Insomniaque
Chapitre 1 : Insomniaque
3676 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 09/03/2026 16:43
Cette fanfiction participe au défi d'écriture du forum de Fanfictions.fr : “Songe d’une nuit d’été" (juin juillet 2020)
Catégorie deuxième chance
et s’inspire d’un défi “Votre personnage rencontre une divinité en lien avec le sommeil”
– Allo, le standard ? Qui que tu sois, passe-moi Belzébuth.
– Crowley. Comment vas-tu, Rayon de Soleil ? Tu devrais savoir qu'on ne dit plus “standard” depuis belle lurette. Tu es à l'accueil de l'Enfer. Furfur, des Admissions, à l'appareil. Qu'y a-t-il pour ton service aujourd'hui ?
De sa voix suintait un zèle artificiel mêlé de courtoisie feinte.
– Assez de salamalecs, Furfur. J'ai besoin de parler à Bee.
– Sa Majesté des Mouches est assez occupée, j'en ai bien peur. Si j'en crois le registre de Josh, consulté ce matin, son agenda est rempli jusqu'à... pfiou !... le mois prochain ?
– C'est urgent.
– Oh ! Qu'y a-il donc de si urgent pour que je prenne le risque de me faire étriper par Bee pour une peccadille ?
– C'est personnel.
– Ah ben alors raconte-moi tout, dans les moindres détails. Je verrai si ça vaut le coup d'être transmis.
– Furfur ! Qu'est-ce que tu comprends pas dans “C'est personnel” ?
La voix au bout du fil laissait transparaître impatience et fureur difficilement contenue. Le Chef des Admissions prit peur. Il connaissait le loustic.
– Bouge pas. Je vais voir ce que je peux faire pour toi. Mais tu me devras une faveur.
– Va te faire foutre, Furfur ! Et grouille-toi, j'ai pas la journée !
Une poignée de minutes plus tard, la conversation reprit.
– Bee peut te recevoir dans deux heures. Sois pas en retard.
– Ça roule.
Ils raccrochèrent tous les deux.
Crowley prit le temps de passer dans la salle de bains pour une douche relaxante et un coup d'œil à son aspect, qui n'était guère reluisant. Il avait les traits tirés, la peau pâle comme la mort et des cernes marqués sous les yeux, qui n'avaient plus leur éclat ambré habituel. Le cheveu triste et mou, les épaules voûtées, même son tatouage de serpent semblait terne et rabougri.
Avant, il dormait seize heures par jour, en moyenne. Et il en avait besoin pour fonctionner correctement quand il était debout. Mais depuis quelque temps, le sommeil avait déserté son lit. Il se tournait et se retournait entre ses draps, les paupières crispées, tâchant de faire le vide dans sa tête. Et plus il stressait de ne pas réussir à s'assoupir, moins il trouvait le repos. Et moins il le trouvait, plus il s'angoissait. C'était le cercle vicieux par excellence, une des inventions les plus tordues de l'Enfer. Une vraie réussite, dans le top trois des emmerdements.
Il faut dire que l'Apocalypse approchait. N'importe qui serait inquiet à cette perspective. Mais les humains avaient un énorme avantage sur lui : ils ne savaient absolument rien de tout de ce qui se préparait. Et ce qu’on ignore ne peut pas nous faire de mal. Aussi, si quelques-uns étaient victimes d'insomnie, ce n'était à priori pas à cause de la fin du monde imminente.
Arrivé devant le numéro 2 du Royaume des Ombres, et après la révérence d'usage, il lui demanda sans préambule :
– Lord Belzébuth. Il faut que je voie Morphée.
– Tu rigoles ? ricana Bee. Morphée n'est pas joignable pour le moment. On l'a trop invoqué depuis le VIᵉ siècle avant... la naissance de l'ennemi. Il est sur les rotules. Le Panthéon l'a mis en congé longue durée. Et de toute façon, les Dieux grecs, c'est pas ma juridiction. Faudrait voir ça avec Zeus...
– Alors je veux voir Zeus.
– N'y pense même pas, misérable petit vermisseau ! À quel moment t'as cru que tu pourrais voir le grand chef de l'Olympe juste en claquant des doigts ? Il y a toute une procédure à respecter, ça peut prendre des semaines. Et puis, il faut que ça en vaille la peine. T'imagines bien qu'il est très occupé.
– Ça en vaut la peine, je t'assure. Tu sais, l'Apocalypse approche, et il faut que je sois opérationnel à cent pour cent pour l'occasion.
Un long silence suivit.
Il tentait un coup de poker : faire croire qu'il voulait œuvrer pour la réussite du Grand Plan du Paradis et de l'Enfer. Alors que la vérité était tout autre : son seul désir était en réalité de faire capoter le projet, pour continuer sur Terre sa paisible et douce existence. De préférence avec Aziraphale.
– Et alors ? finit par cracher Belzébuth, en même temps qu'une nuée de mouches vrombissantes.
– Alors ? Je dors plus. Je me traîne lamentablement. Je serai pas performant. Il faut bien qu'un démon, sur la Terre depuis si longtemps, supervise les opérations, non ? Je connais les humains mieux que personne. Je dois être au top, si on veut que ça se passe bien.
– C'est vrai que t'as pas bonne mine. Pour un peu, tu ferais même peine à voir. Si j'étais capable d'éprouver de la peine, évidemment. Je vais voir ce que je peux faire. Repasse demain, même heure.
Le lendemain, le démon était en avance. Assis sur une chaise inconfortable dans le couloir, il tuait le temps en lisant « Une saison en Enfer », prêté par Aziraphale. Depuis qu'il ne dormait plus, il lisait beaucoup.
Un huissier à la carrure de rugbyman, vêtu d'une cape noire et portant un bandeau sur l'œil gauche, ouvrit la porte à l'heure dite pour le faire entrer, en annonçant d'un ton solennel :
– Le démon Crowley est dûment attendu en ces lieux afin d’être admis en audience officielle et privée auprès du Seigneur Belzébuth, conformément au protocole, aux dispositions en vigueur, aux convenances et à toute autre formalité jugée nécessaire, utile ou superflue.
– Ça va, Josh. Économise ta salive, lui lança le démon d'un air maussade en pénétrant dans le vaste bureau.
Belzébuth n'était pas seule.
– Crowley. Voici Phantasos, c'est l'un des deux frères de Morphée, annonça Bee.
Le déchu se fendit d’un simulacre de courbette, avant de poursuivre.
– Charmé. Vous pensez pouvoir m’aider ?
– Eh bien, ma spécialité consiste à façonner les rêves des humains, de façon la plus fantasmagorique possible, comme mon nom et ma carte de visite l’indiquent. Tisseur d’illusions, je fais danser les arbres et chanter les pierres. Confie-moi la clé de ton monde onirique, et je façonnerai la glaise pour t’offrir les plus magnifiques créations, je donnerai à l’onde des accents de sirène, j’animerai les branches en ballets enchanteurs. Je suis le maître des songes qui prend dans ses mains les choses inertes du monde pour leur donner vie derrière tes paupières closes. Je puis faire d’un galet un palais flottant, d’une vague qui se tord un serpent prophétique, d’un bois mort une jeune pousse où naissent des bourgeons de cristal.
– Jolie prose. Ainsi donc, tu fais dans les objets inanimés ? Mais les créatures, alors ? Les animaux, les humains ?
– Rhô, j’en ai ras le feuillage, à force, ronchonna le dieu . Z’êtes tous les mêmes, à vouloir le beurre et l’argent du beurre. Les animaux, c’est mon frère Phobetor qui s’en occupe. Et pour ce qui est des hommes, c’est mon autre frangin, Morpheus, qui a suivi la formation Bac Pro. Morpheus par-ci, Morpheus par-là, gnagnagna c’est toujours lui la coqueluche des humains, et des autres apparemment. C’est vraiment trop injuste…
– C’est quoi Bac Pro ? s’enquit le déchu.
– Baccalauréat Planification et Réalisations Oniriques. Phobetor et moi, on s’est arrêtés avant. Mais on n’est pas moins compétents pour autant !
– Écoute Calimero. C’est pas que j’ai pas confiance, mais si je veux voir trembler des plantes, j’ai plus vite fait d’aller menacer les miennes dans ma serre, je pense.
– C’est à prendre ou à laisser, asséna le dieu des rêves, spécialiste en la matière, en reprenant de l’assurance. De toute façon, mes frangins sont overbookés en ce moment. Surtout Morpheus, ce chouchou, cracha-t-il avec dédain. Tu ne le regretteras pas, je te le garantis. En plus, je demande rien en échange. Le plaisir du travail bien fait est mon seul salaire.
– Mouais, c’est pas que ça m’emballe plus que ça d’écouter la pierre pleurer, le bois chanter ou l’eau mentir… Mais au point où j’en suis, qu’est-ce que je risque, hein ? Je signe où ?
Phantasos lui tendit un parchemin que Crowley ne prit pas la peine de lire et qu’il ratifia d’un magnifique paraphe du bout de son doigt en feu.
– Tiens-moi au courant, j’aime que les clients soient satisfaits de mes prestations.
– J’y manquerai pas. Si oui, je t’en serai éternellement reconnaissant. Bon sang, avec ce que j’ai comme sommeil en retard, je suis sûr que dans mes rêves, si j’achète des trucs, je vais les payer en florins ! Putain de XIVᵉ siècle ! Allez, ciao la compagnie ! conclut le démon avec un salut de la main bien trop désinvolte pour des interlocuteurs de ce rang. À bientôt, Bee.
Et il s’en fut retrouver sa Bentley, son appartement, ses plantes et… son lit.
Le soir venu, il mit toutes les chances de son côté. Il enfila son meilleur pyjama, celui en soie gris anthracite brodé d’un superbe serpent au dos, puis se coucha dans des draps propres et frais, en percale de coton aubergine, ses préférés. Il mit sa chambre dans l’obscurité complète grâce aux stores électriques qui équipaient ses fenêtres, et rajouta pour faire bonne mesure un masque de sommeil en velours.
Rien n’y fit. Sur le dos, sur le ventre, sur un côté ou l’autre, le sommeil ne venait pas. Dans sa tête voltigeaient des images apocalyptiques, puisque c’est de cela qu’il s’agissait. Des anges et des démons au combat, au corps à corps, dans le fracas des lances, les flammes de l’enfer ou l’éclat aveuglant des auréoles et des armes divines. Terrifiant.
En désespoir de cause, il compta les moutons. Puis les chèvres. Sans résultat.
En pestant, il se releva pour aller se préparer une infusion à base de plantes, que lui avait vantée l’apothicaire du coin. Peut-être que l’aubépine, la valériane et la passiflore accompliraient des miracles ? Par sécurité, il remplaça la moitié de l’eau par du Talisker.
En vain. Les vertus des plantes, mon œil ! L’infusion se révéla aussi inefficace que le décompte des caprins.
Avec tout ça, Crowley arriva au bout de la nuit avec soulagement. Et Phantasos qui lui avait promis des songes fantastiques, faits de végétaux sans aucun doute luxuriants, de cailloux sûrement dotés de merveilleux pouvoirs, ou d’onde limpide et azurée ! Pas plus de beaux rêves que de beurre en branche ! Il allait l’entendre, celui-là…
Après ses six expressos du matin, il attrapa son téléphone pour obtenir un nouveau rendez-vous En Bas. De Furfur, il ne put rien obtenir avant le surlendemain (et encore, parce qu’il l’avait menacé de réorganiser ses organes vitaux à l’intérieur d’un joli cadre doré). En attendant, il fit de nombreuses incursions dans la serre, histoire de terrifier un peu ses plantes pour tuer le temps. Armé d’un vaporisateur, il arpentait inlassablement ce labyrinthe végétal, naviguant entre les fougères, les cactus et les philodendrons. Son œil de lynx, à l’affût de la moindre tache qui vaudrait à l’infortunée un aller simple pour le compost, ne laissait rien passer. La fougère Lady in Red faisait grise mine, et il se retint de lui asséner le verdict fatal. Tout au plus se vit-elle gratifiée d’un « Grow better ! » hurlé au-dessus de son feuillage, avec un niveau de décibels tel qu’elle s’en recroquevilla dans son terreau, la malheureuse…
La nuit suivante, il opéra une razzia dans son armoire à pharmacie. La boîte de Dormizen® fut vidée, puis celle de Somnirex®, sans plus d’effet. Il aurait dû savoir que les somnifères n’avaient aucun effet sur un démon. Autant essayer de monter à cheval sans se faire mal aux fesses : c’était mission impossible.
Il lui restait l’option du laudanum. À condition de remettre la main sur ce maudit flacon…
Dans un état second, il se rendit chez Belzébuth pour une nouvelle entrevue avec le dieu des rêves.
– Alors ? l’interrogea Phantasos.
– Que dalle. Zéro. Nada.
– T’as pas rêvé de forêts enchanteresses ? De cascades apaisantes ? De…
– J’ai juste pas fermé l’œil.
– Ah oui mais alors là pardon mais c’est pas prévu au contrat, ça.
– Qu’est-ce que tu racontes ?
– T’as rien lu, c’est ça ? Z’êtes tous pareils. C’est marqué ici.
Le dieu sortit un contrat-type d’un porte-documents en cuir bleu et lut à haute voix :
« Contrat de Promesse Onirique
Passé entre Phantasos, prestataire agréé, messager des objets inanimés, et l’Âme du Rêveur, ci-après désignée “le Client.”
Article I – Objet du contrat
Le prestataire s’engage, chaque fois que le Client s’abandonne au sommeil, à livrer des rêves composés d’objets, de décors, de matières et de constructions irréelles destinés à favoriser la détente mentale et la satisfaction sensorielle du Client. Exemples : jardins suspendus enchanteurs, mers de verre éblouissantes, pierres précieuses aux fabuleux pouvoirs (liste non exhaustive et susceptible d’être modifiée à tout moment sans préavis) »
– Ben j’ai rien vu de tout ça !
– « Chaque fois que le Client s’abandonne au sommeil » ! martela le dieu en pointant du doigt le passage, qu’il mit sous les yeux de Crowley. Moi je fabrique les rêves, mais pour ça faut que tu dormes. Sinon, je peux rien faire pour toi.
– Mais je croyais que…
– Tu croyais mal. La prochaine fois, tu liras avant de signer.
– Je fais quoi maintenant, alors ?
– Écoute. On s’est mal compris, mais t’es pas le mauvais gars, je pense.
– Je l’ai mis au parfum pour l’Apocalypse et tout, confirma Belzébuth.
– Dans ton cas, c’est mon paternel qu’il te faut, reprit Phantasos. Hypnos, le seul, l’unique, le vrai dieu du sommeil. Je vais voir ce que je peux faire pour toi.
Il sortit son smartphone de la poche de sa toge et afficha le contact “Papa”, qui répondit à la troisième sonnerie. Il s’éloigna pour discuter en toute confidentialité, pendant que Bee crachotait quelques mouches pour patienter et que Crowley arpentait nerveusement les dalles de pierre.
– Il peut te recevoir à partir du 21 juin. C’est l’été, les gens sont plus détendus, ils ont moins besoin d’aide pour trouver le sommeil.
– Mais l’Apocalypse est prévue pour le 31 mai ! s’écria le démon, affolé.
– Désolé. Je peux rien de plus, conclut le dieu, fataliste.
La mort dans l’âme, le démon quitta l’Enfer en traînant les pieds, broyant du noir. On était le 15 mai. Y’avait urgence.
Il chercha partout dans l’appartement son flacon de laudanum, vestige de son aventure au cimetière d’Édimbourg avec l’ange en 1827, mais vainement.
Aziraphale… Peut-être qu’il aurait une solution, lui…
Ce soir-là, il gara la Bentley dans un crissement de pneus juste devant la porte de la librairie A.Z. Fell & Co, sur une place qu’il venait miraculeusement de libérer. L’ange, en train de consulter une édition originale de “Raison et sentiments, ou les deux manières d’aimer” de Jane Austen, tourna la tête vers l’entrée en entendant retentir la petite clochette au-dessus de la porte.
– Crowley, très cher ! Cela fait une éternité que je ne t’ai pas vu ! Mais… tu as une mine à faire peur !
– Bonjour, mon ange. J’essayais de dormir, répondit le démon d’une voix traînante.
– Je te demande pardon ?
– Dor-mir ! J’en ai besoin, l’Apocalypse approche et je suis une loque ! J’ai demandé à Belzébuth de m’aider, elle croit que je coopère pleinement au projet. Elle m’a fait rencontrer un dieu de pacotille et j’en suis toujours au même point.
– Oh ! Je suis désolé de l’apprendre !
– Bien sûr, c’est un concept étranger pour toi, hein ? Tu dors jamais...
– Mais Crowley, sois sûr que je me sens extrêmement concerné par tes préoccupations et tes soucis ! Si je puis faire quoi que ce soit pour t’aider, ce sera avec grand plaisir. Je peux te prêter ma chambre, peut-être ? Va savoir : un peu de dépaysement pourrait t’aider à te relaxer, c’est une possibilité à envisager.
– Mais t’as même pas de lit, je parie !
– Bien sûr que j'ai un lit, qu’est-ce que tu crois ?
Son expression demeura presque impassible lorsque la sonnerie discrète du minuteur en forme de chérubin ailé posé sur son bureau, et qu’il était le seul à pouvoir entendre, annonça l'apparition soudaine d'un lit à l'étage. Aziraphale était très doué en Miracles à Grande Vitesse.
– Si tu veux bien me suivre, je te montre le chemin, dit-il en mettant le pied sur la première marche de l’escalier en colimaçon qui montait au premier, Crowley sur ses talons.
Arrivé sur le palier, il ouvrit la porte de la petite chambre, où régnait un absolu désordre de livres empilés sur chaque parcelle disponible de l’étagère, de la table basse ou des chevets. Certains ouvrages étaient simplement posés par terre, donnant l’impression d’avoir été jetés à la va-comme-je-te-pousse contre les murs. Étrange. Au milieu de la pièce trônait un lit monumental, un king-size à première vue, ce qui surprit grandement le démon :
– Ben dis donc, l’angelot, pour quelqu’un qui dort jamais, c’est un sacré plumard…
– Oui, c’est que… hem… J’ai pensé que je pourrais en avoir besoin un jour et… autant faire les choses bien...
On devinait, sous la couette en tartan bleu et beige, un matelas digne de la Princesse au petit pois. Quatre oreillers garnissaient la tête du lit, blancs ornés d’angelots dorés qui jouaient de la harpe.
Crowley s’assit prudemment au bord du lit, pour en tester le moelleux. Il sourit d’un air complice autant que satisfait.
– Bien, hem… je vais te laisser, bégaya l’ange, soudain mal à l’aise. Un peu d’intimité, tout ça… La salle de bain est juste en face. Si tu as besoin de quoi que ce soit, fais-moi signe, surtout. Je serai en bas. Je ne bouge pas.
Aziraphale parti, le démon se débarrassa à la va-vite de ses vêtements (comme d’habitude, son jean skinny lui donna un peu de fil à retordre), ne conservant que son boxer noir. Il se glissa avec volupté sous la couette épaisse mais légère, et se perdit aussitôt dans l’odeur fraîche des draps, des effluves d’herbe coupée, d’agrumes et de chèvrefeuille. Ça sentait divinement bon. Ça sentait… Aziraphale.
Et, pour la première fois depuis de longues semaines, Crowley plongea tête la première avec délice dans la douceur cotonneuse d’un sommeil aussi paisible qu’un lac de montagne et aussi vierge de songes que la page de garde d’un livre tout neuf encore à écrire, avec le sentiment, enfin, d’être à la maison.
Journal d’Aziraphale Fell, 15 mai 2019, 23 h 50
Cher journal,
J’en suis encore complètement retourné. Figure-toi que Crowley est venu ce soir, tout fatigué et mal en point, en proie à une insomnie chronique. Je lui ai proposé ma chambre, bien évidemment, et cela fait bientôt deux heures que je n’entends plus aucun bruit, là-haut. J’espère que tout est tickety-boo pour lui, je monterais bien voir mais je crains de le réveiller si jamais il est profondément endormi. Je pense que ce silence est plutôt bon signe, non ? Je l’écouterais sûrement arpenter la pièce s’il ne dormait pas. Nerveux comme je le connais…
Journal d’Aziraphale Fell, 22 mai 2019, 8 h 10
Cher journal,
Eh oui, cela fait maintenant une semaine que Crowley est endormi. J’ai bien sûr fini par aller voir, tout doucement. Je laisse la porte entrebâillée pour ne pas avoir à la fermer et la rouvrir à chaque fois. Je surveille régulièrement, mais je me retiens pour que ce ne soit pas trop souvent. Tout a l’air tip-top, il se retourne de temps en temps, je n’aperçois que les vagues de ses cheveux roux qui dépassent de la couette. À chaque fois cela me fait un petit pincement au cœur, et je ne sais pas si je parviendrai encore longtemps à m’empêcher d’y glisser les doigts...