Tome 1 : La Louve des Braises

Chapitre 14 : Quand les Loups s'Eveillent

6807 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 14/03/2026 07:04

Dans les entrailles du Donjon Rouge, l’air sentait la moisissure et le fer rouillé. Ned Stark fut jeté sans ménagement sur la pierre humide, sa jambe blessée arrachant un grognement malgré lui. Les barreaux claquèrent derrière lui, vibrèrent une seconde… puis le silence retomba, lourd, étouffant. Il resta un instant immobile, appuyé contre le mur glacé. Sa respiration était courte, douloureuse. La chute ne l’avait pas brisé. La trahison, peut-être un peu plus. Un pas résonna dans le couloir. Lent. Mesuré. Presque glissant. Une silhouette ronde et silencieuse émergea de l’ombre : Varys, vêtu de ses soies pâles, les mains croisées comme un priant dans un temple.

« Lord Stark… » murmura-t-il avec une douceur presque insultante. « Vous n’avez pas joué selon les règles. »

Ned releva la tête, ses yeux gris étincelant d’une colère contenue.

« Je ne joue pas. »

« Et c’est là votre erreur. »

La voix de Varys coulait comme de la fumée.

« Ici, tout n’est que jeu. Intrigues, mensonges, alliances… ceux qui refusent d’y participer en deviennent les sacrifices. »

Ned se redressa tant bien que mal, s’approchant des barreaux.

« Pourquoi venir me dire cela ? Pour vous assurer que votre reine gagne ? »

Varys soupira, et une ombre fugace passa dans son regard.

« Je ne soutiens ni la reine… ni aucun autre souverain. Je soutiens le royaume. Le peuple. Les millions qui n’ont ni voix, ni épée. Ceux qui mourront quand les lions et les loups s’entre-dévoreront pour un trône. »

Ses yeux se posèrent sur Ned, presque compatissants.

« J’aurais voulu… que vous gagniez. Vous êtes un homme honnête. Cela fait de vous un excellent ami… et un très mauvais joueur. »

Ned agrippa les barreaux, la douleur irradiant de sa cuisse.

« Alors aidez-moi. Aidez mes filles. Elles n’ont rien à voir avec tout ça. »

Varys détourna le regard, ses mains tremblant à peine. Un signe si rare que Ned en sentit un frisson.

« Je ferai ce que je peux », dit-il dans un souffle. « Mais je ne peux pas arrêter la tempête, Lord Stark. Je ne peux que tenter de ne pas y être balayé. »

Il fit demi-tour, ses pas se perdant dans l’ombre humide. Les torches vacillaient faiblement, comme prêtes à s’éteindre. Ned resta seul, appuyé contre les barreaux. Épuisé. Enchaîné. Mais pas brisé. La guerre venait de commencer. Et lui n’était plus qu’un pion que personne n’avait pris la peine de sauver.


***


Au Mur, la nuit n’était qu’un long hurlement. Le vent frappait les remparts comme une bête affamée, glissant entre les pierres grises avec une force si froide qu’elle semblait vouloir les fendre. Jon Snow suivait le Lord Commandant Mormont à grandes enjambées, la torche à la main, son souffle formant des nuages blancs. Dans la salle principale, éclairée par quelques chandelles tremblantes, la main reposait sur une table de bois brut. La main trouvée par Fantôme. Les doigts étaient recroquevillés, noirs comme du charbon, mais luisants d’un éclat étrange. Un froid si profond qu’il semblait avoir pénétré l’os. On aurait dit une sculpture de glace… taillée dans la chair d’un mort. Jon sentit un frisson remonter le long de sa colonne, malgré sa cape épaisse. Mormont approcha, la mâchoire serrée.

« Ton oncle n’a pas été retrouvé, Snow. »

Sa voix vibrait comme un marteau sur une enclume.

« Les autres hommes de sa patrouille non plus. Pas un cheval. Pas un corps. Pas une trace. »

Jon sentit son cœur se serrer.

« Alors il faut envoyer une nouvelle patrouille. Plus d’hommes. Au nord du... »

« Non ! »

La voix de Sam coupa la sienne net. Il tremblait de tout son corps. Ses mains moites se tordaient comme s’il essayait d’étouffer ses propres pensées.

« Vous ne comprenez pas… Vous ne comprenez pas ce que ça veut dire ! Ces histoires… elles ne sont plus des histoires ! »

Il leva une main tremblante vers la table.

« Ce… ce n’est pas naturel », balbutia-t-il. « Les doigts… ils ne sont même pas en train de pourrir. Ils devraient… ils devraient être noirs de nécrose, mais… pas comme ça. Pas gelés. Pas vivants dans la glace. »

Il déglutit, la gorge serrée.

« Les histoires… celles que les vieux racontent dans les villages… celles que les frères murmurent quand ils croient que personne n’écoute… Elles parlent de mains comme ça. »

Il recula d’un pas.

« De morts qui marchent… avec des yeux bleus comme des étoiles mortes. »

Un silence tomba, lourd, suffocant. Sam poursuivit, malgré sa peur qui faisait trembler sa voix :

« J’ai lu des récits, dans la bibliothèque de la Citadelle. Des témoignages très anciens. Ils parlent de corps gelés qui… se relèvent. Des créatures que même les Premiers Hommes craignaient. »

Son regard se posa vers la porte, comme si quelque chose pouvait entrer.

« Les Marcheurs Blancs… »

Il baissa la voix.

« On dit qu’ils sont revenus… quand les patrouilles disparaissent… quand les chevaux reviennent seuls… quand la glace ne fond pas. »

Jon sentit un frisson glacial remonter le long de son dos. Le souvenir de Ghost grognant dans les arbres. De la forêt trop silencieuse. Du cheval de son oncle… qui n’était pas encore revenu… mais qui reviendrait peut-être sans cavalier. Sam regarda Jon, les yeux écarquillés.

« Jon… ce n’est pas juste un homme mort. C’est… c’est un signe. Quelque chose approche. Quelque chose de mauvais. »

Et dans ce silence glacé, le vent hurla contre les pierres du Mur, comme une plainte très ancienne... ou un avertissement. Jon serra les dents.

« Alors je protégerai ceux qui respirent encore », répondit-il, d’une voix grave, déterminée.

Sam le vit alors différemment. Non comme un simple frère. Non comme un bâtard. Mais comme un guerrier prêt à se dresser contre une nuit qui dépassait l’homme. Comme un futur commandant. Comme un Stark. Un silence lourd s’abattit. Même les ombres semblaient reculer. Le vent hurla contre les murs, comme pour confirmer ses mots. Jon baissa les yeux vers la main. Vers les doigts figés. Vers la peau gelée qui ne se décomposait pas. Il repensa à toutes les nuits où il avait entendu parler des Marcheurs Blancs comme de contes pour effrayer les enfants. Puis… au silence dans la forêt. Ghost raide, grognant vers quelque chose qu’il ne voyait pas. À cette sensation dans sa nuque, ce soir-là. Il ferma les yeux. Benjen… Son oncle… À présent quelque part dans cette immensité glacée, pris dans une nuit qui n’avait plus rien d’humain. Il rouvrit les yeux. Calmes. Déterminés.


***


Cette nuit-là, à Winterfell, Elya mit longtemps à trouver le sommeil. Le château bourdonnait des préparatifs de guerre : marteaux, sabots, cris, ordres secs. Le Nord appelait ses bannières. Robb rassemblait ses hommes. Et elle savait qu’au lever du jour… elle partirait avec lui. Quand enfin ses paupières se fermèrent, la neige disparut. Elle rouvrit les yeux. Elle n’était plus dans son lit. Elle se tenait au centre du bois sacré… mais pas celui qu’elle connaissait. Ici, la lumière n’avait pas de source. La neige tombait en silence, sans vent. Le froid ne mordait pas. Tout semblait figé dans un souffle suspendu. Devant elle, gigantesque, se dressait un barral qu’elle n’avait jamais vu. Son écorce était d’un blanc presque luminescent. Son visage rouge semblait la regarder. Puis… un bruit. Un pas dans la neige. Un souffle, si léger qu’il aurait pu n’être qu’une illusion. Elya se retourna. Jon. Debout à quelques mètres. Ses cheveux sombres couverts d’un voile de neige irréelle. Ses yeux… plus ombrageux encore que dans ses souvenirs. Il n’était ni en habit de la Garde de Nuit, ni en armure. Juste lui. Simple. Vrai. Il semblait stupéfait de la voir… puis un sourire très doux, très furtif, passa sur ses lèvres, comme un souvenir revenu d’entre les rêves.

« Elya… »

Le son de sa voix la traversa de part en part. Elle n’avait pas réalisé à quel point elle en avait eu besoin. Elle s’approcha, presque malgré elle.

« Tu es loin, Snow. Très loin. »

Il fit un pas vers elle, lent, prudent, comme s’il craignait qu’elle se dissolve dans la neige.

« Je ne comprends pas comment c’est possible… mais chaque fois que je pense à toi, je te vois ici. »

Il chercha ses mots.

« Ou peut-être que c’est toi qui me trouves. »

Elya esquissa un sourire incliné.

« Probablement moi. Je suis très douée pour retrouver les idiots qui s’enfuient au bout du monde. »

Jon rit. Un son rare, fragile, presque cassé. Un son qu’elle n’avait plus entendu depuis son départ. Mais aussitôt, son regard glissa sur son visage, s’assombrit.

« Tu as l’air… différente. Fatiguée. Qu’est-ce qu’il se passe ? »

Elya sentit sa poitrine se serrer. Elle ne voulait pas lui dire. Mais on ne mentait pas à Jon Snow. Pas ici. Pas dans cet endroit qui n’existait pas vraiment.

« Je pars demain. »

Le vent se figea. Chaque flocon resta suspendu entre eux.

« Avec Robb. »

Elle marqua une pause.

« Nous allons à la guerre. »

Jon ferma les yeux une seconde. Une seule. Mais dans ce bref instant, elle vit la peur le traverser comme une lame.

« La guerre… » répéta-t-il, la voix basse.

Puis il rouvrit les yeux. Ce n’étaient plus ceux d’un garçon. Plus ceux d’un bâtard rejeté par le monde. Mais ceux d’un homme qui avait trop perdu. Il s’approcha encore, très près.

« Elya… fais attention à toi. »

Elle haussa un sourcil, tentant de masquer ce que ces mots provoquaient en elle.

« Ne t’inquiète pas. Je vais très bien. Ce sont les autres qui devraient se méfier. »

Un souffle amusé lui échappa.

« Ça, ça ne m’étonne pas. »

Le silence qui suivit n’était ni gêné ni vide. Il était chargé. Dense. Comme si les deux savaient que quelque chose changeait… sans encore oser le nommer. Jon leva une main. Hésita. Puis la posa contre sa joue. Sa paume était chaude. Beaucoup trop chaude pour un rêve.

« Reviens vivante », murmura-t-il, sa voix rauque. « Reviens… s’il te plaît. »

Le cœur d’Elya manqua un battement. Elle posa sa main sur la sienne.

« Je reviendrai », souffla-t-elle.

Un sourire trembla sur ses lèvres.

« Je n’ai pas fini de t’embêter, Snow. »

Il eut ce sourire. Celui qu’elle n’avait vu qu’une seule fois, la veille de son départ. Un sourire rare. Un sourire qu’il ne donnait qu’aux personnes qui comptaient vraiment. La neige se leva soudain, tourbillonnant autour d’eux comme un voile. Le barral disparut derrière eux. Jon tendit la main vers elle.

« Elya… ? »

Elle tenta de la saisir, de toutes ses forces.

« Jon… ? »

Mais leurs doigts se traversèrent comme de la lumière. Elya se réveilla en sursaut, haletante. La neige frappait toujours la fenêtre, comme des doigts impatients grattant le verre. Elle porta une main à sa joue. La chaleur de Jon y brûlait encore. Dans la nuit glaciale de Winterfell… elle murmura son nom. Et elle sut qu’au Mur, quelqu’un venait aussi de se réveiller, le souffle court, le cœur trop lourd. Le lien entre eux n’était pas magique. Il était bien pire que ça. Il était réel.


***


À des centaines de lieues de là, au Mur, Jon se réveilla comme si quelqu’un venait de lui arracher le souffle. Il se redressa brutalement. Le froid mordit ses poumons. La nuit était noire, épaisse, presque lourde. La neige frappait les volets comme des doigts impatients. Ghost, couché près de lui, releva aussitôt la tête. Ses yeux rouges scintillèrent dans l’obscurité, fixés sur Jon avec une inquiétude presque humaine. Jon porta une main tremblante à sa poitrine. Son cœur battait trop vite. Trop fort. Il sentait encore la chaleur de sa joue sous sa main. Impossible et pourtant, il en frissonnait encore. Il n’avait presque jamais rêvé de chaleur. Jamais rêvé de lumière. Jamais rêvé de quelqu’un comme ça. Mais cette fois…

« Elya… »

Le nom franchit ses lèvres dans un souffle voilé. Un murmure arraché au fond de lui, trop sincère pour être retenu. Ghost s’approcha, posa sa tête contre son genou, grogna doucement. Un grondement grave, protecteur. Comme s’il avait senti, lui aussi, que quelque chose venait de se dérouler loin au sud… quelque chose qui pouvait briser Jon. Il ferma les yeux. L’image d’Elya dans la neige lui revint, si nette qu’il aurait juré qu’elle se tenait encore devant lui. Son sourire. Son regard. Sa promesse. Et soudain, il sentit la peur. Une peur brutale, animale, qui serra sa gorge. Il inspira, mais l’air gelé râpa ses poumons. Il ne savait pas d’où elle venait. Il ne savait pas ce qu’elle affronterait. Il ne savait pas pourquoi son cœur battait comme si on venait de lui annoncer sa perte. Mais il le savait. Il le sentait.

« Ne meurs pas… » murmura-t-il dans le noir.

Une prière qu’il n’aurait jamais avouée, même sous la torture.

« Pas toi. »

Ghost poussa un léger hurlement, un son bref et rauque qui se perdit dans le vent. Jon s’allongea lentement, mais ses yeux restèrent ouverts. Et dans la nuit glacée du Mur, une pensée ne cessa de le poursuivre, de tourner, de cogner contre son crâne comme une vérité trop lourde. Il avait terriblement peur de la perdre. Avant même de l’avoir vraiment eue.


***


Dans les profondeurs du Donjon Rouge, là où même les torches n’osaient plus trembler, Ned Stark attendait son jugement. Ou sa mort. La cellule était étroite, suintante. L’humidité rongeait les murs comme un poison lent, gouttant du plafond en un rythme qui ressemblait à une pendaison. Chaque respiration avait le goût du fer et de la trahison. Au-dessus de lui, Port-Réal dormait à moitié. Une ville de murmures, de complots et de ruelles trop sombres. Mais le Donjon Rouge, lui… ne dormait jamais. Ce château avait des yeux, des oreilles, et un cœur de pierre battant sous les ordres des Lannister. Et ce cœur voulait du sang Stark. Ned s’appuya contre la muraille glacée. Sa jambe blessée pulsait douloureusement, comme un rappel des erreurs commises et de la guerre qui approchait. Chaque mouvement envoyait une décharge brûlante dans sa cuisse, mais il serrait les dents : un Stark ne gémissait pas. Un bruit résonna au loin. Des pas. Des chaînes. Des murmures que les murs étouffaient à peine. Il savait ce qui se préparait. Cersei Lannister avait parlé. Avec cette voix douce, venimeuse, qui coulait comme du miel noir. Elle avait donné un ordre clair : anéantir la maisonnée Stark. Nettoyer Port-Réal de toute présence du Nord. Écraser l’honneur sous le talon doré des Lions. Briser les loups avant qu’ils ne lèvent la tête. Seules les filles, Sansa et Arya, devaient être épargnées. Pour l’instant. Juste assez longtemps pour servir de monnaie d’échange, de boucliers humains… ou d’outils politiques. Ned ferma les yeux. Dans les ténèbres de la cellule, il revit les visages de ses enfants. Sansa, douce, naïve, prisonnière des mensonges de la cour. Arya, farouche, indomptable, qu’il craignait plus que tout de voir tomber aux mains des Lions. Il inspira profondément. Il devait survivre. Ne serait-ce qu’un jour de plus. Ne serait-ce qu’une heure. Pour elles. Pour donner le temps à Robb, au Nord, de se lever. Pour que les loups rappellent aux lions qu’ils n’avaient jamais été des proies. Dans le silence étouffant du Donjon Rouge, Ned rouvrit les yeux. Le royaume brûlait déjà. Et il n’était plus qu’un prisonnier… mais pas un homme vaincu.



Arya Stark avait couru. Couru jusqu’à en perdre haleine. Couru jusqu’à ce que ses jambes lui brûlent et que ses poumons la supplient d’arrêter. Les ruelles de Port-Réal n’étaient plus qu’un labyrinthe déformé par la panique. Les cris. Les pas lourds. Les ordres des gardes criés dans le lointain. Elle avait vu Sansa, emmenée de force vers le Donjon Rouge, les mains tremblantes et les yeux emplis de larmes. Elle avait appelé son père. Personne ne lui avait répondu. Alors elle avait couru jusqu’à la seule personne en qui elle avait confiance. Syrio Forel. La salle d’entraînement était plongée dans une semi-obscurité lorsque Arya s’y précipita, haletante, le visage rougi par la course et la terreur. Syrio Forel leva les yeux, son sourire s’effaçant immédiatement.

« Arya Stark… pourquoi ton cœur danse-t-il si vite ? »

Elle s’effondra presque contre lui.

« Ils ont pris Sansa ! Je les ai vus… Et Père... je ne sais pas où il est ! Ils me cherchent ! Les Lions me cherchent ! »

Les traits de Syrio se durcirent. Juste un peu. Puis il redevint Syrio : calme, fluide, imperturbable.

« Alors nous devons nous préparer. Prends ta position. »

Arya ouvrit la bouche pour protester mais un fracas monstrueux résonna derrière les portes. Syrio tendit une main pour la faire reculer.

« Derrière moi. Maintenant. »

La porte vibra. Une deuxième fois. Une troisième. Puis elle céda sous l’impact d’un bouclier, volant presque de ses gonds. Des hommes en armure dorée envahirent la salle, lames tirées, visages fermés. La Garde Royale. Meryn Trant en tête.

« Par ordre de la reine Cersei Lannister, nous venons chercher la fille. »

Arya sentit son ventre se nouer. Un souffle glacé remonta sa colonne vertébrale. Syrio ne bougea pas. Il n’avait pour arme que son épée de bois. Mais il se plaça devant Arya avec la prestance d’un dieu ancien.

« Je suis Syrio Forel… Première Épée du roi de Braavos. »

Il inclina légèrement la tête.

« Vous n’êtes qu’un homme… avec un gros bâton de métal. »

Un rire mauvais résonna.

« Écartez-vous, danseur. »

« La fille n’est pas pour vous. »

Meryn Trant avança. Et l’air sembla se déchirer. Le premier soldat attaqua. Syrio para. Son épée de bois heurta l’acier avec un claquement sec. Le deuxième s’élança. Syrio pivotait. Esquivait. Claquait les armures du bout de son arme. Il dansait. La Danse du Maître d’Armes. Ses pieds glissaient, rapides, silencieux. Ses mouvements étaient des prières en mouvement. Arya n’avait jamais vu quelqu’un bouger ainsi. Magnifique. Mortel.

« La danse, petite louve ! L’air ne se laisse pas attraper ! » cria-t-il en repoussant un troisième coup.

« Syrio ! Je peux t’aider ! »

« Cours ! »

Une lame manqua Arya de peu, se plantant dans un pilier. Elle hurla.

« Cours, Arya ! C’est l’heure. Pas un battement de plus. »

Elle hésita… Juste une seconde. Ce fut déjà trop. Meryn Trant bondit vers Syrio et, d’un coup brutal, abattit son épée. Syrio bloqua. L’impact résonna. Et l’épée de bois se brisa en deux dans un craquement terrible. Arya resta figée.

« Syrio… ? »

Il se tourna vers elle. Son regard était doux. Paisible. Comme s’il l’avait toujours su.

« Ce n’est pas aujourd’hui que tu mourras. » murmura-t-il.

« Mais toi... »

« Vas. »

Arya sentit ses jambes bouger avant qu’elle ne prenne la décision. Elle courut. Elle courut comme si la mort elle-même lui soufflait dans le cou. Derrière elle, elle entendit les Lions rugir. Les lames siffler. Et Syrio Forel, sans arme, sans armure, se dresser contre eux comme un mur fait de volonté pure. On ne retrouva jamais son corps. Mais Arya sut une chose : Syrio Forel ne s’était jamais incliné. Arya courut à travers les couloirs, les larmes brouillant sa vue jusqu’à transformer les torches en traînées lumineuses. Ses pas claquaient sur la pierre froide, trop rapides, trop paniqués, comme si son propre corps tentait d’échapper à ce qu’elle venait d’apprendre. Elle dévala les marches quatre à quatre, faillit glisser, se rattrapa au mur ruisselant d’humidité. Des soldats passèrent en courant dans l’autre sens ; elle s’aplatit contre une tenture, retenant sa respiration jusqu’à ce que leurs voix s’évanouissent au détour d’un corridor. Les cuisines. La chaleur suffocante des fourneaux. Les odeurs de graisse, de pain, de soupe renversée au sol. Elle longea les murs, esquiva les servantes qui portaient des pots brûlants, se glissa derrière un empilement de sacs de farine. Puis un autre couloir. Puis un escalier. Elle ne savait plus vraiment où elle allait : seulement qu’elle devait fuir, vite, loin. Elle emprunta les passages étroits, ces boyaux secrets que seuls les enfants, et les rats, pouvaient connaître. Ses épaules frottaient la pierre, ses genoux cognaient contre les angles, mais elle ne s’arrêta pas. Elle ravalait ses sanglots, refusant de laisser un son la trahir. Enfin, elle atteignit une pièce sordide, un lieu que personne ne visitait volontairement : la salle des corps sans nom, où l’on déposait les morts qui n’avaient personne pour les réclamer. L’air y était glacé, lourd d’une odeur de poussière et de chair oubliée. Des silhouettes recouvertes de draps gris reposaient contre les murs, entassées comme des objets inutiles. Arya sentit son cœur se serrer jusqu’à lui couper la respiration. La peur. Le dégoût. La solitude absolue. Elle s’approcha, les mains tremblantes, et fouilla parmi les vêtements abandonnés : tuniques tachées, robes déchirées, tissus imbibés de terre et de larmes anciennes. Elle en trouva une, sale, froissée, d’un brun terne qui ne trahirait personne. Elle la porta à son nez malgré elle : elle sentait la poussière et le renfermé, mais aussi… la liberté. Elle l’enfila rapidement, tirant sur le tissu rêche, puis ramassa un bonnet grossier qu’elle plaqua sur ses cheveux pour les dissimuler. Ses doigts tremblaient encore, mais une détermination nouvelle brûlait derrière ses yeux. Sans un mot, sans un regard en arrière, Arya Stark disparut dans les entrailles de Port-Réal, avalée par ses ruelles et ses ombres.



Pendant ce temps, dans ses appartements, Sansa Stark pleurait. Les larmes glissaient le long de ses joues comme des lignes silencieuses, traçant sur sa peau pâle les preuves de son effondrement. Ses mains tremblaient contre le tissu de sa robe, si fort qu’elle les serra l’une contre l’autre pour les empêcher de les voir trembler encore plus. Son regard restait fixe, perdu dans un vide où seule la terreur avait sa place. Elle suppliait encore, la voix brisée, presque enfantine.

« Je veux voir mon père ! Je veux lui parler ! »

Cersei ne bougeait pas. Elle était posée dans un fauteuil comme une statue vivante, les doigts croisés sur ses genoux, un calme glacé dans ses yeux verts. À côté d’elle, Joffrey tournait autour de Sansa avec la légèreté d’un prédateur jeune mais sûr de lui, les mains jointes dans le dos, un sourire cruel étirant ses lèvres. Il savourait chaque tremblement de la jeune Stark.

« Tu veux sauver ton père ? » demanda-t-il d’une voix doucereuse.

Sansa hocha la tête frénétiquement, comme si ce simple mouvement pouvait changer le monde, comme si son père allait apparaître à l’instant où elle montrerait assez de bonne volonté. Joffrey s’arrêta juste devant elle. Il la regarda de haut, les yeux brillants de cet éclat dangereux qu’elle avait appris à craindre.

« Alors il doit dire la vérité. Qu’il a trahi le Royaume. Qu’il a tenté de prendre le trône. »

Sansa cligna des yeux, abasourdie.

« Mais il n’a rien fait ! Il est loyal, il est… »

« Sansa », coupa Cersei, de cette voix douce qui n’avait rien de gentil.

Elle se leva lentement, chaque mouvement mesuré comme un fil de soie tendu. Elle s’approcha, posa un doigt sous le menton tremblant de la jeune fille et l’obligea à lever les yeux.

« Tu veux vivre ? Tu veux que ton père vive ? Alors sois sage. Les femmes se battent avec leurs mots. Et toi, tu aimes tant les mots. »

La phrase se planta profondément dans le cœur de Sansa. Elle sentit ses forces la quitter. Ses jambes cédèrent sous elle, et elle s’effondra à genoux sur le tapis, comme une poupée dont on aurait coupé les fils. Son souffle se bloqua dans sa gorge, incapable de trouver l’air. Joffrey sourit, satisfait. Cersei observait, silencieuse, souveraine, impénétrable. Et l’échiquier se refermait déjà sur elle. Case après case. Coup après coup. Jusqu’à l’étouffer.


***


À Winterfell, l’air était lourd, chargé de tension et d’un froid qui mordait déjà les doigts malgré la fin de l’automne. Dans la cour principale, les Stark et leurs hommes s’affairaient : des lances étaient alignées, des boucliers inspectés, des fourreaux vérifiés. Les chevaux piaffaient, sentant l’odeur du fer et de l’attente. Tyrion Lannister, engoncé dans une fourrure trop large pour lui, observait la scène d’un œil intrigué. Bronn, à ses côtés, mâchonnait distraitement un brin de paille, l’air indifférent mais les yeux attentifs à tout ce qui se passait.

« Ces Nordiens… » souffla Tyrion en plissant le nez. « Toujours prêts à mourir pour quelque chose. Honneur, famille, neige… »

Bronn ricana.

« Tant qu’ils ne veulent pas que ce soit nous… »

Un grondement sourd coupa leur échange. La porte principale s’ouvrit brusquement, laissant entrer un cavalier dont l’armure étincelait sous la lumière froide du jour. Jaime Lannister. Le Régicide mit pied à terre avec une lenteur calculée. Les conversations s’étouffèrent. Les regards se tournèrent. Les soldats Stark firent un pas en avant, mains sur les armes, prêts à l’abattre au moindre geste suspect. Robb Stark s’avança, les traits fermés, son loup géant à ses côtés, grondant un avertissement féroce. Jaime leva les mains, paumes ouvertes.

« Je viens seul. Et je veux parler. »

Robb serra la mâchoire.

« Parler ? Après ce que tu as fait à mon frère ? »

Tyrion se racla la gorge, mal à l’aise.

« Je… crois que je vais rester très en arrière, Bronn. Très, très en arrière. »

Bronn hocha la tête.

« Sage décision. »

Mais Jaime ne recula pas. Il s’avança même d’un pas, assez pour que tous voient la sincérité, ou la détermination, dans ses yeux d’acier.

« Je ne suis pas venu pour me battre. Ni pour menacer. Je suis venu dire la vérité. »

Robb resta silencieux, mais son regard était une lame prête à trancher. Jaime inspira profondément.

« Je n’ai pas voulu blesser Bran. Je n’ai pas tenté de le tuer. »

Un murmure traversa la cour. Jaime continua :

« Quelqu’un d’autre a agi. Quelqu’un qui n’a rien à voir avec moi. Je ne demande pas ton pardon. Je sais que tu ne l’accorderas pas. Mais je refuse de porter la faute d’un crime que je n’ai pas commis. »

Il retira alors son épée, lentement, et la posa au sol, la lame brillante contre la pierre gelée. Puis, devant tous, devant Stark, devant les hommes du Nord, devant son frère, il tomba à genoux. Un Lannister à genoux dans la cour de Winterfell. Jamais personne n’aurait pu imaginer pareille scène.

« Robb Stark, dit-il d’une voix forte, je te dois la vérité. Et si tu le veux… mon épée. »

Le silence devint presque palpable. Même le vent semblait retenir son souffle. Robb échangea un regard avec sa mère, avec Theon, avec ses bannerets. Aucun ne parla. Tous attendaient la réaction du Jeune Loup. Robb s’approcha, sa main effleurant la fourrure de Vent-Gris, qui ne quittait pas Jaime des yeux.

« Pourquoi maintenant ? » demanda-t-il froidement. « Pourquoi venir ici ? »

Jaime releva la tête.

« Parce que la guerre arrive. Et que je ne me battrai pas contre un homme auquel je n’ai rien fait. Ni contre son peuple. Ni contre l’innocence que j’ai déjà trop corrompue. »

Tyrion cligna des yeux, surpris lui-même par cette confession. Bronn, quant à lui, lâcha :

« Eh bien… c’est nouveau. »

Robb resta silencieux si longtemps que Tyrion se demanda si le jeune Stark n’allait pas simplement ordonner qu’on tranche la gorge du Régicide là, maintenant. Puis enfin… Robb tendit la main. Pas en geste d’alliance. Pas en geste d’amitié. En geste d’acceptation d’un fardeau.

« Lève-toi, Jaime Lannister. »

Sa voix était dure, tendue.

« Je t’écoute. Mais si tu mens… Vent-Gris n’aura pas besoin d’un couteau pour t’ouvrir la gorge. »

Jaime hocha la tête, grave, sincère.

« Alors je ne mentirai pas. »

Et dans le froid mordant de Winterfell, sous les yeux du Nord entier, le destin du Régicide, et celui de la guerre à venir, venait de se réécrire.



Du haut du balcon de Winterfell, Catelyn Stark observait la scène qui se déroulait dans la cour glacée. Le souffle du vent lui ramenait des bribes de voix, le froissement des fourrures, le fracas métallique des armes. Mais rien n’avait plus d’importance que ce qu’elle voyait : Jaime Lannister, le Régicide, à genoux devant son fils. Puis Robb lui tendant la main, l’acceptant. Non comme un ami, mais comme un homme venu livrer une vérité. Un serrement de fierté monta dans sa poitrine. Robb, son garçon, le petit qu’elle avait porté, le jeune qui avait toujours regardé les murs de Winterfell comme un monde à conquérir… rassemblait désormais des hommes. Des familles. Des épées. Des cœurs. Il ne formait plus seulement une armée. Il créait une meute. Un mouvement attira son regard. Un peu plus loin, accoudée à la rambarde extérieure, une silhouette sombre observait exactement la même scène : Elya. Les cheveux noirs portés par le vent du Nord, les yeux d’un bleu perçant fixés sur Robb, immobiles, presque trop calmes. Catelyn s’approcha, ses pas silencieux sur la pierre.

« Tu seras son épée ? » demanda-t-elle sans détour.

Elya tourna légèrement la tête, juste assez pour révéler l’éclat farouche de son regard. Catelyn poursuivit :

« Tu feras en sorte qu’il ne meure pas pendant cette guerre ? »

Un souffle de givre passa entre elles. Elya redressa légèrement les épaules. Sa voix fut basse, grave, chargée d’une sincérité brute :

« Je ferai tout pour qu’il reste en vie. »

Elle marqua une pause, puis ajouta, plus doucement :

« Je tiens à lui, Lady Stark. Bien plus que vous ne le pensez. »

Elle baissa les yeux vers ses propres mains, abîmées, marquées par des combats trop nombreux pour une jeune fille de son âge.

« Robb représente la famille que j’ai perdue. Il est… ce qu’il me reste du monde. »

Elle releva la tête, et cette fois son regard avait la dureté d’une lame nue.

« Donc oui. Je tuerai pour lui. Je tuerai à sa place. Sans hésiter. »

Elle ne dit rien de plus. Pas un mot superflu. Elya tourna les talons et s’éloigna, sa silhouette se mêlant aux ombres froides du balcon, avalée par la forteresse. Catelyn la suivit du regard. Un sourire, rare, doux, passa sur ses lèvres. Elya n’était pas une Stark. Elle n’avait ni le nom, ni le sang. Mais dans son cœur, dans sa loyauté sauvage, dans sa manière de protéger ceux qu’elle aimait… Catelyn reconnaissait l’essence d’une véritable fille du Nord. Une Louve Sauvage. Prête à mordre. Prête à mourir. Prête à aimer. Et quand Catelyn se retourna vers la cour où Robb imposait déjà son autorité, une certitude naquit en elle : Elle ne serait pas seule pour veiller sur son fils. Pas tant qu’Elya serait là.


***


À Châteaunoir, la nuit était aussi noire que la glace, épaisse, suffocante, presque vivante. Le vent hurlait entre les remparts comme une bête affamée, faisant claquer les bannières déchirées. Des torches oscillaient dans les mains tremblantes des frères jurés, projetant sur les murs des ombres qui semblaient se tordre toutes seules. On ramena deux corps dans la cour. Deux frères disparus lors d’une patrouille avec Benjen Stark. Ils avaient été retrouvés gelés, figés dans une posture étrange, les yeux ouverts, écarquillés, si bleus qu’ils semblaient refléter la lune elle-même. Jon Snow n’arrivait pas à détacher son regard. Son souffle formait une brume pâle devant ses lèvres, ses doigts se crispaient malgré lui sur la garde de son épée. À ses côtés, Sam observait, pâle comme la neige.

« Ils n’ont aucune trace de blessure… » souffla-t-il.

Les autres hommes gardaient le silence, comme si parler risquait de réveiller quelque chose dans ces cadavres. Jon secoua la tête.

« Ce n’est pas naturel. »

Sam déglutit.

« Rien ici n’est naturel depuis des semaines. Les corbeaux ne viennent plus. Les bois sont silencieux. Et Ghost… reste éveillé toutes les nuits. »

La voix de Sam tremblait, mais Jon n’y répondait plus vraiment. Ses mots glissaient autour de lui sans réussir à percer la brume lourde qui s’épaississait dans l’esprit du jeune Snow. Une inquiétude sourde, rampante, lui pesait dans la poitrine, comme une main glacée qui se refermait lentement sur son cœur. Une urgence qu’il ne savait ni nommer ni ignorer, mais qui menaçait de l’étouffer. Cette inquiétude devint pire encore quand Sam osa lui tendre les nouvelles venues du Sud. Des rumeurs d’abord. Puis des certitudes. Puis une réalité qu’il aurait préféré ne jamais entendre. Son père. Accusé de trahison. Emprisonné. Robb levant le Nord, rassemblant bannière après bannière, les Loups répondant à l’appel du Jeune Loup. Sansa prisonnière des Lannister, enfermée dans un piège brillant et doré. Arya… introuvable. Avalée par les ruelles de Port-Réal comme une ombre trop légère. Jon sentit le souffle se couper en lui. Et au milieu de tout cela, une image s’était formée dans son esprit. Cruelle, tenace, brûlante. Robb, droit, fier, épée au poing… partant à la guerre comme un vrai Stark. Et à ses côtés, Elya qui se tenait toujours là où le danger frappait le plus fort. Elya qui n’hésiterait jamais à se jeter devant une lame pour protéger ceux qu’elle aimait. Elya dont le regard bleu, sauvage et lumineux, s’était déjà posé sur Robb comme sur quelqu’un d’important. Elya… accompagnant son frère. Marchant dans la neige et le sang, une épée dans chaque main, comme la louve furieuse qu’elle était. Le rêve de Jon. Le rêve qu’il n’avouerait jamais à personne. Voir Robb partir à la guerre. Voir Elya partir avec lui. Ses deux repères, ses deux ancrages, quittant Winterfell sans lui. Lui, coincé au Mur. Loin d’eux. Incapable de les protéger. Le pire des cauchemars. Et en même temps… un reflet cruel de ce qu’il avait toujours craint. Au fond, Jon Snow avait toujours su que le monde continuerait sans lui. Et que ceux qu’il aimait risquaient de mourir loin de lui, sans qu’il puisse ni agir, ni être à leurs côtés. La nouvelle le frappa comme une lame dans le ventre, laissant une douleur sourde s’installer. Il n’était plus seulement inquiet. Il était seul. Et la guerre venait de lui voler bien plus que son père. Jon tenta de quitter Châteaunoir cette nuit-là, prêt à déserter, à courir jusqu’à Winterfell s’il le fallait. Mais Thorne et les autres le maîtrisèrent, l’enfermèrent dans sa cellule comme un animal trop jeune pour comprendre les règles. La porte se referma dans un claquement sec. Sam resta de l’autre côté, le visage écrasé contre les barreaux.

« Jon… ne fais rien de stupide cette nuit. »

Jon ne répondit pas. Pas vraiment.Ghost, allongé près du lit de paille, grognait faiblement, les oreilles rabattues, comme s’il percevait quelque chose que Jon ne pouvait pas entendre. Puis soudain, le loup se redressa d’un bond, le poil dressé sur son échine pâle. Il se plaça devant la porte, grognant vers les ténèbres du couloir. Sam se tourna, inquiet.

« Qu’est-ce que… ? »

Un craquement. Lent. Profond. Comme si quelque chose se brisait. Ou se levait. Puis un souffle. Un souffle glacé, si froid qu’il fit vaciller la torche la plus proche. Jon sentit chaque instinct en lui hurler.

« Sam… ? » murmura-t-il, la voix serrée. « Sam, va chercher des torches. Maintenant. »

Sam n’hésita pas. Il se mit à courir. Et dans la salle voisine, l’un des cadavres, celui avec les yeux ouverts, bougea. D’abord à peine. Une secousse du doigt. Puis la main. Puis le bras. Les os craquèrent aussi bruyamment que du bois humide. Enfin, dans un bruit étouffé, le cadavre se leva. Les yeux… Bleus. Lumineux. Froids. Inhumains. Il bondit, rapide comme une bête sauvage, déformé par une énergie noire. Jon recula si brusquement qu’il heurta le mur. La créature avança vers lui avec une hésitation mécanique, sa peau craquelée laissant échapper un froid qui mordait la pierre. Jon attrapa une lance… juste avant que le mort-vivant ne la brise en deux sans le moindre effort. Il se détourna soudain et fonça vers la porte du Commandant. Ses mains mortes frappaient le bois encore et encore, chaque coup plus violent que le précédent. Les planches tremblaient. Jon cria :

« Lord Mormont ! N'ouvrez pas ! »

Ghost bondit, hurlant, et se jeta sur l’horreur, l’envoyant au sol. Les deux silhouettes roulèrent dans un fracas infernal. La créature repoussa le loup avec une force inhumaine. Jon s’empara de la lampe à huile posée sur la table. Il la leva au-dessus de sa tête.

« Retourne en enfer. »

Et il jeta le feu. L’huile éclata en une pluie brûlante sur le mort-vivant. La créature s’embrasa en un instant, hurlant un cri qui n’avait rien d’humain. Un cri venu de l’hiver éternel. Elle se tordait, battait l’air, frappait les murs, avant de s’effondrer, encore grouillante, puis immobile. Les flammes dévorèrent le corps jusqu’à ce qu’il n’en reste que des cendres. La porte du Commandant s’ouvrit brusquement. Mormont apparut, le souffle court, l’épée à la main.

« Snow… »

Il regarda les restes fumants.

« Par les dieux, vous m’avez sauvé la vie. »

Jon, encore haletant, fixait ce qu’il restait du cadavre. Le bleu spectral des yeux s’était enfin éteint. Sa voix trembla, mais pas de peur. De certitude.

« Ce sont les Marcheurs Blancs… » murmura-t-il. « Ils reviennent. Ils reprennent les morts. »

Personne, cette fois, n’osa contredire ces mots. Pas après ce qu’ils avaient vu. Cette nuit-là, dans le froid mordant du Mur, la Garde de Nuit comprit enfin la vérité : La Longue Nuit n’était pas une légende. Elle revenait.


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