraiment nécessaire de se montrer aussi discourtois ? Nous sommes entre gens civilisés, que diab… bonté divine ! Crowley, voici Koschey, qui s’est déjà présenté comme Phare du Vin, et septième axiome…
— Tzar du Vingt-Septième Royaume, corrigea Koschey, comme un professeur qui s’adresserait avec une bienveillance amusée à un élève qui n’aurait pas compris du premier coup. Puis, après réflexion :
— Phare du Vin cela sonne bien, je le rajouterais bien à mes autres titres.
Koschey se détendit soudainement. Il se trouvait en présence de ces singuliers personnages que sont les Anglais. Un frémissement d'effroi véritable le traversa au souvenir de son dernier entretien avec une Anglaise, une dénommée Alice... Il lui avait fallu trois journées entières en compagnie de vodka et du Chat Savant pour recouvrer ses esprits. Il s'enjoignit donc intérieurement à la patience : cet ouvrage lui était nécessaire, alors du sang froid ! Il lui fallait ronger son frein. Ce livre était le dernier exemplaire publié qui restait, à sa connaissance, en circulation, depuis qu’il avait mis la main sur les six autres. Nul humain ne devrait plus jamais en découvrir le contenu. Et si l’un d’eux, incorrigible fouineur qui avait déjà lu l’ouvrage, s’en allait le crier sur les toits, tout le monde le penserait à coup sûr menteur ou fou, si toutes les preuves avaient disparu.
— Monsieur Koschey, voici Crowley, poursuivit le libraire. C’est mon… ahem… eh bien… comment dire…
Il était devenu écarlate, ne sachant comment qualifier le démon en présence de ce quasi-inconnu. Démon qui le laissait s’enfoncer lamentablement, comme le Titanic dans l’océan, sans tenter le moindre geste ou la moindre parole de sauvetage, comme s’il voulait le punir d’avoir laissé un quidam s’installer dans le fauteuil qu’il s’était octroyé.
— Un Ahem ? Mon... Ahem cuisine, sans mentionner ce qu'il vaut mieux taire en public, quoique pour des gens comme vous, je pourrais… !
— Ah ouais ? Et il cuisine quoi ? s’informa le déchu qui ne mangeait jamais, en toisant son interlocuteur avec dédain.
— Beaucoup de mets, tous plus succulents les uns plus que les autres. Mais ce qu’il réussit le mieux c’est un canard aux pommes ! Une recette ancestrale ! Il le fait mariner deux jours dans le cidre et le miel, puis le farcit avec des pommes de jouvence, l'enduit de miel et le met au four ! Un vrai délice ! Le canard, pas mon petit Jeannot, quoique, quoique…
Koschey se perdit dans ses souvenirs culinaires et nostalgiques. Il se passa la langue sur les lèvres et son visage prit une expression de béatitude tout à fait inattendue sur un tel faciès. Puis il sembla redescendre sur terre et s’informa :
— Et le vôtre ? Quelle est sa… spécialité ?
Et ce n’était pas le moins de monde de la perfidie, il était réellement curieux.
Tandis qu’Aziraphale rougissait soudain, Crowley était devenu inexplicablement blanc comme un linge céleste. Ses poings étaient crispés de fureur, de profondes rides marquaient son front et ses yeux lançaient des éclairs qui auraient décorporé le premier quidam venu s’il n’y avait eu l’écran de ses verres fumés. Déjà, il s’avançait vers Koschey avec la ferme intention de lui arracher les yeux :
— Moi vivant, on touche pas aux canards, gronda-t-il d’une voix à faire trembler la terre ou réveiller les volcans. Ma spécialité ? Tu vas pas tarder à la recevoir en pleine tête, suppôt de Satan, assassin, vermine, bourreau, ord…
— Suppôt de Satan ? Moi ? Mais Satan, je le reçois pour le thé tous les dimanches ! Et encore, il patiente dans l'antichambre ! Personne ! Jamais ! Personne ne traite ainsi le Grand, le Terrible, l'Immortel Koschey, qui a berné Mort lui-même !
L'atmosphère se réchauffa dangereusement, la redingote de Koschey prit les reflets argentés d'une armure et sa canne ressembla de plus en plus à une épée.
Le libraire intervint avant que ses visiteurs en viennent aux mains :
— Allons, voyons, du calme Crowley. Je suis certain que Monsieur Jeannot et Monsieur Koschey pourraient facilement adapter leur recette avec… je ne sais pas, moi… du poulet ?
Il tourna vers le Tzar un regard interrogateur et inquiet.
Ce dernier inspira profondément, compta jusqu'à dix, puis jusqu'à cent, puis à rebours et sembla s'apaiser. La redingote retrouva sa teinte normale — si l'on pouvait considérer la couleur sang de bœuf comme normale — et la canne perdit son éclat argenté. Il avait besoin de ce libraire et devait donc tâcher de supporter son copain roux :
— J'ai assez de personnel dans mes cuisines. Mon Jeannot excelle dans la préparation du canard et des pâtés aux choux, mais il ne cuisine que pour moi dans des situations bien particulières. Soit après avoir commis une grosse bêtise — ce qui arrive, on ne l'appelle pas Benêt pour rien. Soit quand j'ai été particulièrement doué dans nos petits jeux. Et je ne parle pas de trictrac ou de belote, mais plutôt de bilboquet.
Koschey haussa un sourcil puis adressa un clin d'œil à Aziraphale, parfaitement conscient d'exaspérer le rouquin. Il ignora également l'artéfact dans sa poche, qui vibrait, fumait et commençait à projeter des éclairs :
— Vous voulez essayer ? D'ailleurs, on peut y jouer à trois... Non ? Alors parlons cuisine ! Il nous arrive en effet de mitonner du poulet ou de la perdrix, si le canard vient à manquer, bien que la chair en soit moins tendre, la peau moins dorée, les sucs moins parfumés, les effluves moins enivrants, la saveur en bouche moins voluptueuse, les…
— Mais si tu nous disais plutôt ce que tu caches dans ta poche, et qui fait des étincelles, vieux grigou ? l’interrompit le démon. Et aussi pourquoi tu viens fourrer ton nez crochu dans la boutique de mon… ami ?
— Eh bien parlons affaires, aussi ! Je veux le manuscrit dont nous avons discuté ! précisa-t-il à l’adresse de l’ange. Si les diamants vous laissent de marbre, je peux proposer un échange ! Le livre de cuisine authentique du Vingt-Septième royaume. Avec la recette des cuisses de poulet rôties selon Baba Yaga, les langues d'oiseaux confites dans la tradition de Rossignol le Brigand, les queues de poissons marinées d'après les secrets de La Petite Sirène, les grillades élaborées à la manière du Dragon Tricéphale et bien d'autres délices. Alors, « Mille et une façons de tromper la Faucheuse » contre « Les ineffables recettes » ?
Le regard de l’ange s’était mis à pétiller à l'évocation de ces divins petits plats qui, à son avis, parviendraient même à surpasser les sushis. Ou les crêpes.
Alors qu’il laissait glisser une langue gourmande sur ses lèvres (spectacle dont Crowley ne perdit pas une miette), la poche du costume élégant de Koschey s'enflamma soudain. Le sorcier lâcha un juron bref, étouffa les flammes d'une main sans paraître ressentir la moindre douleur, puis plongea les doigts dedans pour en extraire... une assiette métallique, peut-être en argent, légèrement cabossée mais polie jusqu'à briller.
— C’est quoi ce truc ? siffla le démon. Tu comptes jouer à la dînette ?
Koschey ne prit pas la peine de répondre et fouilla encore dans sa poche en grommelant « mais où elle est cette diablerie ?», et en sortit une petite pomme non seulement un peu flétrie, mais aussi mordillée sur un côté.
— Jeannot, grinça-t-il, j'avais demandé une pomme entière, pas les restes du dessert ! Toujours à faire des économies, celui-là !
Il se tourna vers ses interlocuteurs :
— Artefact ancestral…
— Hey ! Mais je la reconnais ! C’est la pomme qu’a croquée cette gourdasse d’Ève dans le jardin d’Éden ! Ah ! ah ! ah ! Trop fastoche comme mission ! Quand je pense qu’on m’avait simplement demandé d’aller mettre le bazar à la surface, c’est un beau bordel qu’elle a déclenché cette cruche. Je m’y revois comme si c’était hier ! « C’est une pomme, goûte-la » que je lui ai susurré. Et l’autre, ni une ni deux, que je te croque dedans avant de la filer à l’autre nigaud d’Adam, qui s’est empressé de faire pareil. Non mais un joli duo d’andouilles, si vous voulez mon avis !
En entendant le mot “andouille”, l’ange s’était remis à rêvasser de ce délice, dont on trouve les meilleures fabrications en Bretagne, à Guémené-sur-Scorff. Il avait visité la région, jadis, avec Crowley. Ils y avaient même dansé de façon fort plaisante, lors d’un fest-noz…
Pendant ce temps-là, l’assiette dans les mains du sorcier s’était mise à vibrer et le visage d'un blondinet aux yeux bleus, visiblement courroucé, apparut à sa surface. Le freluquet montra le poing à Koschey, qui se reprit aussitôt :
— Un artefact de vision à distance très répandu dans le Vingt-Septième royaume. On fait rouler la pomme sur l'assiette...
Koschey joignit le geste à la parole et lança la pomme sur l'assiette. Elle y roula cahin-caha à la manière d'une voiture aux roues carrées, le côté mordillé n'ajoutant pas à l'aérodynamisme.
— Donc on fait rouler, on pense à ce qu'on veut voir et on prononce l'incantation :
Roule, roule, roule, ne t'arrête point,
Montre-moi chênes et sapins,
Mers, ruisseaux et pics alpins
Et surtout, ce qu’à voir je tiens.
Le visage du jeune homme s'évanouit de la surface de l'assiette et céda la place à un ouvrage ancien orné d'un chaudron sur sa couverture.
— Vous constatez que cela fonctionne à la perfection ! Je souhaitais vous présenter le recueil de recettes ineffables et le voici ! Par ailleurs, j'ai apporté certaines améliorations à cet artefact. Désormais, il transmet les sons, les parfums, les nuances des couleurs.
Le libraire, les narines frémissantes et des étoiles dans les yeux, se penchait déjà sur la divine vision, espérant en capter quelque fumet ou image alléchante.
— Il peut également, poursuivit Koschey, localiser avec une précision remarquable le destinataire et donne même la possibilité d’interagir, pourvu que celui-ci possède également le même gadget !
À cet instant, l'image se brouilla et l'on perçut très nettement : « La compagnie Yaga & Co propose une offre promotionnelle sur les philtres d'amour, les potions de bravoure et autres poisons insidieux ou foudroyants ! Les stocks sont limités ! Premiers arrivés, premiers servis ! Hâtez-vous ! »
Koschey sembla embarrassé et marmonna :
— Cette réclame, impossible d'y échapper ! Et lorsqu'on a l'abonnement économique... Jeannot est un peu regardant…
— Tu vas rappliquer à la maison fissa, au lieu de faire du gringue sous prétexte d'un bouquin ! Je te connais bien ! Le canard refroidit ! Je vais te montrer où les écrevisses passent l'hiver au lieu du « ciel plein d'étoiles et de diamants » ! Si tu vois de quoi je parle ! hurla l'assiette, pendant qu’apparaissait à sa surface une main armée d'un rouleau à pâtisserie.
Koschey tenta vainement de dissimuler l'assiette, s'éclaircit la gorge et reprit en adoptant l'attitude la plus majestueuse qu'il pût, la tête relevée, les yeux étincelants et le haut-de-forme qui se métamorphosa l'espace d'un instant en Bonnet de Monomaque, demeurant néanmoins toujours quelque peu de guingois :
— Alors, ce manuscrit ? J'attends !
Aziraphale sembla s’ébrouer. Oh certes, il mourait d’envie de se laisser tenter par ces divines recettes, dont il avait pu saisir au passage quelques bribes, accompagnées d’alléchantes illustrations. Ses narines palpitaient encore au souvenir des appétissants effluves échappés de cette vision enchanteresse sur l’assiette, ses papilles frétillaient d’anticipation à la pensée de ces mets presque à sa portée, entrevus l’espace d’une seconde sur la surface argentée. Mais cela ne valait pas le sacrifice des “Mille et une façons de tromper la Faucheuse”. Un exemplaire rarissime et de toute beauté, étonnamment bien conservé pour un ouvrage datant du XIVe siècle, à la couverture de cuir épais patiné par les nombreuses mains qui l’avaient tenu, aux pages jaunies qui crissaient sous les doigts, à l’odeur si particulière de poussière de bois sec. Au pire, il se vengerait, ce soir avec Crowley, par un gargantuesque dîner au Ritz, copieusement arrosé d’un délicieux cru de vin français. Oui, voilà ce qu’ils feraient. Il n’allait pas lâcher si facilement les “Mille et une façons…”
— Cher Monsieur Koschey, j’ai bien examiné votre proposition, sous tous les angles.
— Vous voulez rire ? Tous les angles ? On n’en a même pas essayé un ! s’écria le sorcier avec emphase et un clin d’œil des plus grivois.
— Écoute, vieux, répondit Crowley qui commençait à en avoir par-dessus la tête des sous-entendus salaces de l’importun. En ce qui me concerne, tu peux toujours te la coller derrière l’oreille. Ou retourner jouer au bilboquet avec ton Jeannot.
Koschey ouvrit la bouche en un O muet offusqué, quand Aziraphale enfonça le clou :
— Je suis au regret de devoir décliner votre proposition, cher Monsieur. Je ne me séparerai pas de ce trésor inestimable que sont les “Mille et une façons”, fût-ce en échange des meilleurs livres de cuisine du monde. C’est non.
Alors Jeannot, que tous avaient un peu oublié, réapparut sur l'assiette.
— Ça suffit ! On cherchera ailleurs ! Chez UNE gentille libraire ! Qui aime les diamants... Et pas les jeux de...
La surface de l'objet, jusqu'alors plane, se couvrit soudain de vaguelettes comme un lac sous la brise. Une main en émergea. Koschey soupira et l'attrapa fermement. Après un instant de flottement, et sans un seul effet spectaculaire, il disparut de la pièce, absorbé par l'artefact. Seule l'assiette resta au sol, la pomme écrasée dessus tel un bas-relief, côté mordillé tourné vers la droite.
Dans l'artefact, les compères eurent une brève vision d'une salle immense au décor le plus kitsch imaginable. Koschey marchait en leur tournant le dos, le bras passé autour des épaules d'un jeune homme blond, large d'épaules et presque aussi grand que le sorcier lui-même. À chaque pas qui éloignait le couple, les vêtements de Koschey se transformaient : fini le costume sang de bœuf, le haut-de-forme et la canne. Une armure, un Bonnet de Monomaque (2) et un glaive les remplacèrent, juste avant que les deux personnages disparaissent du champ de vision.
— C’est joli cette pomme fit Crowley, songeur. Elle ressemble vraiment à celle du Péché Originel. Ou celle d’Isaac Newton. Ou de Guillaume Tell…
— Ce n’est pas celle d’Ève, je pense. Tu remarqueras que la coupe est plus franche que la marque de ses dents. Celle de Guillaume Tell devait avoir une flèche plantée. Quant à notre ami Isaac, s’il s’agit de celle qu’il a reçue sur la tête, elle a bizarrement perdu sa queue.
Crowley lui jeta un regard en coin et soupira en souriant, comme on hésite entre la réprimande et l’amusement face à un enfant qui vient de faire une bêtise.
Épilogue
Dans le Vingt-Septième royaume, Koschey et Jeannot... Non, ils ne s'amusent pas au bilboquet, n'admirent pas le ciel étoilé de diamants et ne visitent même pas les contrées lointaines où hibernent les écrevisses. Ils écoutent avec une joyeuse anticipation le Pourfendeur de monstres Bogatyr Ilya Muromets (3), qui devant leur château les défie en duel par ces mots : « Maudits ! Sortez de votre antre de malfaiteurs ! Votre heure a sonné ! Venez découvrir mon glaive qui vous transpercera et ma grosse massue ! »
Dans la librairie de Whickber Street, la vie a repris son cours. Les “Mille et une façons de tromper la faucheuse” sont toujours en place sur l’étagère. L’assiette de Koschey trône sur le bureau d’Aziraphale, entre son encrier et sa pendulette en forme de chérubin ailé. Chaque fois qu’il passe, Crowley la contemple de longues minutes, en se demandant s’il ne pourrait pas en faire le logo d’un truc bien diabolique.
Nokia avait commercialisé il y a plusieurs années un outil très prometteur : le téléphone mobile. Les humains étaient vite devenus accros à ce nouveau gadget, malgré la kyrielle de désagréments vendus avec : des ennuis absolument partout, une nébuleuse de complications, une galaxie de problèmes. Des SMS qui n’arrivent pas, ou envoyés au mauvais destinataire. Des appels manqués, importants, bien entendu. Plus quelques menus dommages collatéraux : des accidents de la route en pagaille. Des ondes qui te bousillent la santé. Des batteries à plat au mauvais moment. Des possibilités infinies de flicage, de fouille, de surveillance plus ou moins licite. Des appareils hors de prix qui éveillent les convoitises. Des vols à la tire, des trafics de contrebande. Des arnaques en tout genre. Des applications douteuses, des amis virtuels. Des créatures furieuses prêtes à s’étriper à la première panne de réseau.
Et Crowley, que cette gigantesque usine à emmerdements enchante, songe à faire de cette pomme l’emblème des diableries qu’il est en train de souffler à l’oreille de Steve Job. Bien plus jouissif que le premier Nokia, plus perfectionné encore que le smartphone (et surtout beaucoup plus onéreux) : l’iPhone.
FIN
- Koschey — méchant sorcier des contes slaves.
- Bonnet de Monomaque — Couronne des tzars.
- Bogatyr Ilya Muromets — légendaire chevalier russe nomade du Moyen Âge. C’est un personnage historique réel, mais il apparaît également dans les contes retranscrits par Afanassiev.