Les esprits de Zagreb

Chapitre 4 : Les esprits de Bartolomej Romić

5878 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 24/04/2026 13:25


Par une journée ensoleillée de décembre 2010, dans une rue de Zagreb.


Miroslava, toujours aussi élégante à quarante-cinq ans, serre la main de son mari. Bien emmitouflés dans leur manteau d’hiver, ils se promènent sans but précis. Seulement pour respirer un peu l’air frais. Leurs enfants aussi sont venus. Sofija, dix-neuf ans, est une jeune femme aux yeux noisette hérités de sa mère et aux cheveux noirs de son père. Aleksander, dix-huit ans, ressemble davantage à sa mère au masculin, mais avec la forte carrure de son père.

La famille se promène sur la rue Toma Bakač. Arrivé près de la bijouterie Rodić, dont le couple regarde la vitrine, Jakov remarque du coin de l’œil, au loin, vers le Kaptol, un couple et deux enfants. En arrivant plus près, il reconnaît son ami Bartolomej et sa femme, Sanja. Ils sont restés les mêmes que dans son souvenir, mais avec quelques rides de plus lorsqu’ils sourient, affichant un air joyeux en toutes circonstances, comme si rien ne les affectait. 

Le médecin les apostrophe :

— Bonjour, Bartolomej et Sanja !

Les interpellés répliquent :

— Bonjour, Jakov !

Les deux amis se donnent une accolade solide et masculine.

Ensuite, Bartolomej demande :

— Alors, Jakov, comment vas-tu ? 

— Très bien ! 

— Voilà quelques années que je n’ai pas eu de nouvelles de toi… Quoi de neuf ?

— Je suis devenu docteur….

— Félicitations ! Et tes enfants, ils ont grandi depuis la dernière fois que j’ai eu des nouvelles de toi !

— Oh, Oui ! Sofija et Aleksander sont des étudiants modèles ! ajoute fièrement l'heureux père. Ils sont tellement sérieux qu’ils songent déjà au programme pour intégrer l’Université de Zagreb.

— Ils ont déjà terminé le Lycée ? demande d’un air étonné son ami, les sourcils levés.

— Sofija est à sa dernière année, explique Jakov. Aleksander, à son avant-dernière.

Les deux jeunes approuvent silencieusement.

— Bravo ! s’exclame Bartolomej.

Il fait une courte pause, se tournant vers les enfants de son ami et demande :

— Si ma question n’est pas trop indiscrète, quel programme pensez-vous intégrer ?

La fille de Jakov répond :

— Le Baccalauréat en Philosophie et en Religion…

Le fils dit :

— Moi, ce sera plutôt le Baccalauréat en Histoire…

En s’adressant aux parents, Bartolomej commente :

— Ils sont vraiment motivés, tes enfants ! Mes filles, Marija et Vinka, à treize ans, ne sont pas aussi intéressées par l’école… 

Il se tourne vers les fillettes, qui se ressemblent comme deux gouttes d’eau. Aucun doute qu’il est leur père, tellement elles lui ressemblent par les traits de leurs visage, la couleur de leurs yeux et leurs cheveux.

Bartolomej dit :

— Et bien, que je vous présente mon ami…

En faisant un geste des mains vers le docteur, il le présente à ses filles :

— Jakov…

En faisant un geste vers la femme de son ami, Bartolomej dit :

— Mira…

— Miroslava le corrige-t-elle.

— Miroslava, reprend-il, l’épouse de Jakov.

En faisant un geste des mains vers ses enfants, la médium les nomme aux jumelles :

— Sofija et Aleksander.

Les enfants se saluent mutuellement. 

— Bartolomej, reprend Jakov une fois les joies des retrouvailles calmées, tu travailles encore comme serveur ?

— Oui, répond-il brièvement en hochant la tête.

— Dans le même restaurant ? questionne son ami d’un air curieux, les yeux brillant.

— Oui, La Štruk.

— Ah, d’accord…, marmonne le docteur en mettant sa main dans la poche de son manteau. La dernière fois qu’on s’est parlé, il me semblait que tu travaillais au Gajbica

— Oui, fait remarquer Bartolomej d’une voix songeuse, en fixant le sol, mais je ne travaille plus dans ce restaurant depuis sept ans et demi… 

Jakov hoche lentement la tête en pensant que le temps passe vite ! 

La médium remarque un peu en retrait deux esprits derrière leurs amis : vers la gauche, un jeune homme vêtu d’un t-shirt immaculé, repassé de frais, et d’un pantalon en denim clair tout aussi impeccable ; vers la droite, un homme peut-être vers la cinquantaine, vêtu d’un pull brun, sous lequel se voit une chemise blanche repassée, et d’un pantalon de complet brun foncé. Les deux revenants sont silencieux. Du coin de l’œil, elle remarque que sa fille et son fils regardent dans la même direction. 

Le cœur battant la chamade, Miroslava a l’impression que cette histoire sera complexe, mais elle ne jouera pas un rôle important. Pas comme c’était toujours le cas lorsque plusieurs esprits suivaient un vivant. Elle n’a qu’à bien rapporter les propos de chacun d’eux, en espérant ne pas faillir… Qui dit deux esprits, dit deux perspectives. Autrement dit, différentes versions, rendant compliqué son travail, surtout si les volontés des deux fantômes sont contraires.

Le mari de Miroslava continue :

— Envisages-tu de reprendre la musique un jour ?

Son ami se raidit, ceci lui rappelle l’interruption de sa carrière de musicien. Un silence plane entre eux. Ils continuent à marcher. Jakov a l’impression de toucher une corde sensible. Il regrette d’avoir posé la question.

Au bout d’un certain temps, l’ami du docteur répond sèchement mais brièvement :

— Non !

— Ah, d’accord, commente simplement Jakov en serrant la main de sa femme.

Après un long silence, Bartolomej, intrigué par l’attitude de la médium, demande :

— Miroslava, que se passe-t-il ? Un fantôme ?

— Deux esprits, le corrige-t-elle d’une voix douce en levant brièvement son index et son majeur en l’air.

Les sourcils levés, il l’interroge :

— Peux-tu me les décrire ? 

— Sans problème… L’un, à ta droite, j’imagine un de tes proches, étant donné un certain air de famille. Un homme vers la quarantaine ou peut-être la cinquantaine, aux cheveux brun clair et aux yeux brun olive, vêtu d’une chemise blanche, d’un pull marron et d’un pantalon de la même couleur d’un ton plus foncé…

L’ami de son mari hoche lentement la tête.

Il murmure : 

— Pardonne-moi de t’interrompre, mais la description du fantôme…

Il termine d’une voix grave :

— … correspond à celle de mon père…

— Je suis vraiment désolée, marmonne la femme de Jakov.

— Ne sois pas désolée, réplique Bartolomej en relevant la tête.

Elle remarque que des larmes perlent à ses yeux bruns. Elle lui adresse un sourire gentil puis demande, après un long silence :

— Veux-tu me dire quelque chose au sujet de ton père ? Par son apparence, je déduis que sa fin n’a pas été violente… Ce qui est déjà bien…

— En effet, approuve-t-il.

Il soupire, se gratte le menton, pensif, avant de dire d’une voix grave :

— Mon vieux… est… mort…

Il termine presque dans un murmure :

— … d’un arrêt cardiaque…

— Quand ? demande la médium dans un souffle.

— Le 9 septembre 1998…

Un silence lourd, comme pour honorer l’absence du défunt, s’installe aussitôt.

Le père du serveur, Patrik, intervient d’une voix émue :

— Je suis vraiment désolé de causer autant de peine à Bartol (1)

La médium, un sourire amer aux lèvres, rapporte ses propos à l’ami de son mari. Il manifeste sa compréhension d’un hochement de tête. Ensuite, elle se tourne vers l’autre esprit et informe le serveur :

— Bartolomej, l’esprit à ta gauche est celui d’un jeune homme vêtu d’un t-shirt blanc et d’un pantalon en denim clair. Il a les yeux et les cheveux bruns. Ses cheveux sont longs jusqu’aux épaules. Le connais-tu ?

— Oui, c’est Željko, mon camarade du groupe Golub mira

— Quand est-il… demande Miroslava

— … mort ? Le 7 juillet 1992…

— Il me semble qu’il était encore jeune, commente Jakov.

— En effet, il n’avait que vingt-six ans…

— Comme il est triste de mourir si tôt, marmonne la médium, les larmes aux yeux. 

Certes, moins que les esprits des enfants… songe-t-elle, la mine assombrie. La mort des très jeunes gens la désole toujours. Les pauvres, ils n’ont pas eu le temps de profiter de la vie.

— En effet, reprend Bartolomej d’un air ému, c’est triste… Si ma mémoire ne me trompe pas… Željko est mort d’une surdose de cocaïne…

L’interpellé lui lance un regard noir.

Miroslava, étonnée, balbutie :

— Pourquoi ?

— Je l’ignore, répond Bartolomej en levant les épaules.

— Peut-être avait-il un problème avec cette drogue ? intervient Jakov.

— Possible, murmure son ami.

— De quoi vous vous mêlez ? explose Željko en serrant les mains en poing.

— Nous voulons seulement comprendre la cause de votre décès, Željko, se défend Miroslava.

— Pourquoi, s’immisce Sanja, il a dit quelque chose ?

— Oui, dit Miroslava en tournant son regard vers elle. Il se demande de quoi nous nous mêlons…

— Ah, je comprends, marmonne l’épouse de Bartolomej en hochant lentement la tête.


— Maman, fait remarquer Sofija, en regardant derrière les esprits, ils ne sont pas seuls…

— Tu veux dire qu’ils sont suivis par des Anges ou des Démons ? questionne Miroslava, le front plissé.

Aleksander approuve d’un signe de tête.

— Qu’est-ce que cela signifie ? s’immisce Bartolomej, une lueur d’inquiétude dans ses yeux bruns.

— Cela signifie, explique Sofija, qu’il y a des entités qui sont attachées à vous ou à ces esprits… Il y a deux Anges et deux Démons derrière vous…

— Dois-je m’inquiéter de leur influence ?

— Oui et non, répond le fils de Jakov.

— Au sens où ces entités peuvent influencer les pensées et les gestes des esprits et des vivants, complète Sofija d’un air assuré. Les Anges influencent d’une manière positive, en envoyant des pensées constructives et optimistes, ou encore en poussant à agir afin d’aider son prochain. Les Démons, eux, influencent négativement les pensées, en suscitant discorde, jalousie, haine, poussant à nuire à autrui…

Bartolomej, sa femme et ses filles s’observent mutuellement puis manifestent leur compréhension d’un signe de tête.

L’adolescente s’interrompt elle-même pour suivre le mouvement des entités. Elle et son frère remarquent que les deux Anges — qu’ils voient comme des formes humaines lumineuses, sans visage précis — encadrent Bartolomej, comme s’ils cherchent à agir sur lui. Les deux Démons, eux, sont perçus comme des sombres fumées qui se dissipent constamment, semblables à une pieuvre aux nombreux tentacules. Ils se tiennent près de Željko. Les enfants de Jakov et de Miroslava perçoivent intuitivement l’influence de ces entités sur les vivants et les esprits. D’ailleurs, les Anges et les Démons possèdent une énergie différente des esprits : les uns dégagent une énergie positive, les autres, une négative.


Željko, énervé comme le sont les Démons autour de lui, s’écrie :

— De quoi vous vous mêlez, jeunes gens ?

Aleksander soutient bravement son regard courroucé et répond calmement :

— Nous ne faisons que transmettre ce que nous voyons. Comme la plupart des gens ne voient pas ni les Anges ni les Démons, nous devons les informer. C’est tout.

Sofija, remarquant le regard étonné de l’ami de son père, lui répète exactement ce que l’esprit a dit.

— Mais, reprend sa mère d’un air cordial, pouvons-nous revenir aux deux esprits ?

— Sans problème, réplique Bartolomej.

— En ce qui concerne votre père, quel métier avait-il exercé ?

— J’ai été musicien, répond Patrik avec une pointe de fierté dans sa voix. C’est moi qui ai incité Bartol à devenir musicien. J’ai été son professeur… Et je suis fier de lui. Il a bien appris ses leçons. Je regrette seulement qu’il ait abandonné sa carrière de musicien, car il a du talent.

— Mon père a été très bon musicien, dit Bartolomej d’une voix émue, en clignant des yeux. Même plus. Il a été mon premier et mon seul professeur de musique. Il m’expliquait avec beaucoup de patience comment jouer du piano ou du violon…

— Merci à vous deux, dit à mi-voix Miroslava, en promenant son regard du revenant au vivant.

— Comment ça, à nous deux ? questionne Bartolomej, les sourcils levés d’étonnement.

— Ton père et toi… De sorte que j’ai entendu deux fois la même réponse, avec des variantes… C’est vraiment touchant… Seulement, ton père l’a dit un peu avant toi.

Puis elle lui rapporte ce que l’esprit a dit.

— Désolé, balbutie son interlocuteur vivant en baissant la tête et en clignant des yeux.

— Ce n’est pas important, fait-elle remarquer avec son plus beau sourire. Ce n’est pas de ta faute si ton père a répondu à ma question avant toi. Il n’y a que Sofija, Aleksander et moi qui avons entendu…

Il hoche lentement la tête pour toute réponse. Les deux familles continuent pendant un certain temps leur promenade dans un silence lourd. Une fois arrivés à la prochaine intersection, la fille de Jakov remarque que les deux Démons influencent Željko, tandis que les deux Anges se tiennent maintenant aux côtés de Patrik.

Sofija, en s’adressant au père de Bartolomej, dit à mi-voix :

— Monsieur Patrik Romić, qu’est-ce qui vous retient encore dans le monde des vivants ?

— Mon fils…

— Que vient-il de se passer ? demande l’ami de Jakov.

Aleksander intervient :

— Votre père a dit que vous êtes ce qui le retient parmi les vivants… Forcément parce qu’il s’attend à quelque chose de vous…

— Mais quoi ?

— C’est précisément la question que j’allais poser, dit Sofija. Merci de m’avoir devancé.

— Désolé, marmonne l’ami de Jakov en serrant la main de Sanja.

Patrik affirme :

— Je veux que mon cher fils joue ma Symphonie inédite.

— Bartolomej a juré qu’il ne touchera plus jamais à un instrument de musique ! intervient l’esprit du musicien, les yeux brillant d’une lueur bizarre. Il ne pourra jamais jouer votre symphonie !

Étonné, Patrik réplique :

— De prime abord, rien ne l’empêche de reprendre les instruments pour accomplir ma volonté…

— C’est ce que l’on verra, Monsieur, marmonne son interlocuteur.

La fille aînée de Miroslava rapporte leurs propos puis demande à Bartolomej de son air le plus chaleureux :

— Saviez-vous en quoi consiste cette symphonie inédite ?

— Oui, répond-il. C’est la dernière symphonie que mon père avait composée… 

Il termine d’une voix faible, presque dans un murmure : 

— …avant de mourir…

Un silence suit aussitôt, par respect pour le défunt. Les deux familles continuent leur promenade. Jakov comprend combien il est difficile de perdre son père, ayant lui-même perdu le sien lorsqu’il était petit.

Seul Patrik se permet de commenter :

— Ma Symphonie inédite, je l’ai composée un peu avant d’avoir quitté définitivement mon corps. J’aurais voulu la jouer de mon vivant, mais je n’y suis pas parvenu…

Comme il est triste de ne pas achever ce que l’on voulait, songe Miroslava en serrant la main de son époux. Ça explique alors ce qu’il attend de Bartolomej…

La quarantenaire rapporte à mi-voix à l’ancien musicien les propos de son père. Celui-ci hoche la tête puis ajoute :

— Très bien que mon père veuille que je joue sa Symphonie inédite, mais je n’imagine mal demander à ma mère de fouiller dans les papiers de mon père…

— Pourquoi pas ? intervient Miroslava.

— Oui.

— Alors, tu pourras bien lui demander l’accès aux papiers de ton père…

— Si elle les garde encore, murmure-t-il.

Patrik s’immisce :

— Bien sûr qu’elle les garde ! Je peux même te dire où ils sont !

Miroslava répète les mots du revenant.

L’ami de son mari manifeste sa compréhension d’un geste positif. Il ajoute :

— Je n’aurai qu’à lui demander… Par contre…

Il continue d’un air hésitant, en se grattant le menton :

— Je ne sais pas si ma vieille (2) me croira avec cette histoire de fantôme… 

— Tu n’auras qu’à lui dire la vérité, intervient Jakov. Tu ne pourrais pas faire autrement. Que tu l’as entendu de ma femme et de mes enfants, qui voient les esprits. Rien de compliqué.

— C’est simple… Tu as raison… Mais ce n’est pas vraiment un sujet de discussion dans notre famille… Tu sais, ce qui touche les croyances…

— Je comprends que ce sont des sujets délicats, surenchérit la femme de Jakov. Par contre, j’imagine qu’il y a quand même un moyen d’aborder la chose avec ta mère…

— Ouais, marmonne Bartolomej en haussant les épaules.

— De plus, ajoute-t-elle avec son plus beau sourire, Jakša et moi pouvons venir…

— Pour attester de la vérité de tes propos, complète le mari de la médium.

Après un long silence, tout en continuant leur promenade, l’ami du docteur dit à mi-voix :

— C’est une bonne idée, j’accepte votre aide.

— Très bien, réplique Jakov. Quand penses-tu rendre visite à ta mère ?

— Je pourrais même aujourd’hui… Ça dépend si elle accepte de recevoir du monde… Dans tous les cas, je t’informerai.

— Merci, marmonne Miroslava.

Elle se tourne vers l’esprit du musicien et l’interroge en ces termes :

— Željko, que puis-je faire pour vous aider à quitter définitivement le monde des vivants ?

— Pourquoi devrais-je le quitter ? réplique-t-il d’un ton quelque peu sarcastique.

Aleksander et Sofija comprennent que le revenant agit ainsi sous l’influence des deux Démons qui l’encadrent. Ils se concentrent mentalement pour neutraliser leur influence. 

Que vous alliez où vous devez être ! Cessez de tourmenter les vivants et les esprits ! Si celui-là est semblable à vous, emmenez-le avec vous, mais laissez-nous tranquille !

Miroslava, avec son plus beau sourire, répond :

— Disons que c’est dans l’ordre des choses…

La fille de la médium a l’impression que le Démon agit sur le revenant. C’est pour elle une certitude. C’est un fait. Elle le voit par l’insistance de l’entité.

Certainement qu’il pousse Željko à rester auprès de l’ami de papa, déduit-elle en promenant son regard de l’esprit à la forme noire derrière lui.

Surpris de l’audace des deux jeunes médiums, les deux Démons disparaissent, comme absorbés par le sol.

Le défunt musicien de Golub mira arrive en un clin d’œil devant les médiums. Il les toise puis s’exclame d’une voix traînante :

— Ainsi, vous prétendez savoir ce qui est le meilleur pour moi ?

— Nous n’imposons pas une opinion. Nous constatons seulement ce qui se passe après, lui réplique posément Sofija.

Indéniablement, mon ange est doué pour l’argumentation, songe Miroslava avec une pointe de fierté. Dieu soit loué !

— Qu’est-ce qui vous dit que… s’écrie-t-il en se dandinant nerveusement.

— Que nous avons raison ? reprend l’adolescente. Simplement, c’est un constat logique…

— Mademoiselle prétend me faire une preuve de ce qu’elle avance ?

— Excuse-moi, mon trésor, intervient Jakov, mais peux-tu m’expliquer ce qui se passe ? Bartolomej, Sanja et moi avons l’impression d’avoir raté quelque chose.

— Désolée, marmonne sa fille.

Puis elle lui résume ce qu’elle a vu et ce que l’esprit a dit. Les autres vivants manifestent leur compréhension en inclinant la tête.

Aleksander tourne son regard vers Željko et dit : 

— Monsieur, nul besoin de preuve… C’est une évidence qui va de soi…

— Comment cela ? l’interrompt brusquement le revenant.

— C’est bien simple, reprend Sofija sans perdre son calme. Les âmes, après la fin d’une vie terrestre, doivent partir ailleurs, dans l’Autre Monde, afin d’être jugées en fonction de leurs actions. Les bonnes actions sont récompensées, les mauvaises, punies. Après avoir purgé leur peine, elles reviennent dans un autre corps, mais auparavant, les souvenirs de leur vie passée…

Avec un air de défi, les yeux brillant d’une lueur moqueuse, Željko s’écrie :

— Vous vous basez sur quoi pour affirmer une telle chose ? Comment savez-vous exactement ce qui se passe après la mort ?

— Je me base sur des faits mentionnés par Platon dans ses différents dialogues, tout particulièrement le Phédon, le Phèdre et la République.

— Ainsi, vous philosophiez ?

— Merci de la remarque, réplique-t-elle avec son sourire le plus aimable. Comme c’est un domaine qui m’intéresse, j’utilise les arguments qui me conviennent.

L’esprit soupire puis disparaît de sa vue. Sofija résume les propos du fantôme.

Aleksander commente :

— Il me semble que cet esprit-là, je veux dire Željko, ne veut pas partir…

— Pourquoi ? demande Bartolomej.

— Parce qu’il est influencé par un Démon…

— Est-ce que cela explique pourquoi il hante notre ami, à ton avis ? intervient Miroslava.

Son fils confirme silencieusement.

Les deux familles continuent dans un silence leur promenade. Bartolomej réfléchit aux meilleurs moyens de convaincre sa mère de lui laisser accès aux papiers de son père afin de réaliser sa dernière volonté. Miroslava, perplexe, en serrant la main de son mari, se demande comment comprendre le fait que Željko ne veuille pas partir dans la Lumière. 

Ne serait-ce pas comme ces esprits entêtés qui refusent de quitter le monde des vivants ? songe-t-elle. 

Mais ce qui la trouble le plus dans cette histoire, c’est l’influence d’un Démon sur lui. Pour elle, cela n’augure rien de bon pour la suite.


Rendus près du marché Dolac, Jakov, sa famille et celle de son ami se quittent. Bartolomej assure qu’il le tiendra au courant pour la suite. Chacun revient chez soi. Le serveur téléphone à sa mère, Milica, pour lui demander s’il pourrait venir demain avec un couple d’amis, pour discuter au sujet de son père. Celle-ci, intriguée, accepte. Et Bartolomej en informe aussitôt son ami.



***


Le lendemain, dans le salon de la maison familiale des Romić.


Bartolomej est installé sur un canapé beige foncé, Jakov et Miroslava sur un autre. Il explique à sa mère qu'il veut jouer la Symphonie inédite en présence de ses amis, comme il l'a dit la veille au téléphone. Sa mère, prénommée Milica, est une maigre septuagénaire vêtue d’un pull bleu marine et d’une ample jupe en laine grossière. Elle est assise sur un fauteuil beige en face d’eux. Elle les fixe d’un air sévère par-dessus ses lunettes. Derrière la vieille femme, une large fenêtre avec des rideaux beige orange, qui donne sur la rue. Dans un coin trône un meuble bas sur lequel se trouve un vieux téléviseur éteint. Et discrètement, près d’un mur latéral, un piano fermé, qui n’attire nullement l’attention des invités. 

À la mention de son défunt époux, la septuagénaire ne peut pas retenir ses larmes, qui creusent un sillon sur ses joues. Les souvenirs de leur vie commune lui reviennent en mémoire. Qu’il s'agisse de la mine réjouie de son mari lorsqu'il avait résolu un passage difficile d'une symphonie, ou de celle qu’il affichait en entendant une oeuvre jouée par la Radio Zagreb (3) en 1980, c’étaient des moments joyeux que la veuve n’oubliera jamais.

Milica sort un mouchoir en tissu de la poche de son pull. Lorsqu’elle se ressaisit, elle regarde son fils et ses deux amis, mine hésitante. Miroslava note la présence de Patrik derrière la mère de Bartolomej. Il est silencieux, les sourcils froncés.


La médium commente d’une voix douce :

— Milica, par ailleurs, je vous confirme que votre époux est là, derrière vous.

Intriguée, la vieille femme, se retourne, comme si elle s’attend à voir quelqu’un. Ne remarquant rien, elle ramène son attention vers Miroslava en marmonnant :

— Êtes-vous vraiment certaine que mon mari veut que Bartol joue sa Symphonie inédite ?

N’aurait-elle pas inventé cette histoire pour voir les papiers de mon amour ? songe-t-elle.

La médium, avec son plus beau sourire, réplique :

— Soyez-en assurée. C’est la vérité, car, comme je vous l’ai déjà dit tout à l’heure, je vois les esprits depuis mon enfance. Et lorsque j’ai donné la description de l’un des esprits qui suit votre fils…

— Pourquoi ? Il y en a d’autres ? l’interrompt Milica d’un air faussement curieux.

— Oui. Votre fils est aussi suivi par Željko, l’un des musiciens de son groupe Golub mira.

Le fils de Milica intervient :

— Mère, c’est la vérité. J’ai reconnu les esprits à leur description…

— Mais ne leur aurais-tu pas parlé au sujet de la Symphonie inédite de ton père auparavant ?

— Je t’assure que non. Jakov n’est pas musicien. Il a été ambulancier et il est depuis un certain temps docteur… D’ailleurs, je n’en ai même pas parlé à Ivan, mon ami musicien.

Le mari de la médium approuve silencieusement ses propos.

Bartolomej ajoute :

— De sorte que ce ne serait pas une preuve suffisante que c’est vraiment la dernière volonté de mon père ?

Un silence fait place pendant plusieurs minutes. Milica promène son regard de son fils à Miroslava et à Jakov, comme elle se demande s’ils disent la vérité.

Patrik, que seule la médium remarque du coin de l’œil, arrive en un rien de temps à la droite de son épouse. Il murmure :

— Mila (4), c’est un fait… Je voulais terminer de jouer ma Symphonie inédite, sauf que la mort a déjoué mes plans. Tu n’as pas compris pourquoi j’ai déplacé mes papiers ?

Il soupire puis marmonne :

— Visiblement, tu n’as pas compris…

Le revenant se matérialise face à Miroslava, qui le suit du regard.

Une histoire typique, pense-t-elle, un sourire en coin des lèvres. 

La médium sait bien que les esprits peuvent déplacer des petits objets ou encore venir dans les rêves, pour entrer en contact avec leurs proches. 

Elle se décide à rompre le silence en rapportant les propos de Patrik. La veuve, le sourcil levé, la bouche en o, songe à contrecœur il est vrai que je ne suis jamais parvenue à expliquer les feuilles volantes… L’action d’un esprit est bien possible… Mais pourquoi ? Sans doute pour me faire savoir…

Milica dit à mi-voix :

— Madame Miroslava Grozdanović-Knežević, vos explications ont du sens… Surtout parce que j’ai remarqué, un mois après…

Elle termine dans un murmure sa phrase tellement elle est émue :

— … la mort de mon cher mari…

Elle renifle puis continue d’une voix à peine un peu plus forte qu’un chuchotement :

— … des feuilles de papier qui voltigeaient dans tous les sens…

— En effet, approuve l’épouse de Jakov, selon mon expérience en tant que médium, les esprits peuvent faire passer des messages en déplaçant des objets… Ou encore en jouant avec les ondes de la radio ou de la télévision… ou encore à travers les rêves.

— Hmm, merci de l’explication, marmonne la mère de Bartolomej.

Après une courte pause, elle ajoute :

— Bartol, je te permets de jouer la Symphonie de ton défunt père.

Étonné, ne croyant pas de ses oreilles, Bartolomej murmure, en fixant sa mère :

— Sérieux ?

— Oui, confirme-t-elle. 

Milica s’exclame, en faisant un geste des mains vers un piano appuyé contre un mur latéral, face à la fenêtre qui donnait sur la rue :

— Vas-y ! Je vais de ce pas trouver cette partition !

Aussitôt, un sourire se dessine sur les lèvres de l’ancien musicien. Celui-ci se lève et se dirige vers le piano demi-queue noir. En s'asseyant sur la chaise près de l’instrument, des souvenirs lui reviennent à l’esprit.


…Il était un gamin, peut-être de treize ou de quatorze ans. Il approcha ses doigts des touches. Son père, à sa droite, l’encouragea dans un murmure :

— Vas-y, Bartol, tu es capable. Souviens-toi de ce que je t’ai expliqué.

Le gamin hocha la tête puis appuya sur une touche avec son index droit. Le piano émit un son aigü.


…Ou encore son père qui lui montrait comment lire une partition musicale. Des heures et des heures passées l’un en face de l’autre, soit en écrivant à la main des partitions, soit en les dactylographiant sur un bout de feuille glissée dans la machine à écrire.



La voix douce de sa mère sort Bartolomej de ses souvenirs.

— Voilà, Bartol, la Symphonie inédite…

Elle lui tend une feuille de papier. En parcourant du regard la partition graphique, l’ami de Jakov soupire. Il a l’impression de revenir à son ancienne vie, celle où il était musicien. Mine concentrée, front plissé, il se remémore le sens de chaque note de la partition. Lui qui était certain d’avoir tout oublié… Pourtant, tout ceci a un sens. Oui, il comprend ce langage. Sans hésiter, ses doigts courent sur le clavier.

Son père, à sa droite, tout comme les autres vivants, écoute silencieusement. Le seul son qui s’entend est le son harmonieux du piano. Bartolomej joue comme un automate, lui-même étonné de sa performance. Lorsqu’il termine la Symphonie inédite, il tend la feuille à sa mère en commentant :

— Voilà ! La dernière volonté de mon vieux vient d’être réalisée !

Le revenant hoche la tête puis regarde autour, puis fixe quelque chose devant lui. 

Miroslava le questionne d’une voix douce :

— Monsieur Patrik Romić, voyez-vous la Lumière ?

— Oui, une lumière très douce… On dirait qu’elle m’appelle…

— Que se passe-t-il, Slava ? demande son époux à voix basse, remarquant qu’elle porte son regard vers une direction.

Elle répond d’une voix claire :

— Patrik est prêt à partir.

— Il cessera donc de nous hanter ? s’immisce Milica.

— Exactement, approuve la médium.

L’esprit se retourne vers sa femme et son fils et dit d’un air enjoué :

— Comme je me sens léger ! Je n’ai plus aucune raison de rester ici. 

— Très bien, réplique Miroslava avec son plus beau sourire.

— Voulez-vous seulement leur dire de ne pas vendre mes papiers ? Je préfère que ma femme les garde, pour honorer ma mémoire…

Quelle humilité ! songe l’épouse de Jakov. C’est vraiment touchant !

Patrik embrasse une dernière fois Milica sur la joue droite, en signe d’adieu. Ressentant un léger souffle sur sa joue, elle l’effleure de ses doigts. La septuagénaire, étonnée, balbutie : 

— Mais est-ce que quelqu’un peut m’expliquer ce qui vient de se passer ? Je viens de ressentir un baiser sur ma joue… C’est tellement typique de…

— Oui, approuve Miroslava, c’est votre mari qui vous adresse son adieu avant de partir… D’ailleurs, il a dit que vous pouvez garder ses papiers plutôt que de les vendre…

Ah, sans doute mon amour qui lui a dit que j’avais pensé les vendre, déduit la vieille femme.

— Afin d’honorer sa mémoire, termine son interlocutrice avec un sourire.

La mère de Bartolomej hoche lentement la tête. Elle murmure simplement un timide « merci ».

La médium voit que le revenant s’avance d’un pas léger, avec soudain la vigueur d’un jeune homme, vers une direction, sans doute la Lumière. Lorsqu’il disparaît, comme s’il est happé par un portail lumineux, Miroslava regarde Jakov, Bartolomej et Milica puis commente :

— Patrik vient de partir… Ainsi, un esprit de moins dans notre ville.

En tournant sa tête vers l’ancien musicien et sa mère, elle ajoute :

— Merci beaucoup de votre précieuse collaboration, sans laquelle il ne m’aurait pas été possible d’aider Patrik à quitter le monde des vivants.

Mère et fils remercient à leur tour la médium et ils se quittent. Bartolomej revient chez lui, où il résume à son épouse ce qui s’est passé. Jakov et Miroslava, main dans la main, reviennent dans dans leur maison.



***


Quelques heures plus tard, dans la maison de Jakov Knežević et de Miroslava Grozdanović-Knežević,


Le couple est au salon, l’homme enlace sa femme. Cette dernière, mine pensive, se demande si elle devrait s’inquiéter du fait que Željko, suivi par un Démon, ne veuille pas partir… C’est un cas inédit jusqu’à maintenant. Jakov réplique qu’elle ne devrait peut-être pas se faire de soucis, surtout s’il ne vient pas déranger les vivants.

— D’ailleurs, conclut-il, Željko n’est ni le premier ni le dernier esprit à ne pas partir dans la Lumière… Au moins, tu es consciente de la raison de son refus grâce à nos trésors…

Elle approuve silencieusement et se laisse bercer par son mari.




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(1) Bartol est le surnom de Bartolomej.


(2) Ma vieille est une traduction littérale de « stara moja », pour parler de sa mère, sans que ce soit péjoratif.


(3) La Radio Zagreb existe depuis 1926. Elle change son nom en 1990 en Hrvatska Radiotelevizija (HRT).


(4) Mila est le surnom le plus courant pour Milica.


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