Récits d'enfance des médiums
Chapitre 1 : Récit d'enfance des médiums
4440 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 27/03/2026 12:34
Par une journée ensoleillée de novembre 1987, dans la cuisine de la maison de Thomas Gordon.
Melinda, une fillette de sept ans, faisait son devoir d'anglais, assise sur une chaise en bois près de la table, au centre de la pièce. Penchée au-dessus de la feuille de papier, crayon à mine entre les doigts fins de sa main droite, elle était très concentrée. Tout à coup, la radio au salon grésilla. Elle sursauta, surprise, et tourna sa tête vers le son. Elle vit une forme humaine devant l'appareil. C'était un vieil homme aux cheveux blancs, vêtu d'une redingote noire et d'un pantalon brun moyen, qui approcha sa main droite de l'appareil. Melinda n'eut même pas le temps de formuler une pensée claire qu'elle entendit les paroles d’une chanson sortir de la radio :
Mon enfance passa
De grisailles en silences
De fausses révérences (1)
A ce moment, Thomas Gordon, se levant de son canapé, cria :
— Melinda, qu'est-ce que tu fais avec la radio ?
— Ce n'est pas moi, papa, se défendit-elle, c'est le monsieur devant la radio...
Étonné de remarquer que sa fille était dans la cuisine, il éteignit l'appareil, puis revint à sa place en pensant : « J'espère seulement que ce n'est pas encore un fantôme malin... Cela veut dire que mon ange voit les revenants ? Oh, là là ! Beth est plus compétente que moi pour la guider avec son don... »
Elizabeth, qui passait le balai dans la chambre de Melinda à l'étage, accourut dans les escaliers. Elle s'écria :
— Tom, qu'est-ce qui se passe ?
En jetant un coup d'œil au salon, elle vit que l'esprit disparut de sa vue. Elle songea : « Pas encore ce revenant énigmatique ! »
Elle soupira et vida le porte-poussière, se lava les mains dans l'évier de la cuisine et s'approcha de sa fille. Cette dernière leva la tête de son devoir et murmura :
— Maman, ce n'est pas moi qui...
Dans son champ de vision, Melinda remarqua qu'une silhouette humaine se tenait là, se matérialisant peu à peu. Sa mère et elle détaillèrent le revenant : un vieil homme vêtu d'une redingote noire, d'une chemise blanche et d'un pantalon brun moyen. Un nœud papillon et des souliers bleu marine, presque noirs, complétaient sa tenue. Les traits de son visage semblaient sérieux. Ses yeux bleus semblaient dénués d'expression, comme s'il voulait être maître de lui jusqu'au moindre muscle de son visage. Il se tenait droit comme un piquet, la tête haute, dans une pose digne de ceux qui commandent aux autres.
Elizabeth marmonna :
— Encore vous ?
— Oui, répondit-il brièvement.
— Maman, intervint la fillette en promenant son regard d'Elizabeth au fantôme, tu as déjà vu la monsieur ?
— Oui, mon chaton... murmura-t-elle en se penchant vers elle. Le monsieur est un esprit...
— C'est pourquoi papa ne le voit pas ?
— Parce qu'il ne voit pas de telles entités, mon ange.
Le revenant dit d'une voix émue, en un parfait anglais :
— S'il vous plaît, si vous avez un don, il ne faut pas le nier.
— Merci, Monsieur le Capitaine John Marines, de votre commentaire, dit Elizabeth.
— Maman, il est un capitaine ? demanda Melinda, les yeux grands comme ceux d'une chouette.
— Oui, répondit le fantôme avec un demi-sourire. J'avais des hommes sous mes ordres, ma petite.
— Wow ! s'exclama la fillette.
Cette expression de curiosité enfantine arracha un doux sourire à sa mère. Même le Capitaine ne put s'empêcher d'afficher un sourire radieux, bien qu'il faisait de grands efforts pour garder son sérieux.
À ce moment précis, une autre silhouette humaine fit son apparition. Elle se précisa de plus en plus pour y laisser voir une jeune femme aux yeux noisette et aux cheveux brun clair, vêtue d'une longue robe beige ornée de perles.
Intriguées, les deux médiums tournèrent leurs têtes vers le fantôme. Ce dernier, balbutia, étonné, en fixant John Marines :
— Père ?
Il soupira pour toute réponse.
Étonnées, mais interdites, Elizabeth et Melinda promenaient leur regard de l'un à l'autre entité. Celle de la jeune femme ajouta, en regardant d'un air bienveillant les deux médiums :
— Vous devez savoir que John...
— Tessa, pourquoi les déranger, l'interrompit le dénommé John d'un air sévère, avec ma triste histoire ?
— Ne voulez-vous pas enfin partir ?
Un silence planait pendant plusieurs minutes, minutes au cours desquelles les deux fantômes s'affrontaient du regard.
La dénommée Tessa baissa la tête, comme une gamine grondée.
Le capitaine murmura :
— Désolé, mon trésor...
Elle releva timidement la tête vers lui et répliqua :
— Ce n'est pas grave...
Elizabeth songea : « Peut-être que ce mystérieux capitaine a été un père rude... »
Les deux revenants, comme s'ils avaient lu ses pensées, lui lancèrent un regard noir et s'exclamèrent à l'unisson :
— Non pas du tout !
Tessa ajouta d'une voix douce :
— Au contraire, mon père a été un très bon père. Il a veillé sur ma sœur et moi comme la prunelle de ses yeux.
John approuva silencieusement les propos de sa fille.
Tessa continua :
— Je n'ai rien à lui reprocher...
Elle fit une courte pause puis murmura d'une voix émue :
— C'est seulement moi qui est inquiète pour mon bébé... Je voudrais savoir ce qui était arrivé à ma petite Julia...
— Pourquoi ? s'immisça Elizabeth d'une voix douce.
— Parce que... j'ai perdu sa trace depuis que je suis une âme perdue...
— Pouvez-vous, demanda la trentenaire, me dire quel est le nom de votre fille ?
— Julia Lucas, répondit Tessa.
— Merci...
Elizabeth s'interrompit avant de s'exclamer :
— On dirait une homonyme de ma grand-mère maternelle ! Lucas était son nom de jeune fille !
— Sérieux ? fit Tessa, les sourcils levés.
— Cette Julia n'est autre que votre fille ! s'immisça John, dont les yeux clairs brillèrent d'une lueur de joie à peine contenue. De sorte qu'Elizabeth Gordon est notre descendante.
— Comment pouvez-vous en être si certain ? demanda la revenante, surprise de sa remarque.
— Simplement, votre fille, Julia, avait été bien élevée par votre époux. Elle s'était mariée à Joseph Lee, un simple charpentier. Elle est devenue mère d'une fille, prénommée Mary-Ann. Et Mary-Ann, à son tour, est mariée depuis 1954 à Richard Patterson, avec lequel elle a une fille, Elizabeth, ici présente. Et Elizabeth est mariée depuis 1977 au procureur Thomas Gordon. Et ce couple a une fille, la demoiselle ici présente, Melinda.
Elizabeth se souvint d'avoir vu John parmi les invités, le jour de son mariage. « Ça expliquerait sans doute comment il semble savoir les relations filiales », songea-t-elle en levant les sourcils.
— Elles sont... balbutia la revenante, la main droite sur son menton, nos descendantes ?
Il hocha la tête.
Un silence planait pendant un certain temps. Tessa était bouleversée par la révélation ; Melinda et sa mère voulaient savoir pourquoi leurs ancêtres étaient des esprits errants depuis si longtemps.
Elizabeth conclut :
— Ça veut dire que Tessa serait mon arrière-grand-mère maternelle ?
Le fantôme de la jeune femme approuva d'un signe de tête puis murmura :
— Je ne peux pas y croire.
— Pourtant, c'est la vérité, mon trésor, s'immisça le vieil homme. De sorte que me voilà rassuré au sujet de ma descendance.
— En effet, c'est bien de savoir que la lignée se perpétue et qu'aucun danger ne la menace, compléta Tessa.
Son père murmura un faible « Oui », comme s'il était perdu dans une rêverie.
À nouveau, un silence lourd plana dans la cuisine. Les deux médiums, ressentant une certaine gêne à poser des questions, attendaient un certain temps avant de reprendre la conversation. Même Thomas, au salon, n'osait rien dire. Pour être certain de ne pas intervenir, il mit ses lunettes sur son nez et lut le journal.
Après un instant, remarquant que le vieil homme reprit son air sérieux habituel, la mère de Melinda demanda d'une voix douce, en promenant son regard de l'un à l'autre des fantômes devant elle :
— Si vous êtes nos lointains ancêtres, est-ce que ma fille ou moi pouvons vous aider à quitter en paix le monde ici-bas ?
— Simplement, répondit Tessa, ne pas nier son don et ne pas se laisser décourager par les mauvaises langues.
— Et ne pas fuir devant le danger, surenchérit John Marines. Il faut demeurer fort, peu importe les épreuves, mais aussi s'entourer de gens bienveillants. S'il vous plaît, ne faites pas la même erreur que moi...
— C'est-à-dire ? intervint la mère de Melinda.
— De taire son don et de fuir les hommes...
Il soupira puis continua d'une voix émue :
— J'ai réalisé qu'il ne m'avait servi à rien de m'enfermer dans mon silence et de s'isoler de tout... Nous ne devons pas fuir les autres. Au contraire, nous devons les aider, je veux dire les esprits errants et les vivants, ceux qui ont perdu des proches...
— Merci des conseils, murmura Elizabeth. Je les connais déjà.
Le fantôme féminin se tourna vers son père et dit :
— Papa, en parlant d'épreuves et de mensonges, je pense bien que nos descendantes devront enfin savoir la vérité au sujet de votre histoire...
L'interpellé se raidit, ses mains se crispèrent. Il baissa la tête et murmura :
— Je vous laisse la raconter. Vous savez que c'est trop lourd pour moi... J'y ajouterai seulement les détails pertinents.
— D'accord.
Tessa fit une courte pause puis reprit :
— Et bien, Elizabeth et Melinda, je vais vous raconter l'histoire de mon père, John Marines, alias le Capitaine Nemo. C'est l'histoire telle que je l'ai entendu de mon père lui-même. La première chose que vous devez savoir est que John Marines et Nemo ne sont que des pseudonymes. Son nom de naissance est Stanisław Jan Czartoryski. Il est né le 11 mai 1827 à Lviv, en Empire d'Autriche. Il était un Comte.
— Un Comte ? intervint la fillette d'une voix cristalline.
— Oui, approuva son aïeule. Il était un noble, issu de...
— Issu de la famille princière Czartoryski, compléta le père de Tessa.
— Merci, marmonna celle-ci.
Tessa s'interrompit brièvement avant de reprendre d'un air sérieux :
— Il avait connu un mariage...
— Attendez, pas si vite ! s'immisça à nouveau le Capitaine Nemo.
— Bon, alors je vous laisse parler...
— Très bien ! Pendant mon enfance, j'ai connu une éducation très bonne, entre les différentes servantes et gouvernantes de mon père... Sauf qu'aucune d'elles, comme mes parents, mes frères et mes sœurs, n'avaient compris ma réalité...
Il s'interrompit avant de reprendre dans un seul souffle :
— Celle de voir les esprits...
— Donc, balbutia Elizabeth, en promenant son regard de Tessa à John, vous voulez dire que nous avons hérité ce don de John Marines ?
— Exactement, approuva le vieil homme. Je me suis renfermé en moi-même. Je voulais fuir les hommes pour ne pas rencontrer les esprits. Bien que on m'avait appris les « bonnes manières », je trouvais toujours un prétexte pour éviter de parler aux esprits...
Il soupira, puis enchaîna :
— J'avais alors évité de parler aux miens des esprits que j'avais rencontrés dans la maison paternelle. N'ayant personne pour m'apprendre à vivre avec mon don, j’étais devenu autodidacte...
Il s'interrompit pour reprendre d'une voix songeuse :
— Sauf que je me sentais seul avec mon don... Jusqu'à ce que j'aie rencontré ma première épouse...
Sa voix se brisa. Comme s'il venait de mentionner un douloureux souvenir. Il ferma les yeux pour se ressaisir.
Tessa demanda d'une voix douce :
— Père, voulez-vous que je continue ?
— Oui... Je reprendrai après...
— La première épouse de mon père était une comtesse polonaise...
Tessa se tourna vers son père, lui lançant un regard suppliant. Il comprit qu’elle cherchait le nom.
— Marianna Pietraszkówna-Czartoryska, précisa-t-il. Elle était originaire de Lviv. Nous avions été mariés du 3 avril 1855 au 18 mars 1862. Nous avions deux enfants... Katarzyna, née le 19 mai 1856, et Michał, né le 4 septembre 1857...
Il continua d'une voix tremblante, les larmes aux yeux :
— Sauf que ma première épouse et nos enfants... qu'ils n'avaient pas vécu longtemps, car ils sont morts le 18 mars 1862... Je ne voudrais pas entrer dans les détails...
— Sans problème, murmura d'une voix douce Elizabeth.
« Sans doute qu'ils avaient connu une fin tragique », songea-t-elle.
— Non seulement j'avais perdu ma femme et mes enfants, mais aussi mes parents, mon frère et ma soeur... Mon poste de Capitaine dans la Marine Impériale russe et ma maison à Lviv... J'avais dû fuir pour ne pas mourir...
— Comme le destin peut être terrible ! s'exclama Elizabeth, émue par son récit.
— En effet, approuva-t-il d'un air résigné, le regard éteint, comme s'il venait de perdre sa brillance.
Un silence lourd plana. Melinda saisit intuitivement que son aïeul était perdu dans ses tristes souvenirs. Elle n'osait rien dire. Plusieurs minutes passèrent ainsi, avant que le Capitaine Nemo ne se râcla la gorge et reprit d'un air triste :
— Ayant perdu ce qui m'avait été le plus cher au monde, j'avais ordonné à une poignée de mes hommes, marins et ingénieurs qui m'étaient fidèles au doigt et à l'œil, de construire un sous-marin, que j'avais baptisé Nautilus. Nous l'avons construit sur une île déserte. J'avais ainsi erré pendant des années dans les fonds des eaux... C'était ma nouvelle demeure. J'avais pensé ainsi échapper aux hommes, à la fois des vivants et des revenants... Mais c'était chose impossible... Car certains membres de mon équipage et moi-même étions suivis par des esprits... Moi, par ceux de ma première épouse, de mes enfants...
Sa voix se brisa, ses traits s'affaissèrent, comme si une vague de désolation s'était soudainement abattue sur lui.
Tessa murmura :
— Ceci avait été une terrible épreuve pour mon père...
— En effet, approuva-t-il d'une voix étranglée. Les... voir... près de moi... ne cessait de me rappeler les tristes événements dont j'ai été témoin...
Des larmes coulèrent sur son visage, si cela était possible à une âme. Il les essuya prestement d'un geste de main.
— C'est pourquoi... commença Tessa pour l'encourager à continuer son récit.
— Je jouais de l'orgue pour les aider à partir dans l'autre monde... Reprit le vieil homme d'une voix vibrante en serrant ses mains en poings en un geste désespéré. Mais aussi pour me calmer, car je n'arrivais point à dormir... Leur vue ne cessait de me rappeler leur triste fin et mon impuissance... J'avais découvert que même les fonds sous-marins n'étaient pas saufs des esprits... Ces hommes qui étaient morts noyés... Ils venaient à moi... Mais c'était trop pour moi... Au moins, ceci m'avait permis de réaliser que chaque don est un cadeau et un fardeau auquel il est impossible d'y échapper… Malgré tous les efforts…
Il s'interrompit, demeura silencieux pendant plusieurs minutes, le regard ne fixait pas un point particulier. Le Capitaine Nemo continua son récit d'une voix éteinte :
— J'étais conscient que d'une chose : il ne servait à rien de faire couler des navires, même si mon désir de vengeance m'y attirait... Heureusement que j'avais beaucoup de scrupules... Ma seule consolation avait été de jouer de l'orgue, la seule chose qui calmait mon âme tourmentée et mon seul espoir d'apaiser les esprits que je rencontrais...
Il inspira, puis enchaîna d'une voix songeuse :
— Leur vue m'empêchait de dormir, de sorte que je passais des heures, dans le silence de la nuit, alors que les autres membres dormaient dans leur cabine, à jouer à l'orgue... Mais ceci m'avait été utile pour m'insuffler le courage d'affronter le maelström entre les îles Ferroë et Loffoden, au large de la Norvège. C'était vraiment un miracle d'y avoir survécu !
Il se gratta le menton, mine pensive, puis continua d'un air sérieux :
— Nous avons regagné la côte de la Norvège, pour faire les réserves de vivres. Chemin faisant, j'avais décidé d'avouer à mon équipage au sujet de mon don. À ma grande surprise, ils l'avaient accepté sans manifester de scepticisme. C'était là pour moi une révélation importante : s'entourer de vrais amis...
Le Capitaine Nemo se retourna vers Elizabeth et Melinda et ajouta :
— C'est pourquoi je vous donne le conseil d'aider du mieux que vous le pouvez les vivants et les esprits... Vous avez ce don, acceptez-le et vivez avec lui.
La fillette, les yeux grands comme ceux d'une chouette, hocha la tête.
Son aïeul continua :
— Que je revienne à mon récit. Nous, je veux dire mon équipage et moi-même, étions partis dans le Nouveau Monde. Nous nous étions rendus à Grandview en juillet 1868. Nous nous étions établis dans différentes maisons, sous des fausses identités. Moi, je m'étais présenté sous le nom de John Marines. J'avais alors quarante-deux ans. En février 1868, j'ai rencontré ma seconde épouse... Ma chère Nancy... qui était quatorze ans plus jeune que moi... Bien qu'elle ne voyait pas elle-même les esprits, elle avait cru en mon don, ce qui m'avait encouragé... Elle avait été mon soutien inconditionnel... Nous nous sommes mariés le 12 décembre 1868... Ensemble, nous avions eu deux filles, Mary, née le 9 novembre 1870, et Tessa, née le 7 avril 1877... Ma chère Nancy a quitté définitivement son corps le 2 septembre 1911... Comme elle ne s'inquiétait pas comme moi de notre descendance, elle était partie directement dans l'Autre Monde.
Il fit une courte pause avant de conclure :
— Voilà, c'était tout ce que je voulais dire... Aller plus en détail est inutile.
Elizabeth murmura :
— Merci... Je veillerai à ce que ma fille vive bien avec notre don.
— Très bien... Dit-il à mi-voix. Seulement si vous permettez, une dernière remarque...
— Oui, allez-y... fit la trentenaire en faisant un geste rotatif du poignet.
— Le prénom de Melinda me déplaît... Il dérive du nom grec melanos, qui signifie noir ou sombre... Suivant l'étymologie populaire…
— Mais Tom et moi ne savons pas le grec, se défendit Elizabeth.
— Je le sais, répliqua-t-il sèchement. C'est pourquoi je vous l'explique maintenant. Je ne voudrais pas que son prénom lui porte malheur.
Il continua d'un air sérieux :
— À mon avis, même l'autre étymologie possible faisant dériver Melinda du grec meli, qui signifie miel, ne l'adoucit pas... C'est pourquoi je suggère de lui ajouter le prénom de Irène, dérivé du grec eirēnē, qui veut dire paix.
— Pourquoi ? marmonna Elizabeth, moue dubitative au visage.
— Pour annuler l'effet négatif de son premier prénom, pour ainsi dire.
— Très bien, j'en discuterai avec Tom.
Le Capitaine Nemo hocha la tête puis disparut de sa vue.
Tessa, qui écoutait silencieusement son père, tourna sa tête vers sa droite, comme si quelque chose avait attiré son attention.
Elizabeth murmura d'une voix chaleureuse :
— Tessa, vois-tu la Lumière ?
— Oui... Elle est tellement belle et accueillante. Après avoir convaincu beaucoup d'esprits d'y aller, mon tour est enfin venu !
La revenant se retourna une dernière fois vers ses descendantes et ajouta :
— Que Dieu vous bénisse ! Moi, je pars enfin dans la Lumière !
— Bon voyage ! Dirent à l'unisson Elizabeth et Melinda, émues du départ imminent de leur aïeule.
Tessa s'avança d'un pas assuré vers sa droite. Les deux médiums la suivirent du regard jusqu'à ce qu'elle disparût de leur vue.
****
Par une journée nuageuse de septembre 1992, dans la cour d'école de l'École secondaire de Grandview, en après-midi.
Melinda, âgée de douze ans, salua un esprit errant, celui de Sarah Applewhite, une camarade de classe récemment décédée. En voyant la forme familière de son amie, une fillette approximativement de son âge, aux yeux bleus brillant et aux cheveux blonds, vêtue d'une ample robe d'hôpital dans laquelle elle flottait, la médium en herbe se rappela du conseil de son aïeul : « aider du mieux que vous le pouvez les vivants et les esprits... Vous avez ce don, acceptez-le et vivez avec lui ». Elle inspira profondément et demanda d'une voix douce à la revenante :
— Sarah, que puis-je faire pour t'aider ?
— Simplement que tu laisses Alexis Forgaty. Elle n'est pas ton amie, car elle pense se moquer de toi avec d'autres filles de ta classe.
— D'accord... Murmura Melinda, incrédule.
— Pourtant, c'est la vérité, se défendit l'esprit d'un air sérieux. Je les ai surprise en conversation hier...
Sarah fit un clin d'œil complice à la jeune médium puis ajouta :
— L'avantage de ma condition... Lorsque personne ne me voit...
Melinda ne put s'empêcher de sourire.
— Elles se sont entendues pour jouer les revenantes dans le vestiaire des filles, lui confia le fantôme.
— Je te crois bien... Je ferai attention, promis.
Sarah, pour toute réponse, hocha la tête puis disparut de sa vue.
****
Le lendemain matin, lorsque Melinda arriva devant le local de classe pour le cours de mathématiques, Alexis Forgaty, une fille blonde qui la dépassait d'une tête, accourut vers elle et l'apostropha :
— Bonjour, Mel !
— Bonjour, Alexis ! répliqua-t-elle par politesse.
En baissant la voix, Alexis ajouta :
— Peux-tu m'aider ?
— En quoi ?
— Des esprits... Je soupçonne qu'il y en a dans le vestiaire des filles...
— Pourtant, je n'ai rien remarqué la semaine dernière, lors du cours d'Éducation physique, commenta la jeune médium.
— Ouais, mais on dirait...
Melinda écoutait à mi-oreille la suite de ce que son interlocutrice disait. Sarah vint d'apparaître à sa droite et s'écria :
— Menteuse ! Elle veut te piéger ! Pour éviter de l'écouter, je te recommande de t'asseoir au pupitre près de la fenêtre.
— D'accord, Sarah... marmonna la jeune médium.
Étonnée de la réaction de la brune, Alexis murmura :
— Ainsi, Mel, tu parles avec qui ?
— Avec notre camarade Sarah, répondit-elle.
À ce moment, un autre esprit apparut à la droite de Sarah : nul autre que son ancêtre, John Marines. Il dit d'une voix sévère :
— Melinda Irène, bien que je vous ai dit de ne pas mentir, il y a une seule exception. Par exemple, lorsque quelqu'un est malintentionné...
En désignant du pouce son interlocutrice vivante, il ajouta :
— ...comme cette demoiselle...
Il joignit ses mains devant lui et la supplia :
— Ne dites pas toute la vérité, vous pouvez négliger de mentionner certains détails. Rien ne vous y oblige ! Écoutez votre intuition !
— Et qu'est-ce qu'elle t'a dit ? demanda d'un air insistant Alexis Forgaty, étonnée que la passeuse d'âmes en herbe était silencieuse et semblait regarder vers une certaine direction.
— Sarah m'a dit de m'asseoir à un pupitre...
— Ah, je comprends... Tu ne veux pas t'asseoir près de moi ?
— Non merci... Juste pour que Sarah soit contente et puisse partir dans la Lumière, tu comprends ?
— Oui, oui, approuva la blonde d'une voix mielleuse. Mais tu viendras faire un tour au vestiaire des filles ?
L'ancêtre de Melinda lui conseilla :
— Dites-le que vous irez peut-être plus tard. Mais n'y allez pas ! Si elle vous revient à ce sujet demain, dites-lui que vous avez oublié, d'accord ?
La médium jeta un bref regard à son ancêtre pour ramener son attention vers Alexis Forgaty et dit :
— Alexis, je viendrai peut-être plus tard dans les vestiaires, si j'ai le temps...
— D'accord, fit la blonde.
La professeur arriva dans la classe et tous les élèves suivirent le cours.
****
Après le cours, Melinda décida de filer rapidement au prochain cours, pour ne pas avoir à se justifier devant Alexis. Le coup était réussi. Le lendemain, celle-ci demanda d'une voix mielleuse à la médium en herbe si elle voulait venir voir si le vestiaire des filles était hanté. Melinda parvint à lui échapper en disant avoir à réviser pour l'examen d'anglais du surlendemain. Au moins, Alexis ne vint plus la déranger. Et Sarah partit dans la Lumière, heureuse que sa camarade de classe avait rompu avec une méchante fille. À peine Sarah était-elle partie dans l'Autre Monde que Melinda Irène vit son aïeul apparaître devant elle et lui expliquer la situation : il avait, entre-temps, influencer mentalement Alexis Forgaty afin qu'elle comprenne qu'elle devait cesser avec sa mauvaise blague si elle ne voulait pas qu'elle se retourna contre elle un jour. La médium en herbe le remercia d'un signe de tête et il disparut de sa vue, non sans l'avoir félicité de suivre ses conseils.
****
Année 2000, dans la maison de Jim Clancy et de Melinda Gordon-Clancy, à Grandview.
Le lendemain de son mariage, la jeune femme était occupée à préparer le repas du midi pour elle et son mari. Tout à coup, elle vit un esprit devant elle, qu'elle reconnut aussitôt : John Marines, son aïeul. Elle l'apostropha :
— Alors, John, es-tu enfin prêt à partir ?
— Oui, répondit-il d'un air enjoué, les yeux brillant. Maintenant que je sais que vous suivez correctement mes conseils. Bravo pour avoir pris de l'assurance avec votre don !
— Il n'y a pas de quoi... C'est plutôt moi qui te remercie pour l'encouragement...
— Et félicitations pour avoir trouvé l'amour de votre vie !
— Oh, oui ! Jim ! s'exclama-t-elle, il me fait tellement confiance et il me suggère des pistes de réflexion...
— Un vrai soutien, marmonna-t-il.
— Exactement, approuva-t-elle.
— Très bien... Je suis content pour vous. Sur ce, je n'ai plus aucune raison de rester ici... D'ailleurs, je me sens tellement léger. Comme jamais dans ma vie !
Le revenant regarda autour de lui puis son regard se fixa vers sa droite.
Melinda demanda d'une voix douce :
— Vois-tu la Lumière ?
— Oui, répondit-il dans un souffle.
Il plissa les yeux et murmura d'une voix émue :
— Je vois mes épouses et mes enfants.... me faire des signes des mains.
Il cria en polonais :
— J'arrive, mes chers ! Enfin, nous nous retrouverons bientôt !
Melinda Irène, touchée en son âme, ne put s'empêcher de verser une larme, qu'elle essuya du dos de sa main.
Elle murmura d'une voix douce :
— Bon voyage, Capitaine John Marines !
— Merci !
Puis il la bénit dans sa langue maternelle et s'avança vers la Lumière que lui seul apercevait. La médium suivit son ancêtre jusqu'à ce qu'elle le perde de vue.
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(1) Les trois premiers vers de la chanson Mon enfance de Jacques Brel.