Le sérieux est le comique et le comique est le sérieux

Chapitre 1 : Le sérieux est le comique et le comique est le sérieux

Chapitre final

4979 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 11/04/2026 13:28



À tous les non-philosophes, ne pas lire cette petite histoire.

Avertissement de possible incompréhension de la blague.






Par une journée nuageuse de novembre 2008, dans un amphithéâtre de l’Université Rockland, à Grandview, aux États-Unis d’Amérique. 


Le professeur Eli James, un élégant quarantenaire vêtu d’un complet bleu marine et d’une chemise blanche, donnait son cours d’Introduction à la psychanalyse. Il était debout, près de la table sur laquelle se trouvaient ses notes. Il y jetait par automatisme un coup d’œil, pour ne pas perdre le fil conducteur de son cours, cours dont il connaissait le contenu par cœur, car il le donnait session après session. C’était quasi monotone pour lui. Face au professeur, sur les gradins, les étudiants écoutaient en silence son exposé magistral. Les seuls bruits qui s’entendaient étaient le ronronnement du rétroprojecteur, le bruissement des feuilles de notes qu’Eli tournaient, le frottement des stylos sur les cahiers ou encore le bruit étouffé des doigts sur les claviers, comme si les étudiants s’empressaient de noter au plus vite qu’ils le pouvaient les mots du professeur.

Tout à coup, il entendit une voix masculine sévère dire en un anglais impeccable, sans hésiter : 

— Monsieur le professeur, l’étudiant au dernier rang vient de regarder sur son cellulaire. Son voisin de gauche lui a envoyé un message.

C’était sans doute la voix d’un homme sûr de lui. Un homme qui s’exprimait avec précision et avec une aisance naturelle, certain de ce qu’il avait vu.

Eli sursauta, jeta un coup d’œil vers la direction du son, qui semblait provenir du fond de l’amphithéâtre. Il ne vit que les gradins et les étudiants, des hommes et des femmes d’âges variés, certains avec leurs stylos à la mains, d’autres les doigts près du clavier de leur ordinateur portable pour prendre des notes. L’universitaire comprit qu’il ne s’agissait pas de l’un d’eux, mais d’un esprit. D’ailleurs, l’absence de réaction de la part des vivants confirma son hypothèse. Il était habitué à entendre de telle entité depuis son expérience de mort imminente en octobre dernier. 

Il soupira en pensant : « Monsieur, je vous prie de ne pas m’interrompre au milieu de mon cours… Si vous le voulez, nous pourrons discuter après, dans mon bureau. »

Il s’éclaircit la gorge puis s’écria :

— S’il vous plaît ! Ne m'obligez pas à rappeler que les appareils électroniques doivent être bannis pendant les heures de cours ! Vous êtes venus ici pour comprendre la pensée freudienne, pas pour être sur les réseaux sociaux ! Un peu de politesse, mesdames et messieurs !

Un petit bruit discret se fit entendre puis tout redevint calme. Le professeur reprit son cours.

Soudainement, au bout de quelques minutes, la voix, très près de lui, comme si quelqu’un fut en face, dit :

— Me voyez-vous ? 

Après un bref silence, la voix ajouta :

— Apparemment, Monsieur le professeur ne me voit pas… Ce n’est pas grave. Au moins, il m’entend…

La voix termina sur un ton grave :

— Enfin quelqu’un qui ne m’ignore pas ! Je suis vexé d’être si longtemps ignoré, comme si je n’existais plus !

Eli soupira, en pensant : « Je ne peux pas ignorer que je vous entends, mais voulez-vous au moins me dire pourquoi vous êtes ici ?… Je veux dire, cet amphithéâtre n’a rien d’extraordinaire… »

En s’adressant ainsi au mystérieux esprit, l’universitaire parcourut du regard la salle. Rien d’étrange, pas un soupçon d’un étudiant en train de filmer son cours sur son cellulaire. Comme le revenant ne se manifesta pas verbalement, Eli arrangea ses feuilles de notes en ordre, jeta un coup d’œil à sa montre puis affirma d’un air sérieux :

— Mesdames et Messieurs, le cours est terminé pour aujourd’hui…

Aussitôt, les étudiants s’empressèrent de ranger leurs cahiers de notes, leurs recueils de textes et leurs ordinateurs portables dans leurs sacs.

Le professeur toussota puis s’écria d’une voix de stentor :

— N’oubliez de lire pour le prochain cours les deux premiers chapitres de Sur l’Interprétation des rêves de Sigmund Freud ! C’est au milieu de votre recueil de textes !

— Oui, Monsieur James ! répliquèrent à l’unisson les étudiants présents dans la salle. La plupart d’entre eux avaient déjà rangé leurs effets personnels et certains s’étaient levés de leurs places et attendaient près de la porte.

— Bonne journée à tous ! Et à la semaine prochaine !

— Bonne journée à vous, Monsieur le professeur !

Et les étudiants sortirent de l’amphithéâtre, en discutant bruyamment entre eux. 

Eli rangea calmement ses notes et son recueil de textes dans son sac à dos, éteignit le rétroprojecteur puis l’ordinateur de bureau de la salle, avant de quitter la salle.

La même voix masculine grave intervint devant lui, le faisant sursauter :

— Alors, Monsieur le professeur voudrait enfin m’écouter au lieu de toujours reporter notre conversation ?

— Allez-y, je vous écoute, murmura-t-il. Mais seulement quand j’arrive à mon bureau, s’il vous plaît ?

— Pff ! Je dois encore attendre ? C’est un manque de respect ! Pourtant, mon grade est bien visible !

— Désolé, Monsieur, mais quand je ne vous vois pas, j’ai l’impression d’être un aveugle…

— Ah ! Au moins vous avez un sens de l’humour ! Très bien !

« Merci du compliment », pensa Eli en prenant son sac à dos, dans lequel il avait rangé ses notes et ses livres. « En parlant d’humour, il faut souligner qu’il est la forme la plus raffinée du comique selon Henri Bergson. »

Comme si le revenant avait lu ses pensées, il dit, à la droite de l’universitaire :

— Professeur James, bien vu ! Pour préciser, il s’agit d’une paraphrase des propos de Henri Bergson dans son livre Le rire. Essai sur la signification du comique.

— En effet, approuva Eli dans un murmure.

« Un esprit érudit… » songea-t-il. « Au moins, la conversation sera intéressante… Du moins, je l’espère… »

Le quarantenaire sortit à son tour de la salle de classe. Il supposait que son interlocuteur invisible le suivait en passant au travers la porte. Au moins l’avantage qu’il avait d’être un fantôme.



En chemin jusqu’à son bureau, au quatrième étage de l’aile B, Eli ignorait les étudiants qu’il croisait. Il entendait la même voix masculine grave lui parler :

— Monsieur le professeur James, voulez-vous savoir quelle est la meilleure blague que j’ai entendue de mon vivant ?

L’interpellé haussa les épaules pour toute réponse.

— Et bien, c’était de dire que mon Nautilus était un cétacé géant, affirma la voix toujours aussi sérieuse.

— En quoi cela est censé être drôle ? demanda le passeur d’âmes, perplexe, en fixant par réflexe la direction dans laquelle le son provenait.

« Dommage que je ne vois pas mon mystérieux interlocuteur, afin de me faire une petite idée de lui… Par sa voix, je peux seulement déduire qu’il est un homme… Et qu’il parle sans accent et sans hésiter… Sûr de lui… »

Comme s’il lisait ses pensées, le revenant commenta :

— Vous méritez vos diplômes, Monsieur James ! Au moins, vous n’avez pas un doctorat en Philosophie et en Psychologie pour rien !

« En espérant que ce ne soit pas dit cyniquement », se demanda le vivant, ne sachant pas comment prendre la remarque.

— Prenez-la comme vous voulez, répliqua l’esprit. Ceci m’importe peu !

« Bon, d’accord… »

Eli soupira.

— Pour revenir à votre question, reprit la voix, pourquoi le fait que mon Nautilus avait été pris pour un cétacé me fait rire…

— Pourtant, fit remarquer l’universitaire en ouvrant la porte de son bureau, je ne vous ai pas entendu rire.

— Que voulez-vous ! Quoi d’étonnant que nous, les esprits libres, nous ne soyons pas des plus communicatifs ?

— Voilà maintenant qu’on revient à Nietzsche ! s’exclama Eli en déposant son sac sur son bureau.

« En plus, il se considère comme un esprit libre… » songea l’universitaire en clignant des yeux, perplexe. « En espérant que ce n’est pas un jeu de mots avec sa condition d’esprit, sans lien avec le monde matériel par l’entremise du corps depuis je ne sais combien de temps… Rendu là, ça frôle l’humour noir… »

Comme si son mystérieux interlocuteur ignorait ses pensées, celui-ci s’écria d’une voix grave :

— Bien vu ! Décidément, vous connaissez bien vos auteurs ! Pouvez-vous me donner la référence ?

— Peut-être Le Gai Savoir ?

— Non !

— Alors c’est Par-delà Bien et Mal ?

— Oui, plus précisément le paragraphe 44 de la première section(1).

— Merci pour la référence précise, marmonna le médium.

« À croire que ce Monsieur a le livre de Nietzsche sous les yeux au moment où l’on se parle » conclut Eli.

— Non pas du tout ! protesta le revenant. Je le sais ! C’est tout !

Des feuilles s’agitèrent sur le bureau. Le professeur comprit que son interlocuteur était vexé. Les yeux agrandis d’effroi, car il imaginait déjà les pires scénarios, il ramassa les feuilles qui étaient tombées par terre et les remit en ordre dans le coin droit de son bureau.

Après un bref silence, lorsqu’Eli se rassit sur sa chaise de bureau, il entendit la même voix sérieuse, comme si son interlocuteur était face à lui :

— Professeur James, vous devez savoir que j’ai lu toutes sortes de livres de mon vivant. Je possédais une immense bibliothèque.

Il marqua une courte pause avant de reprendre, sans se départir de son sérieux :

— Bibliothèque dans laquelle j’avais de nombreux livres, douze milles si je ne me trompe pas, écrits dans toutes les langues de ce monde…

« Quelle prétention ! » conclut Eli en se grattant le menton, pensif. « Même si cet esprit était polyglotte, impossible de connaître toutes les langues parlées… Hum… La généralisation est une  erreur de logique… »

— Je sais, Monsieur le professeur ! Pouvez-vous simplement m’écouter au lieu de m’interrompre chaque fois que je dis une phrase ? Par ailleurs, je suis polyglotte.

— Oui… Je vous écoute, marmonna le médium en baissant la tête comme un enfant grondé.

— Très bien, reprit son interlocuteur. Qu’est-ce que je disais ? Ah, oui ! La meilleure blague.

— Avec votre Nautilus qui avait été considéré comme un cétacé extraordinaire, récita Eli en relevant la tête.

— C’était drôle de voir tous ces beaux navires à mes trousses ! dit le revenant en haussant le ton. Ils croyaient que mon Nautilus était un être vivant ! 

Il s’interrompit pour continuer d’un débit normal :

— Monsieur le professeur, dites-moi depuis quand un sous-marin militaire ressemble à un cétacé ?

— Aucune ressemblance entre eux, murmura l’interpellé.

— Alors, c’est comique, n’est-ce pas ?

— Si vous le dites, ajouta Eli en levant les épaules.

— Vous n’êtes pas assez convaincant dans votre réponse, le critiqua le revenant.

— Vous avez compris, marmonna le vivant en jouant avec un stylo qu’il trouva sur son bureau.

— Ah, désolé ! enchaîna son mystérieux interlocuteur. J’ai oublié de vous préciser que le Nautilus était le fruit de mon invention. Il avait été construit par mes fidèles ingénieurs sous mes ordres, à partir de différentes pièces provenant des différents coins de la planète ! Ainsi, la quille a été forgée au Creusot, l’arbre d’hélice chez Penn et Cie, de Londres, les plaques de tôle de la coque chez Leard, de Liverpool, l’hélice chez Scott, de Glasgow, les réservoirs ont été fabriqués par Cail et Cie, de Paris, la machine par Krupp, en Prusse, l’éperon dans les ateliers de Motala, en Suède, les instruments de précision chez Hart frères, de New York. C’était une vraie machine de guerre !

— Pourquoi l’avez-vous construit ?

— Secret d’État !

« Il doit sans doute plaisanter », espéra en son for intérieur Eli.

Le fantôme, comme s’il ignorait sa pensée, après une courte pause, continua d’un ton aussi sérieux :

— Avez-vous d’autres questions, Monsieur le professeur ?

— Oui… Combien d’années avez-vous passé à bord de votre sous-marin ?

— Hmm, laissez-moi réfléchir…

« Enfin, il hésite ! » déduisit le vivant.

— Peut-être dix, ou même vingt ans, continua le fantôme. Peut-être plus. En tout cas, il m’avait accompagné jusqu’à la mort. C'était mon tombeau ! Conformément à ma volonté ! À vrai dire, depuis le temps que j’ai quitté mon corps, j’ai un peu perdu la notion du temps. 

— Si vous permettez, quand avez-vous…

Le revenant, ayant compris sa question : « quitté votre corps ? », l’interrompit sèchement :

— Je suis mort, dit-on, au cours de la nuit du 15 au 16 octobre 1868.

— Mais vous êtes… mort avant même que Nietzsche ne publie un seul de ses ouvrages, remarqua Eli, les sourcils levés d’étonnement. Ne me dites pas que vous avez lu ce philosophe d’outre-tombe ?

— Pourquoi pas ? Monsieur me l’aurait interdit ?

— Non, non, se défendit le professeur en agitant son bras droit en un signe négatif. C’est seulement que j’essaie de comprendre…

— Que voulez-vous ? C’est ce qui arrive lorsque, d’outre-tombe, je ne perds pas ma curiosité intellectuelle.

— Très bien… Mais pouvez-vous me dire votre nom ?

— Monsieur, je ne suis pour vous que le capitaine Nemo.

— Capitaine Nemo, répéta Eli comme un écho.

Il voulait être certain de mémoriser son nom, malgré qu’il lui sonnait bizarre. Mais bon, un prénom est un prénom. Il se dit à lui-même qu’il pourrait trouver plus d’informations sur Internet. Le professeur alluma l’ordinateur de bureau et dactylographia « Capitaine Nemo ». Il fut très surpris des résultats : Le Capitaine Nemo est un personnage fictif du roman d’aventures de Jules Verne Vingt Mille Lieues sous les mers. Il est le commandant du Nautilus, un sous-marin en avance sur son temps.

La voix masculine, à sa droite, dit :

— Pourtant, je ne suis pas fictif. Je suis réel ! Sinon, vous ne m’aurez pas entendu.

« Sans doute qu’il cache son identité », conclut Eli, encore plus perplexe. « Là, on tombe dans l’ironie ! L’autre forme du comique la plus développée selon Bergson ! »

Il murmura :

— D’accord, admettons que vous existez, dit l’universitaire en éteignant l’ordinateur.

— Très bien, dit sévèrement le Capitaine Nemo.

Cette fois, le son semblait provenir de devant le bureau. 

— Il faut prendre la vérité au sérieux ! Que de choses différentes les hommes entendent par ces mots ! enchaîna-t-il.

— Sans doute encore une citation de Nietzsche, marmonna Eli.

— En effet. Je vous ai cité Le Gai Savoir, deuxième section, paragraphe 88(2).

Le professeur soupira. Un silence plana dans le bureau. Il était déconcerté par l’attitude hautaine du capitaine. « Quel homme singulier ! » réfléchit-il « Pourquoi cache-t-il son vrai nom ? Mystère… »

Eli sortit son calepin de thérapie du tiroir de son bureau et écrivit sur une page vierge « Capitaine Nemo ».

Il demanda, en fixant la porte de son bureau :

— Capitaine Nemo, je peux vous aider…

— En quoi ?

— À partir dans la Lumière, dans l’Autre Monde…

— Je voudrais bien partir dans l’au-delà, mais j’ai trouvé personne à qui me confier…

— Vous pouvez vous confier à moi. Je vous garantie de ne rien divulguer de ce que j’aurai entendu. La discrétion est mon affaire, secret professionnel garanti.

— Merci beaucoup. Alors, je commence. Qu’est-ce qui rend « noble » ? Certainement pas le fait que je fasse des sacrifices. Certainement pas le fait que l’on suive une passion en général. Certainement pas le fait que l’on fasse quelque chose pour autrui, et ce sans égoïsme : c’est peut-être chez le plus noble justement que la cohérence de l’égoïsme est la plus grande. Mais au contraire le fait que la passion qui saisit le plus noble est une spécificité, sans qu’il sache qu’elle en est une : l’utilisation d’une unité de mesure rare et singulière et presque une folie : le sentiment de chaleur dans des choses qui paraissent froides à tous les autres : le fait de deviner des valeurs pour lesquelles on n’a pas encore inventé de balance : un sacrifice sur des autels consacrés à un dieu inconnu : une bravoure qui ne veut pas les honneurs : un contentement de soi riche à profusion et qui se communique aux hommes et aux choses.

« Ça commence très bien ! » pensa Eli James « Avec une citation partielle de Nietzsche… »

— En effet, vous avez deviné, fit le Capitaine Nemo. Plus précisément, Le Gai Savoir, première partie, paragraphe cinquante-cinq.

— Donc, vous êtes un noble ? conclut le médium.

— Si vous le dites. Un comte ? Peut-être. Un prince, tant qu’à être ! D’ailleurs, comme je l’avais dit au professeur Aronnax, je suis riche à l’infini.

— En quel sens ?

— À bord de mon Nautilus, j’avais des coffres remplis de lingots d’or et de pierres précieuses. Certains des héritages de la famille, d’autres des trésors récupérés des bateaux qui avaient coulé ici et là.

« Il était donc un pirate ? » ne put s’empêcher de penser Eli.

Le fantôme, comme s’il ignorait ses réflexions, continua son monologue non pas d’un air monocorde, mais d’une manière très vivante et sérieuse :

— Vous savez, Monsieur le professeur, comme le disait Nietzsche au paragraphe quarante-et-un dans la première section de Par-delà Bien et Mal, qu’il importe de se prouver à soi-même qu’on est destiné à l’indépendance et au commandement, et cela au bon moment. On ne doit pas éluder l’obligation de faire ses preuves, bien qu’il n’y ait peut-être pas de jeu plus périlleux et qu’en définitive il s’agisse seulement de preuves dont nous sommes nous-mêmes les témoins et les seuls juges. Ne s’attacher à aucune personne, fût-ce la plus aimée — toute personne en prison, et aussi un refuge. Ne s’attacher à aucune patrie, fût-elle la plus souffrante et la plus démunie — il est déjà moins difficile de détacher son cœur d’une patrie victorieuse. Ne s’attacher à aucune compassion, s’adressât-elle à des hommes supérieurs dont un hasard nous révèlera le rare martyre et l’abandon. Ne s’attacher à aucune science, nous attirât-elle par la promesse des découvertes les plus précieuses, des découvertes qu’elle semble nous réserver. Ne pas s’attacher à son propre détachement, à cette volupté du lointain qui est celle de l’oiseau volant toujours plus haut pour voir l’espace s’élargir sous ses ailes — c’est le péril de celui qui vole. Ne pas s’attacher à ses vertus et ne pas sacrifier son être total à une particularité quelconque, par exemple à son goût de l’ « hospitalité », péril par excellence des âmes nobles et riches qui sont prodiges et comme insoucieuses d’elles-mêmes et portent jusqu’au vice la vertu de générosité. On doit savoir se garder ; c’est la plus forte preuve d’indépendance.

— Vous avez été le chef de votre Nautilus ?

— Oui ! J'ai été le Capitaine !

— Pourquoi étiez-vous à bord de ce sous-marin ?

— Raison personnelle.

« Bizarre qu’un homme soit si attaché à un engin sous-marin… Au point d’en faire son tombeau… Pour quelle obscure raison ? Ce ne peut être rationnel… Après tout, Jung a raison lorsqu’il a écrit que la plupart des choix de l’homme sont irrationnels… » se dit Eli « En tous cas, ceci doit frôler la folie. Nietzsche n’a-t-il pas, par ailleurs, écrit dans Le Gai Savoir que le pire danger de la rationalité est la folie, et que cette dernière était constamment suspendue au-dessus d’elle et continue de l’être — c’est-à-dire l’irruption du caprice dans la sensation, dans la vue et dans l’ouïe, la jouissance prise à l’indiscipline de l’esprit, la joie suscitée par la déraison humaine. Ce ne sont pas la vérité et la certitude qui constituent l’opposé du monde du fou, mais l’universalité et le caractère absolument contraignant d’une croyance, bref l’absence de caprice dans le jugement. »

Le capitaine commenta : 

— Merci de partager vos réflexions avec moi en citant Nietzsche, Le Gai Savoir, deuxième section, paragraphe soixante-seize. Vous pouvez bien pensez que je suis fou, mais vous vous trompez lourdement. C’est votre propre interprétation humaine, trop humaine même, si vous me permettez de citer approximativement Nietzsche, Le Gai Savoir, cinquième section, paragraphe 374.

Eli soupira, puis marmonna :

— Décidément, vous avez un sens de l’humour philosophique…

— Merci de la remarque. 

Il s’interrompit lui-même puis reprit :

— Que je revienne à ce que je voulais dire. Comme le disait si bien Nietzsche au soixante-quatorzième paragraphe de la quatrième section de Par-delà Bien et Mal, « Un homme de génie est insupportable s’il ne possède pas au moins encore deux qualités : la reconnaissance et la propreté. »

« Comme si le Capitaine Nemo se prenait pour un génie ? » se dit l’universitaire américain en clignant des yeux, perplexe.

Le fantôme affirma d’un ton sévère :

— Monsieur le professeur, je ne demande pas que vous me jugiez, mais que vous m’écoutiez.

— Bon, désolé… Murmura le médium. Vous pouvez continuer à parler. Je vous écoute. 

— Très bien…

— Une dernière question… Dit Eli en levant sa main droite comme un étudiant. 

— Oui…

— Puis-je prendre des notes ?

— Si vous le voulez ! Je ne vous empêcherai pas ! répondit le capitaine sèchement.

Un silence lourd planait entre eux. Ce silence présageait des confidences inattendues. Dans tous les cas, le professeur Eli James ne savait à quoi s’attendre. Il pensa sans doute que le mystérieux esprit avait disparu lorsque la voix sévère de ce dernier frappa ses oreilles :

— Bon, voyons si je peux trouver d’autres citations de Nietzsche afin que vous compreniez ma situation. Comme il l’avait écrit au paragraphe 267 de la troisième section de son Gai Savoir : « Avec un grand but, on est même supérieur à la justice, pas seulement à ses actes et à ses juges. »

— Et vous, quel avait été votre but ?

— Une vengeance personnelle. Car je suis le droit, je suis la justice !

— Une vengeance… C’est légitime… Mais de qui et pourquoi ?

— Des hommes, Monsieur le professeur ! Les hommes ! Ceux qui avaient fait périr les êtres qui m’ont été les plus chers !

Cette dernière phrase était plus qu’une exclamation. C’était un rugissement. Eli sursauta, étonné du changement du ton.

Puis un silence. Au bout d’un certain temps, le Capitaine Nemo affirma d’un ton sévère :

— J’ai rompu avec la société toute entière pour des raisons que moi seul aie le droit d’apprécier. J’ai vécu dans mon Nautilus, explorant les fonds sous-marins. Les eaux n’ont aucun secret pour moi ! Là seulement est l’indépendance ! Là je suis libre !

Le revenant se tut subitement pendant quelques secondes avant de reprendre d’un ton sérieux, comme s’il s’était ressaisi :

— En visitant les différents océans, j’ai combattu de nombreux monstres. 

— Si ma question n’est pas trop indiscrète, intervint l’universitaire, quels monstres avez-vous combattu ?

— Ce n’est pas du tout indiscret. C’est même légitime de le demander. J’avais combattu une araignée géante, des cachalots, des krakens et des requins. Mais chaque fois, c’est une interrogation sur moi-même. Nietzsche n'avait pas écrit au paragraphe 146 de la quatrième section de Par-delà Bien et Mal que celui qui combat des monstres doit prendre garde de ne pas devenir monstre lui-même ?

— Ouais, fit Eli en griffonnant rapidement la référence dans son carnet, mais où voulez-vous en venir ? Pensez-vous que…

Le Capitaine termina sa phrase :

— … que je suis un monstre ?

Le professeur soupira, exaspéré de la tournure de la conversation.

« C’est vrai, je ne dois pas oublier qu’un esprit peut agir sur les pensées des vivants… Et donc qu’il peut lire les pensées… » se dit Eli.

Le Capitaine Nemo, comme s’il ignorait les réflexions de son interlocuteur, enchaîna d’un ton assuré :

— Je ne pense pas que je sois un monstre. Je suis un aristocrate apatride, le protecteur des opprimés et le vengeur des injustices.

« Intéressant… » pensa le vivant, qui trouvait le revenant bien particulier.

— D’ailleurs, j’ai même sauvé le professeur Pierre Aronnax, son serviteur, Conseil, et le harponneur Ned Land d’une mort certaine en les embarquant à bord de mon Nautilus

— Pourquoi ? demanda Eli, les sourcils levés.

— Comme l’avait écrit Nietzsche dans Par-delà Bien et Mal, section IX, paragraphe 260, que « l’aristocrate secourt lui aussi le malheureux, non pas ou presque pas par compassion, mais par l’effet d’un besoin qui naît de la surabondance de sa force. »

Un silence planait pendant plusieurs minutes. L’universitaire se demandait si l’esprit était encore là. Il murmura :

— Monsieur le Capitaine Nemo, êtes-vous encore là ?

La voix sévère de l’interpellé, en face de lui, dit :

— Oui, Monsieur le professeur !

— Puis-je vous poser une autre question ?

— Oui.

— Quelles sont les dernières choses dont vous vous souvenez ?

— L’orgue, ce noble instrument. Le seul avec lequel je me sentais bien. La seule chose qui me calmait. Et bien, sentant mes forces peu à peu m’abandonner, je me suis traîné jusqu’à l’orgue, pour y jouer une dernière fois.

« Un capitaine d’un sous-marin militaire qui serait aussi un musicien ? » conclut le professeur en fronçant les sourcils. « Je ne connais aucune armée qui recrute des musiciens… À moins qu’il s’agisse d’une forme de musicothérapie avant l’heure ? »

— Et alors, la dernière chose que vous avez fait, c’est de jouer de l'orgue ? murmura l’entendeur d’esprits, incertain d’avoir bien compris.

— Oui, avec les mêmes airs que lorsque nous étions arrivés près du maelström au large de la Norvège, le 22 juin 1867…

« Pourquoi ? » demanda mentalement Eli. 

Le Capitaine continua son explication : 

—  Car j’avais pensé, dans le feu de l’action, que tout était fini. Mais Dieu en avait décidé autrement. Mon Nautilus et moi avions survécu à la manœuvre la plus risquée, preuve de sa solidité. Les airs qui sortaient de l’orgue m’avaient donné le courage de faire la manœuvre.

Il s’interrompit, puis reprit :

— Mais parfois je me demande pourquoi, moi, ai-je survécu ?

— C’est une très bonne question… Vous étiez seul au moment de…

— Au moment de mourir ? Oui, j’étais seul dans mon Nautilus, dans mon tombeau.

« Rien de pire que de mourir dans la solitude », songea le médium, ému.

Le Capitaine, ignorant ses pensées, continua d’un ton calme :

— Tous mes fidèles compagnons de voyage ont péri. Et sans doute de même pour le professeur Pierre Aronnax, Conseil et Ned Land.

La voix se tut pendant quelque instant, avant de se faire à nouveau entendre :

— Je voulais ainsi pouvoir partir la  paix en l’âme. Sauf que je remarque que je suis encore ici.

— Que puis-je faire pour vous aider ? demanda Eli.

— Je ne sais pas. Mais c’est déjà bien de m’écouter.

— Alors, Capitaine Nemo, avez-vous quelque chose d’autre à ajouter ?

Eli attendit quelques minutes, mais la voix du Capitaine ne se fit pas entendre. Il conclut qu’il avait sans doute quitté son bureau. Cependant, il ne put s’empêcher de relire les notes de sa conversation avec l’esprit errant. Il calcula rapidement : « Si le Capitaine Nemo affirme que l’épisode du maelström avait été le 22 juin 1867 et qu’il est mort au cours de la nuit du 15 au 16 octobre 1868, ce signifie qu’il n’a vécu à peu près un an et quatre mois après le maelström… »

Il soupira en rangeant son carnet de thérapie. Puis il marmonna :

— Laissons ce cas pour plus tard, que je revienne à mon cours de l’après-midi…

Eli sortit de son sac à dos un autre recueil de textes qu’il feuilletta rapidement. Il s’efforça de chasser de ses pensées sa conversation avec le mystérieux Capitaine Nemo. 



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(1) L’édition citée est la suivante : Friedrich Wilhelm Nietzsche, Œuvres philosophiques complètes : Par-delà Bien et Mal — La Généalogie de la morale, textes et variantes établis par Giorgio Colli et Mazzino Montinari, traduit de l’allemand par Cornélius Heim, Isabelle Hildenbrand et Jean Gratien, Paris, Éditions Gallimard, 1971.


(2) L’édition citée est la suivante : Friedrich Wilhelm Nietzsche, Le Gai Savoir, présentation, traduction inédite, notes, bibliographie et chronologie par Patrick Wotling, Paris, Flammarion, 2007 pour l’édition augmentée (© 1997) (traduction faite à partir de la seconde édition, publiée en 1887).


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