Toutes les secondes avant
Il était tard. Très tard. Crowley restait de plus en plus longtemps à la librairie. Plus qu’il le devrait. Plus qu’il ne pouvait l’admettre. Alors il s’était mis à lire. Un démon, en train de lire ? On aurait dit le début d’une mauvaise blague. « Un démon entre dans une librairie et prend un livre… ». Mais Crowley n’avait pas trouvé d’autres excuses, qu’il pouvait accepter, pour rester dans la librairie d’Aziraphale.
Les voilà alors, sur le même canapé au style dépassé. Comme les vieilleries auxquelles l’ange s’attachait. Un amour des vieux trucs que Crowley ne comprenait pas, mais qui faisait partie de ce que Aziraphale était et qu’il… appréciait ? Non, non. Il était censé lire, pas penser.
Crowley resserra sa poigne sur le petit livre qu’il tenait. Un livre relié en cuir, doux et chaud sous ses doigts. Il comprit qu’il lisait la même ligne, encore et encore. Un soupir retenu. Il força ses pensées à se calmer et à lire plus attentivement.
« Certains baisers n’arrivent pas vraiment.
Ils se préparent.
Ils s’annoncent dans un souffle,
dans un silence qui s’étire,
dans une main qui hésite.
Et quand enfin ils se posent,
ce n’est pas une surprise.
C’est juste l’instant où tout ce qu’on retenait
se met enfin à exister. »
Le cœur du démon battait fort dans sa poitrine. Il sentit le regard de l’ange sur lui et son regard bleu le captura.
Il comprit alors qu’il a lu ce passage à voix basse. Pas assez pour qu’Aziraphale ne l’entende pas. Un souffle qui se bloque. Qui part quelque part. Loin de son corps. Le regard de l’ange ne le quittait pas. Le corps qui se réchauffe. Tellement qu’il se met à brûler.
L’ange comprenait-il ce changement qui s’opérait en lui ? Qu’il n’arrivait pas lui-même à comprendre ? Qui lui échappait totalement ? Hors de contrôle. Une sortie de piste.
Crowley vit alors qu’Aziraphale retenait son souffle, lui aussi. Le bleu cristallin devint lave. Il tendit une main timide, mais résolue. Alors, il lui enleva doucement ses lunettes. Il ne tremblait pas devant son regard jaune. Il ne tremblait jamais. Il acceptait. Il aime, comprend Crowley en regardant ses yeux qui débordaient de désir. Pas de douceur. Pas cette fois. Quelque chose de plus fort, de viscéral.
Alors, le corps bougea. Lentement. Les mouvements se déroulaient. Il s’approcha. Il guetta un recul de l’ange. Non, il avançait même. Il sentait son souffle sur son visage, son odeur, son parfum d’eau de Cologne. Un vertige qui ressemblait à l’ivresse. Quelque chose craqua en lui. Une digue qui se brise.
Crowley attrapa un peu trop brusquement la nuque d’Aziraphale et ses lèvres se posèrent sur les siennes. Ce n’était pas un contact doux. Ce n’était pas violent non plus, mais c’était fort. Intense. L’ange sembla surpris au début, immobile. Puis il se lova dans l’étreinte du démon. Sa bouche répondit à la sienne. Enfin ! hurla le corps de Crowley. Le baiser s’approfondissait, se prolongeait. Il s’enflammait et il sentit Aziraphale trembler dans ses bras.
Le feu se calma alors, mais ne s’éteignit pas. Crowley relâcha les lèvres dans l’ange et constata leur souffle court, rapide. Il posa son front sur le sien et un rire léger s’échappa de sa gorge.
« J’ai envie de dire… il était temps ! » souffla-t-il, heureux.
Aziraphale ria doucement lui aussi et Crowley comprit que ce n’était pas une erreur.
C’était le début de quelque chose de nouveau entre eux, qui maturait depuis si longtemps et qui arrivait enfin, enfin !