Fantômes syndiqués, sorcières et professeurs extravagants
Chapitre 1 : Fantômes syndiqués, sorcières et professeurs extravagants
6353 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 21/04/2026 13:28
Cette fanfiction participe au Défi Mots improbables (juin 2016) en seconde chance
Fantômes syndiqués, sorcières et professeurs extravagants
Par une belle journée de juillet 2000, aux États-Unis d’Amérique, à Grandview, dans la boutique d’antiquité The Same as it Never Was,
Mélinda, la propriétaire, rangeait les dernières acquisitions qui reposaient encore dans des boîtes de carton. Celles-ci ployaient sous le poids des artefacts anciens. Elle sortit ainsi des vieux manuscrits, des globes terrestres à la cartographie d’un autre temps, des contes pour enfants, illustrés, jaunis par le temps et d’autres bibelots décoratifs et magnifiques. Perchée sur ses talons hauts, elle soupira en remarquant les étagères déjà bien remplies. Elle sourit à l’ordre de la petite pièce où les antiquités brillèrent de mille feux sous la lumière naturelle pour attirer l’attention d’un client. Chaque objet portait en lui une histoire, un passé qui demeurait vivant et présent, évoquant des souvenirs vivaces d'un autre temps et suscitant un instant de nostalgie sereine.
Mélinda, la main sur la hanche, se demandait où elle rangeait tous ces objets rares.
La jeune brune balaya du regard le magasin, et son visage s’illumina lorsqu’elle remarqua le comptoir vide. Elle aligna tous ces objets dans la crainte obsessionnelle qu’à chaque instant pourrait surgir un fantôme, ou esprit errant comme elle les appelait, pour réclamer un objet, semer un plus grand désordre dans la boutique, jouer avec les ampoules comme un enfant ou pleurer sur son épaule. Mais tout était calme, d’un calme trop suspect. Même les rideaux vert pomme et l’armure d’un chevalier du Moyen-Âge ne se déplaçaient pas d’un millimètre — eux pourtant très sensibles à l’au-delà. Avec ses années d’expérience comme médium, elle constatait que les fantômes avaient toujours le même schéma comportemental et les rideaux verts étaient leurs premières victimes.
— Je devrais écrire un livre intitulé Les Cinq signes infaillibles que vous êtes suivi par un revenant : Expérience d’une médium fatiguée… Pourquoi pas ? ironisa-t-elle à voix haute.
À cet instant, l’air changea, comme si quelqu’un avait ouvert le réfrigérateur en plein été. Un infime mouvement ectoplasmique, imperceptible pour le commun des mortels, mais pas pour la peau de la jeune femme, sensible aux manifestations surnaturelles. Un signe de changement certain. Elle se retourna. Sa robe bleu clair dans le style de la Renaissance virevolta en un geste de valse improvisée. Devant elle, flottant avec l’assurance d’un paon, se tenait un fantôme. Un aristocrate qui s’était échappé des contes russes, tellement sa chapka était de travers sur ses cheveux blonds. Il murmura :
— Excellente initiative, jeune femme ! La renommée s’acquiert lorsque la vérité est immortalisée par la plume ! Tel est mon cas !
Mélinda détailla son interlocuteur : un homme entre trente et trente-cinq ans vêtu d’un ample manteau bleu doublé d’hermine et décoré d’or et de pierres précieuses. À sa taille pendait un sabre à lame recourbée qui reposait dans son fourreau. Ses bottes dorées claquèrent bruyamment au sol.
— D’ailleurs, continua-t-il en repliant les doigts à l’énonciation de chaque item, pourquoi ne songez-vous pas à fonder un syndicat des médiums ? Vous aurez le droit à des congés maladie et des vacances payés. Sans oublier que vous devez afficher votre horaire de travail, de 9 h 00 à 17 h 00 incluant une pause de 12 h 00 à 13 h 00 pour le déjeuner. Écrivez sur une feuille fantomatique un avertissement pour tous les revenants de laisser leur message dans la boîte de réception dans les rideaux verts en attendant la prochaine ouverture… Le bénévolat et le travail vingt-quatre heures sur vingt-quatre, c’est du passé, ma gente dame !
Les sourcils arqués, la médium lui demanda :
— Seriez-vous un négociateur d’entente syndicale ?
— Niet, Non, Nein, Nie, No, rien de tel ! Ivan Ivanovitch Ivanov, plus connu sous mon nom de plume Ivan Tsarévitch, depuis mon mariage un prince syndiqué à temps complet avec tous les avantages qui en découlent. Le secret de cette réussite : être le fondateur et le seul membre.
La médium réprima un sourire et pensa, jouant avec son stylo :
« Autrement dit son poste de comédien… syndiqué… Des princes, il n’en existe plus de nos jours… Et ils ne seront pas dans un syndicat ! Ce poste lui revient comme une véritable sinécure ! Et c’est un esprit bien particulier ! »
Mais le fantôme poursuivait, volubile comme un saltimbanque et sûr de son fait comme un boyard :
— Sinon, je veux retrouver un livre que j’ai écrit pour le remettre à une femme.
— À qui ? demanda l’antiquaire en sortant un calepin pour prendre des notes.
— Yaga, la femme du trapéziste qui m’a permis de trouver mon épouse !
« Un metteur en scène ! Un nom ou un pseudo absolument inconnu ! »
— Je lui suis redevable pour toujours ! continua Ivan en levant ses mains au plafond. Il faut au moins qu’elle lise le récit de mes exploits ! Mon combat avec le terrible dragon tricéphale ! Puis ma ruse pour déjouer les pièges de Kochtcheï !
« Des dragons ? Quoi d’autre ? » pensa Mélinda, amusée, en croisant les bras.
Les yeux agrandis, la médium demanda :
— Quel livre ?
Un sourire se dessina sur le visage du revenant et ses yeux clairs brillèrent d’une lueur maligne.
— Celui où mon nom est mentionné !
« Logique, puisque ce sont ses exploits ! Mais où ? » formula en son for intérieur la jeune femme en décroisant les bras.
Il s’éleva dans les airs, dispersant les livres qu’elle avait soigneusement rangés. Il disparut de sa vue. La chuchoteuse d’esprits soupira et ramassa les ouvrages qui gisaient au sol et son regard s’arrêta sur une couverture avec une image d’un monstre de l’ère tertiaire. Elle feuilleta le manuscrit pour découvrir des lettres changeantes et dansantes. Elle recula de quelques pas, lâchant presque l’ouvrage. Puis, elle continua à parcourir le livre ; au bout d’un moment des illustrations d’un conte pour enfants surgirent, avant qu’un texte stable apparaisse.
— Il était une fois, dans un lointain royaume aux confins de l’univers, une jeune femme qui vivait à l’orée d’un bois et communiquait avec les oiseaux et les animaux… lut-elle à voix haute en fronçant des sourcils.
Soudain, la radio grésilla et joua Kalinka. Les poupées et les autres bibelots se mirent à danser le kazatchok(1), tandis que se répandait dans l’air une odeur de poulet rôti.
Mélinda se retourna, sûre et certaine que quelqu’un était entré. Son cœur battait la chamade.
Personne.
« Ni fantôme, ni vivant ! Pourtant… »
Elle éteignit la radio et laissa le livre sur le comptoir, intriguée par ce conte. Elle continua à fouiller de fond en comble tous les ouvrages de son magasin pour essayer de trouver celui au nom du mystérieux Ivan Ivanovitch Ivanov. En vain.
— Peut-être à la bibliothèque de la ville ? Pourquoi pas ? Je vais y aller ! Il y aura toujours moyen de trouver plus d’infos sur ce fantôme écrivain et comédien ! Je n’ai jamais entendu son nom…
Aussitôt dit, aussitôt fait, elle se rendit à la bibliothèque de la ville, un édifice imposant de pierres grises.
***
Derrière le comptoir en bois qui servait de phare aux usagers perdus dans le labyrinthe des étagères se tenait, le dos voûté, un homme maussade. Semblable à un Garfield des lundis sans sa dose de caféine, il grogna avant de revenir à la réparation d’un livre. Mélinda lui demanda poliment :
— Auriez-vous un auteur au nom d’Ivan Ivanovitch Ivanov ?
Il déposa son ouvrage et se retourna. Il exhalait l'odeur de papier mouillé qui envahissait les narines de son interlocutrice. Il s’emporta :
— Peut-être bien que oui, peut-être bien que non ! Que sais-je ! Fouillez par vous-même ! Tout est en ordre alphabétique ! Et n’oubliez pas d’inscrire votre nom au registre, précisa-t-il en pointant un calepin aux feuilles jaunies et couvert de taches de café gigantesques rendant illisibles les signatures.
Mélinda soupira et griffonna un semblant de signature. Elle s’avança, comme un soldat qui affrontait un ennemi de taille, vers les rayons gigantesques qui s’élevaient jusqu’au plafond. Elle parcourut les recoins les plus insoupçonnés, poursuivie par l’odeur de poulet rôti.
« Pourtant, je n’en ai pas mangé ! » s’étonna-t-elle. « Bon, il est où ce livre ? »
Elle détailla toutes les couvertures multicolores de la rangée de la lettre I, mais en vain.
Soudain Ivan Tsarévitch apparut à sa droite. Mélinda sursauta et recula.
— Quoi ?
Souriant et se réjouissant comme si le soleil venait d’apparaître après une journée orageuse, il pointa un vieux grimoire en caractères cyrilliques. Il s’écria :
— Le voilà le précieux grimoire Les Mémoires d’un tsar syndiqué ! C’est lui !
La médium fonça des sourcils et murmura :
— Ce livre doit être offert à Yaga… Mais qui est-elle ?
L’odeur de poule au four s’accentua. La brune toussa et parcourut le livre mais abandonna rapidement.
« L’odeur du poulet est vraiment trop forte ! » pensa-t-elle. « Bien que cet ouvrage enluminé soit d’une valeur inestimable, je ne peux le vendre… Et je ne parviens même pas à le lire, écrit dans une langue inconnue. Dommage ! »
— Yaga est ma bienfaitrice, un peu grincheuse qui ne cesse de se plaindre des courbatures, est experte en herboristerie et en toutes sortes de connaissances secrètes du monde. Elle vit dans une maison extravagante, tout comme sa personnalité très colorée.
Jouant avec son stylo, elle l'interrogea :
— Mais Yaga, est-ce un pseudonyme ?
— Non… Comment le dire…
La bouche légèrement entrouverte de la médium et son stylo prêt à noter la moindre parole incitèrent le fantôme à préciser :
— C’est son nom… Et ne lui rappelez surtout pas son âge !
Et le fantôme princier disparut. La chuchoteuse d’esprits soupira et marmonna :
— Très bien ! Mais comment trouver quelqu’un qui a un nom digne d’un pseudo ou d’un nom d’artiste… Sauf si c’est un chanteur ? Un comédien ? Que sais-je ?
Un livre avec une illustration d’une maison juchée sur des pattes de poule tomba des rayons, comme si l’étagère était en proie à un tremblement de terre local. Mélinda rangea l’ouvrage à sa place d’un geste absent.
Soudain, une femme au visage ridé apparut flottant dans un mortier géant décoré de motifs en dents de requin sur le bord et des motifs abstraits digne d’un mauvais tableau cubiste au centre. Son voile rouge à motifs blancs imitant des yeux de lémuriens ébahis et hypnotiques contrastait avec les mèches blanches qui s’agitaient sous un vent imaginaire. Reculant de quelques pas, Mélinda, devenue aussi livide qu’un fantôme, la fixa. L’aura et la puissance qui irradiaient de cette femme l’écrasaient.
— Qui êtes-vous ? parvint-elle à articuler dans un souffle.
Un sourire énigmatique étira les lèvres de la nouvelle venue.
— Google est votre ami ! Je suis très connue de par le monde !
« Inquiétante énigme ! » pensa la mortelle en serrant le livre contre elle, alors que des sueurs froides coulaient le long de sa colonne vertébrale. « Je suis certaine qu’elle n’est pas un fantôme… Mais elle n’est pas vivante non plus… Bizarrement, personne ne réagit… »
— Venez me trouver dans ma maison ! continua la vieille femme avec une lueur de défi dans ses yeux clairs.
La brune recula, tournant la tête pour constater que les autres personnes présentes ne bougeaient pas, comme si la nouvelle venue était invisible pour tous.
— Pourquoi ? chuchota la plus jeune des deux femmes.
Mélinda fronça des sourcils. Des livres tombèrent des étagères voisines.
— Vous n’avez pas le choix, puisque vous venez de passer un pacte avec moi ! lui annonça solennellement Baba Yaga.
— Pardon ! ? Je n’ai rien signé ! vociféra-t-elle en serrant les poings à blanchir les jointures pour camoufler les tremblements de ses mains. Je ne bougerais pas de ma boutique et de ma maison ! C’est tout !
La sorcière slave claqua des doigts et le conte inconnu que Mélinda avait commencé à lire à la boutique d’antiquités se matérialisa sous ses yeux. Il flottait dans les airs et irradiait une douce lumière jaune. Il s’ouvrit à la dernière page où sa signature figurait.
Les bras de la médium tremblèrent et elle lâcha Les Mémoires.
— Vous serez mon élève, lui annonça sérieusement la vieille femme. Je vous apprendrai ce que je sais !
Le sang pulsa fort dans les tempes de la brune. Une migraine se manifesta.
— Et je devrais être honorée ?
La mine de la sorcière slave s’assombrit, comme un ciel orageux. À l’extérieur, le firmament devint noir, les nuages déversèrent leur trop plein de pluie, les gouttes frappant les fenêtres avec force. La gorge de la médium se noua et son cœur se serra dans sa poitrine.
— Oui, Madame ! tonna Baba Yaga. Je viendrai demain vous emmener dans ma demeure et vous initier aux connaissances secrètes du monde ! Saviez-vous qu’il y a sept cieux ? Saviez-vous qu’il est possible d’influencer la matière avec l’esprit ?
Confuse, la médium haussa les épaules, les mains serrées en poings pour rassembler son courage.
— Non, j’ignorais tout cela… Mais pourquoi n’ai-je pas le choix ? Un esprit attend mon aide ! Je peux vous aider après !
— Ne sous-estimez pas la force d’un pacte !
« Mais de quoi elle parle ? » pensa la médium.
— Plus puissant que les liens du mariage ! l’informa la sorcière folklorique.
L’alliance de la jeune femme la chatouilla.
— Comment ?
— Vous verrez ! Je peux vous initier au fonctionnement du Monde des Esprits… Vous en ignorez bien des aspects, tels la télépathie !
« Ah ! Cela devient intéressant et intriguant ! » pensa la mortelle, les yeux pétillant de curiosité. « Parce que cela veut dire que cette vieille femme a un don comme moi ! Bien qu’elle demeure imprévisible… Je devrais en parler avec Jim, ce soir ! »
— Je vous conseillerai de ne pas essayer de jouer la maligne, l’avertit Baba Yaga, ni de m’obliger à employer la force !
— Je n’ai vraiment pas le choix…
« En même temps, peu importe ce qu’elle a à me dire… Je n’ai rien à perdre… Et il vaut mieux ne pas la fâcher ! » songea la jeune femme.
La vieille sorcière approuva avec un sourire espiègle.
— Alors à demain ! conclut Mélinda, résignée.
« Dans quoi je m’embarque ? C’est plus énigmatique que tous les fantômes réunis ! »
Et Baba Yaga disparut en chuchotant une incantation en slavon. La médium rangea dans un sac Les Mémoires et chercha des renseignements sur Yaga à partir d’un ordinateur de la bibliothèque.
« Il n’y a que deux résultats suggérés par Google… Voulez-vous écrire Baba Yaga, une sorcière du folklore slave qui vit dans une maison juchée sur des pattes de poulet, ou Yaga, une série télévisée canadienne ? Probablement pas la série… » déduisit la médium en son for intérieur.
Elle prit des notes, puis éteignit l’ordinateur. La brune quitta le lieu public sous l’œil impatient du bibliothécaire. Au seuil, elle soupira et murmura :
— Il pleut comme vache qui pisse ! Je vais devoir faire attention pour ne pas abîmer encore plus Les Mémoires. Enfin, je vais revenir à la maison, en espérant qu’aucune mauvaise surprise ne m’attende !
***
Le soir, après le dîner, au salon de la maison de Jim et Mélinda.
Jim, assis sur le grand canapé brun foncé à côté de Mélinda, l’écoutait son explication de la demande particulière d’Ivan Tsarévitch qui la préoccupait et le récit de sa rencontre avec Baba Yaga. Le jeune homme commenta en enlaçant tendrement son épouse :
— Je me demande si tout ça n’est pas une farce…
Il fit de grands gestes de la main.
— Des sorcières et des contrats dans des livres… C’est absurde et impossible !
— Pour moi aussi, c’est bien étrange… Mais je suis certaine que cette vieille femme, Baba Yaga, est puissante… Je ne peux l’ignorer… Passe me voir demain à la boutique et je vais te montrer ce livre. Veux-tu venir ?
— Pourquoi pas ? Je suis bien curieux et néanmoins inquiet pour ta sécurité ! Mais si cette femme peut te révéler des faits sur le Monde des Esprits, ton quotidien, je ne pense pas que cela puisse te nuire, non ? Bien que je me demande ce qu’elle pourrait bien connaître ! Bien qu’elle soit sorcière… Je n’en suis pas sans souci !
Elle bâilla. Ses yeux se fermèrent lentement. Elle le supplia :
— Allons dormir, je suis épuisée par cette journée !
***
Le lendemain matin, à la boutique d’antiquités.
Mélinda montra à son mari le livre de la veille, sous le regard inquiet d’Ivan Tsarévitch qui ne cessait de répéter :
— Je viens de créer un syndicat des fantômes et de toutes les créatures invisibles, perdues et oubliées de ce monde-ci et de l’autre monde. Je veux discuter avec les potentiels patrons, les médiums, de nos conditions de travail ! Asseyons-nous à la table de négociation et entendons-nous !
La brune l’ignora sciemment. Jim lut le conte, balayant à intervalles réguliers du regard son environnement, comme s’il s’attendait à voir surgir un jouet qui annoncerait la fin du monde.
Soudain, la température de la pièce chuta et les ampoules clignotèrent. Ivan Tsarévitch devint silencieux. Ses jambes tremblèrent. Il bredouilla :
— Elle est de retour ! Je n’aime pas sa voiture ! Et j’ai une frayeur des mortiers volants !
Mélinda murmura :
— Baba Yaga ?
— Un fantôme qui vient d’arriver ? demanda Jim en fermant le conte.
Le couple se retourna. Et Baba Yaga les observait avec un sourire narquois. Elle était accompagnée d’un homme de grande taille. Ce dernier, approximativement du même âge que la sorcière, flottait dans une robe trop ample ornée de motifs d’amanites tue-mouches géantes et de paillettes dorées. Il retira les lunettes de soleil qui lui donnaient un air de chanteur rock en fin de carrière et s’exclama :
— Yaga, ma cousine, tu es géniale ! Quel changement dans mon groupe de rock depuis l’arrivée de Kot Baïoun, ce chat à la voix magique ! Mes cordes vocales seront moins usées !
Mélinda se colla à son mari, tenant fermement son bras. Le cousin de la sorcière lévita jusqu’à Jim, s’inclina et tonna :
— Jim Clancy, mortel incrédule ! Moi, Kochtcheï l’Immortel(2), le tsar du Vingt-Septième Royaume(3), je peux rendre possible la réalisation de votre vœu le plus cher…
Un geste subtil du sorcier et les lumières se concentrèrent sur le visage de l’Américain. La médium lâcha son mari et recula, le cœur battant fort dans sa poitrine. Les yeux bleu-gris du tsar brillèrent d’une lueur maligne. Kochtcheï continua son discours avec sérieux :
— Celui de devenir médecin et ce, en moins de douze ans ! En cinq ans exactement ! Et vous aurez la possibilité, bien entendu, de rendre visite à votre épouse.
« Je ne vais pas lui dire qu’en termes d’années terrestres, c’est équivalent ! Le temps est différent dans mon Royaume ! » pensa l’immortel.
Jim, les yeux mi-clos pour ne pas être aveuglé par la pure lumière blanche, bredouilla :
— Comment ?
« C’est une étrange proposition… Qui est même très tentante ! Comment refuser ? » pensa Jim. « Moi, un ambulancier qui a toujours désiré devenir médecin ! L’occasion rêvée ! »
— Secret des êtres folkloriques ! Et lors de ces cinq ans, votre épouse sera chez ma cousine, Yaga, en apprentissage et approfondissement de son don !
— Je vous précise, jeunes gens, ajouta la sorcière, que vous êtes choisis pour être nos élèves en raison de vos capacités particulières et d’un certain lien de famille que nous vous expliquerons plus tard…
Le mortel s’avança vers son épouse, comme pour la protéger.
« Ce personnage semble tout aussi inquiétant que Baba Yaga ! » songea la brune. « De toute manière, nous n’avons pas encore d’enfants… Autant approfondir mon don avant sa venue au monde… »
— De toute manière, leur rappela Baba Yaga, vous êtes liés par ce pacte qu’est le livre ! Et le pacte est sacré ! Tout comme l’hospitalité ! C’est un grimoire qui voyage pour se rendre chez ceux qui méritent notre aide et nos connaissances. Un honneur et une responsabilité ! Dépêchez-vous avant que le Grand Méchant Loup ne débarque ! Ce grimoire est un portail du monde des contes ! Imprévisible !
— Sérieux ? demanda le couple de mortels à l’unisson.
Un grognement d’animal semblable à celui d’un chien amplifié par un microphone retentit dans toute la boutique. Un loup géant aux crocs aussi longs que des stalactites bondit vers le couple. Jim pensa :
« Un danger réel ! Moi, je sais comment sauver les gens ! Mais je ne suis pas un chasseur ! »
Il se campa devant sa femme, l’air déterminé pour la protéger, malgré ses jambes tremblantes. Mélinda pâlit et sa respiration s’accéléra.
— Comment se défendre sans arme ? interrogea rhétoriquement la sorcière slave en croisant les bras sous la poitrine.
Kochtcheï leva les mains dans les airs. L’atmosphère s’épaissit, ce qui permit d’immobiliser le loup en plein mouvement, suspendu dans les airs comme une vidéo en arrêt sur l’image.
— Vite, partons ! ordonna le sorcier. Avant que ce monstre ne fasse qu’une bouchée de vous deux ! Les cours de Yaga permettent aussi de gérer ce type d’imprévus ! Et je ne peux pas tenir longtemps cette magie !
Le couple échangea un regard paniqué. Les jambes flageolantes, Mélinda, suivie d’Ivan Tsarévitch, embarqua à bord du mortier. Dans sa main, elle tenait un sac de toile géant. Jim, à l’instant où il voulut rejoindre sa femme, reçut un solide coup d’un sceptre doré apparu de nulle part. Son épouse, les pupilles dilatées et les muscles raidis, tendit une main vers Jim.
« Jim, viens ! » s’alarma-t-elle en son for intérieur.
Mais avant qu'elle puisse esquisser le moindre geste, Kochtcheï claqua des doigts — Jim disparut aussitôt dans un rayon bleu nuit de la boutique où flottait un doux parfum printanier, sous le regard impuissant de la brune dont les larmes coulaient sur les joues.
— Non ! hurla-t-elle d’une voix à déchirer l’âme en ramenant sa main sur son cœur.
Mélinda éclata en sanglots et se recroquevilla dans le fond du mortier. Le sorcier murmura :
— Bienvenue à Propolis, la capitale de mon royaume ! Et Madame Gordon, soyez sans crainte, vous pourriez rendre visite à votre mari bientôt !
La mortelle approuva imperceptiblement, fixant l’endroit où elle avait vu son mari pour la dernière fois.
Baba Yaga activa les moteurs d’un coup léger sur le bord du mortier, qui crachait des volutes grises semblables à une vieille machine qui peinait à obéir. Mélinda s’accroupit, cachée par un voile immaculé que la sorcière déposa sur sa tête — un voile magique. Le mortier recula un peu, comme un coureur qui prenait son élan. Il fonça sur la baie vitrée et la brisa en mille morceaux. Puis, il s’éleva dans les airs avec la grâce d’une baignoire volante. Kochtcheï, en murmurant une incantation, restaura la vitre. Il sourit aux badauds et aux journalistes attroupés qui filmaient et s’agitaient, créant un brouhaha insupportable. Le sorcier lança une nuée de confettis magiques sur eux. Puis, il regagna son palais au son de la chanson Moy drug du groupe russe Machina Vremeni qui résonna dans toute la boutique pendant une heure après son départ. Le refrain hypnotique se répétait de plus en plus rapidement.
***
Le surlendemain matin, au Vingt-Septième Royaume, dans l’isba de la sorcière à l’orée du bois.
Mélinda arrosait les plantes en pots sur le rebord de la fenêtre, perdue dans ses pensées. Sa mine était triste, bien que Kochtcheï lui eût promis qu’elle pourrait revoir son mari, il lui manquait cruellement. Soudain, Ivan Ivanovitch se matérialisa sous ses yeux.
— Et Mes mémoires ? soupira le fantôme. Les avez-vous remises à Yaga ? Elle doit connaître les vrais exploits de ma jeunesse.
— Oui, je m’y rends !
Elle extirpa de son sac le livre en question. Elle déposa Les Mémoires sur la table rudimentaire en bois qui trônait au centre de la pièce. Deux chaises aux coussins beige clair l’encadraient.
— Merci, Patronne !...
Il jeta un coup d’œil à une montre invisible au poignet.
— D’ailleurs, j’ai dépassé mon temps… Je dois partir !
« Son temps est compté ? Je l’ignorais ! Comment ? » se demanda la brune.
Fronçant les sourcils, la médium tourna la tête vers le défunt et demanda :
— Voyez-vous une Lumière ?
Il fixa la porte. Un sourire serein étira ses lèvres.
— Oui ! Une lumière plus belle que tous les flashs des paparazzis et des photographes que j’ai vus au cours de ma vie ! Et ma douce Vassilissa m’attend ! Je vais la rejoindre ! Vassia, j’arrive !
Il marcha lentement vers la porte. Ses yeux brillaient comme des saphirs. Ses vêtements scintillaient de mille feux.
— Madame Gordon-Clancy, j’ai laissé une copie éthérée des revendications en vue de la création du Syndicat fantomatique dans la bibliothèque de Yaga !
Puis, il continua à avancer vers la porte. Une douce lumière blanche comme la neige l’enveloppa. Il disparut de la vue de la jeune femme.
Dès que la sorcière revint dans sa demeure, elle parcourut attentivement Les Mémoires et s'esclaffa :
— Cet ouvrage dithyrambique est hilarant à lire ! Quel embellissement de la réalité !
— Comment pouvez-vous le savoir ? lui demanda la médium.
— Les artefacts infaillibles de voyance, la pomme d’or et l’assiette d’argent ! D’ailleurs, vous devrez apprendre à les maîtriser !
« Mais de quoi elle parle ? » s’étonna, curieuse, la médium. « Une voyance ou un art divinatoire ? »
— Ce sera notre seconde leçon de la journée, précisa Baba Yaga, après l’étude du grimoire Cent conseils pour rendre votre voix enchanteresse auprès des fantômes !
« Je n’ai pas oublié l’un des conseils de ce livre qui recommande dix millilitres de jus de citron avec du miel accompagné d’une craie spirituelle… » pensa la brune.
Mélinda approuva d’un signe de tête. L’être folklorique leva les mains dans les airs. Une pomme dorée et une assiette argentée atterrirent avec grâce sur la table.
— Pomme, petite pomme d’or, chanta la sorcière, roule sur le miroir d’argent et montre-moi les villes et les champs… Montre-moi la boutique d’antiquités de Mélinda Gordon, Grandview, États-Unis d’Amérique, Terre, 44° 55′ 11″ N.
La pomme roula sur le pourtour de l’assiette d’argent plusieurs fois, crachotant et avec des à-coups tel un vieux moteur d’une Lada(4) en fin de vie.
— Le temps de connexion avec la Terre est particulièrement long ! commenta la sorcière. Comme un mauvais wifi dans un château médiéval !
Le centre de l’artefact se teinta de bleu, puis vira au vert et au rouge avant de s’agrandir pour devenir une télévision géante. Mélinda observait attentivement, les yeux agrandis d’étonnement.
Une image nette du parc en face de la boutique d’antiquités émergea.
Une gigantesque télévision était installée près du monument commémoratif et une foule écoutant religieusement les nouvelles. La boutique était encerclée par des policiers armés jusqu’aux dents, maîtrisant un loup gigantesque.
« Selon les informations communiquées par les autorités policières, tout porte à croire que deux résidents de notre ville seraient en contact avec un groupe de musique rock russe dans le cadre d’un tournage non autorisé dans l’espace public.
Un portrait-robot imprécis et caricatural de Baba Yaga et de Kochtcheï l’Immortel apparut à l’écran.
Ces individus font l'objet d’une recherche active. Selon un témoin oculaire, le groupe russe La Machine à remonter le temps aurait conclu un contrat confidentiel avec deux résidents de la ville, Jim Clancy et Mélinda Gordon, dans le cadre de l’opération de diversion acoustique. Par la suite, ils se seraient volatilisés mystérieusement de la boutique d’antiquités où ils avaient fait intrusion, poursuivant leur plan et abandonnant leur chien — un doberman préhistorique — sur place. Les autorités demandent aux citoyens d’être vigilants et de porter des casques anti-bruit en permanence. »
Baba Yaga murmura avec un sourire en coin :
— Voilà que la police de votre ville nous poursuit ! Il ne manque plus que le FBI ! Ces agents pourront bien terminer comme garniture de ma salade ou en pâture pour la belle petite plante de mon jardin qui préfère les steaks à toute autre nourriture et engrais.
Le visage de Mélinda devint livide. La sorcière s’empressa d’ajouter :
— Bah ! Vous croyez sérieusement qu’ils sont comestibles ? Pas moi ! Beurk !
Le professeur effaça l’image de la surface de l’artefact en prononçant qu’un seul mot. La pomme s’immobilisa.
— À vous de tester la voyance à distance… N’oubliez pas de préciser la localisation exacte que vous souhaitez voir… Avec les coordonnées géographiques.
« Oh là là ! La police voudrait discuter avec Jim et moi à notre retour ! Si je leur révèle la vérité… Ils ne me croiront pas… Bon, je verrai le moment venu ! » pensa la médium. « Pour le moment, essayons de maîtriser cet objet qui remplace la télévision ! Jim, tes bras apaisants et tes paroles réconfortantes me manquent ! Bientôt, c’est bien vague ! J’ai hâte de te revoir, mon amour ! Tu dois savoir ce qui nous attend ! Comment ? »
Balayant rapidement du regard la pièce, un tapis persan qui lévitait attira son attention. Un bref sourire s’esquissa sur son visage.
« La solution est là ! Ce tapis volant me permettra de te rejoindre rapidement ! »
Et elle se concentra sur le test des objets magiques sous l’œil attentif de son professeur.
***
Au même instant, au palais royal, à Propolis, au Vingt-Septième Royaume.
Kochtcheï se tenait debout dans sa salle du trône qu’il avait transformé en salle de classe universitaire. D’une main, il dessinait à l’aide d’un fragment de diamant sur le tableau vert émeraude une figure humaine. De l’autre, il augmentait le son de la musique en faisant une passe magique qui résonnait dans toute la demeure. Une musique rock qui accompagnait un chanteur à la voix d’un chat dont on aurait écrasé la queue. Le sorcier parlait vite, trop vite. Jim, assis, prenait frénétiquement des notes, comme si sa vie en dépendait.
— Et voilà pour le corps humain… conclut le professeur.
« Ouf ! Quel marathon ! » songea Jim en lâchant le stylo et en se massant le poignet. « Mél, je vais devoir arrêter de me plaindre de tes fantômes, ce n’est rien, comparé à ce moulin à paroles en furie ! D’ailleurs, tu me manques ! Bon, je dois me concentrer sur le cours ! »
— Mais ce n’est pas tout ! enchaîna le sorcier en levant théâtralement les mains. Il faut comprendre les origines des maladies et des maux ! En vertu de l'astrophysique, il y a une relation étroite et corrélative entre une partie du corps et une étoile ou un mouvement des astres dans les maisons…
Le mortel, épuisé, leva la main.
— Oui, jeune homme !
— Vous venez de mélanger l’astrophysique avec l’astrologie et certaines sciences occultes…
L’air crépita dans la salle, les longs cheveux du mage maléfique se dressèrent, lui donnant un air de savant fou.
— Jeune homme, explosa-t-il en serrant les poings à blanchir les jointures. L’astrophysique de votre monde ne m’intéresse pas ! Apprenez que les mots signifient autre chose que ce à quoi vous pensez ! Astro, pour les astres, et physique, pour le corps matériel, ce qui donne l’astrophysique, ou l’étude de l’influence des phénomènes célestes sur le monde matériel.
Il ouvrit ses poings, et l’électricité statique disparut. Scrutant son élève, l’immortel marmonna :
— Une petite pause ! Venez avec moi cueillir des plantes médicinales, dont certaines sont nécessaires pour des philtres.
Et les deux hommes partirent dans les jardins royaux. Des champs de verdure où des fleurs multicolores, des arbres préhistoriques et des champignons exotiques aussi colorés que les plantes cohabitaient en harmonie. Kochtcheï et Jim cueillirent des feuilles, des fleurs et des champignons jusqu’au coucher du soleil remplissant un panier géant qui ressemblait à un gouffre sans fond.
***
Le soir, dans la chambre de Jim.
Le jeune homme ne parvenait pas à s'endormir tant il s’était habitué à la présence douce et chaleureuse de Mélinda à ses côtés. La fenêtre entrouverte pour chasser la chaleur estivale laissait un vent tempéré exprimer une mélodie amoureuse. Soudain, un petit bruit discret contre la vitre l’alarma. Jim se redressa, les yeux grands ouverts.
« Qui peut bien venir à ma fenêtre ? »
Tournant la tête, il aperçut une silhouette de femme se dessinait à travers les carreaux. Son cœur rata un battement. Il marcha à pas de loup et ouvrit la fenêtre pour reconnaître, sous les rayons argentés de la lune, son épouse. Ses longs cils battant rapidement dans un ultime appel à l’aide, les mains de sa bien-aimée s’accrochaient convulsivement à un tapis qui lui servait de moyen de transport. Il ouvrit grand la fenêtre, la prit entre ses bras musclés et l’amena dans la chambre. Il l’allongea précautionneusement sur le lit. Jim décela une inquiétude dans son regard. À la lumière d’une torche, il enlaça Mélinda et lui demanda d’une voix rauque :
— Mél, qu’est-ce qui te préoccupe ainsi ?
Elle sanglota.
— La police nous recherche !
Il déglutit et serra puissamment la jeune brune contre lui, réconforté par sa présence.
— La police de Grandview ?
— Oui ! Et on fait quoi ? Qu’est-ce qu’on leur dira ? s’alarma-t-elle en versant des larmes.
— Ne te fais pas de souci maintenant, la rassura-t-il. Allons plutôt dormir, la nuit porte conseil ! Nous verrons après notre apprentissage auprès de nos professeurs excentriques !
Elle hocha la tête et s’endormit en enlaçant son mari. Il ne tarda pas lui aussi à être dans les bras de Morphée, le cœur léger d’avoir retrouvé sa femme.
Ce qui l’importait, c’était que Mélinda fut à ses côtés.
***
Épilogue
Le soir même, à minuit, Baba Yaga, Kochtcheï l’Immortel et le Grand Méchant Loup trinquèrent à la lumière lunaire. Le sorcier murmura :
— Mission accomplie ! Aucun ennui avec ces deux mortels !
— Ils sont naïfs, ajouta Baba Yaga. Ils n’avaient qu’à quitter la boutique et à ne pas croire en ce pacte fictif…
— Bah ! commenta le Loup. Moi, j’attends mon honoraire pour mon rôle du Méchant !
— Yaga, ajouta Kochtcheï, il faut bien s’amuser, n’est-ce pas ?
L’interpellée approuva. Les trois comparses continuèrent à boire jusqu’à tard le soir.
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(1) Kalinka — Chanson traditionnelle russe composée en 1860 par Ivan Petrovitch Larionov. Kazatchok — Danse traditionnelle russo-ukrainienne pratiquée par les Cosaques, d’où le nom.
(2) Kochtcheï l’Immortel — Sorcier des contes russes qui est très riche et qui enlève les princesses.
(3) Vingt-Septième Royaume — Trideviatoe Tsarstvo, littéralement « Royaume plus loin que trois fois neuf terres », désigne un royaume lointain dans les contes russes.
(4) Lada — Marque d’automobile soviétique.